‹ Initiation à la philosophie de la libertéChapitre 2 sur 27 · CONTINUATION DU HËME SUJET · texte numérisé non relu

CONTINUATION DU HËME SUJET

Après les explications que nous venons de donner sur la nature des attributs et la constitution de la cause universelle, nous pouvons maintenant énoncer , sous une formule à la fois synthétique et analytique 9 la proposition suivante qui résume toutes les vérités que nous avons démontrées sur la nature de cette cause.

Cette proposition , la voici :

Tous et chacun des éléments de la substance universelle possèdent, en même temps qu'une partie de l'étendue infinie, l'attribut de la science infinie que les spiritualistes et les théologiens donnent à un être abstrait et idéal , qu'ils personnifient sous le nom de Dieu.

Cette proposition ne paraîtra peut-être pas aujourd'hui moins étrange, moins inouie dans l'ordre des vérités métaphysiques que ne l'a été, dans son temps et dans l'ordre des vérités physiques , la vérité démontrée par Galilée , relativement au mouvement de la terre autour du

soleil. Elle pourra paraître encore aussi absurde que le paraissait l'hypothèse de l'existence des antipodes , avant les découvertes des navigateurs modernes. Mais si l'on se dégage de tout préjugé, et que Ton suive les voies droites de la raison, cette vérité ne tardera pas à être reconnue comme un fait inattaquable et qu'il serait impossible de nier sans nier la réalité du phénomène de l'univers , sans nier le moyen par lequel tous les êtres visibles sont ctéés, sans nier l'existence même de la cause, dont la constitution et les attributs se révèlent par le nombre, la variété et la nature de ses eflfets , inconcevables et impossibles à réaliser dans d'autres conditions.

Par cette proposition, les deux systèmes extrêmes de la philosophie , distingués sous le nom de spiritualisme et de matérialisme, et qui se font depuis si long-temps opposition , sont résumés et ramenés à l'unité. Nés tous les deux d'une même vérité, d'un même fait, de l'existence du phénomène de l'uilivers , en d'autres termes, de l'existence de la forme , fôit qui implique la double nécessité de la science et de l'étendue dans sa cause génératrice, ces deux systèmes jusqu'alors ennemis peuvent et doivent se réconcilier. En réalité, ils sont frères, ils sont sortis tous deux de la même source, ils ont tous deux

la môme base , le phénomène de l'univers , mais ils sont faux tous deux, parce qu'ils reposent chacun de leur côté sur une conception incomplète des attributs de la substance cause.

Le vice radical du système spiritualiste , en parlant du phénomène de Tunivers, qui est la révélation de la science par la forme, c'est de n'avoir tenu compte, dans cette révélation, que de l'attribut de la science, et d'avoir, par une abstraction arbitraire et par une personnification mythologique, fait de cet attribut la cause unique du phénomène observé. Le vice radical du matérialisme a été, d'un autre côté, de n'avoir considéré dans la forme que la propriété de l'étendue, sans tenir compte de la science nécessaire à la production de ce phénomène, et de l'avoir regardé comme l'effet du hasard , ce qui est absurde. Tous deux, le spiritualisme et le matérialisme se sont trompés, parce qu'ils ti'ont considéré la cause de l'univers que sous le rapport de l'un de ses attributs ; ils n'ont vu dans l'effet observé que la nu>itié des propriétés de la cause. L'un l'a considéré sous une face, l'autre sous une autre ; de telle sorte que , dans la notion qu'ils se sont faite respectivement de Dieu, le spiritualiste et le matérialiste ont pris pour Dieu ce qui n'est que la moitié de Dieu,

et ils n'ont eu chacun pour Dieu qu'un des attributs nécessaires de Dieu. Leur erreur réciproque n'a été et n'est encore une erreur que parce que, comme toutes les erreurs, elle n'est qu'une vérité incomplète, une notion tronquée de la nature de la cause de l'univers. Et comme il y a toujours division et hostilité dans l'erreur, puisqu'elle n'est, par sa nature même, qu'une division, une privation, une partie de la vérité, les philosophes des deux écoles: se sont toujours combattus et ils n'ont pu en aucun temps, comme ils ne pourront jamais, s'ils ne reconnaissent leur erreur, expliquer l'existence de l'univgrs, parce qu'ils manquent, le spiritualiste de retendue, le matérialiste de la science, deux attributs sans lesquels leur cause est boiteuse et incomplète. La reconnaissance de l'unité de la substance , unité qui n'exclut pas plus la variété de ses attributs que la multiplicité de ses éléments, peut seule ramener la philosophie dans la voie de la vérité. Sans cette condition, il n'est pas plus possible de concevoir la cause que les effets , et l'existence des êtres finis sous le rapport moral et physique, est fondamentalement, logiquement inexplicable. Il faut donc que la philosophie accepte cette unité sous peine de rester éternellement une lice ouverte, où le

spiritualisme et le malérialisme , comme deux combatlaiits , tous deux à moitié nus et à moitié couverts d'armes impénétrables, se font éternellement des blessures qui ne peuvent jamais être mortelles pour l'un ni pour l'autre; car ils ont chacun dans leur doctrine, quoique incomplète , une partie de ce qui ne meurt pas , une partie de la vérité. {")

Si, d'ailleurs, on compare notre proposition, dans sa formule synthétique et analytique, avec le principe de l'ubiquité de Dieu, admis par les spiritualistes comme un axiome, on ne tardera pas à reconnaître, à moins qu'on ne nie le phénomène de l'univers , négation qui nous dispenserait de toute discussion , que notre formule reproduit en réalité la valeur métaphysique de cette proposition : Dieu est tout entier en tout et partout.

L'ubiquité de Dieu, donné comme un être pur esprit, source de la science infinie, étant accordée par nous, pour le besoin de la discussion, et l'existence de l'atome, substance plastique, inerte et ignorante par sa nature, étant également donnée comme élément essentiel de la forme, d'après ces prémisses, comme il faudra que le principe spirituel fasse agir, avec la science parfaite qu'ils révèlent dans leurs œuvres, les

atomes ignorants qui sont les constructeurs de tous lés êtres finis, de toutes les formes visibles, nous disons, quel que soit le mode d'intervention ou de participation qu'il plaira de supposer à Dieu dans Texécution de Tunivers, qu'on arrivera toujours à une hypothèse qui fera de la science divine une propriété commune à tous les éléments de la substance étendue.

En effet, si Ton suppose que Dieu ou le principe spirituel communique aux atomes, pendant tous les instants de l'éternité, la science avec laquelle ils accomplissent incessamment l'œuvre d'ensemble et de détail de l'univers, ou bien si l'on suppose qu'il soit présent en eux, ou qu'il soit avec eux de toute éternité , on d'autres termes qu'il soit leur maître {magister), leur h6le ou leur compagnon éternel^ ce qu'il est nécessaire de supposer sous peine de cesser de le concevoir comme une cause éternelle, il faudra choisir entre l'une des trois propositions suivantes qui sont équivalentes entre elles, à moins qu'on en imagine une quatrième qui, si cela était possible, serait encore réductible à la même valeur :

Dieu est éternellement présent dans tous les atêmes ;

Dieu est i'cternel compagnon des atêmes ;

Dieu communique éteraellement à tous lès atomes la science avec laquelle ils agissent;

Trois propositions qui étant égales entre elles sont encore égales en valeur à celle-ci : La science de Dieu est la propriété éternelle des atomes.

Qu'est-ce , en effet , que la présence éternelle et nécessaire du principe de la science dans tous les atomes? Qu'est-ce que son association éternelle et nécessaire avec eux? Qu'est-ce enfin que le don de la science qu'il est forcé de leur faire pendant tous les instants de l'éternité, sinon une propriété éternelle pour eux? Une chose qui est éternellement présente dans une autre , une chose qui est éternellement associée à une autre, une chose qui est éternellement donnée ou communiquée à une autre n'est-elle pas en réalité une propriété, un attribut du sujet auquel elle appartient à l'un de ces trois titres?

De ces quatre formules équivalentes, si nous procédons , comme on le fait dans les sciences mathématiques, ne devons-nous pas choisir la plus simple, comme la dernière expression de vérité. Ce choix, nous pouvons le faire avec d'autant plus de raison que les spiritualistes, en privant de toute étendue leur être science , qu'ils ont personnifié dans une entité abstraite, l'ont rendu très propre à être ramené à sa véritable

coadition d'atlribut, par limpossibililé où l'on est de le placer ailleurs que dans la substance étendue, à moins qu'on ne lui donne le néant pour demeure.

Maintenant que nous avons réduit l'hypothèse spicitualiste^ur l'ubiquité de Dieu, à n'être, pour la raison qui en pèse la valeur , qu'une formule égale à la nôtre , nous avons encore à faire entre notre proposition et l'un des dogmes de la religion chrétienne, un rapprochement qui pourra jeler quelque jour sur cette matière.

Nous ne prétendons pas chercher , dans ce rapprochement, une nouvelle preuve de la vérité de notre proposition, car nous la croyons assez solidement établie pour n'avoir pas besoin de cet appui , mais le double dogme sur lequel le système théologique des chrétiens repose depuis si long-temps , et qui est fondé à la fois sur la matérialisation de l'esprit, par l'incarnation du verbe, et sur la spiritualîsation de la matière , par le sacrement de l'eucharistie, est trop voisin de notre propre doctrine , par le sens philosophique qu'on peut lui trouver, pour qu'en ledépouillant de tout son entourage mythologique, nous ne puissions faire apercevoir que, dans ce dogr dont on rencontre d'ailleurs la donnée fondam taie dans les autres théologies, qui ont au

leurs incaroatioDs du principe spirituel , il j a la reconnaissance implicite de l'identité et de Tunité de la substance. II est curieux d'ailleurs de faire remarquer comment , entraînés par leur dogme de Tincarnation de Tesprit, les chrétiens ont été conduits à affirmer le principe personnifié de la science infinie présent dans un atome et dans une multitude d'atomes , et à l'admettre infini dans tous , et en réalité multiple comme eux, tout en le déclarant indivisible de sa nature. Qu'est-ce d'abord que l'incarnation du verbe, sinon la révélation, sous la forme corpordle, d'un des attributs infinis de la substance cause? Le fait de cette incarnation, par les termes mêmes qui sont employés pour la révéler, n'est-il pas la matérialisation de l'esprit, qui ne s'enveloppe pas seulement de la chair comme d'un vêtement, mais qui devient chair, qui se fait lui-même chair, et verbum caro facium est. Cette chair, ce corps, cette forme humaine, vivante, qui pense, qui parle, qui agit, qui souffre et qui meurt pour ressusciter, c'est, selon le dogme, l'esprit lui-même, identifié avec l'attribut de Tétendue qui est le signe de sa présence, c'est l'esprit matérialisé, c'est-à-dire sensiblement manifesté en substance, dans un homme à qui il appartient do révéler la science éternelle et

tic la communiquer par le moyen des idées el de la parole à des êtres semblables à lui , virtuellement capables de le comprendre , et de s'identifier avec lui.

Si, dans Tincaruation du verbe, c'est l'esprit qui se fait chair el se manifeste par la forme, dans le symbole de Teucharistie , c'est un phénomène inverse qui a lieu. Ce n'est plus l'esprit éternel et invisible qui se matérialise , c'est au contraire la matière ou l'élément de la forme qui à son tour est spiritualisé. Selon le dogme catholique, l'hostie consacrée devient Dieu dans les mains du prêtre par la puissance de la parole. A l'instant où les mots sacramentels sont prononcés, ce qui était visiblement matière devient esprit. Dans le corps étendu de l'hostie , la foi né voit plus l'attribut de l'étendue mais celui de la science ; l'esprit infini n'est pas seulement présent dans l'hostie et caché sous cette apparence matérielle , mais il est l'hostie même : tel est le dogme. Ce n'est pas tout : Dieu ou l'être spirituel, le principe infini de la science, quoique tout entier présent dans une hostie, puisqu'il est donné comme indivisible , n'est pas seulement indivisément présent dans une hostie unique , mais dans toutes celles que le prêtre consacre. Bien plus, il est , toujours tout entier , et toujours indivisé

et indivisible , dans chacune des parties de l*hostic , et, en réduisant , par la division , cette hostie en simples atomes, chacun d'eux est Dieu tout entier , conçu comme esprit , comme principe de la science infinie : tel est encore le dogme.

Poursuivons : s'il plaisait au prêtre de faire une hostie, non plus d'une partie de la matière, mais de toute la substance matérielle, et de la consacrer par la puissance de sa parole , d'après la logique de son dogme , il changerait l'univers visible en Dieu. Tout ce qu'on appelle la matière serait alors spiritualisé ; tous les êtres seraient , sous la forme corporelle , non pas seulement en communion spirituelle avec Dieu, mais tous seraient Dieu. L'être esprit, l'être science , l'être intelligence serait tout entier et partout sous toutes les formes , indivisible , aussi bien dans le tout que dans la partie, aussi bien dans l'univers entier que dans l'atome. Il y serait , comme nous l'avons déjà dit , plus que présent , car il serait lui-même toute la substance étendue , réduite à n'être conçue par la foi, soit qu'on la réunisse en masse , soit qu'on la divise en atomes , que comme une apparence dont la réalité serait Dieu lui-même.

Nous nous arrêtons ici et nous laissons au locteur le soin de tirer la conclusion qu'il vou-

dra de ce rapprochement entre notre propre système et le sens caché et philosophique des deux principaux mystères de la théologie chrétienne. Pour nous, il est évident que le dogme chrétien de Teucharistie n'est que notre proposition voilée et dissimulée sous une forme mythologique, ou, ce qui est la même chose, notre formule est l'explication du sens philosophique de ce mystère.

En résumé , des rapports que nous venons de signaler entre la doctrine de l'ubiquité de Dieu dans l'hypothèse spiritualiste , entre le dogme chrétien de l'eucharistie et notre propre formule sur la nature, les attributs et la constitution de la substance cause , il résulte évidemment pour la raison, qu'en réduisant la doctrine des spiritualisles à sa juste valeur, et en dépouillant le dogme des théologiens de son caractère mythologique, on arrive à une équation de ces deux hypothèses avec la nôtre, et qu'en dernière analyse notre proposition, qui résume tous les systèmes et les ramène à l'unité, présente la vérité, dégagée de toute personnification mythologique , sous une formule synthétique et analytique , qui convient à la fois à la science physique et à la métaphysique qu'elle réunit par leurs bases.

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