DES DIEUX ABSTRAITS
Â{)rès les Dieux naturels , dans la formation
desquels il entre comme éléments des êtres réels et des idées détournées de leurs objets , viennent les Dieux qui ne sont composés que d'idées. Ceux-là sont de toutes pièces les enfants de rimagination ; ils n'ont rien de corporel , ils n'ont aucune réalité substantielle et extérieure. L'ordre naturel, l'ordre des êtres phy3iques n'en fournit pas ]a substance première et en quelque sorte le noyau, ils n'ont donc extérieurement rien d'objectif dans la nature, ils n'ont d'existence et de réalité que dans le cerveau de l'homme, ils ne sont qu'une association d'idées, et comme ils sont formés d'idées abstraites et généralisées , ils sont réellement immatériels et leur existence est comme un rêve qui, n'ayant point de réalité extérieure, est un pur phénomène intellectuel.
Expliquons d'abord ce que nous entendons par des idées abstraites et générales. Une des propriétés que possède l'homme, et dont nous n'avons pas besoin de chercher le principe ailleurs que dans son organisation spéciale comme être intelligent, c'est celle d'abstraire les idées, c'est-à-dire de les séparer des objets qui les lui ont fournies et de les considérer à part et en luimême comme si elles étaient des objets primitifs, de telle sorte que dans cette opération dé son
intelligence; Tobjet, qui a primitivement fourni ridée et qui en est le type r^el, disparaît et que ridée seule reste. Séparée ainsi de son type, l'idée peut devenir et devient à son tour, en tant qu'idée, l'objet d'une contemplation intérieure el purement subjective.
Cette propriété d'abstraction, que l'homm^ possède, consiste : 1" dans la conservation et dans la reproduction parla mémoire de toutes les idées reçues directement par ses sens et de toutes celles qu'il obtient par la voie du raisonnement ou par la tradition; 2'' dans la contemplation intérieure de toutes ces idées qui représentent en lui les choses qui existent, leurs propriétés, leurs attributs, leurs rapports, leurs actions, leurs qualités et tout ce qui les caractérise ou les diversifie.
A la faculté d'abstraire les idées et de les considérer en lui, indépendamment de leurs objets primitifs, faculté qui est la propriété nécessaire de l'être intelligent, se joint une autre faculté intellectuelle qui lui est étroitement liée , c'est celle de généraliser les idées. Ce que nous entendons par la généralisation des idées , c'est la propriété de considérer ensemble plusieurs idées concernant des choses semblables , après les avoir abstraites, et d'en former une idée générale en les rassemblant toutes en une seule qui les comprend, qui les résume.
Le but de cette opération sur laquelle nous reviendrons lout-à-r.heure , «st relatif à la des^ tinée de l'homme comme être intelligent, elle a pour objet de donner au raisonnement, dans les idées générales, des bases à Taîde desquelles il puisse remonter, par une suite d'inductions , jusqu'aux causes premières des phénomènes de la nature, car c'est par le moyen des idées générales que l'homme peut en concevoir, comprendre et reconnaître les lois ; c'est par elles qu'il peut accomplir sa destinée.
Or, étant données çes; deux actions intellecT tuelles, Tabstraction et la généralisation des idées, qui permettent, l'une, de considérer les idées indépendamment de leurs objets, l'autre, d'associer toutes celles, qui sont semblables et qui se rapportent à des objets multiples pour les réunir en un seule qui les contient toutes, nous pouvons comprendre maintenant la création de la seconde espèce de Dieux, qui sont les Dieux abstraits. (Ces Dieux, qui a'emt point de réalité extérieure, $ont tout-^àrfait imaginaires et bien que l'imagination en ait fait les. créateurs et les maîtres de l'univers v ils n'ont. jamais eu d'autre berceau , d'autre lieu d'habitation , d'autre monde, d'autre domaine que le cerveau de l'homme. Us y naissent par. une assodation d'i-
dées, ils en sortent et ils y entrent par la parole, ei enfin ils y meurent par un examen plus attentif de la raison, psrr laioiyse qui les décompose, et restitue les idées dont ils sont formés, à leurs objets naturels.
Parmi les Dieux de celte espèce, nous citerons pour exemple les Dieux de TOlympe grec; cette famille de Dieux idéaux et abstraits, a été la plus brillante, la plus poétique, la plus riche création de l'imagination.
Dans ce système mythologique, qui fut un panthéisme idéaliste qui divinisait Vidée abstraite de la chose et non la chose elle-même, rien n échappa à Tapothéose. Les éléments constitutifs de ces Dieux si nombreux et si variés, furent toutes les idées que l'homme eut à cette époque à sa disposition, aussi bien celles qui résultaient des conceptions philosophiques, sur les causes, sur les lois de l'univers, que celles qui avaient pour types , pour objets réels dans la nature extérieure, les êtres visibles, leurs actions, leurs rapports, leurs pTopriétés, leurs qualités, leurs modes d'être, et enfin l'homme lui-même, ses formes physiques, ses facultés, ses sentiments , ses passions , ses vertus , et jusqu'à ses vices.
Ainsi, l'idée vague et confuse d'un premier
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princ.ipe, père de tous les êtres, fut divinisée el {^rsonnifiée dans }e Chaos ; celle du temps, qui enfante el qui détruit tout> fut personnifiée et divinisée dans Saturne; celle de la loi éternelle dans le Destin ; celle de la puissance activa dans Jupiter, celle de Tintelligence dans Apollon; celle de la sagesse dans Minerve, celle de la beauté dans Vénus , celle de Tamour dans son fils Gupidon. lien fut ainsi de toutes les autres idées abstraites et générales qui eurent également leur personnification dans une divinité.
En même temps que les idées générales et abstraites étaient divinisées et personnifiées, celles qui représentaient les êtres et les phénomèties naturels épient également abstraites et transformées en Dieux. Ainsi, Tidée de la terre, celle de la mer, celte du feu, étaient personnifiées et divinisées dans Cybèle, dans Neptune, dans Yulcain^ Les fleuves, les ruisseaux, les^ fontaines devinrent aussi des divinités idéales. Il en fut de même de la nuit, de Taurore et des heures.
Par Tabstraction^ la personnification et la déification de toutes les rdées des choses réelles, les Dieux composés d'idées devinrent des êtres symboliques , et comme en divinisant toutes les idées abstraites, l'imagination avait donné à cette foule d'êtres divins la personnalité, elle
leur donna aussi la forme humaine. De celle association didées , dont la forme et le caractère moral de l'homme fournirent les éléments généraux et dominants , naquit le polythéisme idéaliste et symbolique, auquel on a donné le nom d'antropomorphisme.
Ces Dieux abstraits et immatériels, après avoir reçu une forme idéale dans l'imagination, furent ensuite matérialisés. L'art leur donna une existence corporelle et sensible, les poètes décrivirent leurs formes, on les peignit, on les sculpta. De l'abstraction et de la généralisation des idées de formes, naquit la beauté idéale des artistes dans laquelle se résumaient toutes les perfections de la forme humaine. De la représentation matérielle des Dieux créés par l'imagination avec des idées abstraites el générales , à l'adoration de leurs images , il n'y avait qu'un pas et l'idolâtrie fut la conséquence de cette représentation. Dans l'esprit du vulgaire, l'image matérielle du Dieu abstrait et idéal fut prise pour le Dieu lui-même , et l'homme qui , dans l'état sauvage, avait adoré les êtres naturels , adora pendant cette seconde phase de la superstition des images artificielles fait<es de sa propre main, et retomba ainsi dans le fétichisme.
Pendant tout le temps que dura le phénomène intellectuel de ce polythéisme anthropomorphique , la poésie , qui avait eu la plus grande part à leur, créa lion, mit ces Dieux en action. Ils étaient si semblables à l'humanité par leur^ formes, par leurs sentiments, par leurs passions, qu'il lui était facile de les faire vivre en société avec les hommes; aussi elle inventa mille fables, mille fictions dans lesquelles les Dieux partagèrent la condition humaine : ils eurent des faiblesses et des infortunes semblables à celles des hommes. La chronique scandaleuse du ciel fut copiée sur celle de la terre. Les habitants du ciel et ceux de la terre se mêlèrent, les mortelles furent séduites par les Dieux, et les Déesses prirent leurs amants parmi les hommes. De ces unions naquirent les Demi- Dieux. Tous ces Dieux et Demi-Dieux eurent des temples, un culte particulier; ils eurent deâ prêtres, des sacrifices, des adorateurs pleins de zèle, et le fanatisme, qui vint mêler ses sombres fureurs à tout ce qu'il y a de plus riant, leur dévoua mênie des victimes humaines. La foi , qui est la nourrice des erreurs et des fictions de l'imagination, fit vivre ces Dieux; la tradition les conserva jusqu'au moment où le prestige de leur existence fut détruit par le progrès de la raison, par une élude plus
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attentive des phénomènes de la nature, et par l'analyse dos idées dont ils étaient formés.
Alors, le brillant et poétique phénomène qui avait habité le cerveau de Thômme 4>endant des «iècles, cette création idéale, ce monde de Dieux si beaux, si pleins de passions et de vie, et dont le souvenir est encore un des plaisir» de Timagination, qui les aime comme une mère aime ses enfants alors môme qu ils ne sont plus , tout cela s'évanouit comme un rêve, car ce n'était qu'un rêve.
L'histoire de tous ces Dieux, si semblables à l'homme et dont l'existence se confond avec la sienne, ne forme qu'un immense roman dont ils sont les héros. Pour s'expliquer leur existence idéale et traditionnelle , il sufflt de considérer avec quelle facilité les hommes croient aux rêves de l'imagination et à la réalité des personnages poétiques qu'elle crée précisément par le même procédé qui sert à créer les Dieux.
Envisagée dans ses rapports moraux, cette seconde phase de la superstition présente le caractère suivant. Sous le règne des Dieux du polythéisme formés d'idées abstraites et déjà généralisées, en même temps que les conceptions de l'imagination s'agrandirent et qu'on essaya de les coordonner en systèmes , les sen-
timenls moraux de rhomme se développèrent (Ht mison du travail de son intelligence. La superstition s'organisa systématiquement et se transforma en religion. Sous l'influence de l'instinct de sociabilité, les idées, les sentiments, les intérêts s'associèrent comme les personnes, ce qui est une loi de la destinée humaine et une application de la loi universelle. Alors aux Dieux individuels de l'homme succédèrent les Dieux nationaux protecteurs de la patrie, ils eurent un culte public, des temples, des prêtres, il y eut des hommes inspirés par les Dieux, les oracles s'établirent. La superstition devenue un fait social cessa d'être libre, elle devint une obligation, un lien, une loi nationale. Le principe de la solidarité humaine se fit jour dans les esprits par la généralisation des idées, et les législateurs établirent sur ce principe vrai en lui -môme, mais faussement appliqué, des lois vengeresses de l'indifl*érence ou de l'impiélé envers les Dieux. Le fanatisme et l'ignorance aveugle trouvaient une base en apparence logique dans la croyance qui donnait pour protecteurs à la société des maîtres surnaturels jaloux de leur autorité et qui se vengeaient eux-mêmes sur la société entière du mépris ou de l'incrédulité de ses membres.
Sous le règne dos Dieux du polythéisme, la
pensée fut donc enchatoée et il ne fut pas permis à Socrale de devancer son époque et de s'élever à une conceplion plus générale de la cause de r univers et de croire à un Dieu unique et universel qui devait succéder, après plusieurs siècles, aux divinités multiples de son temps. Toutefois , il faut reconnaître que , sous cette forme de la superstition, il y eût progrès dans les conceptions de l'esprit humajn et dans le développement des sentiments moraux de l'humanité, bien que ce progrès fut en quelque sorte alimenté par l'erreur. A ce sujet, nous ferons une observation qui est de nature à démontrer combien est puissante la force d'association , c'est que sous l'influence même de l'erreur, il y a progrès moral, non pas alors par le mérite de l'erreur, mais par celui de l'association et parce qu'il y a union. En effet, toutes les fois qu'il y a union, môme dans l'erreur, il ne peut pas ne pas se produire de bons résultats, surtout lorsque cette erreur est de bonne foi et que l'union existe dans les cœurs et dans les esprits. Ceci n'est point dit pour justifier et autoriser l'erreur, qui ne peut d'ailleurs jamais produire une union durable , mais pour faire comprendre quelle puissance aura la vérité, quand elle sera connue, comprise et acceptée généralement et qu'elle sera le lien d'une asso-
ciation universelle. En ce qui concerne le but final de Thumanilé, la connaissance de la vérité, la science des causes réelles de la nature ne pou-^ vaît faire de grands progrès sous le polythéisme qui montrait partout à l'homme, dans les êtres naturels, des Dieux qui lui inspiraient la terreur et le respect. Aussi , la religion polythéiste ne fut-elle, comme science, qu'une série de fictions mythologiques qui ne cachaient sous les symboles que des idées pour la plupart très vulgaires et très superficielles. Quant à l'art (nous ne parlons pas ici des beaux-arts , qui furent portés à une si grande perfection sous cette religion, mais des arts utiles qui sont les applications de la sèience et qui ont pour objet d'obliger la nature à servir l'homme), ses progrès furent lents et difficiles, et comme, sous cette phase de la superstition, la science des causes qui produisent les phénomènes de la nature consistait dans le préjugé de l'intervention des Dieux, l'art de dominer la nature consistait tout simplement à les adorer, à les prier, pour obtenir d'eux la santé , le bonheur, les biens de ce monde. Comme sous les Dieux individuels du fétichisme, que les Dieux nationaux n'avaient point chassés , mais qui étaient conservés dans la famille sous le nom de Dieux pénales. Fart
d'agir sur la nature fut donc un art faux en rap^ port avec la science fausse dont il était T application; les causes intellectuelles et morales de la superstition furent toujours les mêmes, seulement leur développement était plus systématique et embrassait, sous ririfluence de conceptions plus générales , des sentiments , des affections ;des intérêts plus généraux.