CHAPITRE U
DE LA VÉRITÉ. ET DE l' ERREUR.
Avant de procéder à l'analyse des associations d'idées <iui ont enfanté, dans Vimagination des hommes , les êtres surnaturels , il est nécessaire que nous soyons fixés sur ce qu'on appelle lH vérité et Terreur. Nous allons donc essayer de les définir.
La vérité, nous l'avons déjà dit en plusieurs occasions , est un rapport exact entre les idées de l'homme et te qui est. Pour bien comprendre cette définition de la vérité , il y a une distinction à feire et qu'il est important d'établir avant tout, entre la vérité et la réalité, afin de ne point tomber dans la confusion et par suite dans l'erreur à propos de la vérité elle-même. La vérité n'est point la même chose que la réalité avec laquelle on l'identifie presque toujours dans le langage ordinaire. Cette distinction, qui peut paraître au premier abord une subtilité du langage, est fondée sur la nature même des choses, elle est la clef de la question que nous voulons
traiter; nous allons la rendre intelligible en la développant.
Toutes les choses qui existent, soit dans Tordre métaphysique ou Tordre des causes, soit dans Tordre physique ou Tordre des effets, peuvent être et elles existent réellement sans que la vérité soit : car la vérité n'est point une de ces choses, plusieurs dé ces choses ou toutes ees choses ensemble, mais seulement la connaissance d'une de œs dioses, de plusieurs ou de toutes. La vérité prise en soi n'est donc pas ce qui existe , mais elle est la connaissance de ce qui existe. Cette connaissance embrasse aussi bien les causes éternelles que les effets^ c est-à-dire les choses contingentes qui existent, ont existé ou existeront dans le temps. Mais pour ne point compliquer la question, nous laisserons de côté la distinction des choses contingentes, et nous les considérerons comme ayant elles-mêmes une existence absolue sous le rapport de leur réalité temporelle.
La vérité n'étant pas la réalité, a quelque chose de conditionnel et de relatif, et pour jàtre, il faut qu'elle ait un objet dont Texistence soit indépendante de la sienne et dont elle soit en quelque sorte la reproduction , Timage , la réflexion. Cet objet dont la vérité a besoin
pour être ert dont son existence relative dépend, nous l'appelons ici la réalité, c est-à-dire la chose qui existe indépendamment de la connaissance de cette chose, connaissance que peut avoir un être quelconque. Gela est clair, évident et rationnel, et Ton ne peut plus confondre ces deux termes si différents l'un de l'autre : la réalité et la vérité. La réalité est ce qui est, la vérité est la connaissance de ce atii est. La réalité est absolue, la vérité est relative. La vérité n'est pas sans un objet qui est la réali^ té, tandis que la réalité existe sans la vérité, qui est la connaissance de cette réalité. Confondre la réalité avec la vérité, ce serait dire que la réalité n'existe que par la vérité, que la réalité est un effet, un produit do la vérité; que la connais^ sance est indépendante de l'objet de la connaissance, qu'il y a une connaissance, une vérité relative à ce qui n'est pas , ce qui serait absurde. Ce point reconnu , et la vérité étant relative, étant la connaissance de ce qui est réellement, il implique que la vérité, qui n'existe pas sans un objet, n'existe pas non plus sans un sujet. Ainsi; de sa nature i la vérité est nécessairement, logiquement conditionnelle et phénoménale, ellô est à la fois objective et subjective. Deux termes générateurs sont nécessaires à son existence , si
elle n'avait qu'un objet sans sujet, elle ne pourrait êlre^ pas plus que si elle n'avait qu'un sujet sans objet. L'objet de la vérité étant donné dans la réalité, c'est-à-dire dans l'existence de tout ce qui est, le sujet de la vérité, qui a besoin d'être lui-môme pour que la vérité soit , ne peut être qu'un second terme, un être réel existant lui-même dans tout ce qui est, et qui soit en relation ^vec le tout dont il fait partie lui-même. Or, ce sujet de la vérité, nous n'avons pas besoin de le chercher maintenant, nous le connaissons déjà : c'est l'homme.
La vérité a donc pour objet tout ce qui existe, c'est-à-dire l'univers, et pour sujet l'homme qui, compris lui-même dans l'univers , est un objet partiel de la vérité. Lorsque l'univers et l'hoinme existent , les deux termes de la vérité sont donnés , elle est possible mais die n'est pas encore. Malgré l'existence de son sujet et de son objet, pour qu'elle soit, il £aut que les deux termes générateurs qui doivent la produire soient en rapport actif, qu'ils agissent l'un sur l'autre et qu'ils soient unis par un moyen qui fasse connaître l'objet par le sujet, sans quoi tous les deux pourraient être et ils seraient réellement sans que la vérité fût. Or, le moyen qui fait connaître l'objet de la vérité , l'univers , par son
sujet qui est Thomme, et qui est le produit du rapport qui existe entre ces deux termes générateurs et de leur action combinée , c'est , comme nous rayons déjà dit plus liaut, le phénomène de ridée. L'idée est le moyen de la vérité, l'idée n'a donc point par elle-même d'existence absolue, elle est relative , conditionnelle, phénoménale; elle n'existe que par T existence de ses deux termes générateurs, elle est la fille de l'univers et de l'homme , mais elle ne leur préexiste pas , elle est le produit de leur union, c'est elle qui les unit intellectuellement l'un à l'autre, par ce rapport que nous appelons la vérité : supprimez l'un des deux termes, l'homme ou l'univers, la vérité n'est plus possible; supprimez l'idée, elle n'existe plus, car son moyen d'être n'est plus. ^
La vérité a donc pour moyen l'idée : l'idée, le plus grand , le plus merveilleux de tous les phénomènes, l'idée qui représente dans l'homme, foyer de la vérité, tout ce qui existe. Nous n'avons pas besoin de dire que l'idée , bien qu'elle soit produite par deux termes dont l'un est intérieur et l'autre extérieur à l'homme, est essentiellement humaine ; cela est évident : car c'est en lui qu'elle est produite , elle vit en lui , elle est à lui. ,
Maintenant que nous avons, dans l'idée, le
moyen par leqael la vérité est , pour compléter les développements qu'il est nécessaire de donner à notre définition de la vérité, nous ajouterons que bien que l'idée soil le moyen par lequel la connaissance de ce qui existe est réalisée, et que la vérité ne puisse exister sans l'idée, la vérité n'est pas cependant l'idée, mais le rapport entre l'idée et ce qui est. Cette seconde distinction entre l'idée et la vérité est aussi indispensable à faire que la première distinction entre la vérité et la réalité; car en raison de la nature du sujet, dans lequel l'idée se produit et du rapport nécessaire qui doit exister entre le sujet et l'objet de l'idée, il peut arriver que le sujet de l'idée ou rhomme étant un être contingent, organisé et altérable, le phénomène de l'idée ne soit pas régulièrement produit et que l'idée soit faussée, pans ce cas , il est évident que l'idée ne serait pas la vérité , puisqu'elle serait une idée fausse. Aussi, bien que la vérité existe par le moyen de l'idée, il ne £aut pas les identifier, puisque ridée pouvant être fausse, elle n'est plus \m moyen de vérité, mais une cause d'erreur. C'est pour cela que nous avons défini la vérité, un napport exact entre l'idée et ce qui est, définition qui ne confond pas l'idée avec la vérité et qui implique comme condition de l'existence de.
celle-ci Texactitude du rapport entre l'idée et son objet : le rapport exact, entre Tidée et Tdiijet de ridée est donc obligatoire pour que la vérité soit. De cette seconde distinction il résulte qu'il y a dans la définition de la vérité que nous avons donnée trois choses ou trois termes, qu'il ne faut pas confondre : la réalité , Tidée , la vérité;
1*» La réalité qui est par elle-même et qui est indépendante de ridée;
2® L'idée qui est dépendante de l'existence de son objet etxie son sujet ;
3"^ La vérité, qui est dépendante du rapport exact et normal qui existe eûtre l'idée et son objet, o' est-à-dire la réalité.
La vérité étant ainsi définie et expliquée, il nous reste à définir l'erreur.
Si la vérité est un rapport exact entre les idées de l'homme et <)e qui est, la définition de l'erreur est bien facile à donner. L'erreur est un rapport inexact entre les idées de l'homme et ce qui est. Cette définition , toute simple et toute intelligible qu'elle soit, exige cependant quelques développements que nous plions. lui donner, en vue du but que nous nous proposons d'atteindre et pour l'explication du phénomène intellectuel de l'erreur, qui a sa réalité dans l'homme, réalité subjective qui est là base
essentielle de Terreur, la raison pour laquelle il 7 croit et s'y attache par sa confiance instinctive, comme si elle était la vérité.
La réalité des choses étant, ainsi que nous l'avons e]q[>osé dans la définition de la vérité , indépendante de Tidée que Thomme peut s'en former, et le rapport exact entre l'idée et ce qui est pouvant ne pas exister par suite de la disposition et de l'état anormal où le sujet dans lequel l'idée se produit peut se trouver^ par suite de l'altération de ses organes et des causes qui changent à chaque instant sa situation par rapport à lui-même et aux objets de ses idées, il en résulte qu'il y a mille circonstances où le rapport normal entre le sujet et l'objet de l'idée étant troublé, l'idée produite n'est point en rapport exact avec la nature , la situation , les propriétés et toutes les conditions de l'existence de cet objet, et qu'alors il y a fausse idée et erreur dans l'homme.
Or , cette erreur ou cette idée fausse qui a son siège, son foyer dans l'homme, a pour lui cette espèce de réalité que l'on appelle subjective, et sans jouer sur les mots, il faut reconnaître, quoique l'on dise vulgairement que l'erreur est une diose qui n'existe pas , que l'erreur, c'est-à-dire l'idée fausse, existe, qu'elle a
uoe réalité dans le sujet où elle existe, et qu'elle est très certaiDement quelque chose de réel qui est en lui, bien' que relativement à Tobjet qui la concerne elle soit quelque chose de faux. Or, c'est précisément cette réalité de Terreur, qui est Une idée fausse conçue à propos d'un objet réel et qui a pour ainsi dire un pied dans la vérité, puisqu'elle est elle-même un fait réel, un phénomène intime , qui fait que l'homme prend pour la vérité son idée fausse. Gomme celle-ci naît en lui fatalement, aussi bien que l'idée vraie, et qu'elle existe en hii, il y croit avec toute sa bonne foi , avec l'amour instinctif qu'il a pour la vérité- Gomme il a le même motif de croire à son idée quand elle est fausse que quand elle est vraie, il reste sous lé charme de cette illusion que l'expérience et un examen plus attentif de la raison peuvent seuls dissiper. Mais pour cela , il faut qu'il passe par le doute , qu'il cesse de croire et que, ne considérant plus son idée en lui-même et sous le point de vue de sa réalité subjective, il la fasse pour ainsi dire sortir de son cerveau « en la rapportant à son objet pour la comparer avec lui. S'il s'obstine à comparer soaidée avec elle-même, s'il fait de son idée l'objet d'une contemplation interne, en se fondant sur sa réalité subjective, il tourne pour ainsi
dire au-dedaos dé loi-môme, autour.de son idée fausse , eu Tembrassant comme si elle était vraie, par cela seul qu'elle est en lui. C'est par l'effet de cette contemplation intérieure que Terreur vit et que sa réalité purement subjective usurpe la place de la vérité qui, elle, a toujours pour objet une chose réelle qui n'est pas l'idée, mais le type de cette idée qu'il ne faut pas confondre avec elle, car l'idée n'étant que le moyen de connaître son type objectif, ne peut pas tenir sa place et devenir à elle-même son propre objet, sana entrer par ce fait seul dans le domaine de l'erreur, puisqu'elle se donne par là une existence absolue et se fait type et principe lorsqu'elle n'existe que comme image, comme phénomène relatif et conditionnel généré par deux causes , par un sujet et un objet qui lui préexistent.
Si l'homme était un être simple et inaltérable et qu'il n'y eût pour lui qu'un seul objet de vérité simple comme lui, il ne pourrait avoir qu'une idée simple; cette idée serait toujours vraie et l'erreur serait impossible pour lui. Mais cela n'est pas. Non-seulement l'homme est un être complexe et altérable, en raison de son organisation complexe , mais l'univers , dans ses causes et ses efltets , l'univers, dans lequel il est
compris lui-même comme sujet et comme objet complexe de la vérité, est un objet infiniment complexe et variable dans ses phénomènes. Aussi de cette double relation nécessairement changeante et mobile, il résulte pour l'homme une multitude d'erreurs fatales.
Si, aux causes primitives et naturelles d'erreur qui sont personnelles aux individus et auxquelles ils sont soumis selon la plus ou moins grande perfection de leur organisation , leur était dé santé ou de maladie, nous ajoutons toutes les erreurs qui naissent des fausses associations d'idées qui, Traies en elles-mêmes, sont combinées par l'imagination, soit dans la veille, soit dans le sommeil , selon des rapports faux et auxquels l'homme ajoute foi; si nous y joignons encore toutes celles qui sont communiquée^ par la tradition et parmi lesquelles il faut compter non-seulement les erreurs de bonne foi , mais les mensonges, les chances de l'erreur deviendront infinies, et l'on concevra la difficulté que l'homme éprouve pour rentrer dans la vérité, lorsqu'une fois il a été trompé.
Notre but n'étant pas d'exposer ici les moyens par lesquels l'homme peut parvenir à connaître et à retrouver la vérité, moyens qui se servent de contrôle et qui consistent d'ailleurs dans les
sens , le raisonnement et la tradition , mais seulement de donner, en même temps qu'une définition de Terreur, qui en fasse connaître le caractère général, un aperçu sur les causes qui la produisent, nous n'irons pas plus loin. Cependant, comme il y a.dans Terreur une condition spéciale qui est celle de la bonne foi , sans laquelle elle n'existerait pas, nous nous arrêterons encore un moment sur ce sujet pour apprécier le rôle que remplit, dans la production , la conservation et la multiplication de Terreur, la confiance que l'homme met en luirmême, dans ses sens, dans sa raison, et aussi celle qu'il met dans la parole de son semblable auquel il croit comme à un autre lui-même.
C'est une nécessité pour l'homme que celle de croire. Aussi existe-t-il en lui un sentiment instinctif et partant aveugle en vertu duquel il ajoute foi à ses idées vraies , comme à ses idées fausses. Sous Tinfluence de cet instinct nécessaire, et spontanément, lorsque ses idées lai viennent par les sens, il croit à leur témoignage; lorsqu'elles lui viennent par le raisonnement, il croit à sa raison; lorsqu'elles lui viennent par la tradition, il croit à la tradition. Or, lorsqu'il arrive que ses sens le trompent, que sa raison le trompe, que la tradition le trompe, il est évi-
dent que c'est parce qu il croit à la vérité de ces trois sources doù lui arrivent les idées, les jugements , les récits auxquels il ajoute foi. S'il n'y croyait pas, il ne se tromperait pas, il ne serait pas trompé, il n'y aurait pas d'erreur en lui. Dans ces divers cas, la foi esl donc une condition de l'existence de l'erreur, c'est elle qui la consacre , qui la conserve et qui , par la tradition , la multiplie en la communiquant.
La-foi, sans laquelle l'erreur n'existerait pas , n'a point seulement cette propriété d'attacher à ce qui est faux le sentiment instinctif qui est destiné dans l'homme pour la vérité, elle a encore la propriété de changer, par le moyen de la tradition, le mensonge en erreur. Celleci étant une condition fatale de la nature dé l'homme , une conséquence de sa constitution , nous dirons même une condition pour ainsi dire inséparable de celles dans lesquell^ il existe comme être capable de connaître la vérité, n'a rien d'immoral en soi. La bonne foi de l'homme qui consacre l'erreur dans^ sa conscience, parce qu'il la prend pour la vérité i l'absout et la rend tout-à-fait innocente au point de vue moral. Mais il n'en est pas de même du mensonge ; celui-ci est une altération volontaire de la vérité. L'homme qui ment le feit avéc
dessein, il ne se trompe pas lui-même, il trompe sciemment les autres : cet acte est un «cte immoral. Mais dès que le mensonge a été accepté par la bonne foi comme étant une vérité, dès qu'il a passé par une bouche pure, il nest plus un mensonge mais une erreur qui, acceptée par la foi et communiquée par elle, a changé de naf;ure et s'est revêtue par la tradition d'une robe d'innocence.
Ainsi, la foi est si bien la condition de Terreur, qui sans elle n'existerait pas, que c'est elle qui, par le fait de la tradition, transforme le mensonge, lui donne le baptême moral qui le change en erreur et le fait passer pour la vérité aux yeux de ceux qui le transmettent comme ils Vont reçu , c'est-à-dire comme étant la vérité.
En donnant ici la foi sinon comme la mère, du moins comme la nourrice de l'erreur, comme la condition sans laquelle elle n'existerait pas, nous ne faisons que constater un fait dont nous ne chercherons pas plus avant les causes logiques dans la loi de l'humanité, mais nous sommes loin d'en tirer la conséquence absolue que l'homme ne doit croire à rien, ni aux vérités directes qu'il reçoit de ses sens, ni à celles dont il fait la conquête par la raison, ni k celles qu'il
reçoit par la tradition. Ce scepticisme absolu serait absurde. Nous voulons seulement montrer que la foi n'a aucun rôle à jouer dans la recherche de la vérité, à laquelle elle ne peut rien ajouter, lorsqu'elle existe dans Tintelligence de Thommé, avec ses conditions normales, tandis que c est elle qui consacre Terreur, la conserve, iet qui est de plus , par la tradition qui s'appuie principalement sur elle , le moyen le plus actif de la propagation de l'erreur, puisqu'elle a même la vertu <}e changer le mensonge en erreur.
Après ces[ réflexions , nous laissons au lecteur le soin de méditer sur le mérite de la foi , lorsqu'on la présente comme l'instrument principal le plus sûr et même comme l'instrument surnaturel de la vérité.