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BOUCHER, LA TOUR, CHARDIN, GREUZE

Le public parisien, o Bien qu'il en soit la suite naturelle, l'art français du xviii6 siècle diffère beaucoup de l'art antérieur. Tandis que les artistes du temps de Louis XIV travaillaient pour le roi, les artistes, sous Louis XV, travaillent pour le « monde ». Or l'opinion du monde est plus tyrannique que le jugement du plus absolu des rois. En l'obligeant à s'occuper de sa personne, Louis XIV n'empêchait pas Le Brun de dessiner d'après l'antique ; le goût parisien du xvme siècle était moins accommodant et il força les artistes à renoncer à leurs soucis archéologiques pour des curiosités plus modernes. Notre art n'est pas à l'image de notre société, comme il l'avait été en Hollande ; il n'en est pas le portrait matériel ; mais il en donne un portrait moral fort ressemblant. L'Olympe n'a pas été déserté ; il a été transporté à Paris, et les dieux antiques, en s' accommodant de l'élégance spirituelle et des préoccupations galantes de la société

moderne, ont permis aux artistes de rester de leur temps sans renoncer à l'héritage de la Renaissance.

Architecture et mobilier, o Même l'architecture, qui pourtant ne peut pas s'assouplir à toutes les fantaisies de la mode, a reçu l'empreinte du goût mondain. Le grand artiste Gabriel a construit des palais, comme ceux de la place de la Concorde, qui reprennent les majestueuses colonnades de Perrault, mais son Petit Trianon affine gracieusement la noblesse de Mansart. En ce temps, les architectes mêlèrent à la régularité des ordres antiques les fantaisies de la rocaille. A l'intérieur, les appartements furent aménagés avec plus de confortable qu'autrefois, et dans le même palais de Versailles, les appartements de Louis XV et de Marie-Antoinette nous paraissent plus logeables que ceux de Louis XIV. Le xvme a su, en toutes choses, assouplir a ses aises et commodités les principes les plus rigides.

Le « style Louis XV ». <o Ce siècle a multiplié les meubles, armoires, commodes, sièges de toute nature qui ont fixé pour longtemps les proportions du mobilier français. Les ébénistes et les ciseleurs du temps de la Régence, de Louis XV et de Louis XVI ont dessiné, sculpté et ciselé des meubles qui conservent en leurs formes élégantes un peu de l'âme spirituelle de ce temps. Ennuyés par les lignes droites de l'architecture, ils ont donné au cuivre et au bois des courbes d'une fantaisie exquise jusqu'au jour où, dans la seconde moitié du siècle, ils se sont lassés aussi des lignes courbes pour revenir aux lignes droites.

Le « style Louis XF/».oCe fut la réaction du

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« style Louis XVI » contre le « style LouisXV ». Mais les lignes ne se redressaient que pour montrer une élégance plus nette et dessiner des silhouettes plus nerveuses. Ces styles décoratifs du xvme siècle sont une des plus précieuses inventions de l'art français et leur charme est encore assez vivant pour concurrencer les efforts de notre art contemporain.

Les sculpteurs, o Les sculpteurs ont assoupli la pierre aux fantaisies de la « rocaille ». Les Lemoyne, les Coustou, les Caffieri ont creusé le marbre ou tordu la terre pour agiter les draperies et animer leur modelé. Bouchardon, d'une majesté plus tranquille, voulait conserver à la statuaire la grandeur antique ; il n'en a pas moins donné à son allégorie de la Ville de Paris, dans sa fontaine de la rue de Grenelle, une grâce toute moderne. Pigalle aussi voulait rester fidèle aux principes classiques et il sculptait un Voltaire tout nu ; mais dans ses monuments les plus emphatiques, comme le tombeau du maréchal de Saxe à Strasbourg, la pompe de l'allégorie ne lui fait jamais oublier le désir de plaire. Bien qu'il ait élevé une statue gigantesque de Pierre le Grand à Saint-Pétersbourg, Falconet reste pour nous le sculpteur des nymphes aux corps fluides, aux membres ronds, aux extrémités menues ; quelques-unes ont été reproduites en biscuit par la manufacture de Sèvres. Cette statuaire jolie se prêtait aisément à la réduction en précieux bibelots.

Houdon. <? A la fin du siècle, Clodion, dans ses terres cuites, apporte une sensualité spirituelle qui égale celle d'un Fragonard. Pajou a été le statuaire

de la grâce tendre et apaisée du siècle à son déclin. Mais Houdon surtout fut un admirable sculpteur, un modeleur qui captait la vie et la fixait, sans l'éteindre, en des formes d'une pureté impeccable. Dans la série de ses bustes survit la société de son temps ; galerie incomparable dont chaque visage parle ou réfléchit ; art étonnant dont le réalisme reste toujours discret et dédaigne les déformations caractéristiques. Par quel miracle ce sculpteur, dans la statue illustre du Théâtre-Français, a-t-il pu nous présenter un Voltaire aussi grimaçant que nature et cependant d'une noblesse incomparable?

Les peintres. Waiteau. <?■ Mais c'est dans la peinture surtout que la société française du xvme siècle a trouvé un langage assoupli à toutes les nuances de sa sensibilité et à tous les caprices de sa fantaisie. Dès la Régence, Watteau avait montré la voie nouvelle. Il était venu de Valenciennes à Paris portant dans son bagage les qualités d'un bon Flamand, coloriste et praticien spirituel, comme Téniers ou Van der Meulen. Les peintures qu'il vit à Paris, des Rubens; des Titien, des Véronèse achevèrent son éducation. Mais il apprit tout autant de la société et devint le poète de la Régence. Il est le peintre de la société, car c'est à l'Opéra, à la Comédie italienne, au Luxembourg ou aux Tuileries qu'il emprunte ses compositions et ses personnages; mais il en est le poète, car il fait vivre un monde fictif, ironique et tendre, sémillant et satiné qui est à l'image de son génie. Son Embarquement pour Cytlvère résume son œuvre, comme il prélude à l'art du xviii6 siècle ; il contient même une sorte de philosophie. La leçon fut bien comprise et Watteau fut imité et presque plagié par Pater et Lan-

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cret. Mais son influence a dépassé le cercle de ses imitateurs ; elle a pénétré tout le siècle. C'est une date que celle où la peinture se mêla, comme le faisaient depuis si longtemps la musique et la poésie, à la grande préoccupation mondaine qui est l'amour.

Boucher, o- Boucher, l'élève de LeMoyne.fut une sorte de peintre officiel, sous Louis XV, et peignit l'Olympe galant, d'un pinceau aimable et facile. Il a garni les trumeaux et dessus de portes avec des Cupidons dodus et des Vénus capitonnées ; des nuages complaisants se gonflent pour recueillir ces divinHés quand elles se lassent de voltiger. Boucher est le maître d'un chœur très nombreux de décorateurs brillants qui ont détaillé, en de claires peintures, cette mythologie amoureuse, et ces gracieuses images se sont multipliées par la gravure. Les amours volètent un peu partout, en ce siècle; on en trouve même dans les ouvrages savants et dans les églises où ils se confondent avec les anges.

Chardin, o Boucher était le décorateur de la monarchie et de l'aristocratie, le maître favori de la Pompadour. Le tiers état aussi eut son peintre, Chardin, fils d'un ébéniste, dont le génie mûrit discrètement à l'ombre, dans le cadre modeste d'une existence d'artisan. Il peignit d'abord des natures mortes, puis il adjoignit la servante, la maîtresse, les enfants ; mais ses figures ne font pas beaucoup plus de bruit que ses légumes et il y a, dans ses fruits et ses ustensiles de ménage, une âme presque aussi attachante que chez ses personnages. C'est que le bonhomme Chardin peint, comme il disait, « avec du sentiment ». Il peint d'ailleurs à ravir, avec probité, sans ce souci de briller qui fut un des

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travers du siècle. Cette fleur n'attire point de loin par son éclat ; mais il n'en est pas dont le parfum soit plus pénétrant.

Les portraitistes. La Tour, o Les portraitistes furent toujours en faveur chez nous ; sur les visages qu'ils nous ont laissés, on peut suivre l'histoire de l'esprit français. Les modèles de Largillière et de Rigaud conservent jusque sous Louis XV la majesté du grand siècle. Mais les belles dames de Nattier sont d'allure plus dégagée et d'expression plus vive ; pourtant ce peintre efface un peu la personnalité dans la beauté conventionnelle du jour. Au contraire, le pastelliste La Tour a vraiment fixé des caractères. Ses modèles n'étaient pas seulement de belles dames uniformisées par la mode ; le monde de la ville et de la cour, depuis le roi et la Pompadour jusqu'aux danseuses de l'Opéra, en passant par la finance, la littérature et les arts, ont posé devant son objectif. Et nous aimons à retrouver dans ses « préparations » ou esquisses le « Tout Paris » du temps de Louis XV ; il en a fixé la vivacité spirituelle par l'animation du regard et l'arc ironique des lèvres. Son rival, Perronneau, a le pastel plus tendre et le trait moins nerveux.

Fragonard. Greuze. o Dans la dernière partie du siècle, les peintres suivirent le goût du temps et mêlèrent leur attendrissement à celui du roman et du théâtre. Fragonard, le continuateur de Boucher, fut un coloriste savoureux, un virtuose étourdissant dont la sensibilité s' est dépensée en de nombreuses esquisses et fantaisies ; la cadence des menuets de Watteau est emportée maintenant par une fougue échevelée. Greuze appuie un peu lourde-

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ment sur le rôle, imprévu en un pareil temps, que l'art s'arroge de vouloir prêcher. Le sermon, d'ailleurs, arrive un peu tard dans la plupart des cas. Ses fillettes aux yeux langoureux et larmoyants inspiraient trop d'intérêt aux contemporains de Diderot ; il était temps que David vînt mettre les peintres à un régime plus sévère. Mais avant de mourir, la peinture du xvme siècle donnait encore quelques fleurs charmantes, les jolies dames de Mme Vigée-Lebrun, les pittoresques paysages d'Hubert-Robert qui compose un tableau de ruines comme on fait un bouquet. Joseph Vernet est un paysagiste plus véridique qui peignit avec application les panoramas des ports de France. Mais le public lui demandait des tempêtes, des naufrages, des clairs de lune. Le romantisme était déjà né. Des peintres restés obscurs se perdaient dans la plaine ou la forêt, entraînés par une poésie qu'ils sentaient confusément, mais que leur palette se refusait encore à rendre. Ils cherchaient déjà ce que trouveront les paysagistes de 1830. Mais, auparavant, l'école française vaêtre, pour un temps, ramenée par David dans le musée des antiques.

Le retour de V arclieologie. o Le xvnie siècle avait été, en toutes choses, un temps de dissipation. Les artistes acceptaient et respectaient la doctrine classique; mais la discipline n'était pas sévère dans l'école et, à l'ombre des grands principes, chacun s'amusait à sa fantaisie. C'est ainsi que la vie parisienne, la rue et les salons, chassèrent l'archéologie des ateliers ou la travestirent à la moderne. Mais elle reparut, impérieuse et intransigeante, quand l'ancien régime eut entraîné dans son désastre les divertissements galants et spirituels auxquels il s'était complu. Et

c'est ainsi que David; le peintre de la Révolutio rejoignit Le Brun, le peintre de la Monarchie.

Rayonnement de l'art français, o L'originalité et la vitalité d'un art se mesurent à sa force d'expansion. L'art classique français, au xvme siècle, avait conquis l'Europe. A Rome était toujours la source antique, mais le foyer d'art vivant était à Paris. Versailles et 1 rianon firent école et nos architectes allèrent en Espagne, en Angleterre, en Allemagne et dans les cours du Nord en répandre des répliques ou des réductions. Ce sont nos portraitistes qui,,, en attendant Reynolds, peignirent l'aristocratie anglaise, et qui, à la cour d'Espagne, prirent la place laissée vide par Vélazquez. Les princes d'Allemagne et de Russie ont, pendant tout le siècle, entretenu des agents à Paris pour y acheter nos meilleurs tableaux. Pour la seconde fois, la politique et l'art de chez nous avaient assuré l'hégémonie du goût français. Le règne de saint Louis avait vu l'expansion de nos cathédrales au xme siècle ; le règne de Louis XIV assura l'expansion de notre art classique au xvine.

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