SUITE DU PRÉCÉDENT
Le fait intellectuel de la création d'un Dieu universel et abstrait, par une association d'idées généralisées au suprême degré et personnifiées , nous étant maintenant connu, avec l'aide du procédé que nous avons employé pour découvrir le secret de cette création, il nous sera facile de reconnaître les différences qui existent daoâ les Dieux universels appartenant aux diverses* théologies religieuses, et nous pourrons les analyser, les comparer entre eux, afin de nous rendre compte ainsi de leur existence idéale et de leur valeur symbolique.
Avant d'entrer en matière , nous nous arrêterons un instant sur cette valeur symbolique qu'il faut reconnaître aux créations de Vimagination , lorsqu'elle emploie pour éléments de ses personnifications des idées vraies , soit simples , soit générales , soit universelles.
Evidemment, les personnages imaginaires, qui sont formés de ces idées abstraites, n'ont
pas une existence vraie et objective, ils n'ont pas de types réels dans Tordre naturel, ils n'ont d'existence que dans le cerveau de l'homme où ils sont créés par le fait de son imagination , qui en associe les éléments-idées ; mais attendu que toutes ces idées peuvent être vraies et que, même on peut en général les considérer toutes comme vraies, il faut reconnaître qu'elles conservent, alors même qu elles forment des erreurs par des associations arbitraires , leur vérité intrinsèque. C'est cette vérité intrinsèque des idées que nous appelons leur valeur symbolique. Dans toutes les associations d'idées qui donnent naissance aux êtres mythologiques , il entre donc des élé- ' ments vrais qui appartiennent à la science. La présence de ces éléments aide au prestige de l'imagination , qui trompe ainsi l'intelligence , en lui présentant des erreurs faites avec des vérités. Ce qui a lieu pour les êtres fantastiques créés par le caprice des poètes, des sculpteurs et des peintres, qui assemblent arbitrairement des idées de formes empruntées à des êtres différents , pour les réunir en une espèce de monstre physique , a lieu pour les êtres divins qui , composés d'idées abstraites de qualités et d'attributs, n'ont pas, dan§ l'ordre métaphysique, plus de réalité objective que les centaures et les sirènes , dans l'ordre physique.
Les Dieux universels qui appartiennent aux divers systèmes théologiques ne seront donc considérés par nous» que comme des êtres de raison , composés d'idées vraies, en elles-mêmes^ mais qui, n'ayant pas, dans l'ordre réel, de types auxquels elles se rapportent et qui existent dans les conditions^ où l'imagination se plaît à les réunir, n'ont qu'une valeur^ symbolique.
Ainsi que nous l'avons dit plus haut, il ne devrait exister dans la famille des Dieux universels qu'un Dieu, mais il n'en est pas ainsi et il y a dans les systèmes théologiques plusieurs variétés de Dieux universels, et ces variétés sont même très tranchées. Les diiïérences qui les distinguent dépendent des idées qui ont été employées pour les créer. Les Dieux universels sont simples , doubles ou triples. Delà les différents systèmes théologiques auxquels on a donné le nom de monothéisme, de dualisme et de trinitairisme.
Le système monothéiste par excellence, est le système mosaïque. Jéhovah, le Dieu unique et simple du peuple juif, est la personnification suprême de l'idée abstraite de l'être universel et de tous les attributs que l'induction logique conduit à reconnaître comme nécessaire^ à la cause première. Ses attributs sont exprimés né-
gativement et par opposition aux attributs des êtres finis et contingents ; il est invisible « indivisible , immatériel , immuable , infini , il ne ressemble à rien de ce qui existe dans Tordre physique , il ne permet pas qu'on fasse de lui aucune image, il se nomme celui qui est, il ne s'incarne pas et il ne communique sa volonté que par la bouche de ses prophètes. Symboliquement il est la personnification de Tidée de Fêtre absolu, de. Vidée de la substance universelle et sans forme, abstraite de l'univers son effet; ses attributs , tous infinis comme lui , sont la toutepuissance, l'omniscience, l'omnipotence et Tubiquité. Cette ubiquité, qu'en raison de la constitution idéale et abstraite de ce Dieu , il faut admettre on l'absence de l'étendue, puisqu'il est immatériel, est une propriété mystérieuse, inintelligible, contradictoire et au fond négative de sa substantialité, car il n'y a pas logiquement de substance qui puisse être à la fois partout et nulle part. Son caractère moral se compose principalement des idées de justice, de bonté, généralisées et universalisées. C'est le principe du bien absolu, le seul qui existe; mais néanmoins il se fôche, il se met en colère comme les hommes, il se venge, il punit non-seulement les coupables , mais leur postérité; de telle sorte que les
traits de son caractère se font opposition comme chez l'homme , mais avec cette différence que ,
de ses attributs une erreur, elle est la plus complète synthèse de toutes les idées métaphysiques relatives à l'existence nécessaire d'une cause unique de l'univers. Aussi sous ce rapport le dogme des juifs, par sa simplicité «t son unité, et surtout par l'absence de toute personnification secondaire de ses attributs, est-il en réalité supérieur à tous les autres et par conséquent le plus propre à être la base d'une religion universelle.
Le Dieu simple et unique des juifs a été conservé dans toute sa simplicité et son unité par Mahomet. Ce prophète n'a prétendu être rien autre chose qu'un envoyé de Dieu, ayant reçu la mission de rétablir la vraie doctrine religieuse et le vrai culte , altérés par les juifs et les chrétiens. Le mosaîsme et le mahométisme sont donc les deux religions vraiment monothéistes qui seules existent, car elles n'ont qu'un Dieu universel en une seule personne.
Après le Dieu unipersonnel des juifs et des mahométants , viennent dans l'ordre de composition les Dieux universels de la religion des Perses. Les descendants de cette antique nation, chassés par les mahométans , existent encore aujourd'hui dispersés dans l'Inde , où leurs livres sacrés ont été retrouvés. Les Dieux des Perses sont Ormuz et Arhiman. Le premier de ces Dieux
est le créateur de tout bien, le principe de la lumière et de la vérité; le second est le principe du mal , des ténèbres et de Terreur. Ces deux Dieux procèdent d'un principe unique; nés du temps absolu et engendrés par sa parole (expression mythologique consacrée pour exprimer Taction dans toutes les théologies orientales), ils sont évidemment la personnification des deux idées de la création et de la destruction , abstraites et universalisées; ils représentent deux des lois nécessaires de Tunivers révélées par Téxpérience. A la fin des temps et lorsque l'existence de Tunivers sera consommée, tous les deux doivent avec toutes les créatures se réunir dans le sein deFêtre unique et éternel, principe de tout ce qui est.
Dans le système mythologique des brahmes, l'être solitaire, primitif, éternel, l'être absolu par excellence , l'être invisible , impalpable , le seul qui soit réel et qui existe par lui-même, abstraction faite de l'univers, qui est une illusion et n'a pas de réalité, c'est Brahma , le grand Brahma, l'être inintelligible qui, après s'être reposé au commencement dans la contemplation de lui-même, a fait émaner toutes choses de lui par sa parole. Ce Dieu suprême, personnification de l'idée universelle et abstraite de l'être, ou de
la substaûce élarnietle conçue à T^tat métaphysique, lorsqu'il est considéré dans son essence» est un être unique , immatériel , sans accident t sans mouvement, sans affection morale, sans forme; mais lorsqu'on le considère dans sa manifestation extérieure il se subdivise en trois Dieux : lorsqu'il crée, il s'appelle Brahma; lorsqu'il conserve, il s'appelle Vicbnou; lorsqu'il détruit et qu'il renouvelle les formes de la nature, il s'appelle Siva. Ces trois divinités symboliques représentent évidemment trois idées universelles relatives aux trois modes d'action de la toute* puissance absolue de l'être cause, elles sont la personniQcation de ses lois révélées par l'univers visible. La trinité des brahmes est aussi celle des boudhistes qui l'ont conservie en se séparant de la religion mère , en ce qui regarde principalement la division des castes. Dans le brahmanisme et le boudhisme, c'est toujours la seconde personne de la trinité, c'est-à-dire le principe conservateur qui s'incarne pour révéler la science et sauver les hommes.
La trinité chrétienne , qui se compose de trois personnes formant également un seul Dieu, a été créée avec des idées également universelles , mais qui sont différentes et se rapportent à d'autres points de vue touchant la cause de l'univers.
Les docteurs chrétiens prétendent en vain, pour donner à leur symbole, le plus nouveau de tous, une antiquité respectable, faire remonter son existence à la révélation de Moïse, mais cette prétention est rationnellement et historiquement inadmissible. Le Dieu de Moïse, ce Dieu que les juifs anciens aussi bien que les juifs modernes ont toujours considéré comme simple et unipersonnel, n'est pas le Dieu triple du christianisme. Les théologiens chrétiens ont fait, sans doute, tous les efforts possibles d'habileté et de subtilité dans leurs interprétations des textes bibliques, pour y trouver quelques indices des trois personnes qu'ils afQrment exister dans leur Dieu. Ces interprétations forcées peuvent suffire à quiconque possède la foi et accepte, par conséquent, sans examen critique ce qui lui est enseigné sous la garantie de celte aveugle autorité ; mais si l'on fait usage de ses yeux pour lire les textes et de son- intelligence pour les comprendre et si d'ailleurs on tient compte, comme on le doit, du fait de la croyance des juifs, de cette croyance qu'ils ont constamment conservée et soutenue comme peuple et comme individus depuis qu'ils sont dispersés, et cela conformément à leur tradition et au sens que leurs docteurs ont toujours donné
à leurs livres sacrés, avant, pendant et après l'établissement du christianisme, il est évident que le Dieu simple et unipersonnel des juifs n est pas et n*a jamais été dans sa constitution idéale et métaphysique le même Dieu que le Dieu un et triple des chrétiens.
Il y a donc, en réalité, dans le Dieu du mosaîsme et dans celui du christianisme deux Dieux , deux symboles différents et inconciliables. Cette différence et cette opposition , qui existent dans les dogmes, sont d'ailleurs assez démontrées par les faits et par l'antipathie des sectateurs de ces deux doctrines pour que nous n'entrions pas dans d'autres explications à ce sujet. Nous nous contenterons, pour faire ressortir cette différence, de donner une explication du symbole trinitaire des chrétiens, en décomposant les idées universelles et personnifiées dont il est formé.
Des trois personnes qui composent le Dieu triple et un du christianisme, la première per^ sonne est le Père; il représente l'idée abstraite et personnifiée de l'être éternel , de la substance universelle, principe et cause de tous les êtres; cette personnification est bien la même que celle du mosaîsme , mais la ressemblance entre les deux théologies s'arrête là. Dans la seconde
personne, dans le Fils, nous trouvons l'idée abstraite et personnifiée de Taction créatrice et conservatrice des êtres, en d'autres termes, la manifestation active de l'attribut nécessaire de la toute-puissance sans laquelle l'être qui existe par soi , pourrait être conçu comme existant en tant que substance éternelle, mais ne serait point cause, ne serait point père. En effet, sans une action efficace,, l'être éternel, le Père, ne serait point le Père, puisqu'il ne pourrait rien produire et ne produirait rien. Cette action personnifiée du Père, par laquelle il est père et que , pour être père éternel , il engendre ou a engendrée de toute éternité (ce qui est indifférent, car l'éternité n'a pas de temps) , c'est le Verbe, Le nom de verbe consacré pour exprimer le produit de cette filiation mythologique qui personnifie l'action étemelle de l'être par laquelle le Père est père, et qui rend, dans la contexture du symbole, le fils aussi nécessaire que le père, ne peut avoir un sens douteux. Le mot qui nomme l'action divine, abstraite de l'être et la personnifie, c'est le mot qui, dans toutes les langues, exprime l'action en général. L'idée de l'action abstraite de son sujet étant déjà personnifiée et nommée par le mot verbe, au moyen d'une de ces substitutions ou plutêt
de ces supeif étalions qui se rencontrent si fréquemment dans la composition des symboles , cette idée a été ensuite identifiée avec le mot parlé , avec le phénomène de la parole , de telle sorte que de la personnification de l'idée de Faction exprimée par le mot verbe , on est arrivé à personnifier la parole elle-même, la parole qui n'est point, comme le mot, une simple formule vocale, un son mort et sans vie par luimême, mais en quelque sorte un être intellectuel , un phénomène vivant , une incarnation de la pensée sous une forme qui sert non-seulement à la manifester extérieurement , mais qui est encore Tinstrument de la puissance et le signe du commandement.
Dans la contexture de ce mythe, le personnage symbolique du Verbe se compose donc de l'idée universelle de l'action exprimée par le mot même qui est employé pour nommer l'action en général, et de plus il se compose d'une idée anthropomorphique, celle de la parole qui, chez l'homme, est tout à la fois l'expression, le moyen, l'instrument de la pensée et le signe extérieur de la volonté qui commande. Aussi, le sens mythologique de cette personnification étant donné , on conçoit pourquoi il est dit que Dieu, qui nécessairement ne parle pas puisqu'il
n'a point de bouche, a créé le inonde par la parole.
Le sens de ce mythe est clair, la parole est Texpressiôn symbolique de l'action de Dieu, que la théologie chrétienne a abstraite de Dieu et personnifiée dans une seconde personne divine sous le nom de Verbe,
Si cette origine du Dieu Verbe , fils de l'être éternel et personnification de son action , n'était point suffisamment expliquée par l'analyse des idées qui entrent dans sa composition, le rôle qu'il remplit mythologiquement dans toute la série des actes du drame cosmogonique et humanitaire viendrait confirmer sur tous les points notre interprétation.
En effet, c'est par le Verbe, généré lui-même par le Père , que la création est accomplie. Le monde étant créé et perverti ensuite par la chute de l'homme , c'est le Verbe qui doit le sauver ; le salut qu'il apporte dans le monde n'est qu'un acte consécutif de celui de la création. Sauver le monde, c'est le créer une seconde fois. Dans sa mission de sauveur et lorsqu'il intervient, en s'incarnant sous une forme matérielle, dans l'histoire de l'humanité, par une nouvelle combinaison d'idées à laquelle la forme symbolique se prête encore sans difficulté, le Verbe, fils de
Dieu* se manifeste comme étant la parole de son père, la parole divine incarnée dans un corps qui parle. Sous cette nouvelle forme, le personnage du Verbe est tout à la fois corps et parole, homme et Dieu , l'idée générale de l'humanité étant associée dans ce mythe à celle de l'idée universelle de la divinité. Dans le symbole chrétien , les idées générales et universelles ont été accumulées pour former la personne du Fils , qui représente l'action universelle créatrice et conservatrice de l'être père, de l'être cause, manifestée dans ses effets et sous la forme corporelle. Aussi, ce symbole est-il très compliqué, mais, comme on le voit, il n'est point inaccessible à l'analyse.
La troisième personne de la trinité des chrétiens, celle de l'Esprit-Saint, n'est rien autre que la personnification d'une troisième idée universelle, sans laquelle le Père ne serait point père, le Fils ne serait point fils, et qui est, par conséquent, nécessaire à l'existence logique de ces deux personnes divines. Cette troisième personnification, c'est celle de l'idée universelle du rapport qui est un des éléments de la notion métaphysique de cause; car, sans le rapport, il n'y a pas d'action intelligible , pas de génération et pas de cause possible. Ce troisième terme
nécessaire à la coDstitutioa métaphysique de la cause et qui est l'idée du rapport sans lequel il n y a pas de génération, sans lequel il n'y a point de père et point de fils , devient tout naturellement, dans ce symbole, la personnification de l'amour universel qui engendre tout par l'union et qui unit tout ce qui est engendré.
C'est donc par la troisième personne nommée l'Esprit-Saint, qui réprésente l'idée universelle de l'amour, que le Père est uni au Fils, que le Fils est uni au Père , et comme le troisième terme qui en unit deux autres ne peut pas être séparé d'eux, il est lui-même uni à eux, il ne forme avec eux qu'un seul et même tout divin, un seul Dieu. Aussi, dit -on dans la théologie chrétienne que le Saint-Esprit, la troisième personne de la trinité, bien qu'il procède du Père et du Fils , est inséparable d'eux , qu'il est co-^ternel à eux, et enfin que ces trois personnes, toutes trois consubstantielles , ne font qu'un seul et même Dieu. Symboliquement, cette trinité idéale est très certainement une belle, admirable et logique association d'idées qui exprime complètement la notion métaphysique d'une cause universelle. L'idée universelle de l'être, l'idée universelle de l'action, l'idée universelle du rapport, ainsi réunies dans
Que seule idée, celle de cause suprême, et nommées Dieu , forment un symbole profondément philosophique et logiquement constitué. Lorsqu'on le considère dans sa contexture abstraite et métaphysique , il représente réellement sous ses trois points de vue et dans ses trois personnifications ridée abstraite la plus complète et la plus absolue de la cause suprême, qui ne peut être conçue par la raison comme cause que par ces trois termes : l'être, l'action, le rapport. Dans l'application de celte doctrine symbolique par laquelle est constituée métaphysiquement dans la théologie chrétienne l'idée de cause, la troisième personne de la trinité, le Saint-Esprit, accuse d'ailleurs le caractère qui lui est propre. Son rêle est d'unir tout ce qui existe, par l'amour dont il est le symbole. Ce qu'il fait à l'égard du Père et du Fils dans le sein de cette société vie Dieux dont il fait partie , il le fait dans le jdonde, il le fait dans la société des hommes, il est avec eux, il leur est envoyé par le Fils au ncwn du Père, source de tous les êtres, et il unit nonseulement tous les hommes entre eux, mais Thumanité tout entière avec le Père et le Fils ; il est le principe, l'agent, le lien, le^ moyen de l'association universelle des créatures entre elles et avec leur principe créateur, il est enfin le sym-
bole de TuDion de tous les êtres , la personnification du rapport harmonique qui unit toutes les choses, les causes et les effets.
Si nous comparons maintenant, sous le rapport de leur valeur symbolique, les Dieux universels que n,ous venons d'analyser, il nous sera facile de reconnaître les points par lesquels ils différent et ceux par lesquels ils se ressemblent.
Le symbole monothéiste de Moïse conservé dans toute sa simplicité originelle par le mahométisme, représente l'idée universelle de l'être absolu, sans aucune personnification secondaire de ses attributs, de sa puissance d'action> de ses mode^ d'activité, manifestés par les lois de l'univers; il est simple et unipersonnel. Dans le système dualiste de la religion de Zoroastre, Ie$ deux principes du bien et du mal ne représentent plus l'être absolu considéré en lui-même et dans son unité simple, mais les deux actions universelles de la création et de la destruction par lesquelles sa toute-puissance se manifeste selon ces deux modes nécessaires à l'existence^ et à la durée de l'univers visible.
Le symbole trinitaire des brahmes, qui se résume d'une manière très nette et très explicite dans une unité absolue, représente les trois modes d'actions de la toute-puissance de l'être
cause, cesl-à-dire la création, la conservation, la destruction.
pans ce symbole, il y a l'idée d'une loi unîveréelle, dont on ne trouve pas l'expression dans le symbole des perses , c'est celle de la conservation. Cette idée universelle qui, personnifiée, forme le Dieu intermédiaire du brahmanisme, indique u ne science plus analytique des phénomènes généraux de l'univers, et une observation plus attentive de l'une des lois de son existence et de sa durée. L'interposition, entre le fait de la création et celui de la destruction, d'un troisième fait nécessaire, celui de la conservation, sans lequel les deux puissances rivales se neutrali^ seraient, harmonise ces deux modes extrêmes de la toute-puissance.
Ce symbole, qui exprime l'ensemble des lois de l'univers, par lesquelles se manifeste extérieurement la toute -puissance de l'être, serait sous ce point de vue l'exacte et vraie représentation des lois de la cause universelle , si à l'action conservatrice on substituait l'action progressive qui, impliquant la conservation, se concilie avec la création et la destruction et se manifeste d'ailleurs dans l'univers comme une des lois caractéristiques et nécessaires auxquelles sont soumises toutes les créatures.
Le symbole chrétien s'écarte de ces données ; ce ne sont plus les lois universelles , mais les trois idées de Têtre, de Taction de l'être, du rapport nécessaire en vertu duquel il agit et qui est la raison, la loi de son action, comme cause, qui sont personnifiées. Ce symbole est tout-àfait métaphysique el il représente la notion de Fêtre universel dans sa condition logique de cause. Dans ce symbole, l'action de la cause universelle n'est point divisée, ses modes ne sont pas distingués, et les phénomènes opposés de l'univers, qui en sont les effets, n'y sont point représentés. Aussi , bien que sous le rapport purement métaphysique, le symbole chrétien soit supérieur à celui des brahmes et à celui des perses , il leur est inférieur sous le rapport de l'explication des phénomènes naturels, l'action de la toute-puissance n'y étant point divisée et personnifiée en plusieurs Dieux, el restant tout entière renfermée dans la seconde personne, dans le Verbe, qui ne représente que l'action créatrice et conservatrice; dans ce symbole, comme dans celui du mosaîsme pur, l'existence du mal n'a point d'explication possible. D'où vient le mal? Gomment et pourquoi existe-t-il? Voilà des questions auxquelles le christianisme ne peut répondre, qu'en introdut:$ant après coup
dans la création un principe secondaire du mai , qui , s'il n'est point Dieu de droit par le dogme, est néanmoins Dieu par le fait.
Dans le récit de la création mosaïque auquel se réfère le christianisme, il n est point question de la création du principe du mal. Il n'est point dit qu'il ait été créé avant, pendant ou après les six jours , il apparaît dans la création elle-même où tout est bien, spontanément, sans y être annoncé , mais déguisé et sans que son caractère et son rôle y soient franchement accusés. Toutefois, si son origine est enveloppée de mystères , et si son existence nécessaire n'est point dogmatiquement établie pour la partie de l'éternité qui a précédé la création, s'il n'a point son titre de Dieu éternel écrit dans la Genèse , pour la première moitié de l'éternité antérieure à la création , il le possède du moins pour la seconde dans le dogme des chrétiens, sur l'enfer, et dans celui des mahométants qui lui est semblable sur ce point. Pour l'avenir, il est éternel , plus éternel que ne le sont, dans le dogme des brahmes et des perses , les Dieux du mal, qui doivent à la lin des temps retourner avec toute la création au sein du premier principe d'où ils sont émanés.
Au point de vue logique, l'existence du mau-
vais prioeipe, éternelle dans l'avenir, lorsqu'elle ne Ta pas été dans le passé ,' est logiquement inadmissible.
Evidemment, malgré toutes les tentatives essayées pour dissimuler l'existence nécessaire du mauvais principe représentant dans l'ordre naturel le fait universel et la loi de la destruction, et pour réduire à un seul bon principe la cause personnifiée de l'univers, le Satan des juifs , des chrétiens et des mahométants a très certainementune parenté très étroite avec l'Ârhiman des perses et le Siva des brabmes. Quoiqu'il ne soit pas réputé Dieu dans les religions qui lui ont refusé cet honneur, il représente néanmoins en dehors de leur symbole divin l'idée universelle et personnifiée de la destruction et du mal, dont il faut bien, selon les conditions de tout système mythologique, trouver la cause dans un personnage surnaturel.
Si nous considérons maintenant sous le rapport scientifique la personnification des idées universelles qui sont les éléments de la science métaphysique , la racine et le tronc de toutes les sciences , sous cette forme à laquelle on donne le nom de théologie, la science se change en superstition , les idées ne sont plus des idées , mais des êtres surnaturels qui , n'existant pas
hors du cerveau de Ihoinme, n'ont que cette réalité subjective qui constitue la fiction et Terreur. La théologie affirmant Texistence objective de ces ôlresde raison composés d'idées vraies en elles-mêmes, mais qui, personnifiées et divinisées, ne sont plus que des fantômes intellectuels, n'est à vrai dire qu'une science d'erreurs, unescience qui s'ignore et qui se trompe elle-même avec bonne foi, surtout lorsque ses erreurs ont reçu par la tradition une confirmation morale* Avec elle la science métaphysique reste enveloppée et cachée dans la forme symbolique , les idées y sont renfermées sous clef, et il est impossible et défendu d'entrer dans ce sanctuaire mystérieux, où les prêtres eux-mêmes n'osent plus pénétrer, épouvantés par la terreur superstitieuse dont ils l'ont environné. Non-seulement la science métaphysique absorbée par la théologie, est faussée et changée en superstition, mais sous cette forme, la science physique est également faussée et devient impossible, puisque tous les phénomènes de la nature sont attribués à des causes surnaturelles. Sous le règne des Dieux universels , comme sous celui des Dieux du polythéisme, comme sous celui des Dieux fétiches, tout étant surnaturel dans la nature, et les événements étant accomplis par la volonté et
selon les décrets des Dieux, le pouvoir artificiel que rhomme est appelé à exercer dans le inonde, pour sa conservation , son bien-être, et son perperfectionnement, devient nul, ou plutôt il ne se développe pas. Avec la fausse science qui domine et trompe les intelligences, Fart n'est jamais qu'une application de cette fausse science, un art superstitieux qui consiste à louer, à flatter, à prier les êtres surnaturels , et à leur offrir des sacrifices et des présents, pour obtenir deux ce que l'homme pourrait se procurer à lui-même par la science vraie et par le travail intelligent. Sous ce rapport, les diverses phases de la superstition se ressemblent et se rapprochent. L'adorateur d'un Dieu universel et unique ne fait rien autre chose que ce que fait l'adorateur des Dieux multiples , que ce que fait l'adorateur des Dieux fétiches. Malgré la grandeur relative des Dieux universels et leur infinité, rien n'est changé, pour le fond, aux habitudes de la superstition, et il est même à remarquer que, dans les religions qui reposent sur les symboles métaphysiques les plus élevés, on retrouve une foule de croyances et de pratiques superstitieuses qui appartiennent aux religions inférieures et même au fétichisme.
Il existe donc une espèce d'unité dans la su-
perstition, et de même que dans le dernier, ou si l'on veut dans le premier degré de la superstition, lorsque Timagination divinise un être quelconque pris dans la nature et qui fait partie du grand tout , il j a une idée confuse , un sentiment inslinctif du rapport universel qui lie la partie au tout, de même sous la forme la plus élevée de la superstition, alors que les Dieux sont faits d'idées universelles et représentent l'être absolu dans son infinité, il y a le sentiment confus, ridée vague du rapport de la partie au tout, de rindividuel à T universel. Aussi, sans parler de tous les êtres surnaturels secondaires, tels que les anges , les démons et les saints qui , dans les religions monotliéistes , dualistes et trinitaires , occupent la place des Dieux inférieurs du polythéisme qui, lui aussi, avait son Dieu universel , on retrouve dans les cérémonies du culte de ces religions des actes qui sont de vrais actes d'idôlatrie et de fétichisme. L'adoration des reliques, celle des images, les amulettes et les mille pratiques superstitieuses enseignées dans la plupart de ces religions, comme des moyens d'obtenir des secours surnaturels, appartiennent à la forme primitive dé la superstition ; par elles , le fétichisme touche au monothéisme, et tous les deux au panthéisme.
Pour rester fidèle à la marche que nous nous sommes tracée dans Texamen du phénomène général de la superstition, nous terminerons ce chapitre en recherchant le rapport qui existe entre le développement des sentiments moraux de rhomme et la forme de la superstition qui est caractérisée par la personnification des idées universelles.
Lorsque par Tabstraction, la généralisation suprême et la personnification dé toutes les idées, rimagination est parvenue à composer un Dieu universel , simple ou complexe , cette conception agit nécessairement sur le développement des sentiments moraux de Thomme et ceux-ci lui correspondent. Cette idée d'un Dieu unique, maître absolu de l'univers et créateur de tous les êtres, devient le centre d'attraction de toutes les idées, et en quelque sorte l'axe autour duquel viennent se mouvoir tous les sentiments de l'homme. En même temps que le mouvement des sentiments et des idées tend à se diriger vers ce but unique , il tend aussi à s'étendre par une expansion indéfinie et à embrasser l'humanité entière dans un même système, où tous les membres de la famille sont regardés comme des frères, La religion qui s'établit sur cette base ne peut pas être simplement une religion nationale , mais une religion universelle.
Un seul Dieu étant donné, dans la personnification de ridée de la cause universelle, qui reste d'ailleurs toujours vraie, indépendamment de sa personnification , x^ette idée de l'unité dans la cause entraîne logiquement celle de 1* unité et de r harmonie dans ses effets. Conformément à ce principe d*unité, il ne doit y avoir qu'une seule loi, une seule religion, un seul culte parmi les hommes. Et pour cela une seule révélation doit dominer, absorber et détruire toutes les autres, qu'elle condamne comme fausses. Telle est la conséquence qui découle nécessairement de la personnification de la cause de T univers, dans un Dieu unique et personnel, et de la fiction d'une révélation faite aux hommes par ce Dieu. De ce point de vue, la prétention de toute religion fondée sur des bases semblables , à être la seule, l'unique, l'universelle religion, est parfaitement rationnelle. Aucune religion possédant un Dieu universel, et une révélation divine, ne peut se soustraire à l'obligation de se dire et de se croire la seule vraie. Si elle agissait autrement , elle serait inconséquente , et manqueMit de foi en elle-même. Cette obligation a été parfaitement comprise par le christianisme et parle mahométisme , qui se sont annoncés comme des religions universelles, et qui ont dû lutter.
comme ils l'ont fait, pour la domination du monde. Tous deux, issus du mosaisme, ont dé^ yeloppé le germe que celte religion mère contenait, et qui était resté enfoui dans Tintelligence et le sentiment du peuple juif. Ce peuple , qui possédait un Dieu universel et unique , n'a ja* mais compris sa mission ; aveuglé par son égo!sme, il s'est contenté de considérer son Dieu comme un Dieu national et non comme un Dieu universel. Sous ce point de vue, Tinstitution de Moïse, si habilement, si fortement constituée pour nationaliser le troupeau d'esclaves qu'il avait affranchi, et l'élever au-dessus des autres nations, comme un peuple modèle, comme un peuple élu parmi les autres peuples , ne répondit pas, sous la forme étroite qu'elle conserva, à l'universalité de son principe; le peuple juif manqua à sa destinée par l'intelligence et par le cœur.
Un vice analogue, quoique produit par une autre cause, a caractérisé la religion des hindous ; elle ne tendit pas à l'universalité, quoique sa doctrine théologique se résumât dans un Dieu unique et univ^sel. Les causes de ce défaut d'expansion furent tout à la fois le mystère qui enveloppait la partie élevée du dogme théologie que réservée pour la caste sacerdotale, et l'organisation sociale qui divisait les hommes par cas-
tes, et ne leur permettait qu'un degré d'initiation à la religion correspondant au rang qu'ils occupaient dans Téchelle sociale. Sous Tinfluence de ces conditions , le brahmanisme fut une religion compressive, égoïste, à laquelle sa forme ne permettait pas de devenir universelle, et qui resta nationale. Il n'en fut pas de même du boudhisme , qui , après avoir tenté d'abolir les distinctions des castes dans l'Inde, dut tendre comme le christianisme et le mahométisme , à devenir une religion universelle , se répandit au dehors et fut animé d'un esprit de prosélytisme et de conquête.
Nous avons dit dans notre introduction, pourquoi ces religions, qui se rencontrent opposées les unes aux autres sur les divers points du globe, sont aujourd'hui frappées de stérilité, et impuissantes à réunir les hommes dans une même communion d idées. La raison de cette impuissance est d'abord dans leur forme mythologique , elle est dans l'erreur qui les domine toutes, dans le schisme qui les divise en elles-mêmes et leur déchire le sein ; elle est encore dans la foi : ce principe aveugle qui les a fait vivre, et qui les fait végéter encore, est précisément celui qui s'oppose à ce que l'une d'elles domine les autres. Ce résultat naturel et logique, qui est dû
à la variété, à la multiplicité des erreurs de l'imagination, est d'ailleurs un résultat heureux; car il a été et il est encore une garantie pour la liberté du genre humain qui, s'il eût été soumis universellement à une seule erreur, aurait pu légitimement la prendre et l'accepter sans retour pour la vérité. Mais une telle destinée n'est pas donnée à l'erreur, elle est multiple et diverse de sa nature. Sous chacune de ses formes variées, elle peut tromper et égarer l'humanité par fraction et pour un temps , mais aucune de ces fictions ne peut, n'a pu et ne pourra jamais devenir universelle. Ce n'est point sous des formes mythologiques qui cachent la vérité et donnent naissance à mille interprétations diverses par le besoin même que l'intelligence éprouve de connaître et de comprendre ce qu'on lui cache, que se révèle la vraie religion destinée à conduire les hommes à l'unité. Cette mission n'appartient qu'à la science vraie, à la science dégagée de toute fiction , de toute personnification symbolique des idées , à la science claire , explicité, accessible à la raison, découverte, démontrée et acceptée par elle. Il n'y a d'unité possible et de religion universelle que dans ces conditions.
Une dernière observation nous reste à faire
sur un trait spécial qui caractérise les religions qui ont des Dieux universels. Par une pente forcée» qui est celle de Terreur sur laquelle elle repose, en raison de la personnification de la oause de l'univers , la doctrine de ces religions « alors même qu'elle enseigne Famour de l'humanité, conduit à la vie contemplative et solitaire, et, sous ce rapport, elle devient, dans ses effets , contraire à la vraie morale, à la vraie religion* En égarant l'intelligence vers un ^tre idéal, qui ofit proposé en même temps comme l'unique objet de la science et comme le seul objet digne de l'amour de l'homme, ^lle absorbe, elle détruit le sentiment le plus éminemment religieux : celui de l'humanité^ La religion , dans ces conditions , cesse d'élare un lien social, elle redevient un sentiment égoïste , et , comme les extrêmes se touchent , la superstition, à ce dernier degré, se résume dans une espèce d'idolâtrie intellectuelle dont le but final est purement individuel, comme il l'est dans le fi^hisme, avec ces diiEérences toutefois : 1« que l'idole du sauvage, au lieu d'être upe idée métaphysique comme celle de l'anachorète $ est un objet physique « et que l'erreur de l'un a pour point de départ une ignorance £atale Bt primitive , tandis que l'erreur de l'autre a pour
point de départ une science fausse qui, au fond, est Téquivalent de l'ignorance; 2« que Terreur du premier est avant la civilisation , avant Thumanité, tandis que Terreur du second les lui fait traverser sans les connaître et sans les aimer. Sous Tinfluence de cette erreur, qui dérobe à Thumanité les sentiments moraux qui lui sont destinés, le cœiir de Thomme se desîsèche, il cesse d'avoir une famille ^ des amis , une patrie. L'amour de Dieu , qui le conduit dans la solitude et Téloigne de ses semblables , n'est plus même un se&timent religieux , il n'est qu'un détour de Tégoisme qui revient sur lui-même comme à son but, après s'être perdu dans le vide. Afin de pardonner cet égarement del'intelligence et du cœur à ceux qui en deviennent coupables, il faut les regarder comme des malheureux atteints de folie.