GRAVURE JAPONAISE
L 'Extrême-Orient n'est pas isolé, o C'est par leur exotisme et leur imprévu que les bibelots de Chine et du Japon ont fait la conquête du goût européen autant que par leur matière précieuse et la fantaisie de leurs formes. Pourtant, à mesure que l'on pénètre davantage dans cet art d'Orient, et que l'on remonte vers ses origines, on est ramené vers ces mêmes sources d'où ont découlé l'hellénisme et l'art occidental. Les fleuves d'Eden ont-ils donc descendu les versants opposés des plateaux de l'Iran? La Chine ne nous paraît plus, comme autrefois, isolée du monde dans son enceinte de montagnes et de murailles. On rattache l'architecture de ses temples à ceux de l'ancienne Chaldée.
Architecture de bois, o Mais en Chine, comme au Japon, l'architecture use surtout du bois ; ce n'est point que la pierre fasse défaut \ mais les arbres fournissent les éléments de fort belles charpentes et, tout au moins pour le Japon, la fréquence des trem-
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blei;. "ints de terre impose l'emploi des matériaux légers. La brique et la pierre ne servent que pour les soubassements. C'est la forme des toitures qui révèle surtout une intention décorative dans la forme de l'édifice. Les bords de ce toit sont retroussés pour laisser entrer plus de lumière ; plusieurs toitures sont superposées, ce qui assure un abri contre la chaleur et constitue un emblème de richesse et de dignité. La sculpture et la peinture complètent cette architecture de charpentier. Les Japonais ne conçoivent pas ces édifices sans un encadrement de nature ; ils les accrochent sur des roches, les placent en des sites accidentés ; la forêt, la montagne et la mer accompagnent ces légères et précieuses pagodes, ou plutôt ces demeures brillantes semblent nées spontanément comme des fleurs de cette nature pittoresque.
Sculpture bouddhique. <s» Le bouddhisme, quand il pénétra de l'Inde en Chine, au viie siècle, apportait avec lui ses thèmes iconographiques. La sculpture chinoise reproduisit donc le type hindou du Bouddha assis à terre, la poitrine grasse et molle, le visage satisfait et les yeux mi-clos. Des Bouddhas gigantesques furent taillés dans la pierre et d'autres, tout petits, furent coulés en broi^ze. Chez tous, le hiératisme impose le type traditionnel et présente aux Chinois, comme aux Japonais, un dieu qui n'est pas de race jaune. Mais, auprès de Bouddha, les artistes ont pu représenter les moines, les prêtres, les saints dubouddhisme, et dans ces figures, c'est un naturalisme véridique qui se manifeste. Vers ce même temps les sculpteurs chrétiens d'Occident auprès du Jésus idéal et traditionnel taillaient dans la pierre des apôtres et des saints qui étaient des
portraits. Les Japonais ont plus souvent que les Chinois oublié le « grand art » religieux pour jouer avec verve et humour des formes de la vie. Les masques japonais, avec leur tête osseuse, leur cuir lisse, leurs traits tirés, leur expression grimaçante ou souffreteuse, ne sont pas de même race que ce Bouddha inerte et somnolent, plante grasse née d'un autre climat.
Bibelot chinois. <* Les Chinois ont travaillé toutes les matières. Les objets les plus anciens que nous avons conservés sont des vases sacrés et des cloches de bronze, fondus à cire perdue et repris au marteau et au burin. Dans l'ivoire, ils ont gravé de petites scènes religieuses. Avec la laque, gomme naturelle produite par un arbre, ils ont transformé le bois en une matière précieuse. Ils ont ciselé, creusé, poli le jade auquel ils attribuent une signification profonde, pour en faire des insignes, des amulettes. Combien a-t-il fallu de jours pour tailler cette dure matière? Avec quelle ingéniosité l'artiste a su tirer parti des couleurs et des taches ! Et il n'est pas un de ces objets qui, par sa forme ou sa substance, ne soit une promesse de longévité et de bonheur. La civilisation qui a donné naissance à ces bibelots précieux, difficiles, compliqués, n'était pas troublée par les révolutions ni la hâte de vivre ; elle était raffinée, très sage et d'un épicurisme délicat.
Bibelot japonais, o Le bibelot japonais est plus près de nous encore, car il est ingénieux, spirituel, précieux, et les matières les plus difficiles sont assouplies à imiter les formes les plus imprévues du monde végétal ou animal. C'est un miracle courant dans cet art que la métamorphose du fer ou du
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bronze en un coléoptère ou en une langouste. Cette industrie prodigieusement habile conserve l'observation amusée de l'enfance.
Porcelaine, o Les Chinois ont dès longtemps connu la porcelaine, le grès et la faïence. On peut suivre pendant dix siècles l'histoire de leur céramique. Nous classons leurs porcelaines en des périodes qui correspondent aux dynasties de l'empire : Sung, Ming, Kang-hi, Kien-long, et devant ces vases d'âge différent, nous suivons les transformations de ce métier, depuis les pièces robustes et vertes du Xe siècle, jusqu'aux porcelaines fleuries du xviiie siècle. Ces porcelaines de Chine, comme les grès du Japon, ont donné plus d'une fois à l'Europe l'ambition de rivaliser avec l'Asie.
Peinture chinoise, -o La peinture chinoise se pratique à l'aquarelle, sur une fine trame de soie ou sur papier. Les couleurs sont simples et transparentes. Le pinceau est souple et fin comme celui qui sert à l'écriture et le dessin est d'ailleurs comme une large calligraphie ; la ligne est l'élément le plus expressif de cet art. Il ne cherche pas les effets de relief ; il ignore la perspective ; la composition superpose ou juxtapose les éléments que la peinture européenne ramasse dans l'unité d'un seul coup d'œil. Les deux formes de tableaux sont le kakémono qui se développe en hauteur et le makimono qui se développe en largeur. Les peintres ont représenté la nature, l'homme, les animaux et les plantes ; l'esprit méticuleux et traditionaliste des Chinois n'a pas manqué de cataloguer les thèmes pittoresques en un certain nombre de catégories déterminées. Pour ces peintres, la ftgure humaine n'a pas plus d'inté-
rêt que la nature. Mais pour ce peuple, toutes choses ont une signification et, bien souvent, où nous ne voyons qu'une branche de fleurs ou un rocher abrupt devant un lointain vaporeux, il faudrait dégager le sens profond et comme l'âme d'une allégorie naturaliste.
C'est de Chine que la peinture a pénétré au Japon avec le bouddhisme ; elle y resta longtemps hiératique, jusqu'au xve siècle. Alors elle fut vivifiée de naturalisme. C'est au xvne siècle que Kôrin, peintre laqueur, créa son œuvre d'un impressionnisme puissant et hardi. Après lui, les peintres commencèrent à dessiner pour les graveurs et, jusqu'au milieu du xixe siècle, la gravure donna l'expression la plus complète du génie japonais.
Gravure japonaise, o Elle s'exécute sur bois. Les plus anciennes, au xvne siècle, reproduisaient encore des figures de style bouddhique et elles étaient coloriées à la main. Au cours du xvme siècle, les graveurs obtinrent leurs colorations par des impressions successives (jusqu'à sept couleurs) . Ces couleurs posées à plat restent légères, franches, pares ; elles ne sont ni rompues ni alourdies par des essais de clair-obscur. Les lignes tracées au pinceau sont sinueuses, continues, souples pour les formes féminines ; elles sont cassées, tourmentées, rabougries pour les troncs ratatinés des petits arbres ; elles rendent avec le même bonheur les attitudes flexibles des mousmés et les contorsions acrobatiques des acteurs et des guerriers. Point de perspective à l'européenne ; l'espace n'est pas dessiné par des lignes d'architecture ; des robes fleuries à lignes souples jouent parmi des cloisons de menuiserie et de papier, comme des écharpes de soie sur
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des meubles de bambou. Quand le lointain apparaît, il est fait de quelques traits vifs qui éveillent une impression juste, la ligne de la mer, les arêtes aiguës de la montagne ; ces images ne se relient pas ; elles restent nettes, éparses et il est impossible de suggérer plus spirituellement la réalité en quelques traits. Harunobu, Kiyonaga, Outamaro se sont plu à dessiner, d'un pinceau glissant, les attitudes gracieuses et coquettes des belles ; Shunsho et Sharaku ont croqué de traits brusques les grimaces des acteurs et leurs masques menaçants. Hokusaï est un dessinateur d'une vivacité inouïe ; ses figures, disait-il, semblent vouloir se sauver de la page. Nul autre artiste n'a mieux rendu le mouvement. Nos impressionnistes se sont rappelé qu'il ne craignait pas de multiplier les variations autour d'un même thème, cent vues différentes, dominées par le même cône tronqué du Fuji. Hiroshige est aussi un paysagiste qui nous paraît presque de chez nous depuis que Jongkind, un des initiateurs de notre impressionnisme, apprit de lui peut-être à peindre l'espace et l'air avec quelques taches d'encre, sur du papier blanc.
Mais en même temps que l'art occidental demandait au Japon le secret de saisir au vif des sensations éparses, les peintres japonais commençaient à consulter les images européennes pour en imiter la stabilité de mise en place, et ils semblent vouloir sacrifier la légèreté incisive de leurs délinéations aquarellées pour la solidité matérielle de notre peinture à l'huile.