ZURBARAN. || VELAZQUEZ. || MURILLO
Dans la première moitié du xvne siècle, l'école espagnole de peinture fut d'une vigueur et d'une fécondité étonnantes. Jusqu'à ce jour, l'Espagne avait vécu surtout de ce que lui envoyèrent successivement Rome, l'Afrique, la France, les Flandres et l'Italie. Mais les arbres transplantés dans la péninsule donnent toujours des fruits d'une forte saveur locale. Au moment où déclinait la puissance politique, le catholicisme et la monarchie se reconnurent dans une peinture d'un tel accent de sincérité, qu'elle est, de toutes les anciennes écoles, celle qui a le moins vieilli.
Greco. e> Charles-Quint avait ravi l'Italie à François Ier ; il avait acheté Titien et conquis le royaume de Naples. C'est de Naples et de Venise que l'Espagne apprit, au commencement du xvii« siècle, la peinture moderne. Greco vint de Venise et Ribera envoyait de Naples ses tableaux. Greco était un Byzantin qui traversa l'atelier de Tintoret avant de venir se fixer en Espagne. Il apportait d'Orient le
souvenir des visages ascétiques, des formes émanées et des colorations terreuses; d'Italie les couleurs aiguës qu'il va bientôt effacer ou salir sous ses ombres de charbon et ses lumières de craie, et les longues figures qu'il va étirer et tordre au gré de ses visions fiévreuses ; il est venu dans le pays de Don Quichotte et de sainte Thérèse se fixer sur le rocher de Tolède, et de son œuvre forcenée il émane une saveur violente, comme de ces arbustes maladifs et rabougris qui surgissent d'un sol âpre et brûlé, vivent du roc, respirent la poussière et distillent un parfum d'épice et de miel. Nos contemporains ont reconnu dansGreco le grand ancêtre qui a joué avant eux des couleurs et des formes sans souci de la santé et de la vérité.
Ribera. Zurbaran. <* Ribera est, au contraire, un naturaliste franc comme son maître Caravage ; avec des contrastes violents d'ombre et de clarté, il donne à ses figures un relief sculptural et il nous fait croire que sa couleur est vraiment de la chair, le derme crevassé d'un vieux mendiant ou le corps tendre et lumineux de l'Enfant Jésus. Il atteint aux pôles extrêmes de la sensibilité, le suave et l'atroce, la torture et l'extase. Ses martyres sont des scènes de boucherie humaine que traversent parfois des visages frais et radieux de jeunes vierges. Zurbaran, qui n'est point allé en Italie, a pourtant appris le naturalisme napolitain devant les tableaux de Ribera. Il fut le peintre de la vie monastique ; son œuvre a l'austérité grise de la bure et de la cellule ; mais la douceur ombrienne fait place à une dévotion farouche, et le saint François qui chantait sous le soleil d'Assise la lumière et la joie est maintenant dans la nuit de sa prison, comme un maudit
L'ESPA GNE
tenaillé par la terreur d'être damné. Les moines de Herrerale Vieux, peints avec une brutalité sauvage, expriment l'extase avec des visages de haine.
Velazquez. o C'est à Velazquez. qu'il fut donné de créer l'œuvre incomparable qui égale l'école espagnole aux plus belles. Son habileté fut exclusivement au service du roi Philippe IV ; il l'a peint bien des fois, à pied ou à cheval, ainsi que les deux reines, les infants, les infantes et leur ménines, les ministres et les fous. Il fut, avant tout, un portraitiste et ses groupements de buveurs ou de forgerons, de guerriers ou de fileuses sont aussi composés de portraits. Ils vivent et respirent dans l'atmosphère morose de l'Alcazar ou de l'EscuriaL II couvre ses grandes toiles d'une couleur légère, conduite par un pinceau souple, sinueux, d'une hardiesse élégante et dont la virtuosité semble du laisser-aller. Ses chefs-d'œuvre les plus achevés ont ls verve d'une esquisse. Sa couleur délaisse les harmonies dorées pour des tons gris argenté, relevés de noir, de blanc, de rose. Jamais on n'a mieux rendu le sang pâle sous le teint frêle d'une chair blonde ni les sombres reflets d'une croupe frémissante. Cette matière légère a conservé ce privilège unique dans l'histoire de la peinture d'échapper à la patine du temps ; les tableaux de Velazquez ont la fraîcheur du neuf ; la touche visible et comme humide encore nous fait croire que nous assistons au travail du peintre. Aussi ces gens de la famille et de la cour de Philippe IV, si loin pourtant de nous par leur visage fermé, leur morne rigidité de mannequins ou de poupées, sont-ils, parmi tant de figures de musées qui nous regardent du haut de leurs cadres, les êtres les plus vivants et les plus vrais, car ils respirent la