‹ Initiation à la philosophie de la libertéChapitre 8 sur 27 · II U · texte numérisé non relu

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de la loi qui est par excellence la loi de l'humanité.

L'homme n'est point né pour vivre seul ; comme être intelligent et moral, il a besoin, pour se développer, de la société de ses semblables, et avant qu'il puisse se rendre compte de cette nécessité, l'instinct, celte science première qui précède la science réfléchie, lui révèle, par le sentiment, qu'il ne doit point vivre dans la solitude.

Malheur à celui qui est seul : vœ soli! ce cri prophétique sorti du cœur de l'homme et qui retentit dans son intelligence , cet anathème prononcé contre la solitude, est une profonde et vraie révélation de la loi de l'humanité. L'homme qui vit seul ne vit que d'une vie incomplète, il est triste, il s'inquiète, il souffre, il demande à tout ce qui l'entoure, un être semblable à lui, un être qui le connaisse, qui le comprenne, qui l'aime ; il désire cet autre lui-même, cet aliment de sa vie intellectuelle et morale, comme il désire les aliments de sa vie physique. Cette voix de l'instinct qui s'élève dans le cœur du solitaire, cette voix qui crie dans le désert et qui appelle une autre voix qui lui réponde , une voix qui soit l'écho de la sienne, n'est pas seulement le cri de l'homme, c'est le cri de toute

créature vivante, c est la révélation d'une loi profondément caehée dans le sein même de la cause suprême, d'une loi qui dérive de sa propre nature.

Les philosophes qui, les premiers, sous le nom de pôèles ou de prophètes , cherchèrent la solution du problème de la création , ont- entendu cette voix, ils ont vaguement, instinctivement compris que la solitude est un mal , une privation, un état d'impuissance et de malheur. Dans les monuments qu'il nous ont laissés de leurs recherches, au milieu des contradictions qui s'y rencontrent à chaque pas, ils ont cepend<int poétiquement exprimé cette vérité que la «olitude est un mal, et cette vérité, ils l'ont appliquée à la cause elle-même de l'univers, après l'avoir personnifiée.

Selon la révélation brahmanique, l'esprit éternel, avant la mutilation de son être infini, qu'il accomplit pour se manifester dans tous les êtres finis delà création, s'ignore lui-même dans sa solitude primitive. Lorsqu'il sort de sa léthargie^ de son sommeil sans rêves, lorsqu'il regarde autour de lui et qu'il s'aperçoit qu'il est seul dans son infinité , il a peur ; dans sa tristesse profonde , il désire l'existence d'un autre être que lui-même, et de son désir naissent toutes choses.

milieu des ténèbres, en redouble Tobscurité.

En dégageant cette vérité de la forme mythologique dans laquelle elle est enveloppée et qui em« pèche de la rattacher à un système d'idées logiquement enchaînées, il y a donc, dans la condamnation de la solitude prononcée par le IMeu de Moise, et dans le commandement de se multiplier fait à Thomme , le sentiment et la révélation explicite de la première loi de l'humanité.

Comment se fait -il que les religions fondées sur une révélation qui prononce Tanathème contre la solitude, aient fait de la solitude ellemême l'état le plus parfait de l'homme, et que, sous l'empire de cette erreur, tant de créatures humaines aient renoncé à la vie sociale, aux devoirs , aux sentiments les plus doux de l'humanité?

Ce ne sera pas , nous le pensons , nous écarter de notre sujet, que de donner, en passant, quelques explications sur ce fait qui occupe une place assez importante dans l'histoire des erreurs de l'homme.

La maladie morale de l'ascétisme , qu'on peut avec juste raison appeler une monomanie, lorsqu'on en cherche la cause, est évidemment la conséquence logique et fatale de la personnifi-* cation de la cause universelle.

laisser entratuer, lorsqu'il s'élève des effets aux causes et qu'il tente de concevoir la grande cause, la cause universelle , dernier objet de sa recherche , il se personnifie dans Tidée générale et abstraile qu'il s'en forme, comme il s'est personnifié d'abord dans chacune de ses manifestations. Dans l'ignorance où il est primitivement de la constitution de cette cause, de ses lots^ de ses attributs, que l'observation et l'aHalyse logique pourraient seules lui faire connaître, il fait d'elle, et de la notion confuse qu'il en a, un être à part ; il l'abstrait, il l'isole de l'univers, il en fait une personne. A peine a-t-il créé, par la généralisa-tion , l'abstraction et la personnification poétique de ses idées , cette grande ombre de lui-môme , qu'il s'en épouvante. Préoccupéqu'il est de l'existence de ce fantôme, auquel , pour l'animer, il donne toutes ses passions et que son imagination lui présente comme l'arbitre de sa destinée, il ne raisonne plus, il ne juge plus , il ne sait plus , il tremble; il adore dans sa formule poétique cette grande idole métaphysique qui devient pour lui la cause inconnue de l'univers. Par le culte qu'il rend à cette idole, idée généralisée et abstraite de la cause universelle , il perd la trace de toute vérité* Après avoir isolé de l'univers , et sous le nom de Dieu, la cause même de l'uni-

Yers, et détruit ainsi le rapport qui existe entre Teffet et la cause, dont il ne peut plus connal-

égare aussi son cœur; dès qu'il s'est isolé du monde pour aller chercher hors du monde ce Dieu, qui a fait le monde, qui est partout manifesté dans le monde, et principalement sous la forme humaine, comme intelligence et comme amour, il perd toute science et tout amour, il ne sait plus, il n'aime plus. Séparé volontairement de la création et de l'humanité dans laquelle la véritable cause, le véritable Dieu se révèle par la beauté et l'harmonie de la forme unie à l'intelligence et à l'amour, s'il ne cesse pas de vivre de la vie physique , il cesse de vivre de la^ vie morale et intellectuelle. Malheur à celui qui s'isole et fuit le monde et l'humanité ! Malheur à celui qui ne trouve pas auprès de lui des êtres qu'il doit aimer ! Malheur à celui qui, a,ppelé, parce qu'il possède, dans la substance même de son être, le principe actif de la vie, à devenir cause lui-même et à produire , comme la cause dont il est formé , des fils objets et fruits de son amour, reste solitaire et stérile I

Après s'être ainsi mutilé dans son intelligence et dans son cœur, après avoir renoncé à donner la vie qu'il a reçue, il ressemble à ces arbres que l'on voit le long des grands chemins élever vers le ciel leur tronc dépouillé de branches, et qui ne portant plus de fleurs ni de fruits, ne ren-

leur source dans cette erreur primitive. Il y a dans l'erreur comme dans la vérité une logique fatale, il faut que la fin réponde au commencement. Toute doctrine qui suppose une cause solitaire de l'univers, doit revenir à la solitude qui est son point de départ : le cercle se ferme là où il a commencé. •

Les poètes ou les prophètes (peu importe le nom qu'on leur donne) qui ont revêtu d'une forme mythologique les premièrçs notions qu'ils ont eues sur la cause universelle, et qui l'ont personnifiée dans une entité solitaire et infinie , et qui de plus ont donné un commencement à la création, ont forcé les intelligences qui ont adopté leurs fictions de parcourir le cercle fatal qu'ils leur avaient tracé d'avance. Ils ont en vain prononcé l'analhème contre la solitude et proclamé la loi de la multiplication des êtres; leur doctrine cosmogonique étant fondée sur l'existence d'un principe solitaire, devait après avoir traversé la création et l'avoir maudite et considérée comme un mal, logiquement aboutir à la solitude, comme étant l'état de perfection absolue; c'est aussi ce qui est arrivé. L'erreur du principe s'est donc révélée par ses conséquences. La fin et le commencement se sont réunis dans cette doctrine , mais en laissant le problême de la créa-

tion et de la multiplication des êtres sans solution logique, puisque ces deux faits et la loi qui les gouverne sont non - seulement impossibles dans ce système , mais en contradiction avec son point de départ.

Le défaut de logique qui dans les traditions mythologiques brise à chaque instant le fil du raisonnement, ne se rencontre pas dans le système que nous avons exposé sur la cause universelle. Dèe qu'on cesse de la personnifier et qu'on la considère en raison et en vérité telle qu'elle est, c'est-à-dire comme une substance composée d'une multitude infinie d'éléments , tous identiques, tous possesseurs des mômes attributs , tous en puissance d'agir unitairement et individuellement selon leurs lois, il est facile de trouver la solution de ces grands mystères de la création et de la multiplication des êtres , qu'il est impossible de donner dans l'hypothèse d'une cause simple et solitaire, surtout lorsqu'on la personnifie. Non-seulement , la nécessité relative de la création de l'homme , comme être corporel et intelligent , se déduit de la nature de la cause, de sa constitution, de ses lois, de ses attributs , de son mode universel de manifestation , mais des mêmes prémisses se déduit aussi la nécessité de la multiplication des

êtres humains, et de la création du corps de l'humanité, dans les conditions où il existe. Alors ce jugement de la raison suprême : il n*est pas bon que l'homme soit seul, mis dans la bouché de Dieu, et cet autre commandement fait à la créature : croissez et multipliez, ne sont plus des vérités isolées qu'il est impossible de rattacher à un ordre d'idées suivies et logiquement enchaînées.

La cause universelle n est plus un anachorète éternel el infini , mais un être social , une société , un peuple innombrable d'éléments qui peuvent agir et être causes par leur concours universel et par leur association. La notion de l'unité n'étant plus, d'un autre côté, confondue avec celle de la simplicité qui l'exclut, et la substance de l'être absolu étant par sa constitution susceptible de se manifester sous des formes finies et contingentes , toutes les vérités secondaires et d'expérience, qui peuvent faire concevoir la raison de l'existence multiple des êtres intelligents et remonter jusqu'à leur cause, découlent de cette vérité première et la font découvrir dans tout son éclat, comme les rayons de la lumière physique font découvrir le foyer d'où ils émanent.

La loi de Thomme , ou pour mieux dire de

rhumanité, prise à sa source , n'est plus qu'une application de la loi de la cause, de la loi qui préside à ses manifestations nécessaires et au développement de sa puissance. De même qu'un des éléments de la cause universelle , lorsqu'on l'isole de ses frères éternels , est impuissant et stérile, bien que dans ses attributs , il possède une virtualité qui est inûnie, de même l'homme, produit d'une association de ces mêmes éléments qui ne sont des pouvoirs effectifs que par leur association, reste impuissant lorsqu'il est seul. Certes , s'il était condamné à vivre dans la solitude, sa destinée d'être intelligent ne s'accom^ plirait pas. Ses facultés morales et intellectuelles ne s'éveilleraiçnt point et resteraient en lui à l'état latent, à l'état de simples virtualités. Toute son activité se bornerait à la satisfaction de ses besoins physiques. Dans cette situation, il ne se connaîtrait pas lui-même , car pour se connaître, pour se distinguer, pour se comprendre, il faut qu'il se voie et qu'il se réfléchisse dans un être fait à son image.

Dans les conditions nécessaires à la génération intellectuelle de l'homme, il y a donc une des plus sublimes , une des plus évidentes applications des lois fondamentales d'association et de progrès , en vertu desquelles les éléments de

}a cause suprême exercent leur toule-puissance et conduisent leur œuvre à sa perfection finale. En effet, la génération morale et intellectuelle de l'homme a lieu par les mêmes lois que la génération des êtres physiques. Pour que T homme passe de la condition d'être physique à la condition d'être moral et intelligent , pour que toutes ses facultés virtuelles se développent, en d'autres termes , pour que l'homme intellectuel se fasse, pour qu'il vive, qu'il agisse selon sa nature et qu'il accomplisse sa destinée, il faut qu'il vive, qu'il agisse , qu'il se fasse intelligent et moral avec ses semblables. Une première nécessité domine la naissance et le développement de la vie morale et intellectuelle ; il faut , pour en réaliser les conditions, que l'homme produise l'humanité , c'est-à-dire qu'il se multiplie, pour qu'à son tour l'humanité produise, à l'aide de la génération physique, l'homme intellectuel.

Telle est la grande et belle loi qui préside à Taccomplissement de la destinée humaine, et dont le principe et la source existent dans la constitution même de la cause universelle et dans la loi nécessaire d'association , raison de sa toute-puissance.

La plus parfaite unité règne donc dans la création, pour régler Tordre moral et l'ordre phy-

sique , il n*y a qu'une loi , comme il n'y a qu'une seule substance, une seule cause. Les attributs de cette cause , bien que différents , sont inséparables de toutes ses manifestations* ils agissent en commun et ils révèlent dans la création , et particulièrement dans l'humanité qui la résume, leur unité fondamentale, parla dépendance mutuelle de l'ordre physique et de l'ordre moral.

De ce point de vue général , la loi de la perfectibilité humaine se dévoile, l'histoire en devient la manifestation , les jnstincts de l'homme, la destinée des individus et celle des nations s'expliquent. L'humanité est le moyen , le milieu nécessaire au développement de l'homme, et ce n'est pas à un individu qu'il est donné d'arriver par lui-même au dernier degré de la perfection humaine, à la connaissance de la vérité, à la possession de la science réfléchie.

G)mment, en effet, le travail immense qu'exige l'acquisition de cette science dont l'expérience est la première condition, pourrait-il être accompli par un seul homme? Que du faisceau de la science universelle on détache les branches que l'on voudra , y a-l-il une seule de ces branches qui ne soit, même dans son état d'imperfection actuelle, le produit du travail successif d'une foule de générations ? Est - ce un seul II l'3

La destinée de rhomme comme être intelligent, lorsqu'on la considère dans les conditions de son accomplissement, n'est donc pas une destinée individuelle, mais une destinée sociale. L'homme individuel n'est qu'un élément du grand corp» savant qui est l'humanité. Il est un des éléments actifs de ce corps dans lequel il s'élève lui-même à une plus haute puissance, à mesura que ce corps dont il fait partie se perfectionne par l'action et le concours de tous. La vie intellectuelle et morale est soumise aux mê* mes lois que la vie physique , et la loi d'association dont la loi de progrès n'est qu'un corollaire, en règle le développement. Le même phénomène qui se passe dans l'homme physique, sans cesse renouvelé , pendant sa vie progressive , par des éléments qui viennent et s'en vont , après avoir accompli leur tâché , se reproduit dans le corps moral de l'humanité.

Dans ce corps unitaire dont tous les éléments sont liés par les mêmes besoins, les mêmes instincts, les mêmes facultés, la même destinée, les individus ne sont que des atomes, les peuples, des organes. Malgré la destruction fatale des individus, par la succession des générations, le progrès ne cesse jamais de s'accomplir. Les grandes lois de la vie universelle ne tiennent

tuel sans tomber dans la décadence et sans périr, pour faire place à une nouvelle nation de tra-

vailleurs qui en fait la conqaéte , l'absorbe , et la rajeunit en la transformant.

Ce serait un tableau curieux et intéressant à offrir à nos lecteurs, que celui de la marche progressive de la science à travers toutes les révolutions qui se sont accomplies dans le sein de rhumanité« sous Tempire des grandes lois universelles de création , de progrès , de transformation et de destruction, mais les bornes de cet ouvrage ne nous permettent pas d'entrer dans ces détails. Il nous suffit de dire (car ce résultat ne sera pas contesté) que, malgré toutes les révolutions qui ont fait succéder les empires aux empires, sous le rapport de la science, et grâce aux secours des arts, dont nous parlerons tout-^riieure, l'humanité n'a rien perdu, qu'elle n'a fait que gagner, et que tous ces événements euxmêmes regardés comme des catastrophes funestes, ont été et sont, lorsqu'on les examine, dans leurs rapports généraux, des faits nécessaires aux progrès de la science humaine.

Cette progression de la science , qui s'accomplit selon les lois universelles , doit enfin conduire l'humanité à sa plus haute perfection. C'est alors seulement que l'homme individuel , vivant dans l'humanité, trouvera dans la science acquise par le travail de toutes les générations, la satis-

leux ; l'honvme possède les moyens de le réaliser : ils existent dans ses facultés intellecluelles. C'est par le développement et T exercice de ses facultés* c'est par l'acquisition progressive de la science, c'est par la puissance de l'art qu'il doit atteindre le but qui lui est marqué d'avance et vers lequel il est entraîné par la loi même de son existence. Mais qu'on ne s'y trompe point, cette destinée, dans ses moyens comme dans sa fin, n'est pas individuelle, elle est essentiellement sociale. Produit du travail de tous , la science doit être accessible à tous; nous le répétons , ce n'est pas à quelques hommes privilégiés que ses avantages doivent être réservés , il faut que l'humanité tout entière en jouisse. C'est à cette condition seule que le but final de Thumanité peut être atteint; c'est à ce point extrême que l'œuvre de la création terrestre sera achevée par la perfection morale et intellectuelle de l'homme, dans la société humaine perfectionnée. Jusque-là l'humanité n'aura pas accompli la tâche quilui est imposée par la loi de son existence. Elle sera dans le travail et dans la souiTrance qui accompagne cet enfantement intellectuel et moral d'elle-même. Arrivée à ce point, elle se reposera dans sa puissance et dans la plénitude de sa force, en faisant servir au bonheur do tous ses mem-

porfectionnement de rhumanité, est un fait au-

quel travaillent successivement les individus et les peuples ;

4'' Que, pendant la durée depe travail immense, chaque homme et chaque peuple ne peuvent avoir qu'une part incomplète et tronquée de la science universelle , qu'ils poursuivent, non pas pour eux seuls , mais pour l'humanité ellemême.

En proclamant cette dernière vérité, nous nous arrêterons un instant pour remarquer ce qu'il y a d'éminemment désintéressé dans le dé* vouement des hommes, chez qui le désir instinctif delà science l'emporte sur tous les autres désirs et sur tous les intérêts que la société crée parmi ses membres.

Il n'y a point de passion qui soit en principe moins personnelle que la science , il n'y en a pas qui inspire plus de sacrifices et d'abnégation. C'est le plus noble instinct de l'homme. Bien que la plupart des savants ne partagent pas les illusions et les espérances d'une vie éternelle, qui ont produit tant de*^ fanatiques et de sacrifices intéressés , l'amour de la science n'a jamais cessé d'inspirer les dévouements les plus sublimes , même aux plus incrédules. Pour la conquête de la vérité dont il ne devait pas recueillir personnellement le fruit, jamais le

vrai savant n'a été arrêté par la crainte des dangers. Combien de martyrs la science n*a-telle point faits. Mais ce n'est pas aux savants que rhumanité , ignorante et trompée , rend le culte de reconnaissance qu'ils méritent ; ils sont

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