‹ Initiation à la philosophie de la libertéChapitre 7 sur 27 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

DE LA DESTINÉE DE l'hOBOIE GOSIME ÊTRE INTELLIGENT.

Qu'est-ce que Thomme? Quelle est sa destinée dans le inonde, comme être intelligent? Telle est la formidable question à laquelle nous nous proposons de répondre dans ce chapitre.

Lorsque Thomme se considère lui-même et qu'il se compare aux autres êtres organisés et Tivants qui constituent le règne animal , il ne tarde pas à découvrir les différences qui existent entre eux et lui , sous le rapport de son organi-* sation physique , et à se placer , rien que par la perfection de sa forme, à la tête de la création.

Son attitude naturelle est celle du commande* ment, il n'est pas courbé vers le sol , il marche en maître sur la terre , il porte sans efforts ses regards vers tous les points de T horizon et il embrasse d'un seul coup d'oeil l'immensité des cieux. Les organes de ses sens sont admirable-

méat disposés pour le mettre en communication avec tout ce qui Tentoure; il a dans ses mains des instruments d'une perfection admirable pour exécuter une multitude infinie de travaux et pour se créer par leur secours d'ingénieuses machines qui ajoutent à la puissance de ses organes naturels. Non-seulement, par sa forme extérieure, rhomme se distingue des autres animaux, et cette forme est déjà pour lui le premier indice d'une destination particulière , mais il s'en distingue encore par des instincts spéciaux et par des facultés supérieures en rapport avec ses instincts.

Lors donc que Tliomme cherche à découvrir quel est le but de ses puissantes facultés intellectuelles, indépendamment de l'usage qu'il en fait pour la satisfaction des mille besoins de son existence physique, il ne tarde pas à reconnatlre et à juger qu'il a dans le monde une haute fonction à reipplir, qu'il n'est pas né uniquement pour vivre , se repaître et se reproduire instinctinctivement, comme le font les autres êtres que leur organisation , leurs instincts , leurs facultés placent au-dessous de lui, dans l'échelle de la création.

Au-delà de ses besoins physiques et de leur satisfaction , il y a en lui un désir spécial qui

l'entraîne, qui le pousse à la découverte des choses cachées. Il ne s'arrête pas à h contemplation superficielle de Tunivers et à Tadmiration qu excite en lui ce magnifique et sublime spectacle, il a besoin de savoir la raison de tout ce qui existe , et c'est un tourment pour lui que de l'ignorer.

Cet instinct fatal de la science, qui ne lui laisse pas de repos , est la première révélation de sa destinée, il est la voix prophétique qui lui annonce sa mi&sion supérieure.

Chez les animaux qui se rapprochent le plus de l'homme, par leur organisation, il y a comme un germe de cet instinct dans leur curiosité naturelle , mais ce getme ne se développe pas et il s'arrête avec leurs facultés intellectuelles dans les limites de leur organisation (qui sont aussi les limites de leur destinée) à l'acquisHion d'une certaine somme de connaissances nécessaires à leur conservation. Ils n'ont qu'une industrie limitée et statipnnaire , ils ne possèdent pas» comme l'homme, les ressources de l'art que celui-ci doit à des organes plus perfectionnés , à des facultés intellectuelles plus étendues , à un instinct spécial qui les met en jeu. Leur faculté de raisonner ne s'applique, comme nous l'avons vu, qu'à un petit nombre de faits dont ils per-

çoivent et jugent les rapports. Ils n'oût pas, du moins aucun fait ne le révèle, le pouvoir de représenter leurs idées par des signes de convention, moyen artificiel sans lequel il serait impossible à l'homme de rassembler dans une môme idée générale plusieurs idées et d'exprimer par un seul signe une multitude de phénomènes semblables ou différents. Cet artifice, qui lui permet de raisonner sur des idées générales et abstraites, est nécessaire pour le conduire à la connaissance des lois qui régissent les phénomènes de l'univers et à la découverte de leurs causes.

C'est donc dans ces facultés supérieures et particulières à l'homme, c'est dans ce désir insatiable de savoir qui le tourmente, c'est principalement dans la faculté de raisonner qui reçoit de ce désir son impulsion fatale , c'est dans cette faculté qui n'a point de limites en ce qui regarde les choses contingentes, et qui ne s'arrête que là où elle n'a plus lieu de s'exercer, c'est-à-dire en présence des causes premières, que se trouve l'authentique révélation de la destinée de l'homme. C'est avec le désir de la science que toutes ses facultés intellectuelles sont le plus spécialement en rapport ; il est le principe excitateur, l'agent le plus actif de sa perfectibilité, il domine

toutes ses facultés , il les met en oeuvre , il les réunit et les fait converger vers leur but final, et lops(|u*elles s'en détournent, il les y ramène. Il est enfin le lien qui unit harmoniquement entre elles tout^ les facultés de l'homme considéré comme être intelligent, libre, moral et social; de plus il unit l'homme lui-même au monde entier, à sa cause mystérieuse, dont la connaissance est l'objet suprême de ce désir. Il est tellement le sceau et la marque de la destinée de l'homme , qu'il le suit et l'accompagne dans toutes les phases de son existence , il agite l'enfant et le vieillard, et lorsque l'homme meurt, il emporte en quelque sorte ce désir dans la tombe avec l'espoir d'y obtenir la solution du problème qu'il a cherdiée pendant sa vie.

Nous n'insisterons pas plus long^ temps sur ces feits qui ont servi de base légitime à la raison , pour ccmclure que la destinée de l'homme est de contempler la création et de s'élever de la contemplation de cette œuvre sublime à la connaissance de sa cause. Tous les systèmes de philosophie et toutes les doctrines théologiques sont d'accord sur ce point. Mais il ne suffit pas d'avoir reconnu cette vérité première, d'une manière générale, il faut en connaître la raison; il faut pouvoir expliquer l'existence de l'homme II 11

et la nécessité de sa mission, par la nature même des causes de T univers et la sienne propre , et rattacher cette existence et cette mission au système général de la création.

Nous le disons avec une pleine et entière conviction, avec cette foi que donnent la certitude et l'évidence d'une vérité démontrée, c'est dans notre théorie seule qu'il est possible de trouver la solution de ce problème et de donner sans contradiction, sans obscurité, la raison de l'existence de l'homme et de sa mission comme être intelligent. Car l'un et l'autre de ces deux faits ne sont que des corollaires de l'existence même de la cause universelle , de sa constitution , de ses attributs , de son mode de manifestation , de ses lois.

Pour arriver à cette démonstration , il est indispensable que nous conduisions encore notre lecteur dans la région des vérités métaphysiques; c'est une nécessité du sujet que nous allons traiter, car c'est dans cet ordre de vérité seul qu'il est possible de trouver la raison première de toutes choses.

Tout en réservant donc au désir instinctif de l'homme pour la science, à la supériorité de son organisation physique et aux facultés qui lui correspondent, leur valeur comme révélation première et comme preuves de sa destinée, c'est dans

ou divisée. De cette nécessité absolue^ éternelle, une fois reconnue , ne résulte-t-il pas cette autre

nécessité relative que , dans ce tout infini , dans cet univers , effet identifié avec sa cause et formé de la substance de cette môme cause qui ne peut s'abstraire de lui , n'est-il pas nécessaire , disonsnous , ^ue, dans ce tout infini , éternellement incapable d'être objectif à lui-même, et de se contempler .dans son infinité absolue , il y ait une partie de ce tout qui , sous une forme spéciale , soit le miroir où vienne se peindre Toéuvre de la création , où la cause vienne se réfléchir et prendre conscience d'elle-même et de son œuvre? Ce premier point accordé : n'est-il pas encore né^ cessaire que cet être soit, sous une forme spéciale, doué d'une organisation et de facultés telles qu'il puisse être à la fois en rapport avec la cause et avec l'effet, et que, pour les connaître, il soit un comme «lie et lui, et harmonisé avec elle et lui. Or, cet être, dont la nécessité relative est ainsi démontrée métaphysiquement par la nature même de la cause, par ses lois, par son identification éternelle , absolue avec l'univers , qui est sa propre manifestation , cet être , que nous appellerons un êtr^ fatal » selon la définition première que nous avons dopnée de ce mot , c'est l'homme (*). C'est dans l'homme, dans ce

(*) Le* idées que nous exposons iei sur riinpersoiitialité de ta

Terte dans la science philosophique, ThonDeurqui leur appartient; nous ne réclamons que le mérite d'être arrivé après eux et par un autre chemin sur le même terrain.

monde lui-même. Ce livre vivant, intelligent, par l'admirable artifice de son organisation et la puissance virtuelle de la substance dont il est composé, possède la propriété de se lire lui-même. C'est cette propriété . qu'exprime si bien le mot si profondément vrai, si savamment composé, d'intelligence, qui veut dire : lire en soi inlus légère, mot si profond, si vrai, si complet, que, pour celui qui en comprend la signification , il renferme la science tout entière de l'homme et affirme ce qu'il est, c'est-à-^lire , le sujet de la connaissance, l'être qui voit, qui lit en soi toutes choses.

Ainsi donc , dans l'ordre des vérités métaphysiques les plus élevées, l'homme, en tant qu'il est le sujet de la connaissance , a pour raison de son existence une nécessité relative. Sa présence dans l'univers n'est point l'eflet d'un caprice ; il est créé, il existe, en vertu d'une nécessité essentiellement rationnelle , il est un être contingent et en même temps fatal que la cause universelle, inobjective à elle-même dans son infinité, doit produire de sa propre substance, pour que son œuvre ne soit pas ignorée d'elle et qu'elle puisse se connaître.

La création de l'homme couronne et complète l'œuvre de l'univers. Indépendamment de la loi

rendre cette vérité plus sensible.

Que Ton suppose pour un instant les éléments

quelle ils appartiendraient, comme s'ils n'étaient pas.

dans le sein de Timmensilé, sous la forme de Tiiûivers et sous celle de rhomme, il y a les

toutes les fictions qui ont effrayé Thomme , Vont détourné de sa véritable voie et lui ont fait un

giquement personnifiés comme dans les dogmes des théologiens , la science n'est plus une personne, la puissance n*est plus une personne. Il n'y a plus possibilité de faire intervenir surnaturel lement dans le monde la cause tout entière , sous une forme finie el limitée qui la contienne substantiellement, ce qui est absurde; il n'y a plus d'homme qui puisse être individuellement Dieu, Sous ce nom symbolique, mais dégagé pour nous de toute idée superstitieuse, la cause est en réalité présente partout, en tous lieux , elle est en toutes choses , mais elle n'est substantiellement dans chacune d'elles qu'en partie, elle n'est tout entière que dans le tout, et lorsqu'elle se réfléchit , se considère et se comprend dans une partie d'elle-même, ce n'est que d'une manière phénoménale et par le moyen de l'idée.

Ces vérités sont si claires, si positives, si rationnelles , que nous ne devrions pas nous inquiéter de certaines objections qu'on ne manquera pas d'essayer contre la solution que nous avons donnée sur la fonction de l'homme et la nécessité relative de son existence. Mais , comme nous ne voulons pas qu'on nous accuse de les éviter, nous allons poser nous-mêmes les plus fortes de ces objections et y répondre.

La première , la plus métaphysique de toutes, est celle des théologiens chrétiens qui, distinguant, dans la personnification mythologique qu'ils font de la cause universelle et de ses attributs, trois personnes différentes, peuvent nous dire , en s'appuyant sur leur dogme , que Texistence de Thomme n'est pas nécessaire pour le but que nous lui donnons , puisque Dieu est un et triple à la fois et qu'il a par conséquent en lui-m^e un sujet qui le contemple et qui le connaît éternellement, lequel sujet est son fils, le verbe éternellement engendré en lui, éternellement uni à lui par un troisième terme, r Esprit saint, qui, procédant de tous les deux, est Dieu comme eux, éternel et infini comme eux.

En répondant à cette objection ^ nous aurons répondu à toutes celles des philosophes spiritualistes c car le symbole chrétien est le résumé le plus complet, la plus haute synthèse de leurs conceptions sur la nature de Dieu.

Sans entrer ici dans les contradictions et les impossibilités logiques qui sont inhérentes à ce symbole, lorsqu'on le prend à la lettre comme la foi renseigne et le commande , et que Ton accepte, pour des êtres véritables, pour des êtres distincts et substantiels, les idées générales qu'il

représente , nous répondrons purement et simplement^ que si Tobjection, basée sur le dogme symbolique de Id trinité chrétienne, dogme que nous nous réservons d'analyser plus tard et de réduire à sa juste valeur en m^e temps que les autres symboles , était fondée en raison et en vérité , et que si la cause universelle , que nous continuerons^ d'appeler Dieu , avait en elle-même dans son entité abstraite, en l'absence de l'univers , en Tabsence de sa manifestation par ses effets , le moyen de se connaître , de se contempler éternellement , il n'y aurait plus de motif intelligible adonner de la création en général et de la création de rhomme en particulier. En effet , avec un Dieu constitué de telle sorte qu'il puisse se contempler, se connaître éternellement, avec un Dieu qui ne serait pas une cause nécessaire du monde , l'existence de ce monde et celle de l'homme seraient inutiles; alors, la création n'aurait plus rien de rationnel, parce qu'elle n'aurait plus rien de nécessaire ; elle tomberait, avec toutes ses contradiction$ et ses funestes résultats que nous avons déjà signalés, dans le domaine du caprice , de l'impossible et de l'ab* surde. Cette doctrine peut convenir, il est vrai, pour servir de base à la superstition , mais elle

B*a évidemment rien de commun avec la raison, ni avec la vraie science.

Après avoir réfuté Tol^âdion des théologiens chrétiens par cet unique argument , cpw Vexistence de Thomme serait sans raison si leur doctrine était non pas un symbole mythologique , mais une réalité positive , nous ne pensons pas qu'il soit utile de rien ajouter à cette réfutation et nous aborderons une objection plus sérieuse, que Ton pourra nous opposer en s'appuyant sur * les données de notre propre système.

Cette objection la voici :

Gomment, nous dira-t-on, pouvez-vous sans ^contradiction admettre que la cause universelle, que vous supposez agir sans savoir qu'elle agit, sans aveir la conscience d'elle-même, puisse produire, de ses éléments inintelligents etinconments comme elle , des êtres qui se connaissent eux-mêmes et qui de plus connaissent eette cause ^ ses œuvres. N'y a-t-il pas là un défaut évident de rapport entre la nature de la lûduse et celle de l'efifet? l'homme par ce pouvoir n'est-îl pas supérieur à sa cause, et ne viole^-vouâ pas vous-même , par une semblable affirmation èet axiome que vous avez invoqué dès votre début; les conséquences sont de même nature que leur principe ; en d'autres terràes,

les effets ne peuvent pas être supérieurs à leurs causes.

Cette objection , nous la posons dans toute sa force et nous Tacceptons comme devant ruiner radicalement notre théorie , si nous la trouvons insoluble selon les prémisses que nous avons établies. Mais il n'en est pas ainsi , et rien ne sera plus facile que de la résoudre et de faire disparaître par quelques explications Vapparente contradiction qui résulte des termes dans lesquels elle est posée. Il sufBra pour cela de nous reporter à la distinction que nous avons faite dans le chapitre III , du livre 5*^, entre la science immédiate et nécessaire qui est l'attribut de la cause, et la science médiate , secondaire et réfléchie, qui est l'attribut de l'homme.

La science nécessaire , attribut de la cause première , quelle que soit d'ailleurs la constitution de cette cause , ne pouvant être conçue par la raison que comme une science immédiate , inapprise « qui existe sans la condition de l'expérience et du raisonnement, et n'a pas besoin, pour être, du phénomène de l'idée, estelle en réalité inférieure à la science médiate, adventice et conditionnelle de l'homme? en d'autres termes la cause qui a formé l'homme de %a propre substance et avec le concours de

ses attributs , parmi lesquels il faut compter en première ligue la science immédiate qui la caractérise , a-trelle produit réellement un être supérieur à elle-même? Evidemment non. Car , en fait, les deux sciences étant données pour être comparées , la science de la cause créatrice est incontestablement supérieure à celle de r homme, par cela seul qu'elle a produit T homme, le plus sublime de ses ouvrages» Or, ce que la science immédiate de la cause a fait, l'homme ne peut le faire ; il ne peut avec sa science réfléchie , avec sa science secondaire produire artificiellement un homme. S'il reproduit un être semblable à lui, ce n'est point en vertu de sa science réfléchie , c'est en vertu de son instinct qui est en lui-même la manifestation de la science immédiate, inapprise et spontanée des éléments de la cause dont il est formé. Tout le pouvoir de sa science apprise et réfléchie, comme nous l'avons déjà dit, ne peut produire que des imitations , que dies images mortes de ce qui est , et de ce qui vit, et dans ses créations artificielles, l'homme ne peut qu'emprunter à la puissance des causes premières, les forces dont il se sert, en se conformant aux lois immuables qui les régissent.

A la juger par ses œuvres , bien qu'elle

soit réfléchie et qu'elle agisse avec la connaissance de ce qu'elle fait, la science humaine n'est donc pas supérieure à la science inconsciente d'elle-même et immédiate de la cause ; l'homme n'est donc pas en réalité un être supérieur à son principe.

Ce premier point jugé, si nous rentrons maintenant dans l'application de la théorie que nous avons exposée sur ta constitution de la cause , ses attributs, ses lois, son mode de manifestation nécessaire et universelle , est-il donc illogique et contraire aux données admises , et nous dirons plus, métaphysiquement et phy-» siquement prouvées par nous, d'avancer que la cause universelle, qui, si on la considère en l'absence de toutes ses manifestations et dans un état de repos ou de non cause , n'a plus que des attributs virtuels, des attributs latents , au nombre desquels se trouve celui de la science endormi comme tous les autres , est-il illogique d'avancer que cette cause, qui est nécessitée d'agir, de mettre en œuvre ses attributs, de créer le monde pour manifester sa causalité , est également nécessitée de créer , sous peine de rester dans une ignorance éternelle d'ellemême , un être destiné à la contempler dans son œuvre et à la connaître? Evidemment non^

Mais par cela même que cet ét{*e formé de sa propre substance esl le miroir vivant, le foyer intellectuel où la cause se réfléchit , est-il en réalité quelque chose de supérieur à elle-même ? Nous répondrons encore : évidemment non; Teffet^ ici, n'e^t point non plus supérieur à sa cause, puisque la science de cet être effet , qui est l'homme, n'est qu'un reflet, une conséquence de de la science première et immédiate qui a produit l'homiùe et le monde. Si merveilleux que paraissent à l'homme lui-même les phénomènes de son intelligence, ils n'ont donc rien qui surpasse la puissance de leur cause. Lorsque d'ailleurs on les considère dans leurs conditions relatives d'existence, et lorsque l'on s'assure que , pour qu'ils soient produits dans l'homme , il faut rintervention de la cause universelle, et que la science dont il est si fier ne lui appartient pas en propre, qu'elle n'émane pas uniquement de lui, mais qu'il Ja reçoit médiatement et ne peut que la réfléchir , il est encore plus évident que l'homme, comme être intelligent n'est point un effet supérieur à sa cause. Quelle que soit donc la supériorité que lui donne, à l'égard des autres êtres, la fonction qu'il remplit dans l'univers, la science qu'il acquiert conditionnellement ne peut jamais être placée au-des-

sus de la science immédiate de sa cause, puisqu'elle n'est qu'un rayon réfléchi de cette science.

En dernière analyse, l'homme considéré dans la substance de son être , dans sa forme corporelle, dans ses facultés, dans ses fonctions d'être intelligent, étant, dans la théorie que nous avons exposée , une incarnation passagère d'une partie de la substance éternelle qui, sous cette forme, prend connaissance d'ellemême et de son œuvre ^ il n'est pas possible de dire que l'homme soit supérieur à sa cause ^ puisqu'elle est immaaiente en lui , puisqu'il est une partie d'elle-même , sous une forme spéciale harmonisée avec la création, et dans laquelle la cause, après avoir produit le monda, selon ses lois nécessaires, se révèle à elle-même par les phénomènes de l'idée, seul et unique moyen qu'elle ait de se connaître.

Nous n'avons pas encore épuisé les objections qui peuvent nous être faites contre la solution que nous avons donnée de la destinée de l'homme.

Vous prétendez , nous dira-t-on , que la cause universelle, qui est impersonnelle et ne peut se connaître, parce qu'elle ne peut être objective à elle-même dans son infinité, est forcée de créer d'une partie de sa propre substance un

être contingent qui , sons une forme organique , soit le foyer de la scienee réfléchie qu'elle ne possède pas dans sa condition de cause, et cela sous peine de s'ignorer elle-même et d'ignorer les merveilles du monde quelle produit, en vertu de ses attributs nécessaires. Mais , si nous vous accordons, comme raison de l'existence de l'homme, cette nécessité relative, comment, dans votre théorie, cet être, qui est une incarnation passagère et contingente d'une partie de la substance éternelle et qui n'occupe qu'un point dans l'espace et dans le temps, pourra- 1- il prendre connaissance de l'œuvre universelle que vous supposez inûnie en étendue et en durée? Attendu qu'il ne peut évidemment, sous sa forme limitée, être présent partout et prendre connaissance de toutes les merveilles qui existent simultanément dans l'univers , ne faut-il pas , en vertu des prémisses que vous avez posées , que la vie de l'homme ne soit point bornée au temps présent, et qu'une série d'existences successives lui soit réservée pour qu'il puisse accomplir la mission que vous lui donnez, et satisfaire le désir insatiable de science que vous regardez vousmême comme la révélation authentique et incontestable de sa destinée? Ne serez-vous pas obligé, pour satisfaire à cette nécessité, de reconnaître.

contrairement à la doctrine que vous avez avancée précédemment , que l'homme est immortel , et que son existence doit se prolonger infinim^ft t? Car, sans cette condition, l'œuvre de l'univers, dans les termes de votre hypothèse, ne serait pas connue de sa cause, le phénomène de la science réfléchie ne serait pas intégralement réalisé et le désir infini de science , qui est la révélation de sa destinée, serait un oracle trompeur en contradiction avec l'existence limitée de l'homme.

En proposant cette objection dont les éléments sont pris dans les données de notre propre système , et qui semble nous mettre en contradiction flagrante avec nous -^ mêmes, relativement à la négation de la vie étemelle pour l'homme , personne, sans doute, ne nous reprochera de fuir devant les difficultés et de les présenter d'une manière oblique pour les tourner et éviter d'y répondre; mais nous^ ne craignons pas de les exposer avec toute la franchise et loule la netteté possibles : car il n'y a pas d'objection insoluble lorsqu'on est dans la vérité.

Comme cette objection est complexe et qu'elle est basée à la fois sur le désir do la science et sur la supposition que l'homme est le seul être intelligent qui existe dans l'univers, il faut

examiner d'abord si cette dernière prétention de sa part est légitime. Lorsque cette question ' sera résolue, nous examinerons ensuite si le désir insatiable que Thomme a de la science est un fondement suffisant pour conclure qu'il doit étr^î satisfait dans une mesure illimitée.

Sur le premier point, et en ce qui concerne la prétention de l'homme à être le seul être intelligent, le seul foyer de la science qui soit dans l'uni-^ ' yers, pour nous comme pour nos adversaires, il est incontestable que l'homme, sous sa forme corporelle, que nous avons démontrée nécessaire à l'exercice de ses fonctions comme être intelli-^ gent , ne peut connaître l'œuvre infinie de l'univers dans tous ses détails, et que pendant son existence sur la terre, sur ce point de l'espace où sa vie s'accomplit dans des conditions limitées, selon les lois générales qui le font naître , progresser et mourir, il n'a qu'un champ d'observation circonscrit dans l'espace et dans le temps> et que par conséquent l'équation demandée entre l'objet infini et le sujet fini de la connaissance réfléchie, ne peut être trouvée dans les conditiens où ce dernier existe par rapport à l'univers. De cette impuissance à remplir intégralement les fonctions d'être intelligent , dans un temps , dans un lieu, sous sa forme actuelle, faut- il

cepeDdant conclure que rhomme est appelé à revêtir successivement une multitude de formes et à émigrer d'un monde à l'autre , afin que la puissance limitée qu'il possède dans un temps , dans un lieu , sous une forme , étant multipliée par tous les temps, par tous les lieux, par tontes les formes , devienne ainsi égale à linfini.

Cette conclusion ne pourrait être admise, et encore sous certaines réserves, que s'il était démontré que l'homme fut le seul être intelligent existant et môme le seul être possible dans l'univers. Mais ces deux points ne sont pas démontrés, et pour les admettre, il faudrait au moins prouver par des arguments plausibles que la cause toalepuissante et infinie qui a créé sur la terre , par l'association d'une partie de ses éléments incarnés sous la forme humaine, un être intelligent destiné à contempler son œuvre dans certaines limites , n'aurait pas eu le pouvoir de créer, par le mémo moyen, dans les autres sphères qui peuplent l'espace, des êtres capables de remplir les fonctions que l'homme remplit dans la sienne. 11 faudrait prouver enfin que la cause universelle aurait institué un privilège exclusif en faveur de quelques-uns de ses éléments, tous égaux par leur nature et leurs attributs.

Mais dans le système de l'hypolhèsc que nous

avons démontrée être la vérité par tant de preuves accumulées et tirées aussi bien de Tordre physique que de Tordre métaphysique, cette supposition d'un privilège exclusif en faveur de quelques éléments de la cause universelle , qui dérogerait par cette exception à la loi d égalité dont elle offre le type éternel, est inadmissible, car elle est contradictoire.

Si toutefois Ton veut sortir de notre théorie et en même temps de la vérité en rappelant dans cette discussion Thypothèse de l'existence des âmes, cette liction ne hous donnera pas un autre résultat, relativement à la prétention de Thomme. Car, si Ton suppose que la cause universelle , quelle qu'elle soit, ait créé des âmes dans un monde et les ait revêtues dans ce monde d'un corps matériel , pour que ces âmes , avec le secours et par l'intermédiaire des organes des sens , pussent prendre connaissance des phéno^ mènes du monde et des effets de sa puissance , il est évident que cette même cause , si on lui accorde ce pouvoir créateur dans un monde > n'en peut- pas être privée dans un autre. A cet égard, les conditions restent donc les mêmes , soit que Ton suppose Tètre intelligent composé d'une âme et d'un corps , soit qu'on le suppose; comme il Test réellement, composé d'une seule

et unique sebslance.Ordonc, s*il est impossible de refuser à la cause universelle le pouvoir de produire des êtres intelligents dans chacun des mondes innombrables qui sont la manifestation de sa toute-puissance, la nature des éléments constitutifs de ces êtres intelligents étant devenue indifférente, n'est-il pas raisonnable de supposer que tous ces mondes ont, comme le nôtre, un foyer intellectuel, un miroir vivant, une créature suprême où ce monde vient se réfléchir?

En partant de cette donnée qu'on ne peut refuser d'admettre dans aucun système , sans limiter la puissance infinie de la cause, nous arrivons, par une induction légitime, à cette conclusion toute naturelle, que, s'il existe des êtres intelligents dans les autres sphères, pour y contempler les merveilles qu'elles renferment, il n'est pas nécessaire d'y transporter l'homme pour cette fin. Sous ce rapport, l'hypothèse de son pèlerinage éternel dans tous Les mondes est tout-à-fait dénoée de raison plansible.

Nous ajoutercms à cet argum^it, qui nous parait déjà résoudre souverainement la question , les considérations suivantes qui n'ont pas moins de valeur.

1^ destination de l'être intelligent en général

et celle de Thomme en particulier étant celle q^ie toutes les doctrines philosophiques s'accordent à leur donner, il est évident que si la cause universelle avait créé, peu importe par quel ittoyen et avec quels éléments , dans un lieu de l'espace « dans un temps déterminé et sous une forme spéciale, un seul être, avec la destinée que nous lui supposons, et que pour remplir le but dans lequel cet être aurait été créé, elle eût pris le parti de faire successivement naître et mourir dans chacun des mondes de Tunivers dont l'existence éternelle se perpétue par une rénovation incessante de toutes ses parties , il est évident, disons-nous, que les lois de cet univers étant données , cette cause aurait manqué son but, attendu qu'un seul être né dans un seul lieu de Tespace et dans un temps déterminé ne pourrait , pendant son existence passagère dans ce monde , sous la forme affectée à ce monde, prendre qu'une connaissance limitée de l'univers , proportionnelle au tenlps de son existence et à la puissance de ses facultés organiques, et qu'il ignorerait fatalement tout ce qui se passerait en dehors de la sphère d'activité de ses sens, dans les lieux où il ne serait pas.

Si , pour résoudre cette difficulté , Ton sup-*

pose, en s'appuyant sur le fait de la génération

Tunîvers immobile, il serait impossible à un

seul être, à sa postérité, née comme lui dans le temps , de jamais acquérir la connaissance complète des merveilles de Tunivers.

Sans cette immobilité, alors même qu'on supposerait une série inGnie de résurrections pour l'homme et pour les enfants de sa race , le problème de la contemplation simultanée de toutes les merveilles de l'univers serait encore insoluble : car pendant les périodes de temps nécessaires à la multiplication progressive de ces voyageurs privilégiés et à leur exploration des mondes où ils feraient un séjour de quelques instants , il y aurait un nombre infini de mondes créés et détruits, dans des lieux où il ne seraient point encore parvenus , et dont l'existence par conséquent leur serait nécessairement inconnue.

Après avoir ainsi réfuté la prétention de l' homme à être la seule créature intelligente qui existe dans l'univers , la question s'est agrandie devant nous dans d'immenses proportions ; la destinée de l'homme étant nécessairement limitée dans le temps et dans l'espace, la même raison qui nous a fait considérer son existence comme une nécessité relative imposée à la cause universelle, pour se connaître elle-même dans un sujet qui la ré^ fléchisse , nous autorise à supposer que toutes les sphères célestes sont habitées par des êtres II 13

qui ont la même mission que l'homme a dans la

préme qui est en quelque sorte Torgane sensible et intelligent de ce grand corps , la synthèse vivante dans laquelle il se résume, le miroir dans lequel il se réfléchit , le cerveau qui le pense , Tœil qui le voit, Toreille qui Tentend, le coeur qui Taime, le témoin qui l'affirme , la voix qui lé nomme et l'appelle, Tétre enfin qui le comprend et sans l'existence duquel Tœuvre sublime de la eréaiion serait une œuvre incomplète et inachevée, comparable à un corps humain qui n'aurait point de tête.

Ainsi que les mondes auxquels ils appartiennent, les êtres, organes intelligents de ces grands dcorps, n* existent que pour un temps; nul d'entre <eux n'est élernel, et la cause qui les produit n'a point institué en faveur de quelques-uns de ses éléments un privilège exclusif, qui violerait la loi d'égalité dont elle offre le type éternel. Lorsque cette cause , en suivant ses lois nécessaires , détruit les mondes qu'elle a créés pour en reproduire d'autres de leurs débris, les êtres intelligents qui les habitent et dont l'existence est liée à la leur, périssent avec eux, comme périssent les organes intellectuels de l'homme, lorsque l'instant de sa mort est arrivé. Mais, à chaque création nouvelle , les éléments d'un monde détruit reproduisent, sans aucun doute, des êtres

temps, dans lous les lieux. Cette conception de la raison révèle à Thomme une des plus belles har-

mohies de la création; elle remplit le vide que sa prétention à être le seul être intelligent fait autour de lui dans l'univers. En tant que vérité métaphysique , elle vient prendre sa place dans notre théorie , comme dans son cadre naturel ; elle satisfait à la fois à toutes les^ conditions imposées à la cause de l'univers par sa propre nature, pour se manifester pendant Féternité sous toutes sortes de formes et se révélera elle-même, dans ses œuvres ei par ses œuvres, son existence et sa puissance infinie.

La première des questions comprises dans l'objection que nous réfutons maintenant, se trouvant résolue par l'hypothèse de l'existence d'êtres intelligents dans tous les mondes, il nous reste à détruire la contradiction qui semble exister entre le désir infini de la science qui agite l'homme, et les limites qui sont imposées à la satisfaction de ce désir.

Pour donner la solution de cette difficulté, il nous sufSra de nous rappeler la nature du désir et en même temps le rapport qui existe entre la volonté raisonnable et ce mode spontané et instinctif de l'activité humaine, que la raison a pour mission de diriger et de réprimer dans ses écarts.

Considéré dans sa source, le désir, manifestation directe et spontanée de la science immédiate

— Î98 — et de Tactivité des principes élémentaires, a, dans

implicile, celte science première et aveugle, et

cette volonté inconsciente d'elle-même ont besoin d'un auxiliaire et d'un guide. Sans le secours ' de la science réfléchie ac(]|[uise par T expérience et le raisonnement, le désir abandonné à luimôme est sujet à mille erreurs. Trompé par les rêves de Timagination, il sort des limites du réel, il se jette àî la poursuite de choses qui n'existent pas , et bien loin que , dans cette recherche stérile, les désirs se calment et s'apaisent par l'impuissance d'embrasser les objets imaginaires qu'ils poursuivent, moins ces objets ont de réalité, plus les désirs s'exaltent, car il est de leur nature de s'irriter par la privation. Dans ce cas, en raison même de son activité infinie, le désir, qui s'exalte d'autant plus qu'il est dans l'impuissance de se satisfaire , conduit l'homme jusqu'au délire, jusqu'à la folie.

Il n'est pas nécessaire^ nous le pensons, de citer deç exemples de ces désirs insensés qui s'attachent à des chimères : nous en aurions de toute nature à produire, et le fanatisme religieux nous en fournirait à lui seul une immense moisson.

Ainsi donc, le désir, considéré dans sa source, dans son activité infinie, dans §es applications fausses, ne peut être accepté comme une autorité infaillible, et ce serait commettre une grande

erreur que de s*appuyer sur lui seul pour coqdure qu'il suffît à l'homme de prétendre à une

C'est une vieille maxime de morale pratique que celle qui recommande à Thomme de gou-

régulateur cl son frein dans les lumières de la raison ; en d'autres termes, la science elle-même pose les limites rationnelles de la science , et la réponse pércmptoire qu'il faut faire à la prétention de rhomme à une satisfaction complète et absolue de ses désirs, c'est qu'il n'est pas seulement un être instinctif qui désire, mais un être intelligent qui raisonne.

La contradiction qui semble exister entre les désirs infinis de l'homme et les limites nécessaires que la raison est chargée de leur tracer , n'a donc pas de réalité. L'homme est un ; les causes qui sont incarnées sous la forme humaine, en lui donnant des désirs dont l'activité est inépuisable, parce qu'ils prennent leur source dans la virtualité infinie de ses éléments constitùtifis, lui ont donné le moyen de neutraliser par l'emploi de la raison cet excès d'activité des désirs qui est une conséquence de la nature même de ses principes. En faisant l'homme raisonnable et en lui donnant le pouvoir de se gouverner lui-même , elles se sont acquittées envers lui de leur devoir providentiel. C'est à lui, en tant qu'être intelligent, raisonnable et libre, de se connattre luimême, d'envisager ses rapports avec la création, de tirer parti de toutes les vérités qu'il est capable d'acquérir par rexpcrtencc cl le raisonne-

de raisoDoer, par laquelle les causes suprêmes , ea ne lui permettant, sous sa forme corporelle et selon leurs lois nécessaires, qu'une connaissance limitée des phénomènes sensibles de l'univers, lui ont cependant donné le pouvoir de connaître tout l'ordre des vérités métaphysiques qui ne peut tomber directement sous les sens.

Âiuhi que nous l'avons déjà démontré dans le chapitre 5 du livre troisième, l'être inlelligent qui possède la faculté de raisonner n'a pas besoin d'être éternel , d'être infini ; il n'a pas besoin d'être présent dans tous les temps, dans tous les lieux, pour connaître la nature de la cause universelle, ses lois immuables, l'éternité et l'infinité de l'univers. Il lui suffit pour cela d'exister dans un temps, dans un lieu; il lui suffit d'avoir le pied posé sur la terre et les regards tournés vers le ciel dont il ne peut contempler qu'une partie ; il lui suffît de se considérer lui-même dans sa forme limitée pour que • du spectacle qui frappe ses sens, bien qu'il soit borné pour eux, il arrive par le raisonnement, le plus puissant de fous les télescopes, à reconnaître avec une certitude parfaite, l'éternité et Tinfinité de l'univers et pour que, du fait même de son existence passagère , il s'élève par l'induction logique aux vérités métaphysiques , aux vérités

ëfernelles et générales qui sont les mêmes dans tous les temps , dans tous les lieux.

Mais qu'on ne s'y trompe point , la faculté de raisonner qui projette ainsi l'homme dans Tin* fini , au-delà des limites que lui imposent sa condition d'être corporel et contingent « et qui lui fait voir, par le secours de ce moyen indirect, ce que ses sens ne peuvent point voir , cette fa* culte n'est point pour lui la promesse , la garantie d'une existence éternelle , infinie. Parce que l'homme est un être raisonnable, il n'est pas éternel ; bien loin de là, lorsque l'on considère, ainsi que nous l'avons fait, dans sa raison d'être et dans sa mission, cette faculté qui fait luire à ses yeux dans le temps un rayon de la lumière éternelle , et lui dévoile les vérités que l'expérience ne peut lui révéler, on est forcé de reconnaître que l'homme ne jouit de cette faculté qu'en raison de sa contingence même.

C'est, en eiTet, parce que la cause universelle, en vertu de ses propres lois, ne produit pas d'être infini capable de la contempler dans son éternité et son infinité absolues, mais seulement des êtres finis et contingents, qu'elle donne à ceux-ci, dans la faculté de raisonner , un moyen indirect de la connaître dans le temps et de parvenir ainsi à la découverte des vérités métapby-

siques qui sont la base de toutes les sciences, et sans lesquelles Thomme ne pourrait jamais con* naître la raison première de son existence, ni le rapport qui existe entre lui et sa cause, ni la destinée qu'il doit remplir dans le monde.

En dernière analyse, lorsque Thomme, par le moyen de la raison elle-même qui lui révèle les vérités étemelles cachées sous le voile changeant du monde , a reconnu qu'il ne peut les apercevoir que d'une manière indirecte; lorsqu'il a pu se convaincre également, par son propre jugement, que, conformément aux lois imposées à tous les êtres créés, il ne peut jouir, en raison dé sa forme corporelle , que d'une existence limitée dans l'espace et dans le temps; lorsqu'il s'est convaincu que l'activité infinie de ses désirs n'est point pour lui une base solide sur laquelle il puisse fonder l'espoir d'une vie éternelle , et que l'activité de ses désirs a sa raison pour contre-poids» il doit renoncer aux rêves chimériques dont le berce son imagination. De plus, lorsque, dans la plénitude de son autorité suprême, sa raison ellemême lui a fait concevoir que sa prétention à être la seule créature intelligente qui existe dans l'univers, serait une limite imposée à la puissance infinie des causes, et laisserait insoluble

le problôme de la science réfléchie de la création ; lorsquelle lui a révélé ce qu'il peut, ce qu'il doit savoir par son moyen sur les vérités éternelles , et qu elle l'a transporté pour un instant dans les régions de l'infini, le dernier service que ce guide providentiel soit appelé à lui rendre, c'est de le ramener, satisfait et reposé de cette recherche, dans le monde où s'accomplit sa destinée réelle. Quelque petit qu'il lui paraisse, ce monde est encore une espèce d'infini relatif, qui lui offre un champ d'observation et d'étude assez vaste pour employer toutes ses facultés intellectuelles, et donner à l'insatiable activité de ses désirs une moisson de science telle qu'il n'appartient pa3 même à un seul individu de la recueillir, et qu'elle est, comme nous allons le démontrer dans. le chapitre suivant, l'objet des travaux et de la vie de l'humanité tout entière.

€'est de vivre en société avec des éfres semblables à lui. Les autres conditions, qui sont subordonnées à cette loi fondamentale de Thuinanité, sont la parole et Tari.

Nous allons, dans ce chapitre, nous occuper de la première de ces conditions et considérer la société comme loi de Taccomplissement de la destinée de l'homme. Dans les chapitres sui* vants , nous nous occuperons successivement de la parole et de Tart.

Pour démontrer que la destinée de Thomme , <x>mme être intelligent , ne peut s'accomplir que par le moyen de la société , en d'autres iermes dans le sein de l'humanité , il nous suffirait sans doute de suivre la marche progressive de la science, et nous obtiendrions ainsi, par l'histoire seule, la preuve de cette vérité. Mais cette preuve , quoique suffisante à la rigueur, ne nous ferait point pénétrer assez profondément dans la connaissance de la loi imposée à l'humanité, pour son développement intellectuel. Il faut de plus que cette loi nous soit dévoilée dans sa raison première et dans sa nécessité radicale.

Nous aborderons donc la question par le côté

le plus métaphysique, afin qu'avant d'arriver

aux preuves données par les faits, nous ayons

déjà reconnu, dans sa source première^ la raison

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