DES DIEUX UNIVERSELS
Toute création idéale étant soumise aux lois qui régissent Tordre des êtres réels, Tesprit humain a suivi la marche de la nature qui va du simple au composé. Après les Dieux naturels sont venus les Dieux abstraits et généraux, après ceux-ci sont venus les Dieux universels. Nous n'entreprendrons pas de faire l'histoire de cette' succession chez les diverses familles de l'humanité. Les obscurités qui environnent ks origines des peuples et les sources de leurs traditions religieuses ne le permettent pas. L'humanité d'ailleurs divisée et séparée sur le globe en diverses branches, à été soumise dans son développement et sa marche progressive à des conditions si différentes et si compliquées , que ce développement n'a pas été partout simultané, et
que tandis qu'une partie du genre humain restait plongée dans ja première phase de la superstition et livrée au fétichisme , une autre s'élevait à la conception des Dieux abstraits, une autre à la conception des Dieux universels. Il est même arrivé que ces trois conditions se sont rencontrées à la fois chez le même peuple, et qu'au moyen des mystères et des degrés d'initiation^ il y avait dans une même société plusieurs religions différentes dont les Dieux correspondaient aux trois formes de la superstition que nous avons reconnues et signalées* Ainsi , par exemple, en Egypte, il est constant que tandis que le peuple était livré au fétichisme et qu'il adorait des animaux, les prêtres communiquaient aux initiés une doctrine plus élevée sur la nature des Dieux et leur donnaient même la notion d'un Dieu universel. Ce même phénomène s'est produit chez tous les peuples qui eurent des mystères religieux.
Notre but n'est donc pas de démontrer historiquement l'ordre successif de la création des Dieux universels. Cette recherche nous parait inutile ici : il nous importe peu de savoir dans quels temps, dans quels lieux, chez quels peuples l'intelligence humaine s'est élevée pour la première fois à la conception d'un être universel, en portant
ses idées au dernier degré de généralisation et d'abstraction possible. Il nous importe également peu de rechercher quels sont les peuples qui ont reçu leurs croyances toutes faites par la voie de tradition.
Le travail auquel nous nous livrons en ce moment, n'étant pas une recherche historique mais un travail d'analyse, il sufQt, pour que notre but soit atteint, que nous puissions séparer les unes des autres toutes les idées qui ont concouru à créer un Dieu universel et à personnifier en lui l'univers d'abord et ensuite la cause de l'univers. Cette analyse, nous l'avons dit, est une opération de chimie intellectuelle, et peu importe quand et comment le corps d'idées abstraites et universelles, que nous voulons décomposer a été formé; il suffit que nous lé décomposions, ou, ce qui est la même chose, que nous le composions.
Ainsi que nous l'avons dit plus haut, il ne devrait y avoir qu'un seul Dieu universel, mais comme il en existe plusieurs dans les divers systèmes théologiques, nous ne nous occuperons pas pour le moment de ces variétés et nous nous bornerons à considérer le Dieu universel des philosophes déistes qui est, à vrai dire, le seul Dieu Vraiment universel. Lorsque nous aurons com-
pris la création idéale de ce Dieu, uous reviendrons aux Dieux universels et spéciaux des théologies diverses.
La création du Dieu unique et universel , qui appartient à la philosophie et qui est, en dernière analyse, la personnification idéale de la cause universelle, est une opération beaucoup plus compliquée que la création des Dieux naturels et que celle des Dieux abstraits et multiples du polythéisme. Cependant elle a lieu par les mêmes procédés que la création de ces derniers; seulement elle demande une plus grande puissance d'abstraction et de généralisation dans les idées. La faculté d'abstraire les idées, c est-àdire de les séparer des objets auxquels elles appartiennent, et celle de les généraliser étant données, nous ferons d'abord de ces deux probédés de l'intelligence humaine une application particulière qui, bien comprise, nous conduira facilement au dernier terme de l'abstraction et de la généralisation des idées, qui est leur uni-versai isation.
Ainsi , par exemple , si l'on considère un seul homme, l'idée de cet homme qui sera formée dans le cerveau de l'observateur sera une idée simple et relative à l'existence individuelle de tel homme. En même temps que cette idée sera
(|u'elie se rapporte aux èlres humains qui exis^ lent, et même à ceux qui ont existé ou qui existeront, mais ce n'est qu'à la condition d'être rapportée à tous et non abstraite d'eux ; car alors cette idée n'est plus que le nom d'un être purement imaginaire et n'a plus qu'une réalité subjective. Aussi, lorsque l'on prononce le nom d'humanité pour exprimer l'idée générale cpii représente l'existence de tous les êtres humains réunis ensemble par la pensée, il doit être entendu que ce mot n'aurait aucune valeur, aucune application, aucune réalité objective , si les hommes n'existaient pas et si, par conséquent, toutes les idées concrètes et simples qui se rapportent aux individus n'étaient pas comprises et exprimées sous cette formule synthétique.
Ainsi donc, Tidée générale de l'humanité comprend toutes les idées simples et concrètes relatives aux individualités de l'espèce, elle est le produit de leur nombre, de leur association ; elle n'a de valeur et dé vérité qu'autant que les êtres qu'elle exprime ont une réalité objective ; enfin, l'existence de cette idée dépend de celle des êtres qu'elle représente, et non l'existence de ces êtres de celle de l'idée générale qui les représente.
Ceci posé et l'exemple de l'abstraction, de la
généralisation et de la nomination des idées que nous venons de donner au sujet de l'humanité étant suffisant pour nous faire concevoir le mécanisme de cette opération intellectuelle, nous pouvons maintenant passer à la généralisation, à l'abstraction , à la nomination des idées qui donnent naissance à l'idée de l'être suprême qui reçoit dans le langage le nom de Dieu , nom qui donne, avec une forme, avec un corps, la vie intellectuelle et subjective à cette idée universelle composée de toutes les idées généralisées au suprême degré et qui , sous le prestige de l'erreur et de la foi, la livre à la tradition comme un être réel et objectif * lorsqu'elle a été conçue, nommée et persftmifiée.
Pour concevoir la création de l'être universel et unique qui est, sous le nom de Dieu, l'expression de ridée la plus générale, de l'idée représentative de tout ce qui existe, causes et effets, il suffit de généraliser toutes les idées qui sont relatives aux divers êtres de la nature , en partant de l'idée générale de l'humanité à laquelle on pourrait en substituer une autre prise dans une classe d'êtres différents , ce choix étant indifférent, attendu que par la pluralité des êtres lés éléments des idées générales sont partout.
Si donc, de cette idée générale de l'humanité,
qui représente et comprend lous les êtres indivirduels qui appartiennent à l'espèce humaine , et dans laquelle toutes les distinctions particulières de formes et de qualités sont confondues, on s'élève à une autre idée plus générale encore qui rassemble dans une même formule tous les êtres qui appartiennent à la classe d'êtres que, dans le langage des naturalistes, on appelle la classe des mammifères , dans cette idée plus générale , les formes, les caractères particuliers de tous les êtres individuels qui composent cette classe, s'associeront, se confondront dans la pensée.
Si la généralisation est poussée plus loin encore et qu'elle s'étende aux êtres organisés sans distinction, elle comprendra *dans une seule idée tous les individus, toutes les espèces, tous les genres d'êtres vivants ;
En s'élevant encore à un plus haut dogré de généralisation, une même idée embrassera les divers règnes de la nature organique et inorganique et enfin tout ce qui existe dans l'univers.
Alors le dernier terme de la généralisation suprême des idées de tout ce qui existe se trouvera dans une idée universelle dont la formule simple et unique sera le mot être.
Dans ce mot, toutes les idées simples qui sont relatives aux individus , loules les idées généra-
ies qui sont relatives aux espèces , aux genres , sont unies et confondues , et lorsqu'on le prononce seul et sans raccompagner d'un second mol qui désigne une individualité , une espèce , un genre, l'imagination et la mémoire ne retracent plus aucun objet distinct qui ait des formes, lies qualités, des rapports particuliers.
L'intelligence se perd dans la vague immensité de ce mot. A son appel, aucune idée nette ^t précise ne vient se reproduire dans le cerve^u, sinon celle de l'existence, qui est la propriété 43ommune de tout ce qui est. Cette expression, la plus générale de toutes, puisqu'elle est universelle, est en même temps la plus obscure, et la raison do son obscurité, c'est sa généralité absolue, son universalité.
Ainsi donc, l'homme, en généralisant ses idées et en leur donnant dans une seule formule «n vêtement commun qui les enveloppe et cache leurs formes , perd de vue les êtres individuels, les espèces, les genres. Par cette confusion de 4outes les idées primitivement relatives aux individus, aux espèces, aux genres, dans des idées générales et universelles , toutes les idées plastiques s'effacent et se perdent, et le mot être qui n'exprime plus qu'une idée universelle et abstraite de tous les êtres, détruit pour la pensée leur individualité respective et leurs formes.
Le même Iravail de généralisation absolue qui s'applique à tous les êtres, et qui détruit toutes les idées de forme dans l'idée de l'être univerversel, se fait pour les actions des êtres. Chacun d'eux, pris individuellement dans la nature, a sa puissance et son action particulière. A cette action particulière correspondent, dans l'intelligence, une idée particulière, et dans le langage, un mot qui l'exprime. Si l'esprit rassemble , en même temps que les êtres d'une même espèce, les actions de ces êtres dans une même idée, et cette idée dans un mot qui les représente et qui les nomme foutes, une idée générale d'action et de puissance sera créée. Si toutes les idées d'action et de puissance sont réunies^ on arrivera à une idée d'action et de puissance universelle, que l'on exprime, en dernière analyse, par le mot toute-puissance.
Il en sera ainsi de tous les rapports qui existent entre les êtres et leur actions, si de la contemplation des rapports particuliers, on arrive â des rapports généraux et universels. Ces rapports, lorsqu'ils sont envisagés dans les êtres individuels, et dans les diverses familles auxquelles ils appartiennent, s'expriment par des mots qui sont des termes de comparaison. Il y a f>our tous les êtres sensibles, pour leurs qualités.
pour leurs formes, proportion, mesure, différence, ressemblance, comparaison. Mais lorsque les idées qui représentent les rapports se généralisent, toutes ces distinctions disparaissent, et lorsque cette généralisation est portée au dernier degré possible et qu'elle devient universelle , il n'y a plus d'idées distinctes pour aucun de ces rapports , il n'y a plus de rapports intelligibles , de rapports que la pensée saisisse, il n'y a rien de plus grand ou de plus petit , de plus beau ou de plus laid , de plus fort et de plus faible , et comme en généralisant, en universalisant tous les rapports dans une seule idée, on les détruit, le mot qui exprime la généralisation suprême de toutes ces idées de rapport est un mot négatif, le mot infini, mot qui exclut toute comparaison et détruit par là dans l'intelligence toute idée de rapport.
Lorsque toutes les idées qui concernent les êtres, leur puissance, leurs actions, leurs rapports , sont ainsi généralisées, universalisées, et qu'elles sont revêtues d'un mot qui les nomme , si l'on rassemble toutes ces idées d^ns leur ordre logique, leur réunion donne cette triple formule, rêtre, tout-puissant, infini. Si enfin, on simplifie cette formule et qu'on la réduise à l'unité dans un seul mot, qui e&t \e mot Dieu,
dans ce HH>t on a le signe unique , l'expression de tout ce qui existe : êtres , actions , rapports, on a la somme de toutes les idées dans une seule idée universelle.
Pour faire de cette idée un Dieu universel, il suffit de l'abstraire de son objet, qui «st l'univers , et de la personnifier en lui associant l'idée de la personnalité qui est à la disposition de l'imagination et dont elle s'est déjà servie pour faire les Dieux naturels du fétichisme et les Dieux abstraits du polythéisme.-
En dotant ainsi de la volonté et de la liberté l'être infini , en le faisant personnel à l'image de l'homme, l'imagination ne lient aucun compte des impossibilités logiques qui né permettent pas de réunir sans contradiction ^ dans un être infini, les qualités et les attributs qui a{)par tiennent aux êtres finis et surtout ceux de la personnalité inadmissibles pour la raison dans un être infini. Mais l'imagination ne se soucie pas de la logique, et comme elle accomplit toutes ses créations sans s'assujétir à aucune règle, elle ne se gêne pas pour si peu.
Lorsqu'elle possède ainsi renfermée dans un seul mot l'idée d'un être tout-puissant, infini, personnel, libre, volontaire, et qu'elle abstrait cet être de l'univers, et le considère en dehors
de lui, elle a un fmtruiAeqt trop facile à faire agir pour qu'elle ne s'en serve pas dans l'explication des phénomènes de la nature et pour la solution de tous les problèmes que se propose la science.
Avec un Dieu universel, cause toute*puissante et infinie, l'imagination ne connaît plus de question insoluble* Avec lui et par lui , elle fait tout ce qu'elle veut, elle crée, elle gouverne le monde; et comme ce Dieu existe pour elle par le mot qui le nomme , et qu'il vit surtout par la parole, elle l'identifie parfois par la parole et lui fait produire l'univers par la parole. Lorsqu'il s'agit de le faire intervenir dans les affaires humaines, elle le prête aux mythologies religieuses ; ses proportions infinies ne lui présentent aucun obstacle, en vertu de la toute -puissance dont elle dispose, elle l'amoindrit à sa volonté , elle lui donne une forme corporelle, tout aussi facilement qu'aux Dieux du polythéisme, elle le fait naître, vivre, mourir et ressusciter; elle va {dus loin encore, elle le transforme en aliment et le donne à manger à ses adorateurs. Rien de tout cela ne lui est théologiquement impossible^ elle est omnipotente et capricieuse comme son Dieu , sous la protection duquel elle met toutes ses conceptions et qui devient son prête-nom , et
comme , pour ne pas être inquiélée par la critique y elle a pris le parti de chasser la raison qui ne peut rien comprendre à tout ce qu'elle fait de contradictoire, d'impossible et d'absurde sous le nom de Dieu , elle reste parfaitement libro dans son empire où la foi règne seule.
Le résultat de la personnification de toutes les idées généralisées au suprême degré dans un être idéal et abstrait qui , sous le nom de Dieu , représente tout ce qui existe , c'est de rendre la science impossible et de faire de cet être symbolique qui n'a points hors de l'homme, en tant qu'être réel et personnel , une existence objective, le tombeau de la vérité. Toutes les idées des^hoses qui existant, et qui sont les éléments de la science, les idées des êtres , celles de leurs actions , celles de leurs rapports , étant confondues, généralisées, anéanties dans une seule idée universelle , personnifiée et nommée par le mot Dieu, ce mot, qui les contient, les confond et les exprime toutes, est comme un linceul dans lequel elles sont ensevelies pour la pensée; elle s'y perd, s'y abîme comme dans un vide, un néant, un désert où elle ne peut plus rien saisir d'intelligible, de comparable.
Pour retrouver dans ce mot synthèse , dans ce mot symbole de tout ce qui existe , les idées qui
sont les éléments de la science, parce qu'elles sont la représentation , l'image de ce qui existe réellement dans l'univers, et pour rétablir dans l'intelligence la vérité, c'est-à-dire le rapport exact entre les idées et ce qui est, il faut porter le flambeau de l'analyse dans cette création idéale et purement subjective, et décomposer l'être universel et abstrait auquel la magie du langage donne une existence intellectuelle en lui donnant un nom.
En analysant l'œuvre de l'imagination, la raison peut reprendre toutes les idées simples, toutes les idées générales et les idées universelles qui le composent , pour les comparer à leurs types et les rétablir dans leur ordre naturel et logique, conformément à ce qui existe dans l'univers. Alors, les idées simples auront leurs types dans les individus , les idées générales auront leurs types dans les collections d'êtres semblables , les idées universelles auront leurs types dans l'existence de l'univers, qui est la collection de tous les êtres divers ; elles auront leur types dans le nombre infini des êtres , dans leurs actions, dans leurs rapports universels. De plus, comme il appartient à l'homme, en sa qualité d'être intelligent, de ne pas considérer seulement les choses dans leur apparence extérieure , dans
leur existence mobile et chaDgeante, mais d'en rechercher les causes et de les concevoir, et qu'il possède dans la faculté de raisonner un mode de divination , en rapport avec sa fin spéciale , qui jKst de connaître la cause universelle et de la réfléchir; après avoir aperçu les causes partielles et distingué , par une abstraction qui devient alors légitime et rationelle, la substance qui constitue Tétre , de sa forme accidentelle , en généralisant et en universalisant cette distinction , il arrive à concevoir et à reconnaître dans cette substance la cause universelle partout immanente dans ses effets. Alors sa raison peut sans confusion donner un emploi et une application vraie aux idées de causes simples, aux idées de causes générales , à Vidée de cause universelle, et concevoir ainsi l'existence de l'être éternel et absolu , manifesté sous toutes les formes changeantes des êtres qui composent l'univers ; mais pour rester dans la vérité il faut qu'elle se garde bien de personnifier l'idée de cette cause , et de prendre cette personnification par un être réel, car c'est dans cette personnification et dans cette croyance que consistent Ter* reur et la superstition.