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LA PEINTURE GOTHIQUE ; GIOTTO

L'art gothique est français. olslais voici que, dans la seconde moitié du xiie siècle, l'art roman se modifie soudain pour se fixer en des formes qui ont régné jusqu'à la Renaissance. Nous appelons gothique l'art chrétien sous ce nouvel aspect. Le mot fut d'abord employé par dédain ; il est resté dans l'usage, mais en perdant sa signification péjorative; il est de toute manière inexact. Cet art ne vient pas des Goths, il n'est même pas d'origine germanique, comme l'ont cru les romantiques ; il est né en Ile-de-France, d'ancêtres romans et galloromains.

L'œuvre essentielle de l'art gothique est la cathédrale ; il semble que pendant le xuie siècle, le siècle de Philippe- Auguste et de saint Louis, la société ait consacré toutes ses forces, son enthousiasme et ses ressources, pour la construire et pour la décorer. Les riches églises romanes étaient l'œuvre des moines. Les cathédrales gothiques sont nées dans les jeunes et populeuses communes du royaume de France.

La cathédrale, o De la masse de l'église romane les architectes ont dégagé un squelette. Ils ont reconnu les poussées de la pesanteur, leur force et leur direction et ils les ont conduites sur des arcs et sur des piliers. Ils font reposer la voûte sur des arcs entre-croisés qui viennent porter sur des points d'appui étayés par des arcs-boutants extérieurs. Le corps entier de l'édifice est réduit aux seuls éléments utiles à l'équilibre. La nef gothique n'est plus qu'une cage de pierre qui porte des murs de verre. Et, — ■ c'est là le miracle gothique, — cette architecture a si bien triomphé de la pesanteur que l'édifice semble monter. La voûte romane nous écrase sous une chape de granit ; la voûte gothique paraît s'élever, étirant ses supports, les piliers et filets de pierre qui surgissent du sol pour aller s'épanouir à des hauteurs vertigineuses. Cet élan ascensionnel de tout l'organisme gothique conduit notre regard vers les sommets et nous force à prendre l'attitude de la prière. Jamais architecture n'a parlé avec plus de clarté.

A l'extérieur, la nef gothique montre le même triomphe sur la pesanteur, le même élan vers le ciel. Des tours hardies s'élèvent sur sa façade qui se terminent parfois en flèches ; les combles, toutes les parties hautes de l'édifice s'achèvent en pinacles. La tendance du style gothique est de ramener toutes les lignes à cette direction ascensionnelle. Dans les premières églises, les étages sont encore indiqués par de franches lignes horizontales ; mais bientôt les fioritures de la pierre dissimulent ces arrêts, sous la multiplicité des lignes obliques ou perpendiculaires

Les cathédrales de France. *o Les grandes cathédrales de France ont été construites à la fin du

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XIIe siècle et dans la première moitié du xme siècle. Les principales se groupent en Ile-de-France et autour du domaine royal. A Paris, la cathédrale bien assise, encore un peu romane de proportions, avec la régularité qui sied à une capitale, à un édifice destiné à être un type classique ; à Laon, la cathédrale austère qui convient à une acropole ; à Reims, la cathédrale des sacres, toute parée, prête à recevoir les fêtes de la monarchie ; à Bourges, la nef d'un jet et sans transept, et la façade aux cinq porches ; à Chartres, le sanctuaire complet du siècle de saint Louis avec sa population de statues et ses vitraux intacts ; au Mans, le chœur aux absidioles profondes comme des églises ; à Amiens, la nef la plus légère, la plus lumineuse qui soit au monde ; à Beauvais, le chœur sans nef, la nef à jamais brisée, retombée, pour avoir voulu monter trop haut.... Et ainsi dans toutes les communes françaises une émulation exhaussait les voûtes et les flèches. Ces cathédrales restent les monuments caractéristiques de nos villes ; on reconnaît nos cités de loin, à la silhouette que leurs églises dressent sur l'horizon.

L'art gothique conquiert la chrétienté, o L'art gothique, parti de France, a rayonné sur la chrétienté occidentale. De la Normandie, il a passé en Angleterre où il a élevé de puissantes cathédrales contemporaines des cathédrales françaises, à Durham, Salisbury, Westminster, York, Wells, Ely... ; il s'est étendu jusqu'au Rhin, à Strasbourg, Cologne ; au delà du Rhin, à Fribourg, à Augsbourg, Nuremberg ; dans les pays flamands, à Bruxelles, à Bruges, à Anvers ; il s'est propagé dans la France méridionale, en s'adaptant aux coutumes régionales, à Rodez, Albi, Carcassonne, Bordeaux ; il a franchi

les Pyrénées, dressé de somptueuses églises à Burgos, Pampelune, Barcelone, Tolède et descendu jusqu'à Séville, à la poursuite des Musulmans qui reculaient devant le christianisme. Et même, il est allé jusqu'en Orient et s'est installé à Chypre et en Syrie, apporté par les croisés.

C'est en Italie que le style gothique a rencontré le plus de résistance ; il n'a pénétré qu'en abandonnant ses arcs-boutants, ses vitraux, sa fantaisie décorative, son élan vers le ciel ; son âme aventureuse est restée attachée aux églises septentrionales ; en Italie, les fort belles cathédrales d'Orvieto, de Sienne, de Florence et de Bologne sont nettes, sages, mesurées comme des monuments classiques. L'architecture gothique affectionne la pierre grise de sa région natale; le marbre d'Italie est une parure d'emprunt qui la défigure.

Les vitraux, o La cathédrale est décorée intérieurement par ses vitraux. Nul tableau ou fresque ne pourrait rivaliser avec cette peinture lumineuse qui éclaire la nef. Les rayons du soleil ne pénètrent qu'après s'être saturés de ces couleurs de pierreries. Et cet éblouissement est une image ; là-haut, la Vierge, Jésus, les apôtres et dans les fenêtres basses les épisodes des vies de saints. Les hommes du Moyen Age ont tellement aimé ces peintures de verre qu'ils semblent parfois n'avoir évidé leurs murs pleins que pour donner plus de place à ces visions célestes. Les plus anciens vitraux des xne et xine siècles sont riches de tons purs et éclatants : l'azur, l'or, le feu. Puis les peintres verriers ont aimé les teintes plus rompues et, plus tard la peinture sur verre perdra ses meilleures qualités à la recherche des effets de la peinture sur panneau. Au xme siècle,

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elle était avant tout une vision éblouissante, une fenêtre sur le paradis. Et l'on comprend que les fresques romanes aient succombé dans cette lutte impossible avec le soleil et que la peinture ait été réduite à la simple ornementation murale.

La sculpture, o L'épanouissement de l'architecture gothique a coïncidé avec une résurrection de la statuaire. Elle avait disparu, depuis neuf siècles, avec les dieux païens, et le christianisme, rendu soupçonneux par sa longue guerre contre les idoles, n'avait toléré que les images peintes. Les romans déjà creusaient des bas-reliefs ; mais c'est dans le dernier tiers du xiie siècle que des sculpteurs commencèrent à dégager entièrement de la pierre des corps vivants. C'est sur la façade occidentale de Chartres qu'il faut admirer ces premières figures de la statuaire ressuscitée ; elles recommencent une éclosion et un épanouissement déjà observés en Grèce, au Ve siècle avant notre ère. Comme les Korai du premier Parthénon, les statues du porche royal de Chartres montrent des visages au sourire aigu et des corps inertes ou absents sous leurs draperies rigides. Mais comme elles sont attachantes, ces figures où l'on sent que la vie veut assouplir et animer la pierre ! Ces momies déjà réveillées n'ont pas encore brisé leurs invisibles bandelettes. Mais le miracle de résurrection s'achève sous nos yeux et voici, sous les porches de Chartres, que ces figures dégagées s'appuient sur le sol, se meuvent, se tournent les unes vers les autres, expriment des sentiments. La sculpture a retrouvé, une fois de plus, les aspects de la vie et cette fois la prévention théologique fut vaincue par le génie de nos sculpteurs.

L'évangile des sculpteurs, o La statuaire n'a pas eu, dans le christianisme, le rôle primordial qu'elle avait joué dans le paganisme où elle a constitué la personnalité des dieux. Elle apparaissait tard dans une religion qui s'était contentée, depuis huit siècles, d'une iconographie peinte. Néanmoins, elle n'a pas pu prêter un corps humain aux figures de l'Évangile sans humaniser un peu plus ces personnages lointains. Par le naturalisme immanent à toute sculpture, Jésus s'est dépouillé de ses étrangetés byzantines pour devenir un homme très noble, très beau, puis un juste qui souffre. Le Beau-Dieu d'Amiens, par son visage lumineux et serein, égale la majesté du Jupiter antique. La Vierge devient une reine gracieuse et une mère qui joue avec son enfant ; la Vierge dorée d'Amiens a fixé pour longtemps le type de cette maternité souriante et souveraine. Sa mort et sa résurrection se voient sur un tympan de Paris, en des hauts-reliefs d'une grâce harmonieuse et d'un rythme parfait. Les apôtres, les prophètes se font reconnaître à leur visage, leur costume ou leur attitude. Et la légion innombrable des saints prend corps en une population de statues qui sont de plus en plus à l'image de l'humanité.

La décoration sculptée. *o Les plus belles de ces sculptures peuplent les porches de Chartres, de Reims, d'Amiens et de Paris. Et tout autour d'elles, la pierre est animée de mille formes allégoriques qui contiennent la pensée du Moyen Age; la science et la croyance du xme siècle ont reçu de la sculpture des visages et des attitudes. Même quand ce symbolisme nous échappe, il nous reste des images de nature à admirer. Aux chapiteaux de Reims, la pierre est si finement ciselée que le feuillage semble

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frissonner. La décoration gothique se ressent tout entière de cette réconciliation avec la nature ; elle n'a point abandonné le riche répertoire des maîtres romans ; elle ne renie point l'héritage antique et oriental, mais, à son tour, elle augmente ou renouvelle le répertoire ornemental, et la flore de France entre dans l'art à côté delà rosace et de la feuille d'acanthe.

La peinture et la sculpture gothiques en Italie, o L'art gothique est moins accueillant à la peinture qu'à la sculpture. Dans nos sombres cathédrales, le regard, attiré par les éblouissantes verrières, ne voit plus la muraille. Mais en Italie, le style gothique est resté plus près des formes classiques ; et la maçonnerie offre au peintre de larges surfaces. Ici les artistes n'ont pas rompu entièrement avec les habitudes antiques. Ils continuent à tra vailler le marbre et ils ont toujours auprès d'eux quelque buste ou sarcophage qui leur sert de modèle. Les sculpteurs gothiques italiens de l'école de Pise, comme Nicolas Pisano, sont des élèves attardés de la statuaire gréco-romaine. Les figures du fameux baptistère de Pise ne sont pas de même race que les statues de Chartres ou de Reims qui sont un commencement absolu ; elles sont des pousses nouvelles sur le vieux tronc antique, comme l'avaient été auparavant les figures romanes d'Arles et de Saint-Gilles.

Giotto. o C'est dans la peinture que le Moyen Age italien a donné sa plus belle expression. Étroitement attaché à la culture byzantine, le christianisme italien n'a jamais perdu la tradition de la peinture à fresque et des tableaux à la détrempe.

Des édifices sans beauté abritent parfois d'admirables peintures. C'est à la fin du xine siècle que la tradition fait commencer ce renouveau de la peinture à Florence avec Cimabue, à Sienne avec Duccio. Mais c'est le Florentin Giotto qui a, dans les premières années du xiv9 siècle, créé l'ensemble de fresques qui marquent la rénovation de cet art. Ses compositions sur la vie de saint François, àFlorence et à Assise, et surtout sa vie de la Vierge et du Christ à Padoue, qui ont été respectées par le temps, montrent, au sortir du sommeil byzantin, comment la peinture peut émouvoir par le pathétique et charmer par la beauté. Il y a tant de vérité, de simplicité et de fraîcheur dans cet Évangile de Padoue, que ces épisodes que les peintres se transmettaient depuis près de dix siècles semblent nous être contés pour la première fois. Giotto est le père de la peinture moderne parce qu'il a repensé des formules devenues machinales et retrouvé la vie qui dormait en des formes inertes.

Les peintres de Sienne, o En même temps, dans la charmante ville de Sienne, toute une école de peintres rajeunissait l'image de la Vierge et peutêtre son culte. Duccio, Simone di Martino ont fait pour les portraits peints de la Madone ce qu'avaient fait déjà pour Notre-Dame les sculpteurs de Chartres et d'Amiens. Ils l'ont montrée humaine et jolie. Ces artistes ont laissé de gracieuses peintures, aux couleurs tendres et pures, aux lignes d'une souple élégance, qui contrastent étrangement avec les rudes architectures où elles sont abritées. Ces maîtres de Florence et de Sienne ont formé une écolç d'une étonnante fécondité. Les fresquistes du xive siècle en Italie, quand ils se trouvaient devant un mur

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d'église ou de couvent, ont manqué rarement d'y peindre une belle image de dévotion.

Les cathédrales du Nord de la France et leur population de pierre, -les fresques florentines et siennoises sont les expressions les plus belles de l'ère gothique. On y admire, comme dans l'art grec à la fin du v6 siècle, cet équilibre toujours si bref entre les temps de l'invention et ceux de la facilité. Bientôt les architectes subtiliseront, les sculpteurs et les peintres se consacreront au souci d'imiter la nature. Pour le moment la vérité n'est pas leur unique ambition ; elle n'est, chez eux, qu'un moyen de réaliser leur idéal.

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