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DE LA CRÉATION DES ÊTRES SURNATURELS

La définition que nous avons donnée de la vérité et de l'erreur va nous pennettre de concevoir le mystère intellectuel de la création des êtres surnaturels et d'analyser les éléments dont l'imagination les compose en leur donnant, dans le cerveau de l'homme , une existence idéale et purement subjective.

Les êtres surnaturels dont nous allons nous occuper ici sont principalement les Dieux. Comme il y en a de plusieurs sortes, il est nécessaire de les classer; pour mettre de l'ordre dans notre travail , nous les diviserons en trois familles , ainsi qu'on le fait pour les êtres réels dans les sciences naturelles. Ces trois familles sont : la famille des Dieux naturels , la famille des Dieux abstraits , la famille des Dieux universels.

Nous appelons Dieux naturels, les Dieux qui sont créés par l'imagination, avec un être réel quelconque pris dans l'ordre des êtres naturels et visibles , et avec des idées abstraites de puis-

sance et d'attributs empruntées à d'autres êtres; Dieux abstraits, les Dieux dans la composition desquels l'imagination ne fait point entrer un être réel , mais seulement des idées abstraites et presque toujours généralisées ; Dieux universels, les Dieux formés par une association d'idées généralisées^ au suprême degré, c'est-à-dire uni* verbalisées. Cette dernière classe ne devrait contenir à la rigueur qu'un seul Dieu , car il ne petit y avoir deux êtres universels ; mais comnie les associations d'idées, qui ont formé lin Dieu universel , ont été différentes et qu'il existe dans le monde surnaturel créé par l'imagination de rhomme, qui est bien^ éloigné de toujours suivre les lois dé la logique, plusieurs Dieux universels^ et que dans le nombre il y en a qui sont simples, d'autres qui sont dou^bles, d'autres qui sont trijples sans perdre leur unité , il y a maison el né^ cessité de faire une famille 4e Dieux universels^ puisqu'il y en a plusieurs qui existent dans lé domaine de l'imagination. Toutefois, pour ne pas compliquer notre travail, dans ce chapitre, nous considérerons le Dieu universel comme s'il était simple et unipersonneL

Ces trois familles éé Dieux, qui correspondent aux divers degrés , aux diverses phases de l'intelligence humaine, sont également en rapport

avec le développement des sentiments moraux, et il y a concordance entre les causes qui produisent le phénomène intellectuel et moral de la superstition. Après avoir exposé la formation des Dieux de chaque espèce, tious indiquerons ce rapport. Nous ferons observer cependant qu'il en est do la classification des Dieux que nous avons faite comme de toutes les classifications, elle n'est point absolue, et , bien que la création et Vexistence des divers Dieux correspondent à une situation intellectuelle et morale qui forme une des phases progressives de la vie de Thuma* nité, distinguée par un caractère dominant, il y a toujours dans chacune de ces phases quelque chose qui appartient aux autres et qui les unit toutes.

Nous allons suivre , pour la démonstration de la théorie que nous venons d'exposer, l'ordre de clasàificatiou dans lequel nous avons rangé les Dieux.

DBS DIlBUX NATUliE^LS.

Les Dieux naturels sont les premiers de tous les Dieux que crée l'imagination de l'homme» sous rinfluence : l^' de son désir instinctif de connattre les causes des phénomènes de la na-

lure; S"" du pressentiment qu'il a dune action utile et bienfaisante pour lui, à exercer sur elles. C'est en raison de ses besoins , de ses crarnles, de ses espérances, de ses désirs, et sous l'impulsion de ses instincts que, dans son état d'ignorance primitive, son imagination agit pour transformer en Dieux les êtres naturels et leur donner une puissance surnaturelle , une volonté, un caractère moral qu'ils n'ont pas, et dont il espère retirer de grands avantages pour sa conservation et son bonheur. Si l'homme n'avait pas l'instinct de la science, s'il n'avait pas celui de l'art, s'il n'avait pas les facultés intellectuelles qu'il possède , s'il n'avait pas le pressentiment de la grande puissance qu'il doit exercer lui-même sur la nature, et si son point de départ vers la conquête de la science et celle de l'art n'était pas une ignorance fatale, et si enfin son imagination, qui n'est que l'emploi mal réglé de ses faculté» intellectuelles pendant la première phase de son existence , ne lui créait pas une espèce de science ou d'art faux, sous l'influence même de ses instincts et pour les satisfaire prématurément , l'homme ne serait pas superstitieux* Sa marche vers la science et la vérité commence par l'erreur sous la direction aveugle de ses instincts, que son imagination

trop empressée trompe pour les satisfaire. Ost à cette source de toutes les illusions , de toutes les erreurs, de tous les rêves, quil doit ses premiers Dieux, ses Dieux naturels.

Pour faire un Dieu de cette espèce , il suKit à l'homme de choisir un être naturel quelconque» soit un arbre, soit un oiseau, soit un reptile, soit un quadrupède, soit un insecte, soit un fleuve, soit une montagne^ soit le soleil, soit la lune, soit une étoile, soit un morceau de bois, soit un morceau de pierre brute ou taillée, et d'attribuer à cet être une puissance d'action et une volonté morale et intelligente qu'il n'a pas.^ Par cette seule fiction , faite par l'imagination et acceptée par la foi ignorante et nmve que Thomime a dans le travail de son intelligence, cet être naturel devient un Dieu. Or, ces idées de puissance et de volonté qui entrent dans la création d'un Dieu de cette espèce, sont des idées vraies, des idées qui ont, dans l'ordre naturel, des objets réels auxquels elles se rapportent, et dont Thomme trouve le modèle en lui-même et dans les actions des êtres qui agissent autour de lui. C'est donc avec des idées vraies , que, par une fausse association de ces mêmes idées et en les transportant sur ua être s^uquel il les $ipplique , l'homme fait de cet -être, et dans sa pensée, autre chose que ce qu'il est réellement.

Après avoir ainsi, par un jeu el un caprice de son imagination, transporté sa volonté, ses passions , son caractère dans un être à qui ils n'appartiennent pas, et après Itii avoir donné une puissance qu'il n'a pas et que l'imagination peut étendre à son gré, car elle possède une faculté de multiplication qui n'a pas de bornes, le Dieu naturel est créé; il existe, non past objectivement, car l'être devenu idole n'a pas changé de nature, mais subjectivement, c'èst-àdire dans l'homme; il existe en lui comme une erreur, un songe, un rêve y existe.

La combinaison d'idées qui a donné la vie à cet être transformé en un être surnaturel dont il est impossible de. trouver le type dans l'ordre naturel des choses, a cependant une réalité pour l'homme, mais seulement pour lui et parce qu'elle est en lui, et comme elle est son œuvre il y croit, il l'adopte, il l'aime. A cette illusion viennent se joindre ensuite d'autres illusions, d'autres erreurs, d'autres combinaisons d'idées relatives à ses besoins et à tous les avantages qu'il espère pouvoir retirer de la puissance de son IMeu. Cette fausse conception de l'intelligence de l'homme, qui lui est inspirée d'ailleurs par l'instinct de sa conservation , vient se lier à ses affections morales, elle établit entre lui et son

Dieu comme une espèce de contrat de société qui les unit et leur impose des devoirs récipro* ques. Cette fiction détermine toute» les pratiques du culte que l'adorateur rend à son idole. En effet, lorsqu'il lui a donné un caractère moral et une volonté mobile comme la sienne , et de plus toutes ses passions , il la prie , il lui fait des présents, il la flatte, il essaie sur elle tous les moyens qui réussiraient pour lui , jusqu'à ce que l'expérience lui ayant . appris qu'elle est impuissante, il la quitte ou la brise pour en prendre une autre.

Pendant cette première phase de la superstition, qui constitue le fétichisme et qui correspond à l'époque de l'^ifance de l'humanité, la déification de mille objets naturels est journalière. Tous les êtres ont leur apothéose et sont divinisés à leur tour. C'est le Panthéisme en détail. Parmi les êtres naturels que l'imagination déifie , il en est un cependant à qui cet honneur a été généralement rendu : c'est le soleil. Cet astre , sans lequel les êtres organisés ne pourraient vivre, mérite, en eflfet, plus que tous lea autres êtres physiques, d'être mis au rang des Dieux. Pour le diviniser, l'imagination n'^a pas besoin de lui supposer une puissance d'action plus grande que celle qu'il possède réelle-

meDt, il lui suffit de le personnifier, c est-ànlire de lui supposer une volonté semblable à celle de rhomme , et dont les déterminations peuvent être influencées par des prières , par des louan-^ ges, par des offrandes et par tous les moyens qui agissent sur la volonté humaine.

Ainsi donc, le procédé de la création des Dieux de la première espèce se réduit à des termes très simples. Pour transformer un être naturel en Dieu et le surnaturaliser, l'imagination n'a rien autre chose à faire qu'à prendre à l'homme son propre caractère moral, et à le transporter par une espèce d'abstraction dans un être quelconque auquel elle le prête, en le dotant, avec la volonté de nuire ou de bien faire, d'une puissance plus grande que celle qu'il pos-^ sède, si la sienne ne suffit pas pour en faire un Dieu.

Tout être naturel divinisé par ce procédé, si on le décompose et qu'on analyse les éléments constitutifs de la divinité, est donc formé d'un objet naturel qui a une réalité positive, et de deux espèces d'idées qui ont également une réalité positive, l'idée de puissance et l'idée de volonté morale. Prise en elle-même, chacune de ces idées est vraie, mais lorsqu'on les transporte sur un être même réel et auquel les attributs et

les qualités quelles représentent n'appartiennent pas, ces idées, ainsi détournées de leur objet, constituent une erreur; par leur fausse association avec cet objet. Cette erreur, en tant qu'erreur, existe dans l'intelligence^ elle a sa réalité, elle est l'objet d'une croyance de bonne foi, jusqu'à ce que, par un exsonen critique de la raison, par l'analyse des idées et par la eomparaisod de. ces mêmes idées avec leurs typés réels, la vérité, qui est le rapport entre les idées et ce qui est, soit rétablie. Alors les Dieux naturels sont détruits. Le nœud par lequel l'imagination avait lié autour d'eux des idées de propriétés, d'attributs, de volonté morale, empruntées à d'autres êtres, et que l'intérêt, la crainte et l'espérance tenaieat serré, ce nœud de sentiments et d'idées est dénoué par la raison. L'auréole idéale du Dieu tombe, le fantôme de la divinité s'évanouit et la vérité étant rétablie par le rapport exact des idées avec cequi est, l'être naturel, qui avait été l'objet d'une adoration superstitieuse, cesse <l'être un être surnaturel, un Dieu ; il redevient ce qu'il est, ce qu'il n'a cessé d'être en réalité, un être naturel. Tel est le sort de tous les êtres naturels divinisés. Tel a été le sort du soleil lui-même, le plus grand de tous les Dieux de cette famille , celui

dont le culte a constitué vraisemblablement la religion de tous les peuples primitifs.

Pendant cette première phase de la superstition qui correspond à l'époque de Tenfance intellectuelle de l'humanité, et à rignorsmce de lu véritable nature des êtres , de leurs propriétés , des lois » en vertu desquels ils agissent, les sentiments moraux de rhomme sont peu développés^ et il y a rapport entre son état moral et son état intellectuel. Alors la superstition se nourrit principalement des sentiments individuels, de Tégoisnie^et de la peur. Les Dieux fétiches du sauvage sont des Dieux individuels. Le lien qui les attache à lui est le lien de V intérêt personnel, et comme chacun peut se faire des Dieux à soi et possède les siens , cette forme égoïste de la superstition ne constitue pas encore une religion , un lien entre les hommes. Elle est libre, spontanée, individuelle. À cette époque, il ny a pas encore de prêtres , il n*y a que des sorciers , des jongleurs, des devins qui expliquent les songes, guérissent les maladies, prédisent T avenir. Tels sont les premiers savants, et bien que leur science soit fausse et que leur art , qui en est une application , soit aussi faux qu'elle , il faut reconnaître néanmoins , dans cette science et cet art faux, les premiers essais de l'homme vers la

conquête de la science vraie et vers la domination de la nature par le moyen de Tart vrai. La superstition sous cette forme est un prélude à la science des causes inconnues et à Tart de contraindre la nature elle-même à servir Thomme. Dans son ignorante simplicité, il commence naïvement par la personnifier pour obtenir d'elle, par le moyen d'une volonté flexible qu'il lui suppose , ce qu'il peut obtenir de ses inflexibles lois, lorsqu'il les connaît.

Le fétichisme, qui est surtout un fait de superstition individuelle, prend cependant le caractère d'une religion dans le sabéisme ou le culte des astres , qui est sa forme la plus élevée, car il se généralise par la nature même de l'objet qu'il embrasse, et lorsque les hommes en sont venus à rendre en commun un culte au soleil, pour un intérêt qui n'est plus individuel mais commun à tout un peuple , ils font un acte dç superstition et de religion tout à la fois , de superstition par l'erreur de leur intelligence, de religion par le sentiment vrai de l'intérêt commun qui les unit.

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