II
Sophie, de critique ; des manuels techniques, et jusqu'à ces bouquins qu'on nommait assez irrévérencieusement hier des « guides-ânes » et qui allaient plutôt au kiosque à journaux, à l'échoppier ou au colporteur qu'au libraire ayant pignon sur rue.
Pour remédier à cette apparente anarchie de la production, les éditeurs ont eu recours à un expédient qui est en bonne voie de devenir une discipline effective. Ils répartissent les genres par « collections ». Et ces ensembles deviennent, pour les débutants, autant d'indications. Car ils sont, d'ordinaire, placés sous la direction de quelque personnalité marquante des lettres, des arts, des sciences, etc., etc., dont la présence ne précise peut-être plus des tendances d' « école » exclusives, mais suggère de très significatives prédilections esthétiques ou autres.
Il paraît donc logique qu'un débutant s'inquiète de l'orientation de ces chefs de file eux-mêmes, et aille tout droit à celui dont la manière — prise dans son sens général — se rapproche le plus de la sienne.
Cette tactique se justifie d'autant mieux
qu'on peut être certain que ces directeurs procurent, aux œuvres qu'ils agréent et qui paraissent sous leur patronage, tout ou partie du public qui leur est personnellement dévoué. Or, si l'ambition d'un artiste ne doit pas être d'écrire pour une coterie mais pour l'universalité des lecteurs, il n'en est pas moins bon que, sans rien abdiquer de son originalité innée ou travestie de sa virtuosité acquise, il consente à ce que se forme autour de lui un groupe sympathique qui adopte son œuvre, la commente, lui prodigue cette publicité orale, — la meilleure de toutes, — qui, par un phénomène banal de capillarité sociale la fait s'infiltrer de proche en proche et provoque, à son bénéfice, le jeu des actions et des réactions idéologiques et sentimentales.
Cette stratégie littéraire n'est pas neuve. Elle s'est perpétuée, depuis l'antiquité, à travers les écoles et les cénacles. Et, selon toute vraisemblance, sa forme nouvelle n'est qu'un remède pour ainsi dire naturel à l'individualisme excessif d^ la production intellectuelle d'aprèsguerre dont notre confiance attend d'ailleurs plus de bien que de mal.
INITIATION A LA VIE DUiLIVRE •a
On ne saurait passer sous silence deux autres données qui ont tendance à faire prime dans le choix d'un éditeur.
Quelques néophytes sont enclins à se précipiter vers les maisons d'édition dont le catalogue a des allures de palmarès. Il leur semble qu'elles sont « tabou », et qu'inévitablement les livres qu'elles publient sont voués aux couronnes académiques et autres... C'est émettre un doute implicite et injustifié sur l'indépendance des jurys ! Il est incontestable que les lauréats confèrent à une firme un lustre, éphémère ou durable, qui peut rejaillir sur leurs co-équipiers. Mais, il est aussi peu contestable, aux regards de qui suit le mouvement de la librairie, que ces co-équipiers sont écrasés par eux. Avantages et inconvénients se neutralisent. En tout cas, dites-vous bien que ce n'est point la maison d'édition qui vaut à l'œuvre son prix littéraire, mais l'œuvre qui, par ricochet, associe l'éditeur à sa bonne fortune. La nuance est appréciable.
Par ailleurs, il est malaisé de se défendre contre l'attrait des maisons qui donnent l'illusion de jeter l'argent par les fenêtres et de se livrer à des débauches de publicité. Découpez la publicité d'un exercice, contrôlez-en la
distribution par la lecture des catalogues, vous verrez non seulement qu'aux orgies de réclame succèdent des périodes d'économie rigoureuse, mais que les élus sont rares en faveur desquels on illumine. Dans un chapitre spécial, nous traiterons impartialement de ce mirage. Nous montrerons que la publicité n'est jamais qu'apparemment prodigue, et que l'éditeur qui risque une petite fortune sur un homme ou sur un livre n'a rien de commun avec ce joueur désinvolte qui, dès le seuil, crie « banco ! » sans savoir au juste à quoi il s'engage. Ce n'est pas l'éditeur qui, par la publicité, crée la valeur commerciale d'une œuvre. C'est quand l'œuvre est, par elle-même, « publique », capable d'atteindre le grand nombre, qu'il joue gros jeu sur elle. Et si la preuve par les faits n'était en cela impraticable, parce que déplaisante, il ne tiendrait qu'à nous de prouver que le jeu n'en est pas moins hardi.
Conclusion : dans le choix d'un éditeur, ni les prix littéraires de son équipe, ni les coups de piston de sa publicité ne peuvent servir d'étalon.
L'essentiel, au fond, c'est donc, quand on
cultive un gejire déterminé, de ne pas s'adresser aux maisons où ce genre n'est accueilli que de façon accidentelle, et où le livre qui le représente est exposé à faire figure d'enfant perdu.
L'ensemble des œuvres d'une maison d'édition constitue, en quelque sorte, une mutualité spirituelle. La maison à choisir c'est, autant que possible, celle où, par avance, on se sent en pays de connaissance et solidaire d'écrivains en compagnie desquels on aurait plaisir à s'élever.
Si l'on a confiance en soi, — et il faut avoir confiance en soi quand on aime son art, — on doit Y aller franchement.
Aujourd'hui, pour les débutants de valeur, les déconvenues sont rares.
Les éditeurs modernes sont gens entreprenants et bien entourés, qui se gardent de fermer leur porte au talent, qui battent plutôt les buissons des bois sacrés pour les découvrir, et qui, dès qu'ils l'ont accueilli, sont, moralement et pratiquement, les premiers intéressés à hâter son succès.
Il suffit de pénétrer chez eux pour s'en convaincre.
Entrons-y.