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LA RENAISSANCE GOTHIQUE

LE romantisme est une révolution morale qui a transformé la sensibilité de l'Europe et qui s'observe en France entre la fin de l'Empire et la Révolution de 1848. Il s'est manifesté en politique et en littérature. Il y eut également un romantisme en art qui s'est exprimé clairement par la peinture. C'est dans la peinture d'abord qu'il convient de l'étudier.

Gé.ricault. <?* Il y avait déjà du romantisme chez Prud'hon, chez Gros et chez Girodet ; mais aucun de ces artistes ne songeait encore à rejeter le classicisme régnant. Il y en eut encore chez le peintre Géricault, mais celui-ci mourut trop jeune pour avoir pu être le chef d'une école. C'était un peintre d'un naturalisme franc qui se fit admirer en plein règne de David par des images tumultueuses et brillantes de soldats au combat. Quand l'ère des batailles fut close, il peignit son fameux

« Radeau de la Méduse, composition fougueuse, amoncellement de cadavres et de moribonds audessus desquels plusieurs corps, soulevés par l'espoir, font le geste d'appel et tendent la main vers le salut. La vigueur de la peinture rappelait plutôt le naturalisme de Caravage que la peinture vernissée de David.

Le romantisme contre le classicisme, o C'est à Delacroix que revint l'honneur d'être le chef des romantiques. Ce romantisme se manifeste par des aspects bien différents selon les individualités, car il est de son essence d'accentuer l'originalité personnelle. On peut dire, en général, que, tandis que les classiques croyaient à une beauté idéale, valable pour tous, dominant les écoles et les individus, le romantisme fonde son esthétique sur la sensibilité individuelle et juge qu'une œuvre est d'autant plus belle qu'elle est plus sincère, plus originale et qu'elle répond mieux au génie intime de celui qui la crée. Plusieurs conséquences se déduisent de ce principe. Le classique est un imitateur, le romantique rejette toute sujétion à un modèle. Le classique fonde son art sur la raison et se défie des caprices de la sensibilité et de l'imagination ; le romantique, au contraire, se laisse entraîner par ses qualités sensibles et craint que le raisonnement et la réflexion ne viennent tuer en lui l'émotion et la fougue. Le classique a le culte de l'antiquité et le mépris du moyen âge; le romantique est las de la longue domination gréco-latine et sa rêverie revient volontiers vers les temps obscurs des siècles « gothiques *. Enfin, et c'est par là que l'opposition est apparue avec le plus d'acuité entre Ingres et Délai îoix, le classique se montre puriste en ma-

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tière de dessin, il recherche la ligne sans défaut et le rythme de la composition ; le romantique aune les déformations expressives, et lorsqu'il n'est pas un grand peintre, comme Delacroix, il revêt une composition désordonnée d'un bariolage intempérant.

Delacroix, o Delacroix représente à lui seul ce que le romantisme eut Je meilleur. Dans son œuvre fiévreuse, il a fait passer les exaltations et les fureurs de sa nature nerveuse et insoumise. Il jette sur sa toile ses couleurs harmonieuses ou discordantes par coups de pinceau violents, — un balai ivre, disaient les classiques. — Il ne peint pas d'après nature, il ne s'astreint pas à la couleur historique ; il n'est pas portraitiste, ni paysagiste, ni historien. Il est un lyrique en peinture. L'univers où il se meut est tout entier sorti de son imagination. Les hommes et les choses, les animaux et les plantes y reflètent la tourmente de son âme et sa fastueuse mélancolie. On y voit passer les émotions de son temps, ses exaltations de liseur romantique, tes visions de Dante, les drames de Shakespeare ou de Goethe, Walter Scott et lord Byron ; on y rencontre l'actualité, la guerre de l'indépendance grecque, les barricades de 1S50 ; te moyen âge, les batailles de Nancy, Taillebourg, la prise de Constantinople ; des scènes orientales, fantasias de rs, harems somnolents, chasses aux grands fauves, souvenirs d'un voyage au Maroc. Enfin, il fut encore un décorateur magnifique qui avait beaucoup admiré et étudié Rubens et Véronèse. . rix r.'a pas seulement apporté dans son art une poésie inconnue ; il a montré dans la couleur des ressources ignorées qui vont peu à peu trans-

former le langage de la peinture et en faire une des formes les plus expressives de la sensibilité moderne.

Ingres, o Ingres s'est dressé devant Delacroix pour défendre la tradition classique contre la révolution romantique. Autant il y a de passion et de trouble chez Delacroix, autant l'œuvre d'Ingres est claire et sereine. Il est, avant tout, un artiste et rien pour lui ne compte si ce n'est la perfection de l'œuvre d'art, la pureté d'une ligne, une courbe tracée d'une main sûre. Chez lui, le souci de la belle silhouette domine celui du modelé. Ses dessins à la mine d'argent enferment déjà le meilleur de son talent! Quand il se laisse conduire par ses prédilections intimes, il revient naturellement aux molles rondeurs du nu féminin. S'il n'avait dû répondre aux commandes de portraits ou de décorations, il se fût contenté de peindre des naïades et des odalisques. A titre de chef d'école, il lui fallut composer un grand tableau qui fût la profession de foi du classicisme, c'est Y Apothéose d'Homère ; par la disposition symétrique des figures, le rejet de tout réalisme, la pâleur abstraite de la couleur, cette composition prélude à un style décoratif qui ne trouvera toutes ses ressources que dans l'œuvre de Puvis de Chavannes, quand un peintre saura donner la vie à ces abstractions en les plaçant dans une atmosphère respirable.

Les élèves, o Les élèves d'Ingres, Amaury Duval, Mottez et Hippolyte Flandrin, ont continué ce style dans leurs décorations des églises parisiennes ; il ne pèche que par la froideur et l'absence de vie.

Entre Delacroix et Ingres, quantité de peintres

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secondaires ont oscillé. Decamp a peint de petites scènes orientales dont l'originalité tient surtout à des recherches techniques. Horace Vernet a été l'historiographe facile et amusé des campagnes d'Algérie ; Delaroche a voulu concilier le style classique et l'histoire colorée des romantiques. Ary Scheffer a mis dans son art plus de sentiment que de peinture.

Petits romantiques, o Autour de Delacroix s'agitèrent beaucoup de petits romantiques que l'âge assagit peu à peu. Ceux qui ont le moins vieilli sont les illustrateurs, graveurs sur bois ou lithographes qui ont trouvé, pour les rêveries des poètes, des images pittoresques, figures remuantes, silhouettes accidentées en des paysages hérissés de vieux burgs. Certains de ces lithographes, comme Charlet et Raffet, ont popularisé la légende napoléonienne qui fut un des cultes du romantisme. Mais le génie de Daumier dépasse cet art étroit ; il déforme la figure humaine avec une verve puissante et ses images sont des invectives violentes contre la bourgeoisie de son temps et la monarchie qu'elle s'est donnée.

Les paysagistes de 1830. <o Une des plus heureuses conquêtes du romantisme fut sa religion de la nature ; de cette religion est née une école de paysagistes que nous appelons école de 1830 ou école de Fontainebleau, suivant que nous la qualifions par sa date ou par son domaine. En effet, beaucoup de ces peintres vécurent comme des paysans, à la lisière de la forêt, sans souci de gloire parisienne, consacrant leur vie à portraire les vieux arbres. Corot, un des grands noms de la peinture, ne

s'est pourtant pas formé dans ce groupe. C'est un Parisien qui a voyagé, parcouru l'Italie et la France et qui, quel que soit le site qu'il peint, est avant tout le poète de la lumière. Cette lumière est fine, atténuée par les ombres légères du matin ou du crépuscule. L'on ne s'étonne pas plus d'y rencontrer une paysanne de chez nous qu'un pâtre romain ou même quelque nymphe dansante, car la vision de Corot transpose la réalité en rêverie. Rousseau est, au contraire, le portraitiste exact des chênes dont il analyse avec une application fervente les membres noueux et montre l'âme souffreteuse ou altière. Il a enfermé la vie immense de la forêt dans ses petits tableaux. Son camarade J.-F. Millet délaisse la forêt pour le champ, l'arbre pour le cultivateur. Son paysan n'est pas un personnage d'églogue, mais un rude tâcheron ; bien qu'il soit vêtu de grosse laine, qu'il ait les mains calleuses, il exprime de la pensée comme les héros de Poussin ; il se détache sur le ciel fruste et majestueux et traduit avec une simplicité éloquente la monotonie et la tristesse de ce combat, vieux comme l'humanité, entre l'homme et sa terre. Autour de ces grands noms, combien d'autres faudrait-il citer? Diaz, l'artificier des sous-bois féeriques ; Dupré, qui est comme un Rousseau plus décorateur ; Daubigny, le peintre des vallées vertes et des eaux lentes; Ch. Jacque etTroyon, les animaliers de l'école, portraitistes des moutons et des grands ruminants. Cette première école des paysagistes français du xixe siècle rappelle bien souvent celle de Hollande ; elle s'en distingue par une richesse sentimentale qu'elle tient du romantisme moderne et par des curiosités techniques qui aboutiront bientôt à une révolution dans l'art du pay-

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sage et même à un renouvellement de notre vision de la nature.

Les sculpteur s. 0 Les sculpteurs de l'âge romantique étaient encore classiques par l'éducation ; mais ils ont su donner satisfaction aux sentiments modernes. C'est l'époque où la statuaire, après avoir été religieuse et funéraire au Moyen Age, puis mythologique et monarchique depuis la Renaissance, devenait nationale et historique. David d'Angers est un de ceux qui ont le plus contribué à glorifier par la sculpture les « grands hommes » au nom de % la Patrie reconnaissante ». Rude, dans son admirable haut-relief de l'arc de l'Étoile, a soulevé ses figures antiques avec des passions modernes, celles qui ont agité la France de la Révolution et de l'Empire. Pradier fut, au contraire, un classique élégant qui donnait à Vénus des bandeaux romantiques. Mais Barye, le sculpteur des grands fauves, a enrichi la statuaire d'un domaine nouveau ; ses animaux de bronze sont des portraits véridiques et non plus seulement des images décoratives ; ils évoquent, dans nos aimables promenades, la vie farouche de la jungle.

Architecture romantique. e> Le romantisme n'a pas créé un style d'architecture ; mais il a découvert la beauté des cathédrales gothiques. En art, comme en tontes choses, c'est la sympathie qui ouvre, l'intelligence. Après avoir admiré cette architecture décriée depuis la Renaissance, on se prit à la comprendre, ce qui était bien, mais bientôt on voulut la recommencer, ce qui était plus contestable. Il reste de cet élan de tendresse vers le Moyen Age une archéologie gothique en face de l'archéo-

logie classique. Vicllet-le-Duc en fut l'initiateur de génie. Nous étudions et nous soignons nos vieilles églises, alors que les siècles antérieurs ne connaissaient pas d'autre beauté que celle des temples. De ce partage de nos admirations a résulté cette conclusion qu'il n'y a pas d'idéal qui puisse prétendre à la domination universelle, mais que chaque siècle, chaque génération a le droit de se faire un idéal à sa mesure et à son usage ; conséquence qui se trouvait conforme au dogme romantique de la liberté dans l'art

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