LES ANIMAUX RAISONNENT - ILS
Les notions que neus avons acquises snr la nature de rinslinct, sur les rapports des actions instinctives , mécaniques et volontaires , j^r lesquelles la tqute*puissance des causes se manifeste dans Thomme , en raison de son organisation et proportionnellement à sa destinée , vont nous permettre, nous l'espérons du moins, de jeter quelque lumière sur un problème dont la solution est encore environnée des plus épaisses tendres.
Ce problème est celui que pTésentenl les actions des animaux que Ton attribue à Tinstinct seul, alors même qu'elles ont un caractère évident de raismi et de liberté. Comme c'est jmr une distinction dogmatique établie entre rinstinct et la raison que Ton prétend séparer ranimai de Fbomme , il est important de bîea examiner les faits, afin de savoir isi le privilège de raisonner appartient exclusivement à l'homme. La question que nous nous proposons de ré-
soudre dans ce chapitre est donc celle-ci : Les animaux rai9onnent-ils ?
En Tabsc^ce d'une tkéorie sur la nature de la cause universelle , qui permit d'expliquer tous les phénomènes tant physiques que moraux, on n'a pu comprendre jusqu'ici ni les phénomènes de l'instinct, ni ceux de la raison, ni les rapports de l'instinct avec la raison, ni le rôle respectif de ces deux modes d'activité dans lès êtres qui en sont doués* Dans cet étal d'ignorance , on a iait œ que Yon fait toujours lorsqu'on ne sait pas résoudre une question par des notions positives , on a eu recours au préfugé et l'on s'est contenté de dire que l'animal est borné à l'instinct et que l'homme seul a la faculté de raisonner. L'erreur consacrée par ce préjugé est profondément enracinée dans les esprits, et il est nécessaire de la détruire, parce quelle repose sur une observation inexacte des faits et qu'elle rompt l'unité et Tharmonie de la création, parce qu'elle fait repousser à priori toute comparaison entre l'animal et l'homme, sous prétexte que cette comparaison est injurieuse pour ce dernier , et qu'elle s'oppose ainsi à la juste apprédation de la différence qui les sépare.
De cette comparaison que nous allons faire sans esprit de système , sans parti pris et avec
un respectueux amour de la vérité, biea loin qu'il résulte pour rhomme une dégradation, il ressortira pour lui une preuve directe de sa supériorité réelle sur les autres créatures, et une induction première sur la nature de sa haute mîssi(Mi , sans cependant ouvrir entre lui et les êtres inférieurs de la création cet abîme immense, infini, qu'on ne peut combler ensuite que par des croyances superstitieuses, sans profit pour sa véritable grandeur.
En ^et, lorsqu'on sépare liiomme des autres êtres formés comme lui de la substance des eau* ses éternelles , en lui attribuant à lui seul la faculté de raisonner, et en lui donnant pour principe de cette faculté une âme surnaturelle, emprisonnée dans les liens du corps, en même temps que par cette hypothèse , qui rompt l'unitéde son être, on Félève infiniment d'un côté et qu'on l'abaisse infiniment dé l'autre , on le prépare à la servitude ; ce résultat ^t inévitable.
L'hypothèse de l'existence d'un principe surnaturel dans l'homme étant corrélative à celle d'un maître surnaturel dans le système du monde, légalité fondamentale des causes étant détruite , par cette fiction , l'homme perd nécessairement plus qu'il ne gagne. En voulant se séparer des autres êtres , dominé qu'il est par un fol orgueil
qui lui fait imagiDer une hiérarchie dans les causes élémentaires , il tombé au-dessous de sa véritable place , il abdique sa royauté réelle, son indépendance , et le dernier terme de son erreur est de devenir le vassal , Tesclave d'un maftre despotique, que son imagination a créé pdur sèr* vir de modèle à tous les despotism:es qu'il se pré^ tend en droit d'exercer sur les êtres inférieurs à lui, sur ses semblables eux-mêmes, et jusque ««r sa propre personne. C'est une chose remarquable que l'homme ne puisse sortir de la voie de la vérité, sans sortir à la fois de la voie de la justice, et que toute erreur ait toujours dans ses conséquences un rapport final avec le despotisme. Dans le système de la fausse philosophie qui distingue deux substances dans l'univers, et qui, soumettant l'une à l'empire de l'autre, établit ainsi une inégalité radicale entre les causes premières , c'est donc pour ainsi dire un axiome admis sans contestation que les animaux ne raisonnent pas. Il y a plus, comme il existe un rapport nécessaire entre la faculté de raisonner et celle de sentir, quelques philosophes ont été jusqu'à nier la sensibilité chez les animaux et les ont regardés comme des êtres passifs et de véritables automates. La négation de la sensibilité des animaux était en effet une conséquence de la né-
gation de tout raisonnement de leur part, et dès l'instant qu'on les déclarait dès le principe incapables de raiscmner, il fallait leur refuser aussi la faculté de sentir, car Tune de ces facultés leur eût été inutile sans Vautre. Mais de telles erreurs, bien qu'elles aient trouvé un appui dans les préjugés et dans l'orgueil mal entendu de l'homme, ne peuvent résister à l'évidence dos faits, et la saine philosophie en a fait justice , depuis que l'observation est devenue la base de la science. Personne aujourd'hui n'oserait nier que les animaux aient des sensations de plaisir et de douleur analogues à celles que l'homme éprouve, qu'ils aient des idées , de la mémoire , de l'imagination môme, qu'ils raisonnent, jugent, veulent et jouissent ainsi d'une certaine liberté nécessaire à la conservation de leur existence. Ge n'est pas tout: il est encore évident qu'ils ont des affections , des sentiments moraux, et il serait impossible de méconnaître sons erreur et sans injustice les rapports que ces sentiments établissent entre eux et l'homme. Sans vouloir faire ici l'histoire morale des animaux , parmi teux qui vivent en quelque sorte en société avec l'homme et qui partagent ses dangers , ses travaux et ses plaisirs , il sufQt de nommer le cheval et le chien, pour que chacun se rappelle à l'instant mille traits d'intelli-
goncc , de dévouement et de fidélité qae la tradition conserve. Que de services de tout genre ces deux compagnons de son existence ne rendentils pas à l'homme : ils semblent ne vivre que pour lui , ils s'identifient en quelque sorte avec lui , ils le servent avec affection, ils l'aiment, ils éprouvent ses passions et lés réfléchissent, ils aiment ceux qu'il aime, ils haïssent ceux qu'il hait. Ils ont en partage plusieurs de ses sentiments moraux les plus élevés ; ils sont sensibles à la gloire, ils gardent la reconnaissance des bienfaits , ils oublient ou plutôt ils pardonnent plus facilement que l'homme lui-même les injustices et la méchanceté don t ils sont victimes. Mais aussi, comme ils ont le sentiment inné de la liberté $t l'instinct de leur droits, quelquefois , lorsqu'ils sont traités avec injustice et avec barbarie, ils se révoltent contre leurs tyrans et montrent dans leur vengeance une malice réfléchie et des combinaisons qui révèlent une suite de raisonnements et de jugements parfaitement coordonnés. Nous savons bien que pour beaucoup de gens, c'est un parti pris que de mettre sur le compte de l'instinct cette manifestation positive de l'intelligence réfléchie des animaux et de leur volonté raisonnée; mais ce préjugé par lequel on se dissimule la vérité , n'empêche point les faits de subsister et de
se reproduire pour attester incessamment qu*ils jouissent des facultés qu'on leur dénie, et dont rexistencè est rendue plus évidente encore par l'éducation qu'ils sont susceptibles de recevoir. Comment expliquerait-on en effet, parTinstinct seul et par ses impulsions fatales et irrésistibles, les actes qu'ils exécutent en opposition avec leurs instincts eux-mêmes? Comment expliquerait-on, par exemple, par l'instinct, l'éducation du chien de chasse qui rapporte à son maître le gibier qu'il a tué? Dira-V-on que cette abnégation « que ce sacrifice qu'il fait de la satisfaction dé son instinct, qui le porte à chasser pour lui-même et à se repattre de sa proie , est dû à un autre instinct plus puissant, au désir de plaire à son m^tre , au sentiment instinctif de la crainte ou à tout autre mobile. Mais cette opposition d'un instinct à un autre, qui d'ailleurs est un fait intellectuel et moral, ne suffit pas pour expliquer les habitudes d'obéissance volontaire et les services de toute nature que les animaux rendent à l'homme. Pour détourner comme il le fait leurs instincts à son profit, il faut qu'il leur donne une éducation spéciale , et il ne pourrait y parvenir s'il ne trouvait en eux la faculté de sentir, d'avoir des idées, de raisonner, de juger, de vouloir, enfin toute la série des phénomènes
întellccluels d'où résulte le fait complexe de la liberté. Cette éducation qui , avec le secours de rintelligence, triomphe des iostiDCls et les discipline à Tavantage de rhomme , dével<^[>pe même diez les animaux le sentiment du juste et de l'injuste dont la semence est en eux. Au contact de rhomme et dans Tespèce de société où ils vivent avec lui , ils acquièrent dans certaines limites une connaissance relative du bien et du mal ; ils savent distinguer ce qui leur est permis de ce qui leur est défendu, il se cachent pour mal faire, ils ont la conscience de leur faute, ils prévoient le châtiment et cherchent à s'y dérober quand ils sont coupables. Au contraire, lorsqu'ils savent avoir bien fait , ils viennent avec confiance demander des caresses et des réctmipenses, et sont sensibles aux éloges qu'on leur donne.
Évidemment , aucun de ces faits ne peut avoir lieu sans intelligence, et Tinstinct tout seul ne les produit pas plutôt chez l'animal que chez l'homme. Il est donc impossible de ne pas le reconnattre, les animaux sentent , raisonnent, jugent et veulent ainsi que l'homme ; ils ont des instincts primitifs, des impulsions fatales qu'ils peuvent neutraliser et diriger par leur volonté réfléchie, ils sont comme lui susceptibles d'éducation. L'ordre et rencbalnement des actions instinctives, mé-
caniques et volontaires est le même chez eux que chez rhimme. La part d'intelligence et de volonté qui constitue leur liberté relative est, pour eux comme pour lui, raceompagnement nécessaire» pour ne pas dire la conséquence de la pluralité de leurs désirs, de la diversité de leurs sensations; elle est la condition indispensable de leur existence. Sils n'avaient pas de sensations, s'ils n'avaient p£fô d'idées, s'ils ne pouvaient raisonner, juger, choisir.» s'ils n'avaient pas le pouvoir volontaire de s'abstenir ou d'agir à propos , ils ne pourraient vivre et se conserver au milieu des dangers qui les environnent et dont leurs instincts , aveugles eomme ceux de l'homme, ne pourraient les garantir. Enfin , s'ils n'avaient pas dans leurs facultés intellectuelles les moyens d'acquérir, par leur commerce avec l'homme et par l'éducation qu'ils en reçoivent, une moralité relative, ils ne pourraient devenir des serviteurs intelligents et fidèles, partager ses dangers, ses travaux et se dévouer si souvent pour lui.
En restituant ici aux animaux les facultés qui leur appartiennent, nous ne faisons que rendre hommage à la vérité et nous ne prétendons point par là mettre l'animal et l'homme sur le pied d'une égalité parfaite. La reconnaissance de ce fait comble^ il est vrai, l'intervalle immense qu'on
a voulu établir, pour la glorification mal eutcmdue (^ rhomme , entre les degrés hiérarchiques qui séparent les créatures; elle rétablitrunitéharmoniquedans la création, mais ellelaisse enméme temps au roi des êtres organisés le sc^tre de r intelligence.
Si les animaux partagent avec Thomme la faculté de raisonner , cette faculté ne s'exerce chez eux que dans des limites bornées ; elle est en rapport avec leurs instincts proportionnés eux-mêmes au r6le qu'ils ont à remplir dans le monde. Dans la sphère limitée où elle s'exerce, la raison des animaux est même plus droite et plus sûre que celle de l'homme, et il arrive souvent que l'on fait à ce sujet des comparaisons qui ne sont pas , sous certain rapport , à l'avantage de ce dernier. Au reste , la rectitude de la raison des animaux s'explique par la nature de leurs idées qui sont toutes des idées positives directement acquises par leur expérience individuelle ; ils raisonn^vt et jugent d'après ce qu'ils ont senti , d'après ce qu'ils ont éprouvé, et, pour les aider dans leurs jugements, leur mémoire ne leur fournit que les images sensibles des choses réelles. S'ils ont entre eux quelques moyens de se communiquer leurs idées, comme l'expérience le prouve, ces moyens sont fort bornés et ils
n'ont pas, comme ThommOt la ressource du langage et Tartifice de récriture qui , en rendant la communication des idées pour ainsi dire infinie, sont en même temps des causes multipliées d'erreur.
Tandis que Tanimal raisonne et juge sur ses propres idées, sur les impressions qu il a reçues lui-même» sur les faits qu'il a expérimentés, l'homme , par le moyen du langage et de récriture , raisonne la plupart du temps sur les idées d'autrui, sur des expériences qu'il n'a point faites personnellement, sur des récits qui se transmettent de générations en générations. La tradition fait ainsi entrer dans les éléments de ses jugements des notions vicieuses, obscures, inexactes^ des fictions, des mensonges. Si l'on ajoute à ces causes d'erreurs les idées générales et abstraites, qui sont de pures conceptions de son intelligence et qui , ne reposant pas sur des objets évidents, n'ont, pour les représenter, que des mots mal définis et susceptibles de diverses interprétations , on se rendra facilement compte des causes nombreuses qui égarent l'homme dans ses jugements, et qui sont inhérentes à l'étendue, à la multiplicité, à la nature métne de ses facultés.
Enfin, si l'homme se trompe plus souvent que
les animaux, c est qu'il embrasse une multitude d'objets qui restent étrangers à ceux-ci et vers lesquels aucun instinct spécial ne les porte , et pour la connaissance desquels leurs facultés sont insuffisantes. Ces grandes et nombreuses erreurs de l'homme sous le poids desquelles on veut humilier la raison , ont principalement pour objet la recherche des causes vers laquelle l'instinct de la science l'entraîne avec une force irrésistible. C'est dans cet instinct qu'est le point saillant de séparation entre l'animal et l'homme. Dans cet instinct, il y a comme une première révélation de sa destinée ; c'est l'instinct de la sdence qui sollicite fatalement et détermine le développement de ses facultés intellectuelles, et si, au milieu des difficultés qu'il rencontre, pour atteindre le but vers lequel ce désir irrésistible le guide , il tombe dans mille erreurs diverses , ces erreurs , qui contiennent toujours quelques parcelles de vérité, sont peut-être, comme nous le verrons plus tard , des éléments de comparaison nécessaires à l'acquisition de cette science qu'il poursuit, et que son instinct lui prophétise. Mais ce n'est pas ici le moment de nous occuper de cette haute destinée. Avant d'aborder cette question, nous devons encore nous arrêter un instant pour montrer dans quel-
les contradictions et dans quelles absurdes fictions sont tombés les spiritualistes et les théologiens, lorsqu'ils ont tenté de combler Tablme ouvert par eux entre l'animal et l'homme , et de résoudre les problèmes que présentent les instincts des animaux , leurs actions raisonnables, les différences qui existent entre eux et l'homme, et les luttes de la volonté réfléchie et de l'instinct, luttes bien plus fréquentes chez ce dernier, en raison de la variété de ses idées, de retendue de ses facultés , de la complication qui résulte pour lui de tous les buts particuliers qu'il poursuit et qui, malgré leur diversité, concourent tous, plus ou moins directement, à raccomplissement de sa destinée spéciale.
La première et la plus singulière de toutes les contradictions qui se rencontrent dans le système des philosophes spiritualistes qui font de l'âme la substance de la personnalité humaine et qui l'investissent du privilège exclusif de raisonner, c'est qu'ils sont obligés d'avoir recours, pour expliquer les actions raisonnables des animaux, à l'intervention de Dieu, en d^autres termes , de l'âme universelle dont ils font d'ailleurs, comme de l'âme humaine, un être personnel. L'absence d'une âme spéciale et individuelle, et la négation de toute conscience.
de toute personnalité chez les animaux, forée les spiritualistes qui adoptent ce préjugé à leur donner, pour qu'ils puissent agir, Dieu. lui-même pour moteur et pour guide. C'est le seul moyen qu'ils aient d'expliquer, dans leur système, comment il se fait que le^ animaux qu'ils regardent comme de pures machines sont souvent plus raisonnables et plus avisés que l'homme lui-même. Mais alors l'animal, à qui Ton a refusé d'abord la faculté de raisonner par luimême , et que Ton a privé de toute conscience, de toute personnalité, se trouve en réalité mieux partagé que l'homme, puisque, au lieu d'une intelligence finie et limitée, sujette à mille erreurs, il a l'intelligence infinie pour guide^; Le fedt qui sépare alors l'homme de l'animal , c'est que ce dernier a Dieu en lui, qui le ùit agir conformément à sa destinée avec une rectitude parfaite, et que l'homme est réduit à ses propres ressources. Que devient alors dans ce système la supériorité prétendue de Thomme, et comment sortir de cette contradiction ?
Ce n'est pas tout, voici bien d'autres difficultés qui naissent en foule de cette hypothèse. Comment se fait-il que Dieu, être simple, personne indivisible , et qui ne peut être présent que tout entier là où il est , en bornant même
son acUon au règne animal, soit présent et agisse dans cette multitude d'individualités distinctes qui peuplent le monde , lui que, dans ce même système , Ton place en dehors du monde , afin de lui laisser une existence indépendante et de ne pas le confondre avec la création. Ne faut-il pas, si Ton fait de lui le principe moteur de tous les êtres animés , si on lui donne la fonction de les diriger et de les guider, qu'il soit présent en eux tous et qu'il se multiplie à l'infini, car il ne peut se diviser. Mais alors que devient sa personnalité , son moi individuel , s'il estii la fois dans chacun des insectes, dans chacun des reptiles, des oiseaux, des poissons, des quadrupèdes; s'il rampe sous la forme d'un serpent, s'il s'élève dans l'air sous la forme d'un aigle, s'il rugit sous la forme d'un lion ,^ et que , sous la forme d'un immense cétacée , il sillonne les flots de la mer. Le panthéisme ou moins encore le fétichisme n'est-il pas, sur ce point, le dernier mot de celte doctrine?
H y a encore à propos de l'instinct bien d'autres problêmes insolubles dans la théorie des spiritualistes et des théologiens. Après avoir imaginé que leur Dieu personne est le principe de tous les actes instinctifs des animaux, et avoir ainsi donné aux êtres inférieurs sous le nom
d'instinct la raison divine infiniment supérieure à la raison humaine , une nouvelle difficulté se présente, il faut faire l'application de cette théorie de l'instinct à l'homme lui-même et la concilier avec l'existence de sa raison particulière et de sa liberté. Car, dans cet être que l'on sépare de la création pour en faire un type à part, il y a des impulsions instinctives élevées au plus haut degré d'intensité et aussi fatales que chez les animaux. L'instinct, qui est la manifestation de l'intervention divine chez tous les êtres animés, ne se révèle-t-il pas dans l'homme, d'abord par toutes les actions vitales qui sont indépendantes de sa volonté, et ensuite ne se produit-il pas avec son caractère spontané dans ses désirs, ses affections, ses sentiments, ses passions de toute espèce? N'arrive-t-fl pas que, dans certains cas, l'instinct, sous la forme de l'amour, de la pitié, de la reconnaissance, de l'admiration, du patriotisme et de la gloire, devient le principe d'actions sublimes et inspirées , tandis que dans d'autres cas , par une espèce de réaction subite sous la forme de la haine , de la jalousie , de la colère , de la vengeance, de l'égoîsme et de la peur, il conduit à des crimes ou à des actions honteuses. Dans toutes ces diverses circonstances où l'homme
agit sous r empire de Unstinct et sans que sa raison intervienne par un choix éclairé et une volonté libre , il faudrait donc, selon la' doctrine qui fait de Dieu le principe universel de tous les instincts, lui attribuer tous les actes spontanés de Thomme. Où cette fausse doctrine ne conduitelle pas en morale? Si Dieu est le principe des actions instinctives, pour que Thomme soit libre, il faut admettre qu'il y à en lui deux êtres, d'iabord un Dieu à plusieurs mains qui le pousse en sens divers et opposés , et puis Tàme qui doit résister à Dieu, le combattre et le vaincre, lorsqu'il lui plaît de tenter sa créature, quoiqu'elle soit plus faible que lui. Poursuivons jusque dans les symboles obscurs de la théologie les conséquences de cette hypothèse qui attribue les impulsions instinctives à un Dieu personnel. Gomme il devient impossible, en faisant de Dieu le principe de tous les actes instinctifs des êtres animés, d'accorder cette théorie avec le système moral que l'on fonde sur son existence comme source de tout bien, puisque Diçu serait luimême l'origine de tous les mauvais instincts, de tous les penchants vicieux, il faut de nouvelles fictions pour étayer les premières, et un seul per^ sonnage surnaturel ne sufGss^nt plus pour expliquer les faits, dans cette doctrine où toute action
se personnifie dans une cause mythologique, après avoir séparé le mal du bien , il y a néces^ site de créer avec le secours de l'imagination un nouvel acteur, un second personnage qui soit la source de tous les mauvais penchants, Tinstigateur de toutes les mauvaises actions. Alors le démon ou Tesprit du mal entre en scène et vient jouer son rôle dans le drame de la vie humaine. L'homme, à propos de qui toutes ces inventions sont faites, et qui est le principal objet de la lutte qui s'établit entre Dieu et le Diable, devient le point de mire et le rendez-vous de tous les êtres surnaturels qui se disputent sa possession. Il y a en lui Dieu et le Diable ou leurs agents inférieurs, les bons et les mauvais esprits pour causes de ses bons ou de ses mauvais penchants, les uns qui le poussent à droite, les autres à gauche , et puis son âme qui doit suivre ou combattre les inspirations contraires qu'ils lui donnent. Mais, dans ce conflit, où il est choisi pour champ de bataille des êtres surnaturels , l'homme , inférieur à ces puissances qui se disputent sa possession, est toujours traité en pays conquis et paie les frais de la guerre , comme il arrive aux petits, lorsque les grands se plaisent à guerroyer.
Nous ne croyons pas nécessaire de nous ar-
rèter plus long-temps à réfuter ces fictions qui , pour tous les esprits sérieux, ne sont plus que de la pure myUiologie. Ce n'est point dans l'existence des fantômes de T imagination qu'il faut aller chercher la solution des phénomènes que présente la lutte des instincts de Thomme contre sa raison. U est impossible de fonder sur de pareilles fictions un système moral qui ait l'ombre de raison et de justice, et d'y trouver une basé légitima à la responsabilité humaine. La science des causes, la science de l'homme, la science des êtres inférieurs à l'homme ne sont point là; il n'y a qu'une seule science qui est une, comme la cause universelle, et dont la base est dans l'unité de cette même cause.
Pour comprendre les différences que l'on <^ serve entre les êtres qui constituent l'univers, pour expliquer la diversité de leurs instincts, les conflits de leurs facultés , il n'est pas nécessaire d'avoir recours à des fictions et à Tintervention d'êtres surnaturels qui n'existent que dans rimaginationi Avec des êtres surnaturels, il n'y a d'unité ni dans la science, ni dans l'univers , ni dans l'homme , et l'on arrive à la confusion la plus complète.
La première et la dernière condition de la science , c'est la reconnaissance de l'unité dans
la cause ; cette base étant donnée , et la loi d'association de ses éléments, en vertu de laquelle la cause est cause, étant également donnée , le pro* blême de la différence qui existe entre les êtres divers, entre Tanimal et Thomme, celui des luttes qui ont lieu entre les instincts de Thomme et sa raison, sont des problèmes dont la solution nest point dans la différence essentielle de leurs principes constitutifs , dans Taclion sur eux des êtres surnaturels, mais dans la différence de leur organisation. Les mêmes éléments, les mêmes causes forment tous les êtres, elles sont toutes égales en puissance virtuelle, mais leur mode de manifestation varie selon leurs associations diverses. Le principe de la vie est le même chez l'animal que chez Thomme. Chez Tun comme chez Tautre, Tinstinct est une manifestation de la science immédiate et de l'activité spontanée des éléments dont ils sont formés. La faculté de sentir, celle de raisonner, celle de juger, de vouloir, sont, chez l'animal comme chez l'homme, des modes d'activité, en rapport proportionnel avec la perfection plus ou moins grande de leur organisation.
L'homme n'est donc point un être à part dans la Création, il n'y a point un abîme infini entre lui et le$ autres êtres. Le préjugé qui refuse aux
animaux les focuités et les sentiments qui les rapprochent de Thomme, en Taccoutumant à les traiter sans pitié, réagit sur lui-même et le rend barbare envers ses semblables.
Enfin , ce n'est pas par Tabsence de la faculté de raisonner qu'il faut distinguer l'animal de l'homme, car cette distinction est fausse et contraire aux faits : évidemment l'animal raisonne. Cette faculté lui est aussi nécessaire qu'à l'homme» mais il n'en jouit que dans une proportion moindre, en raison de la position qu'il occupe dans l'échelle hiérarchique des êtres. La différence qui sépare l'animal de l'hoihme est dans la forme supérieure de ce dernier, dans les instincts spéciaux qui se manifestent en lui , dans les facultés plus étendues qu'il possède en raison de son organisation plus perfectionnée; elle est enfin dans la mission spéciale qu'il est destiné à remplir dans le monde, et avec laquelle ses instincts , ses facultés , son organisation, sont dans un rapport parfait.
Dans le chapitre suivant , nous parlerons de la destinée spéciale de l'homme dont le secret se révèle à lui tout à la fois par sa forme, ses instincts et ses facultés. Cette destinée est le titre incontestable de sa supériorité , et le place à la tête de toutes les créatures , sans cependant
risoler dans la création , dans ce tout harmonique dont il est appelé à comprendre les causes, à connaître les rapports , à contempler les merveilles.