DES CAUSES MORALES ET INTELLECTUELLES DE LA SUPERSTITION
Nous avons encore , avant de laisser reposer notre lecteur et de formuler les dernières conclusions qui doivent fermer le cercle des problèmes que nous avons résolus, pour arriver à une théorie rationnelle et intelligible du fait de la liberté de l'homme , à rechercher, dans ses instincts et dans ses facultés, les causes du phénomène moral et intellectuel de la superstition.
L'explication de ce phénomène intime, dont l'homme est le sujet et dont les créations de sa propre pensée sont l'objet, est en effet un point capital qui ne peut être omis dans la théorie philosophique que nous avons exposée. Il est essentiel , pour le triomphe de la vérité , que le nœud qui lie les sentiments de l'homme aux êtres fictifs qui ne sont rien autre chose que le produit d'une association d'idées dont son
imagina lion a rassemblé les éléments sans le concours de la raison et contrairement à la vérité, soit délié, et que le procédé scientifique de Tanalyse et de la synthèse, qui a fait connaître les principes constitutifs des êtres réels et a permis de les décomposer et de les recomposer à volonté, soit appliqué aux êtres imaginaires , qui eux aussi sont formés de quelque chose et ont des idées pour éléments. Ce procédé est celui de la vraie science , il est général et applicable aux créations idéales comme aux créations réelles; il y a une Qhimie intellectuelle qui a pour double moyen d'action t'analyse et la synthèse d^s idées, tout aussi bien qu'il y a une chimie physique qui a pour moyen l'analyse et la synthèse des éléments corporels. C'est donc avec l'aide de cette méthode, qui a créé les sciences physiques et fait connaître la composition des êtres naturels» que nous allons essayer, dans ce livre , de décomposer et de recomposer les êtres surnaturels dont l'existence repose sur des combinaisons et des associations d'idées qui, vraies en elles-mêmes en tant qu'elles sont initialement la représentation des clioses qui existent, deviennent cependant les éléments d'une multitude d'erreurs et^^e créations chimériques, parce qu'elles sont asso-
ciéds, réunies, combinées par T imagination , dans des rapports faux, de telle sorte que ces combii^aisons et associations d'idées ne sont plus Texacte représentation des choses réelles et de Tordre qui existe dans la nature.
L'objet de ce livre, qui doit être lé complément de nos travaux, est de donner un traité sommaire de la vérité et de Terreur, et d'en faire l'application spécialement au phénomène de la superstition et aux créations fantastiques de Timagination, en ce qui concerne les êtres surnaturels. Démontrer à Thomme, par l'analyse et la synthèse, qu'il est lui-même le créateur de tous les êtres surnaturels, de tous les Dieux qu'il s'est donnés pour maîtres, c'est le plus sûr moyen de lui rendre sa liberté; et c'est, après tous les efforts que nous avons faits pour arriver à cette lin, la dernière victoire que la raison et la vérité peuvent remporter sur Terreur et la superstition, c'est la dernière conquête philosophique qui doit assurer la liberté de Thomme.
Pour atteindre ce dernier but, il est nécessaire d^ classer et de bien fixer nos idées sur les causes qui donnent l'existence à la superstition, qui est tout à la fois une maladie de l'intelligence et un égarement des sentiments ia^ stinctifs de Thomme.
Il y a dans rhomme , en raison de sa destinée et des moyens qu'il possède pour raccomplir^ des sentiments instinctifs et des facultés intellectuelles qui se correspondent, tendent au même but et ont entre eux des rapports étroits dans leur manifestation, de telle sorte que, dans le développement progressif de Thumanité , à partir de son état d'iiltiperfection et d'ignorance, il y a toujours une relation nécessaire entre le développement de ses sentiments instinctifs et celui de son intelligence. Les sentiments étant ee qu'il y a de plus primitif, de plus immédiat dans l'homme , considérons 4'abord ce premier élément du phénomène de la superstition.
Les sentiments qui existent dans l'homme et qui sont l'expression, la manifestation spontanée de ses besoins, de sa nature morale et de sa destinée, sont essentiellement relatifs; ils ont tous un objet, un but, et, dans leur rapport avec cet objet, avec ce but, se trouve leur nécessité logique, leur légitimité, leur raison d'être^ Â vrai dire, tous les sentiments de l'homme étant relatifs, forment un lien entre lui et les autres êtres; en cela, ils sont religieux, et il n'est pas jusqu'au sentiment de sa conservation individuelle qui ne soit aussi motivé par ses relations, et dont il ne résulte pour lui une obligation, un devoir, une loi.
Car, en supposant à Thomine , en tant qn'il est par destination un être social , des obligations» des devoirs à remplir envers d'autres êtres, il faut , pour qu'il les remplisse , qu'il se conserve lui-même. Donc, ce qu'on appelle l'égoisme, c'est-à-dire l'amour de soi, est un devoir primitif qu'a tout homme à remplir envers laiméme , devoir qui n'est pas moins sacré que les autres et qui est leur point de départ logique et nécessaire. La flétrissure qu'on attache à ce sentiment primitif et indispensable est donc injuste, lorsqu'on l'applique en général et sans distinction • puisqu'il est une nécessité et que , pour que l'homme puisse remplir ses devoirs , il faut qu'il soit, et qu'il ne peut être s'il ne se conserve, s'il ne s'aime lui-même. La nature n'est point dépourvue de logique et de moralité dans ce qu'elle fait, et en donnant à l'homme le sentiment qui est le premier de tous , dans l'ordre moral, elle n'a point fait une chose absurde et contradictoire. Seulement il faut bien comprendre que si le sentiment de l'amour de soi est un sentiment nécessaire et par conséquent légitime, moral et religieux, c'est parce que l'homme doit se conserver et vivre non pas seul et pour luimême et aux dépens des autres, mais pour les autres et avec eux.
Après cette explication qui « dans les termes que nous venons d'exposer, réhabilite ce qu'on appelle l'égolsme, nous trouvons dans Thomme une foule d'autres senfiments qui tous ont des relations. avec les objets extérieurs. Dans cette foule de sentiments primitifs » il y a d'abord le sentiment d'admiration que l'homme éprouve en présence du magnifique spectacle de l'univers, l'émotion profwide et mystérieuse que lui cause le phénomène de la nature ; il y a aussi dans son état d'ignorance primitive le sentiment de sa faiblesse , celui de la crainte que lui inspirent les actions des éléments, les météores qui, par les accidents qu'ils occasionnent, brisent l'existence des êtres vivants. Au-dessus de cette crainte et comme pour le conduire à la dominer et à le pré^ munir contre les accidents, il y a aussi en lui cette voix prophétique de l'instinct qui, dans la nuit de son ignorance primitive et dans les ténèbres au milieu desquelles la science s'enfante lentement, péniblement, l'appelle à la lumière et lui dit qu'il est né pour connaître le grand secret de l'existence de l'univers , pour en découvrir les causes , en observer les lois , et que son ignorance fatale est un voile qui doit se déchirer un jour. Outre cet instinct de la science, qui est en rapport avec sa destinée comme être intelligent,
il a encore un autre sentiment instinctif qui lui dit qu'il est appelé à exercer une action suprême sur les êtres et même sur les éléments de de ce monde où il vil, et que la science qu'il cherche ne doit pas être stérile pour lui.
Tels sont, pour une part, la plus grande et la plus mystérieuse, les sentiments primitifs qui forment les éléments de ce sentiment confus et général auquel on donne le nom de sentiment religieux.
Après cet ordre de sentiments primitifs qui lient Thomme au monde et à ses causes, et qui embrassent d'abord par l'instinct les objets ks plus élevés que ce roi intellectuel est destiné à connaître par les efforts de sa raison , viennent d'autres sentiments qui forment un autre faisceau de sentiments également vrais, primitifs et naturels.
Ces sentiments sont les sentiments moraux et humains corrélatifs à la destinée de l'homme ; c'est le besoin qu'il éprouve de la présence de son semblable, c'est l'instinct de sociabilité, c'est Tamour sous toutes ses formes , c'est l'amour des sexes générateur de la vie , l'amour maternel et paternel qui crée la famille , l'amitié qui fortifie les cœurs en les unissant , et les console dans l'adversité; c'est l'amour de la
— Rapatrie , amour essentiellement religieux qui , se mêlant à tous les autres sentiments qui lui prêtent leurs forces, élève Thomme au-dessus de luiHuéme et lui inspire le dévouement; c'est encore le sentiment moral de la justice, qui lie tous les membres de la famille humaine et qui établit entre eux un rapport de solidarité; c'est enfin , le plus sublime de tous , le sentiment de l'humanité. Ce sentiment universel auquel on a donné le nom de charité ne se développe que le dernier, parce qu'il est en quelque sorte le produit de tous les autres , qu'il les résume tous en un seul en traçant l'immense étendue du cercle dans lequel l'homme doit se répandre pour y trouver un aliment proportionné à son activité infinie.
Ce sont là les sentiments naturels, primitifs et toujours vivants, qui sont destinés à mettre l'homme en rapport , comme être intelligent et moral , avec le monde et avec ses semblables , et qui doivent le conduire à l'accomplissement de sa destinée. Toutefois , ils n'ont qu'une part dans ce résultat final.
Considérés dans leur principe, ces sentiments primitifs, qui appartiennent à l'instinct. Sont autant d'aveugles qui ont besoin d'un guide qui les éclaire. Ils sont cssenlieliement religieux
par leur principe et leur destination , mais ils ne peuvent pas à eux seuls constituer une religion et surtout la religion vraie, qui n'est point seulement une chose de sentiment, mais une chose d'intelligence, une science. Le sentiment n'a donc qu'une part dans la religion , la part de l'aveugle; seul il ne peut marcher vers son but, il doit y être conduit par la lumière de l'intelligence, par la science. Eclairer le sentiment, le diriger vers ses objets réels , telle est la part de l'intelligence. C'est ici que commence, en l'absence de la vraie science et dans les ténèbres primitives qui accompagnent l'enfance de l'humanité, l'action fatale des causes intellectuelles de la superstition. Un seul mot les résume, ce mot : c'est l'imagination. C'est cette faculté qui, en l'absence de toute règle et de toute méthode, enfante mille créations fantastiques avec les idées qui sont mises à sa disposition; c'est elle qui , par des associations et des combinaisons didées qu'elle varie à l'infini, crée tous les Dieux, depuis les fétiches des sauvages jusqu'aux Dieux métaphysiques des hommes les plus civilisés ; c'est elle qui personnifie les êtres naturels, les météores, et les transforme en Dieux; c'est elle qui divinise les hommes, leurs sentiments, leurs passions, leurs facultés et
jusqu'à lems vîœft. Comme la nature elle-même, rimagination est inépuisable dans ses créations dont les éléments se composent de tout ce epai existe et de toutes les idées d'êtres , d'acticms , de rapports « soit simples, soit générales, soit universelles; c'est elle qui, confondant ensem-^ ble ce qui appartient aux causes , ce qui appartient aux effets , produit le chaos d'erreurs , de rêves et de fantômes qui composent le domaine de la superstition, ce royaume infini àe» ombres où les générations se succèdent et où les accidents* de la vie atteignent les Dieux aussi bien que le^ hommes.
Lorsqu'on se représente par la pensée, pour en former un seul tableau, les générations successives d'êtres surnaturels que rimaginati(»i a créés et le& mondes célestes qu'elle a peuplés de Dieux, de génies , d'êtres surnaturels de toute espèce, en donnant aux uns des noms et des formes, aux autres des noms ssms forme, on est comme saisi de vertiges en contemplant l'immeosité et la variété de ce spectacle magique. Ëvoqués par l'imagination^ qui est leur mère et l^r souveraine, ils apparaissent, devant elle Qomme des spectres et , selon qu'ils sont vus de près ou de k4n, c'estf-ànlire dans le présent ou idans le passé, ils ont des formes gigantesques.
ils remplissent toute l'étendue de la pensée de leur ombre immense, ou bien ils sont réduits à d'imperceptibles proportions et comme évanouis. Ce qui reste d'eux, lorsque Ttllusion qui leur donne Texistenee s est dissipée, et que la foi s'est retirée d'eux, n'est plus qu'un nom vide écrit dans l'histoire des rêves et des erreurs de l'humanité.
Pour le philosophe qui, après avoir évoqué ces fantômes du passé et reconnu leur néant, se place, par la force de la vérité et de la raison, en dehors du cercle magique dans lequel les êtres surnaturels actuellement vivants paraissent être encore des réalités , pour tous ceux qui les contemplent avec les yeux troublés et grossissants de la peur, ces fantômes présents ne sont rien de plus que les fantômes passés, ils ne pèsent pas plus qu'eux dans la balance de la raison. Bien qu'ils aient d'autres noms, une autre constitution et en quelque sorte d'autres formes intellectuelles et des dimensions plus étendues, par suite de la généralisation plus grande des idées , ils sont composés des mêmes éléments que leurs ancêtres. Gomme eux, ils doivent, à leur tour, s'évonouir devant le flambeau de la vérité, et n'avoir plus, pour toute existence dans un temps à venir, qu*un nom dans la mémoire des hommes.
Us cesseront d'exister lorsque la raison , avec l'arme puissante et invincible de l'analyse, aura désagrégé les idées dont l'association leur a donné l'espèce de vie dont ils jouissent et lorsqu'elle aura, par le même moyen, dénoué le nœud qui lie les sentiments de l'homme à leur existence idéale. En le détachant de ses liens avec les êtres imaginaires , la vérité ne détruira pas ses sentiments religieux , elle leur donnera, au contraire , une nouvelle vie , et les ramènera vers les êtres pour lesquels ils sont destinés.