‹ Initiation à la philosophie de la libertéChapitre 25 sur 27 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

Nous avons annoncé , dans notre introduction, que notre but était de rechercher si , parmi les diverses hypothèses philosophiques sur la cause première de F univers et parmi les doctrines théologiques, nécessairement ramenées par leur nombre et leur diversité , et par la nécessité de les juger, à la condition de simples hypothèses, il y en avait une qui, en donnant à Tintelligence une solution rationnelle des phénomènes de l'univers, nous permettrait de concevoir et d'expliquer le £ait de la liberté humaine, et de justifier le désir instinctif de la science , signalé et ré* prouvé par les doctrines religieuses , comme étant la cause première des maux qui existent dans le monde et des fléaux qui affligent particulièrement rhumanité.

En choisissant comme but philosophique le fait de la liberté humaine , qui est un fait incontestable et de l'existence duquel tout homme peut trouver en lui-môme la preuve, par un acte

de sa volonté, même quand il lui plairait de nier sa liberté, car celte négation serait encore un acte de liberté, nous n'avons point fait ce choix au hasard.

Nous avons pensé que cette vérité de fait forme un des anneaux de la chaîne des vérités universelles, et que tous les faits qui sont l'objet de la science, étant liés les uns aux autres par des rapports nécessaires, celui de la liberté, qu'il serait impossible de concevoir, si on Tisolait du système entier, mérite par son importance, au point de vue de la destinée humaine, de devenir en quelque sorte la clef d'une théorie philosophique sur la nature, la constitution, les attributs, les lois de la cause suprême manifestée dans son œuvre, l'univers.

Ainsi donc, convaincu, comme nous l'étions, que le problème de la liberté de l'homme ne pouvait être résolu d'une manière isolée et sans que le problème de la cause universelle dont la solution contient toutes les autres, ne fût résolu lui-même , nous avons tenté cette entreprise en prenant pour guide, à travers le chaos des systèmes contradictoires qui flottent encore sans point d'appui fixe, et qui s'entrechoquent dans le ciel obscur de la philosophie, cette étoile brillante de la liberté , vers laquelle se tournent

aujourd'hui toutes les intelligences et tous les c^Burs.

Notre longue et pénible recherche est enfin terminée. Notre but est atteint. Nous possédons maintenant, dans le système de Thypothèse qui nous a offert la solution rationnelle et vraie du problème de Tunivers , tous les éléments nécessaires à l'explication du fait de la liberté de r homme dans toutes ses conditions. Soit que Ton considère la liberté sous sa forme première cojBme liberté instinctive , soit qu'on la considère dans son développement progressif comme liberté intellectuelle et morale, soit que Ton envisage cette liberté intellectuelle et morale dans ses applications à Tordre artificiel de la société et qu'on lui donne alors le nom de liberté politique , sous ces divers rapports, il n'y a point de questions qui n'ait sa solution logique dans le système que nous avons exposé.

En ce qui regarde la liberté instinctive, la liberté prise à sa source , en tant qu'elle est une action spontanée émanant d'un pouvoir personnel à l'homme et qui constitue son droit primitif et inaliénable, la théorie que nous avons exposée et démontrée relativement à la nature , à la constitution, aux attributs, aux lois de la cause universelle, à son mode de manifestation

dans l'univers par l'association de ses éléments, à son incarnation dans l'homme sous une forme vivante et active destinée à être le foyer inlellectuel du monde, cette théorie, disons-nous, satisfait aux conditions du problème.

L'homme est, dans l'ordre naturel, un être libre et spontané, car il a en lui-même et dans la substance de son être, une partie des éléments de la cause éternelle et souveraine qui , sous cette forme qu'elle a revêtue , agit avec sa puissance initiale , avec sa science immédiate , ainsi qu'elle agit dans tous les autres êtres vivants qui sont, comme lui, libres de cette liberté instinctive , dont le but final est dans l'état de nature, la conservation individuelle de l'être et sa reproduction. Toutefois , cette liberté naturelle, sauvage et irresponsable commune à tous les êtres sensibles et locomotifs appartenant au règne animal, et qui suffit à leur destinée, ne suffit pas à celle de l'homme.

Sous cette première forme , la liberté est son droit primitif, son point de départ, et comme elle est en lui , qu'elle fait partie de ses attributs, il la conserve, toujours, mais elle s'élève, se perfectionne et se transforme chez lui , en raison des autres facultés qu'il possède et par leur «encours. D'aveugle qu'elle était, elle devient

intellectuelle et réfléchie dans Thomme, par le fait de l'expérience, pcir les jugements nécessaires de sa raison , par l'acquisition de la science du bien et du mal, fruit de la vie, et par le développement du sentiment moral qui le caractérise, sentiment qui est on lui le point d'attache destiné à le lier avec ses semblables pour leur fin commune et sociale. Sous cette forme perfectionnée , la liberté cessant d'être un mouvement fatal et irrésistible, d'irresponsable qu'elle était, devient responsable de ses actes devant le tribunal de la conscience de l'homme, qui la juge lui-même en premier ressort. Avec la science qui la moralise, qui l'agrandit, elle passe sous le gouvernement de la volonté intelligente et réfléchie. L'homme devient innocent ou coupable à ses propres yeux, c'est le fruit de la vie, c'est la science qui le transforme ainsi , en développant le phénomène de la conscience. Dans cette évolution , il n'y a pas chute mais progrès ; à la liberté instinctive et animale, succède la liberté raisonnable et humaine. Dans la production de ce phénomène, il n'y a que l'application spéciale d'une des lois fondamentales de l'univers, de la loi de progrès, faite à l'homme en raison de sa destinée; il y a continuation et développement do la rréalioii , il y a

tendance à sa perfection finale, dans le dernierné des êtres , dans l'être suprême qui la résume, qui doit la connaître et la comprendre.

Lorsque la liberté morale et intellectuelle est éclose, lorsque l'homme est fait libre par la science , fruit de la vie , et selon la loi qui régit son progrès naturel, sa spontanéité instinctive n'est point anéantie, elle est transformée en spontanéité volontaire, c'est-à-dire que, bien que l'homme n'agisse plus sous l'impulsion directe de son instinct, il agit encore en vertu d'une activité qui lui est personnelle; aucune puissance autre que la sienne propre, ne pouvant s'imposer à sa volonté qui, dans les fonctions qu'elle remplit, soit qu'elle résiste à l'impulsion des instincts , soit qu'elle leur concède ce qu'ils désirent, reste une puissance immédiate, originelle, indépendante et souveraine, en tant qu'elle est elle-même un mode d'activité particulier à l'homme, un pouvoir faisant partie intégrante de sa constitution une, mais complexe.

Lorsque la transformation de l'homme s'est accomplie, et qu'il est passé de la vie instinctive à la vie intellectuelle et morale, lorsqu'il connaît le bien et le mal , et qu'il a pris conscience de son droit et de son devoir, en vertu de sa propre initiative , avec le pouvoir qu'il possède et con-

séquemment aux progrès qu'il a fait vers le but de sa destinée , il établit , en sa qualité d'être libre et intelligent et par le fait de sa volonté, Tordre social et artificiel dans lequel sa liberté morale et intellectuelle prend son dernier développement. C'est dans Tordre social, en effet, que Thomme est appelé à devenir moralement, intellectuellement, le plus libre possible, si Ton considère que le plus grand acte de sa liberté est le gouvernement de lui-même , le respect et Tobéissance à la loi régulatrice de ses droits et de ses devoirs , à la loi qu'il s'est donnée volontairement en vue d'une fin raisonnable et juste , en vue de son propre bonheur et de celui des autres. C'est là le point de perfection de la liberté , telle qu'il est possible à Thomme de la comprendre et de la réaliser.

Ces trois libertés, la liberté iastinctive , la liberté intellectuelle , la liberté sociale, sont donc liées entr'elles comme une génération, comme un enfantement successif de phénomènes dont le principe virtuel est dans l'humanité, c'est-à-dire dans tout homme. L'une de ces trois libertés n'est pas contraire et opposée aux autres, elles sont toutes trois harmoniques, lorsqu'on les considère dans leur source, dans leur but, dans leur développement progressif. La liberté

inlellectuelle et morale n'est pas opposée et contraire à la liberté instinctive, elle la développe , réclaire et la règle , elle la met en rapport avec sa véritable fin. La liberté sociale, réglée par la loi, n'est pas plus contraire à la liberté morale et intellectuelle , que celle-ci ne Test à la liberté instinctive, elle en est la consécration, la reconnaissance, T application , la garantie. Elle est le milieu dans lequel la liberté instinctive se transforme plus rapidement en liberté intellectuelle et morale, dans lequel cette dernière liberté, qui est la liberté véritable, croît, se développe et donne ses fleurs et ses fruits , qui ne sont plus individuels, mais sociaux. Comme dans toutes les associations où la vie c'est-à-dire la solidarité existe, la liberté de la société conserve et augmente celle des individus, en même temps que la liberté des individus conserve et développe celle de la société.

C'est dans ces conditions et sous l'influence toute-puissante de l'association que l'art, qui est le pouvoir de développer et de perfectionner la création, est appelé à rendre l'homme maître de lui-même et de la nature. Celle-ci, d'ailleurs, lorsqu'il la comprend, conspire avec lui pour le conduire à sa destinée, et le placer comme son roi sur le trône du monde où il est appelé à

régner, ixon d'une manière arbitraire, mais en suivant ses lois.

Dans la théorie de la liberté telle que nous venons de Texposer, il n'y a plus rien d'inintelligible. Gomme dans l'hypothèse, qui fait de la cause de l'univers un être personnel et volontaire, un monarque abstrait placé en dehors de l'univers, le rapport de l'homme à cette catise n'est plus un rapport de vassalité, de sujétion. En tant qu'il est formé d'une partie de ses éléments, et qu'elle est incarnée en lui, il tient d'elle et d'une manière immédiate sou droit et sa liberté, il participe de son indépendance et de sa souveraineté, il a en lui-même et dans sa volonté, qui est un des modes de l'activité infinie de la cause se révélant sous cette forme supérieure, le principe de ses déterminations.

L'attribut de la volonté n'appartenant, d'ailleurs, qu'aux êtres contingents et non à la cause éternelle et impersonnelle dont les actions sont nécessaires, l'homme n'est ni l'instrument, ni le jouet , ni la victime des caprices d'un maître surnaturel; il n'est ni dégradé, ni avili, ni coupable , ni condamné en naissant. Sans doute il arrive au monde imparfait et ignorant, mais il y arrive avec la mission, avec le droit et le devoir d'apprendre et de se perfectionner, avec

le désir instinctif de la science, avec celui de la liberté qui doit Vy conduire. La science et la liberté sont deux sœurs inséparables liées entre elles de telle sorte que de la vie de Tune dépend la vie de l'autre.

La nécessité des lois immuables selon lesquelles sont réglés et enchaînés les événements du monde contingent n'oppriment pas et ne détruisent pas la liberté « c'est au contraire en raison de ces lois et à cause d'elles que la liberté existe. Bien loin d'être le principe du mal, de la douleur et de la mort , la liberté est le moyen d'en atténuer, d'en diminuer les chances fatales, elle est un moyen de conservation, de bonheur et de perfection.

Dans Tordre universel fixé par des lois immuables et nécessaires que la toute-puissance des causes elles-mêmes ne peut violer, car elles ne peuvent agir par leur toute -puissance contrairement aux lois de cette même puissance, la liberté de l'homme, en tant qu'il est un être contingent soumis à ces lois, étant un pouvoir restreint dans certaines limites , il ne lui est pas donné de faire ce que ne pourrait faire la cause elle-même ; il n'a donc jamais pu porter atteinte à ces lois fondamentales. C'est une absurde et monstrueuse supposition , pour ne pas

dire une odieuse calomnie que d'avoir mis à la charge de la Jiberlé de l'homme T existence du mal physique dans l'univers et de lui avoir fait produire le fruit de la douleur el de la mort.

Dans la sphère particulière de l'humanité, ses facultés intellectuelles et morales étant données comme des propriétés et des attributs contingents en rapport avec sa destinée spéciale, il y a pour elle un bien moral et un mal moral qui dépendent de l'accomplissement ou de la violation de sa loi particulière , sans que le monde en soit solidaire et sans que l'ordre universel et nécessaire en soit troublé- De la violation ou de l'accomplissement de la loi de l'humanité, lorsqu'elle est connue et comprise par l'homme, dépendent le bonheur el le malheur des individus , ainsi que le bonheur et le malheur des sociétés. Les conséquences de la liberté ne peuvent aller plus loin , car alors elles compromettraient l'ordre universel.

En ce qui concerne le droit que l'homme a de se donner à lui-même des lois, ce droit étant la propriété caractéristique de l'être libre et intelligent , la théorie que nous avons exposée sur le principe et le développement de la liberté, reconnaît ce droit à tout être humain. Il peut être méconnu, violé, outragé, suspendu par la force.

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mais il existe tant que Thomme existe, et le dernier et le plus faible des hommes peut le revendiquer comme son imprescriptible droit, au nom de Thumanité elle-même qui est virtuellement tout entière en lui.

L'ignorance, Terreur, la séduction, Tespérance ou la crainte peuvent faire que Thomme en néglige ou en abandonne l'exercice. Il peut se faire volontairement esclave , mais pour que ce suicide moral s'accomplisse , il faut admettre une fiction contre laquelle la conscience du genre humain se révolte avec toute l'autorité de l'évidence et de la raison. Il faut supposer pour cela que l'homme n'est plus un être humain , mais une chose étrangère à l'humanité, un meuble, un instrument; il faut nier la nature humaine dans l'homme, il faut nier que l'homme soit un homme , il faut se faire un droit contre le droit par l'erreur, la négation et le mensonge, ce qui est impossible et absurde.

Le droit que l'homme possède est un et inaltérable, il est le même sous tous les rapports. Il n'est pas plus possible de le lui enlever au nom d'un pouvoir naturel quelconque qu'au nom d'un pouvoir surnaturel. Si, dans ce dernier cas, l'homme cède ou abandonne son droit, c'est qu'il se trompe ou qu'il est trompé.

Car la liberté est de sa nature une propriété, un attribut, un pouvoir tel qu'il ne peut exister 2iu-dessus d'elle aucun pouvoir qui Tannihile, Aucun droit naturel ou surnaturel ne peut détruire oe droit. L'être qui le possède et qui eh a la conscience ne peut traiter que d'égal à égal * fût-ce avec un Dieu. Pour faire l'homme le vassal ou l'esclave d'un Dieu, il faudrait qu'il fut anéanti comme être libre. Mais ce n'est pas avec des Dieux que l'homme peut avoir à combattre pour son droit et sa liberté. A cet égard , sa servitude est purement volontaire, il est le maître de ses maîtres surnaturels , car c'est lui qui les a créés sous Tinfluence de l'imagination et par une fausse association de ses idées. Il ne dépend que de lui de s'affranchir de leur joug , par l'exercice de sa raison et par la connaissance de la vérité.

Sous tous les rapports possibles , le fait de la liberté humaine est donc manifestement pour nous un droit qui a sa raison, son explication légitime et sa place dans l'ordre des faits et des vérités universelles.

Cette vérité : niomme est un être libre, sousferain et indépendant dans le monde où il existe, est un fruit mûr qu'il est maintenant possible de cueillir sans effort à l'arbre de la science et

qui en tombe de lui-même. L*homme peut s'en nourrir sans crainte et sans crime. En mangeant de ce fruit , il ne sera pas dégradé , mais élevé ; il deviendra ce qu'il doit être, le foyer intellectuel où la science divine vient se réfléchir, l'être suprême du monde où il existe, et sous la forme duquel, en s'incarnant, les éléments de la cause universelle, en vertu de leur activité et de leur science immédiate, et sans déroger à leurs lois nécessaires et inviolables , réalisent , au sommet de la création, le phénomène de Tintelligence réfléchie et de la liberté morale.

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