‹ Initiation à la philosophie de la libertéChapitre 4 sur 27 · LES ACTIONS INTELLECTUELLES ET VOLONTAIRES · texte numérisé non relu

LES ACTIONS INTELLECTUELLES ET VOLONTAIRES

Après avoir résolu le problème de rinstinct qui , dans tous les êtres , est une manifestation de la science et de l'activité des élémeuts de la cause éternelle , corrélative et proportionnelle à la forme sous laquelle ils sont associés temporairement, nous pouvons maintenant aborder une autre question , c'est celle de la filiation et des rapports qui existent entre les divers modes d'activité que l'on observe chez les êtres organisés supérieurs et particulièrement chez l'homme. Ces différents modes d'activité qui embrassent toutes les actions que Ton est convenu d'appeler actions physiques et actions morales , peuvent être classées en trois catégories; sous les noms d'actions instinctives, d'actions mécaniques , d'actions volontaires , en confondant sous cette dernière désignation tout le groupe des actions intellectuelles et morales qui se résument dans la volonté.

L'étude de ces trois modes d'activité, de leurs rapports, de leur enchaînement, nous parait être la condition préliminaire à remplir pour démontrer l'unité de l'homme, et nous faire comprendre ensuite avec plus de facilité son rôle et sa inissîon, comme être intelligent et libre, dans le monde où il existe.

Pour qu'il n*y ait point de confusion et d'obscurité dans nos idées , nous commencerons par distinguer ces trois modes d'actions, en signalant le caractère spécial de chacune d'elles.

Les actions instinctives sont les actions immédiates qui sont la manifestation directe et spontanée de la science et de l'activité des causes premières , sous les formes corporelles et passagères qu'elles revêtent.

Les actions instinctives sont antérieures à toute idée réfléchie, à tout raisonnement, à toute volonté; elles sont empreintes de ce caractère de raison et de nécessité relative auquel, dans l'ordre contingent, nous avons donné le nom de fatalité.

Les actions mécaniques sont les actions des corps en mouvement, en d'autres termes les mouvements exécutés par les corps, abstraction laite des causes initiales qui leur ont imprimé ce mouvement. Cette réserve étant faite, les

actions mécaniques comprennent également les mouvements spontanés et les mouvements communiqués.

Les actions volontaires sont différentes des actions instinctives, en ce qu'elles ne sont point immédiates et fatales comme elles, et qu'elles ont pour conditions préalables de leur réalisation Texistence des idées, le raisonnement, le jugement, la conscience. Elles ont la propriété, dans certains cas , de faire équilibre aux actions instinctives , d'arrêter et de suspendre les actions mécaniques que les instincts Ont le pouvoir de provoquer et de déterminer spontanément , dans la plupart des circonstances de la vie. Elles constituent ainsi, entre l'instinct et le mouvement, un pouvoir intermédiaire qui gouverne les passions , les réprime , et règle les actions extérieures de l'homme.

Le caractère spécial des trois modes d'activité que nous venons de distinguer étant déterminé, suivons maintenant l'ordre dans lequel les faits se produisent; c'est le seul moyen de reconnaître lews rapports , leur filiation , de concevoir leur unité haiinonique et de les ramener à leur cause commune.

Les actions instinctives , en tant qu'elles sont la manifestation directe de la science et de

l'activité des principes élémentaires constitutifs des êtres créés, ne relèvent d'aucune cause étrangère , et comme elles prennent leur source dans les attributs nécessaires de ces mêmes principes, elles ont le caractère de raison et de nécessité relative que nous avons déjà signalé. Elles préexistent au mouvement , elles sont sans lui, mais lui ne peut être sans elles; c'est par elles qu'il existe, elles le font naître dans toutes les circonstances où elles ont besoin de le produire.

Dans l'ordre physique , par exemple , le mouvement est produit par l'attraction qui, essentiellement instinctive par sa nature , est , dans ses divers modes, l'action motrice la plu& puissante, la plus générale. Dans l'ordre moral, les désirs, les appétits, les inspirations variées , les affections, les sentiments qui tous appartiennent à l'instinct sont également les causes déterminantes des mouvements que les êtres organisés exécutent spontanément. Dans tous les êtres enfin, selon leur forme, leur organisation, leur rôle, leur destinée, une action instinctive quelconque, qu'on l'appelle attraction, gravitation, pesanteur, afQnité, cohésion, qu'on l'appelle désir, amour, sentiment, précède le mouvement et le fait naître; et il n'est pas possible de trouver dans l'univers

un mouvement qui n'ait sa source dans un acte instinctif quelconque. Cette vérité est absolue et alors même que Ton considère dans un corps un mouvement communiqué et dont la causa lui est par conséquent étrangère, si Ton remonte à l'origine de ce mouvement, on arrivera nécessairement à un acte instinctif qui en sera la cause initiale et la raison première.

Ainsi donc, Tinstinct présidant à l'origine de tous les mouvcment&, ceux-là mêmes qui, par suite de la -mobilité des corps et des accidents auxquels cette mobilité donne lieu , paraissent n'avoir pour cause qu'une force brutale, ont cependant , dans l'instinct qui les produit initia^ lement, une cause essentiellement rationnelle. Rien ne se meut au basard dans l'univers (^) et l'insUnct qui représente la science et l'activité des causes premières dans les êtres corporels formés de leur substance , est le principe de toutes leurs évolutions.

Chez l'homme, que nous prenons ici pour objet d'étude , aussi bien que chez les êtres qui lui sont inférieurs , tous les phénomènes qui président à la vie intérieure se résument dans ces deux mots : instinct et mouvement.

L'admirable mécanisme de son organisation , que plusieurs philosophes ont appelé le micro-

cosme, ou le petit monde, est d'abord iûstincti- Yornent et mécaniquement exécuté par les éléments de la substance génératrice en vertu de leur science et de leur activité nécessaires. Chacun de ses organes agit ensuite instinctivement, mécaniquement, selon sa forme, son emploi, sa destination. Cette science immécyate, nécessaire, qui préside à la formation de ^n être, à son développement, et qui dirige Taction de ses organes, Thomme n'en a point la connaissance réfléchie. Elle existe en lui, elle agit en lui à son insçu. Pour vivre, il n'a pas besoin de savoir comment il vit, et il ignore complètement tous les détails des actions vitales qui s'exécutent instinctivement et mécaniquement en lui.

En signalant pour l'homme l'absence complète de toute science réfléchie des actions intérieures de la vie, nous ferons en passant cette remarque que, quel que soit le sujet qui possède cette science organisatrice et directrice , qu'elle appartienne à un seul principe ou à plusieurs , à l'âme des spiritualistes ou aux atomes , il est certain, il est incontestable que cette science est en tout point semblable à celle que nous avons par induction logique reconnue être la propriété nécessaire des causes premières, c'est-à-dire qu'elle est immédiate, qu'elle est inconsciente

d'elle-même et que par conséquent si Tàme existait et qu'elle la possédât seule, elle la posséderait et s'en servirait dans les mêmes conditions que les atomes s'en servent, c'est-à-dire san§ savoir qu'elle la possède et qu'elle s'en sert. Après cette observation, sur laquelle nous n'insisterons pas davantage, le système entier des phénomènes intimes de la vie organique devant être incontestablement rapporté à Tinstinct et au mouvement, nous trouvons encore dans rhomme, avant l'existence et l'intervention de la science réfléchie. et de la volonté, deux syst^es d'actions spontanées et involontaires qui déterminent fatalement ses mouvements extérieurs. Ces deux systèmes d'actions qui se touchent de bien près et qui semblent se confondre, bien qu'ils soient distincts, se divisent en désirs et en sensations.

De toutes les actions instinctives qui ont pour objet, les relations de l'homme avec les êtres qui l'entourent, bien que quelques philosophes aient mis la sensation avant lui , le désir est sans contestation la première dans l'ordre logique comme dans le domaine de l'expérience. Le désir est l'expression d'une des lois essentielles de la vie. Aucun être vivant ne possède la vie absolue et son existence passagère est un emprunt continuel; II 7

aussi le désir nait-il avec la \ie. Les désirs de toute espèce, les appétits sensuels comme les aspirations les plu& élevées appartiennent à Tordre des faits instinctifs; ils sont dans Thomme la manifestation directe, immédiate de la puissance virtuelle des éléments incarnés en lui. Ils sont Texpression de ses besoins, de ses rapports avec les autres êtres; et, en tant qu'instincts, ils sont en réalité une science première proportionnelle à sa destinée qui, avant toute acquisition de la science réfléchie , dirige ses actions vers le but de son existence, but qu'il ne connaît pas, mais que ce désir même tend à lui faire connaître, en donnant l'impulsion à ses facultés intellectuelles. Ainsi le désir, et nous insistons sur cette définition, est en lui-même une science immédiate, la première de toutes les sciences. Mais l'homme aurait beau (Jésirer, c'est-à-dire chercher hors de lui la satisfaction de ses besoins, «ous l'influence de cette science première et fatale que nous appelons le désir » il est évident qu'il ne pourrait atteindre l'objet qui lui manque s'il ne pouvait se mouvoir. Pour cette fin, il possède un appareil d'organes construits avec l'art le plus parfait, et au moyen desquels le mouvement né du désir se communique d'un organe à l'autre avec une rapidité instantanée ,

avant qu'il ait conçu des idées, qu'il ait raisonné, qu'il ait voulu. Sous la directiop de ses désirs et par leur impulsion seule, l'homme se meut spontanément, il se sert de ses organes, et il sait instinctivement l'usage qu'il doit en faire.

Après les désirs qui émanent directement de Vôtre lui-même et qui sont la science et l'expression active dé ses besoins, viennent, dans l'ordre naturel des faits , les sensations. La sensation n'est pas immédiate comme le désir, elle n'a rien d 'initial , elle n'est pas un acte primitif, spontané , direct, et il est impossible de ne pas la considérer d'abord comme passive, en ce sens que toute sensation a toujours sa cause première dans une action intérieure ou extérieure qui, distincte d'elle-même, la précède et la détermine. Pour l'être qui l'éprouve, elle est un avertissement de ce qui se passe en lui ou hors de lui. On peut comparer les sensations à des sentinelles placées sur tous les points et à toutes les avenues pour avertir l'être vivant et mortel de tout ce qui l'intéresse, de tout ce qui le touche, de la présence de ses amis ou de ses ennemis. Tous les désirs qui naissent spontanément dans l'homme, les affections qu'il éprouve, les impressions de toute nature qu'il reçoit de l'action des êtres extérieurs sur lui, se tradui-

sent en sensations. C'est par la sensation que passe le désir lui-même, pour arriver à être l'objet de la connaissance réfléchie et entrer dans le domaine de la conscience. Quoique passive et provoquée par une action première qui la détermine , la sensation a néanmoins le pouvoir de mettre en jeu , comme le désir , les organes du mouvement; elle est à ce titre une réaction instinctive et savante que les organes, qui réprouvent, exercent sur ceux de la locomotion, afin de préserver, de garantir Vêtre des accidents qui le menacent. Dans une multitude de cas , les mouvements spontanés que les sensations déterminent sont , comme les actions exécutées extérieurement sous l'influence directe des désirs, tout-^à-fait étrangers à la raison réfléchie et à la volonté.

Ainsi donc, avant que le système des faits intellectuels se développe, avant l'existence des idées , de la raison, de la volonté, l'être vit, désire, sent, et une multitude d'actions mécaniques sont exécutées instinctivement , au-dedans de lui, par ses organes intérieurs, et, hors de lui, par ses organes extérieurs , sous l'influence et la direction de ses désirs et de ses sensations.

De ces deux modes que l'on peut considérer, le désir comme un mode direct d'action , la sen-

sation comme un mode secondaire ou une réaction , Tun précède Tautre ; mais soit que le d^ir éveille la sensation , soit que la sensation éveille le désir, ce qui arrive par F effet de leur voisinage, tous deux ont également le pouvoir de déterminer une action mécanique des organes de la locomotion, avant l'intervention de la volonté réflédiie.

A la suite des désirs et des sensations qui, avec les actions vitales intérieures dont J'homme n'a point la conscience, président fatalement aux phénomènes de son existence pendant jsa première phase , et qui d'ailleurs ne cessent jamais leurs fonctions providentielles pendant toute la durée de la vie, viennent, dans l'ordre naturel des faits, les actions intellectuelles et volontaires. Le véritable point de départ de cette nouvelle série de phénomènes, qui succède aux impulsions fatales données par les désirs et les sensations , e$t le fait de la conception des idées, ou, si l'on nous permet cette expression, l'idéalisation des sensations, c'est-^à-dire des impressions produites sur les organes des sen&par des causes extérieures ou intérieures.

L'origine des idées a été, dans les temps mo^ dernes, l'objet d'une longue controverse, et les efforts des deux systèmes de philosophie qui se

combattent sous le notn de spiritualisme et de matérialisme, se sont concentrés sur cette qnestion dont la solution était, d'un côté et de Tautre, regardée comme une victoire qu'il fallait conquérir pour remporter une victoire définitive. Mais le résultat decette recherche, dont l'objet est de savoir si les idées sont le produit direct de la sensation ou si elles sont indépendantes de ce phénomène, c'est-à-dire préexistantes, n'a donné la victoire ni à Tuue ni à l'autre des deux hypothèses, sur le fond de la question qui est celle des causes. Le seul avantage que la science eu ait retiré a été une analyse plus exacte des faits , qui ne permet pas de confondre l'idée avec la sensation et de les identifier l'une avec Vautre- Sentir et idéer sont deiix actions distinctes, maié de cette distinction il ne résulte pas légitimement cette conséquence, que la nature du principe qui a la propriété de sentir soit différente de celle du principe qui a la propriété de concevoir, d'enfanter l'idée. Bien loin de là, s'il y a dans la propriété de sentir et d' idéer, deux fonctions, deut modes d'activité distincts^ ces deux fonc^ tiens sont si étroitement liées, et la faculté d'idéer , consécutive dé la faculté de sentir , dépend tellement de celle-ci, qu'il serait impossible et absurde de leur supposer à chacune un prin-

— Ift3 —

cipe d'une nature différente. Au reste, nous n'insisterons pas pour le moment sur ce point « Nous nous bornerons à faire remarquer que Tanalyse minutieuse de tous les modes d'activité qui concourent aux phénomènes de Tintelligen-' cOi au lieu de conduire à l'hypothèse d'un seul principe de ces phénomènes , conduit à Thypothèse contraire. En effet, plus il y a de variété et de nuances dans ces actions , et moins elles se confondent, plus il y a de preuves qu'elles ne peuvent avoir pour cause qu'un sujet complexe. Le dernier mot de toute celte controverse n'est pas une question de causes, mais une simple question d'organisation. Quant à l'hypothèse des idées innées qui, avant les travaux des psycologues modernes , avait trouvé dans les phéno* mènes de l'instinct une base spécieuse, il est facile pour nous de la réduire k sa juste valeur, et quoiqu'elle soit erronée sous un certain rapport, elle en a une grande. Le système <lés idées innées n'est pas dépourvu de toute vérité ; les idées innées ne sont rien moins que la science immédiate^ et nécessaire des causes immanentes en toutes choses , elles sont ce que nous appelons l'instinct, c'est-à-dire la portion de la science infinie qui se manifeste immédiatement dans chacun des êtres créés , selon sa forme , son or-

ganisation , sa destinée. La seule observation que nous ayons à faire sur ce sujet, c'est que l'expression d'idée ne convient pas à la science instinctive et immédiate des causes , et qu'il faut la réserver pour la science réfléchie et phénor ménaie qui esl la propriété acquise par les êtres organisés et contingents, en raison de leur organisation et par son moyen.

Ainsi donc, sans nous arrêter plus long-temps à l'origine des idées innées, et en laissant de côté le débat qui dure encore entre les sensualistes et les^piritualistes, sur l'origine de l'idée, ce phénomène, consécutif de la sensation et que nous en distinguons , reste toujours pour nous le point dé départ de toute la série des faits intellectuels • L'idée est le phéùomène primitif de l'intelligence et l'élément de la science réfléchie. Ce point étant mis hors de question pour tous les systèmes , ce que nous avons maintenant à rechercher, c'est l'emploi et l'usage des idées, lorsqu'elles ont été générées et qu'elles existent.

Après que l'homme, avec le secours de la sensation et par le travail d'idéalisation qui s'opère en lui fatalement, spontanément, car sa volonté est étrangère à cette génération , a pris connaissance des êtres extérieurs, de leurs actions , de leurs rapports et qu'il a pris également

connaissance de lui-même, de ses actions , de ses rapports, il possède dans cette somme d'idéest images des choses, les objets de comparaison nécessaires à l'exercice d'une nouvelle fonction. Par la possession de ces idées , il est en puissance de raisonner , et il y a plus , eu égard aux conditions dans lesquelles il existe, il est nécessité à le faire. Les^ circonstances qui exigent l'exercice de cette fonetion sont fatales, elles dépendent et de son organisation , et de ses besoins , et des milieux qui l'environnent, et de ses rapports avec les autres êtres. C'est lorsqu'il est agité par des craintes et des espérances qui se combattent, lorsqu'il doute, lorsqu'il est incertain de ce qu'il doit faire, que l'homme raisonne. S'il n'avait qu'un seul désir, qu'un seul besoin, s'il n'y avait qu'un unique objet qui fût le but de ce désir unique , l'homme ne raisonnerait pas , il agirait spontanément, fatalement, pour satisfaire ce désir en s'nnissant à son objet. Mais en dépit des rêves de certains philosophes , les conditions de l'existence humaine ne sont pas aussi simples. Être complexe lui-même et né d'une association , il vit dans un milieu complexe., il a une foule de désirs, de besoins, de rapports, il éprouve mille affections diverses , il a des sentiments opposés , tels que : l'amour, la haine, qui semble toutefois

n*étrc qu'une réaction de Tamour ; il est sujet à la sensation du plaisir, à celle de la douleur , et indépendamment d'un but spécial qu'il a comme être intelligent et dont nous parlerons plus tard , une multitude de buts se présentent sans cesse à lui dans le chemin de la vie. Il faut qu'il avance dans ce labyrinthe coupé de tant de traverses et qui , à chaque pas , lui présente dés sentiers différents entre lesquels il faut qu'il choisisse : car il ne peut rester immobile , et la loi de la vie le force à marcher sans s'arrêter jamais.

C'est sous Teûîpire de cette loi et lorsque déjà, par une certaine expérience de la vie, ses désirs, ses besoins , ses divers modes d'agir et de sentir sont représentés par ses idées , et qu'il se connaît lui-même , ainsi que les êtres au milieu desquels il vit, que naît pour lui la nécessité de raisonner. Non-seulement il y est préparé par l'acquisition des idées qui sont le résultat fatal de son organisation et qui , grâce à sa mémoire , reproduisent en lui-même et lui représentent dans son for intérieur toutes les choses qui l'intéressent, mais il est impérieusement forcé de le faire.

Le raisonnement est donc une des nécessités de son existence. Aussi c'est une action qu'il exerce spontanément, fatalement, comme toutes les fonctions fondamentales de la vie/ C'est une

vérité qu'on ne nous contestera pas , Thoninic raisonne, comme il fait mille autres choses, ins-* tinctivement, c'esl-à-dire sans le vouloir, sans l'avoir appris. C'est un de ces modes naturels d'activité qui se perfectionne, il est vrai, par Tu* sage, mais qui est, dans le principe, involontaire et spontané.

Suivons bien l'ordre et la succession des faits: tandis que l'homme raisonne instinctivement sous l'influence de ses désirs , de ses sentiments et de ses idées diverses, il ne veut pas encore, et avant qu'il puisse vouloir , il faut qu'un acte nécessaire soit accompli : cet acte c'est le jagement. Juger n'est point raisonner, pas plus que sentir n'est idéer; c'est une autre fonction sans laquelle il n'y aurait point de volonté. Or, l'homme ne peut pas plus se dispenser de juger que de raisonner, que de concevoir des idées, que de sentir. Il y a quelque diose d'aussi fatal pour lui tlans la fonction de juger que dans toutes les autres actions qui l'y conduisent. Aussi « la feculté de juger s'exerce-tr-elle involontairement, spontanément, et c'est un des modes d'activité instinctive qui caractérisent l'homme comme être intelligent. Ce mode d'action qui précède la volonté de l'homme et qui est destiné à la déterminer et à la diriger , à la légitimer en quelque sorte , n'est point

soumis à son empire , l'homme raisonne et juge, nous le répétons , car c'est un fait grave , sans le le vouloir , et il ne dépend pas de sa volonté qu'il ne raisonne pas, quil ne juge pas. S'il tente quelquefois d'étouffer son raisonnement et son jugement par une réaction de sa volonté contre eux , il ne peut y réussir. Toujours ces deux fecultés réunies sous le nom de conscience reprennent^tconservent leurs droits. La volonté ne peut jamais anéantir le tribunal dont elle relève.

L'antériorité du raisonnement et du jugement par rapport à la volonté et leur préexistence fatale étant données , vient enfin, selon Tordre et la succession des faits moraux et intellectuels, le mode d'activité, auquel on donne spécialement le nom de volonté.

En la considérant à sa véritable place, non pas comme la première mais comme la dernière des actions intellectuelles et en quelque sorte comme le corollaire de la raison et du jugement, qu'est-ce donc que la volonté? En dépit des préjugés qui donnent à la volonté une puissance d'initiative, cette faculté n'occupe qu'une place secondaire dans l'ordre des pouvoirs humains. Comme le désir, elle n'est point une action initiale , une manifestation spontanée de la science

et de l'activitédes causes élémentaires, elledépénd d'une série d'opérations antérieures. Il faut, pour qu'elle soit possible et qu'elle existe, qu'elle soit précédée par un raisonnement et un jugement. Sans cette condition, elle ne serait pas une yolonté , elle n'appartiendrait pas à l'ordre des actions intellectuelles , mais à celui des actions instinctives.

La volonté n'a donc pas df initiative réelle , il y a plus, elle n'agit jamais seule; alors même que dans L'exercice de ses plus hautes fonctions elle semble commander aux passions et les maîtriser par sa force propre, il y a d'autres pouvoirs <pie le sien engagé dans cette lutte. Indépendamment des jugements de la raison qui la déterminent, il y a avec elle et derrière elle d'autres désirs, d'autres sentiments que ceux auxquels elle résiste, et à la satisfaction desquels la raison n'a pas donné la préférence, dans un but de conservation ou de bonheur plus éloigné. La volonté seule n'aurait aucun pouvoir, car elle n'agit jamais pour son propre compte. Vouloir pour vouloir serait un acte impossible et sans objet. Ce n'est qu'avec le secours des désirs auxquels elle s'allie, et sous les auspices de la raison , que la volonté fait équilibre aux passions présentes et les neutralise. Elle ne dompte un désir quelconque que par un autre désir.

Ainsi donc, malgré les apparences contraires qui semblent donner à la volonté V initiative des actions de Thomme , la volonté est en réalité la dernière des actions intellectuelles. Avec tout le système des phénomènes de l'intelligence qu'elle résume, elle n'est qu'un pouvoir modérateur et auxiliaire, dont la fonction a pour principe, et pour fin , le gouvernement et la satis£action des désirs aveugles et tumultueux de l'homme. Cependant, elle ne fait rien qu'avec leur secours, elle ne fait rien que pour eux. Sa mission est de les régler et de les satisfaire. Elle ne peut les anéantir, car elle anéantirait la vie ; elle ne peut non plus lés opprimer, car alors ils réagissent contre elle. En dernière analyse, sa puissance directe et absolue ne s'exerce que sur les organes du mouvement qui sont destinés à obéir à ses commandements.

Ce n'est pas une simple comparaison que nous voulons faire ici pour glisser sur le fond des choses , mais une vérité positive que nous exprimons sous cette forme de langage qui nous paraît merveilleusement propre à résumer toutes nos idées sur la nature de l'homme , et les rapports de ses facultés.

Lorsque nous considérons ce roi de la création terrestre , il nous parait être dans sa constitution

morale le type et l'image d'une société libre, où les pouvoirs constitués ont pour mission de faire respecter les droits de tous les citoyens. Dans la société d'organes, qui est l'homme , les désirs multipliés représentent les besoins de ce peuple vivant d'une vie commune et sous la condition d'une solidarité fatale. Dans ce peuple de désirs qui tous , indépendamment de leur but social , ont leur égoîsme individuel et en quelque sorte leur personnalité, il y a des forts et des faibles^ il y a parfois des ambitieux , des oppresseurs et des opprimés. Pour rendre la justice à cette foule de rivaux, tous égoïstes , tous absolus dans leurs prétentions, en raison de leur nature aveugle, il faut un tribunal, il iaut un juge qui pèse leurs droits, en examine la légitimité, réprime leurs prétentions exagérées, et qui, ne se laissant point séduire par les sophismes des passions, avocats menteurs, toujours habiles à plaider une mauvaise cause , maintienne l'ordre et l'harmonie entre tous les intérêts légitimes , en rendant une égale justice à chacun.

A côté de ce tribunal que nous appelons la consdenee ou la raison refléchie, il faut un pouvoir exécutif qui est la volonté, et des organes agents passifs qui obéissent mécaniquement aux ordres qu'ils reçoivent.

Mais pour que celle sociélé si bien constituée subsiste dans son état normal, il ne faut pas qu'il s'y exerce de tyrannie d'aucun genre; il ne faut pas que, sous Tinfluence des rêves de son imagination, l'homme se croie composé de deux principes de nature opposée ; il ne faut pas que , trompé par celte erreur, il se considère comme deux êtres dont l'un, ayant une destinée différente de celle de l'autre, a le droit d'exiger pour sa propre glorification et dans un intérêt égoïste, le sacrifice de tous les penchants naturels, de tous les désirs légitimes pour la satisfaction desquels le pouvoir qu'il exerce lui est donné. Lorsque la volonté raisonnable de l'homme se trompe ainsi sur sa nature, elle s'égare, elle s'isole, elle fait ce que font les souverains corrompus, et de pouvoir légitime elle devient despote. Les résultats de cette illusion sont que l'homme ne vit plus que dans un état de division et de troubles , de luttes intestines de la volonté contre ses désirs. Dans cet état misérable, il cesse en réalité d'être libre. Sa condition est une espèce d'esclavage où ses facultés intellectuelles , où sa raison, où sa volonté elle-même s'annihilent dans une inaction stupide , par l'effet de leur propre tyrannie. Mais cet état contre nature ne peut toujours durer , et comme le despotisme appelle

Tcwarchie., ses désirs, après avoir été eomprimé& pendant un temps, se révoltent; ils se changent en passions brutales , ils oppriment à leur tour la volonté, fout taire la raison» violent la justice, et conduisent Thomme d'excès en excès jusqu'à sa perte, comme ils y conduisent les sociétés politiques elles-mêmes , dans lesquelles ces feits ne manquent jamais de se reproduire, lorsqu'ils se sont primitivement produits dans les individus.

Ainsi, dans la personne humaine, se trouve le type d'une société fondée sur le droit de tous. L'homme n'est libre, comme la société, qu'autant qu'il n'a point de tyran intérieur, et la liberté ne se réalise pour lui qu'autant qu'il établit en lui-même, par le gouvernement de la raison, une sorte d'équilibre et d'harmonie entre tous ses désirs, non en les opprimant, mais en leur donnant la satisfaction légitime à laquelle ils ont droit.

Pour terminer ce qu€ nous avons à dire au sujet des désirs instinctifs de l'homme et des facultés intellectuelles qui les éclairent, les gouvernent, il nous reste à démontrer le rapport secret de ces deux modes d' activité qui, malgré leur opposition apparente dans certaines circon* stances , ont néanmoins une source commune et

une tendance à s'identifier et à se confondre dans un même but.

Cette vérité devient évidente lorsque Ton pénètre dans la nature intime du désir et qu'on Fanalyse. N'y a-t-il pas, en effet, dans cette impulsion, dans cette inspiration instinctive, une science et une volonté mystérieuse qui précèdent la science et la volonté raisonnée. Désirer, n'est-ce pas déjà savoir et vouloir? et l'amour qui est de toutes -les formes du désir la plus puissante, la plus irrésistible, n est-il pas luimême une science et une volonté? Aimer, n'estce pas, aussi bien que désirer, savoir et vouloir?

Or, c'est à cette science primitive, vague, mystérieuse, c'est à cette volonté aveugle implicitement contenue dans le désir que la science , qui résulte de l'exercice des facultés intellectuelles, et que la volonté raisonnable, qui en est la dernière expression , viennent se joindre pour les éclairer et les diriger plus sûrement vers leur but. Aussi y a-t-il un point fatal , un moment suprême où la volonté et le désir se confondent et s'identifient. Ce point existe là où , sous les auspices de la science réfléchie, le désir et la volonté se rencontrent et s'appliquent d'un commun accord aux objets qui doivent les satisfaire. Il n'y a donc pas opposition radicale de

nature entre le principe du désir et celui de la volonté. La science raisonnée qui est le produit des facultés intellectuelles , et la science immédiate qui est implicitement renfermée dans le désir, ont donc une seule et même cause, comme elles ont un seul et même but harmonique , et malgré la différence de ces déax modes d'activité, l'homme est un. Considéré de ce point de vue, la science média te et secondaire que l'homme acquiert par le mécanisme de son organisation, n'est plus qu'un rayon réfléchi de la science immédiate des causes qui l'ont formé. Pour faire de lui un être moral et libre, elles lui ont donné avec la science réfléchie et la volonté , le pouvoir de résister a l'entraînement aveugle de ses désirs, sans que l'unité de son être soit détruite par ce moyen auxiliaire qui tient le milieu entre les actions instinctives et les actions mécaniques, et participe à la fois de ces deux modes primitifs d'activité, par sa spontanéité propre, et par .le mécanisme des organes, qui est la condition nécessaire dés phénomènes intellectuels.

En résumé, de l'examen que nous venons de faire des rapports qui existent entre les divers modes d'activité qui se manifestent chez l'homme, et que nous avons distingués sous les noms d'actions instinctives , d'actions mécaniques et d'actions volontaires , il résulte :

1" Que les phénomènes de la vie physique, intellectuelle et morale sont liés entre eux d'un lien étroit et nécessaire ;

2* Que rinstinct et le mouvement président seuls aux actions vitales intérieures qui s'accomplissent fatalement, sans le concours de la volonté de l'homme et sans qu'il le sache;

3^ Que le système des actions intellectuelles qui se succèdent, s'appellent, se nécessitent et se produisent spontanément dans un ordre fatal, indépendant de la volonté qui vient la dernière de toutes et les résume, est un système intermédiaire placé entre les actions inctinctives et les actions mécaniques , et en quelque sorte uùe moyenne proportionnelle entre elles ;

4** Que c'est par le moyen des actions intellectuelles et de la science réfléchie qui en résulte, que l'homme, soumis à la fatalité lorsqu'il est sous l'empire direct de ses désirs et de ses sensations, acquiert le pouvoir d'agir volontairement, de gouverner et d'éclairer ses désirs, de les combattre , de les neutraliser les uns par les autres, de commander à ses organes extérieurs et de réaliser en lui le gouvernement de lui-même , qui le rend un être libre-

Page 1