ITALIE. AMÉRIQUE
AU xixe siècle, les terrains vagues ont dispara de la géographie d'Europe. Les nationalités se sont enflées autant que le permettait l'accroissement des voisins. Des frontières, semblables à des murs enferment maintenant les peuples ; ils remplissent ces cloisons par lesquelles ils se touchent en même temps et s'opposent. Il y a autant d'écoles que de pays. Chacune de ces écoles exprime un caractère national et même elle contribue à l'accentuer, car les peuples font sans doute leur art ; mais ils aiment à s'y reconnaître. Par-dessus ces individualités nationales susbiste une âme européenne. Un même mouvement entraîne le vieux monde ; c'est l'école française qui commande cette évolution. Depuis le règne de Louis XIV, Paris est resté une capitale dont le rayonnement dépasse les frontières de la France.
Angleterre. e> L'art anglais a conservé au xixe siècle sa vitalité et accentué même son originalité. L'Anglais n'ignore pas ce qui se passe sur le continent, mais il ne s'astreint pas aux modes
européennes. Au siècle précédent, il avait adopté la palette d'Anvers pour peindre son aristocratie. Au xixe siècle, Constable est un magnifique paysagiste qui parle le hollandais avec un bel accent anglais ; Turner apprit en Italie et devant Claude Lorrain la sérénité radieuse de la lumière méditerranéenne et il a continué à chercher le soleil dans le ciel du Nord et à suivre ses luttes fantasmagoriques avec les brumes de Londres. Mais c'est le groupe des « préraphaélites » qui est le plus essentiellement anglais, bien qu'il se soit proposé l'imitation d'une école étrangère, les Florentins du xve siècle ; ce que Rossetti, Millais, Burne Jones, Hunt, Watts aimaient chez ces vieux maîtres, c'est la minutie analytique de leur naturalisme, la distinction du style, et cette atmosphère encore médiévale qui rend cet art si accueillant aux symboles et aux légendes. Ce « préraphaélisme » n'est pas seulement une école de peinture, mais comme une vague religion esthétique, un refuge contre l'ennui et la laideur ; l'Anglais connaît les plus beaux sites du globe et les meilleurs climats et il sort volontiers de son île pour y planter son cottage. Quand il est cultivé, il cherche aussi un alibi dans le passé. La Florence du xve siècle n'est pas un mauvais choix. Ruskin fut l'évangéliste ardent de cette religion de la beauté.
Allemagne, o Depuis la Réforme, l'Allemagne était à peu près morte à la vie artistique. Au xvme siècle, ceux de ses princes qui voulurent se faire à la « politesse » européenne se tournèrent vers la France. Le style Louis XV vint affiner quelques cours du Nord, et Dresde est un des plus charmants témoignages de l'architecture rococo.
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Les archéologues allemands, comme Winckelrnann, prirent une part importante à la résurrection des modes antiques à la fin du siècle, et c'est à Munich que le style néo-grec a poussé ses conséquences jusqu'à l'extrême. L'architecte Klenze, élève de Percier, voulut recommencer pour Louis de Bavière l'Athènes de Périclès et la Florence des Médicis. Les peintres « nazaréens », Overbeck, Cornélius, tentèrent une laborieuse conciliation du dessin classique, de l'idéologie romantique et même de la sensibilité « gothique ». Ce retour aux primitifs n'a pas donné naissance à un art d'une forte vitalité. Au contraire, les artistes qui ont pris modèle sur notre Courbet pour peindre d'après nature ont ranimé une école allemande. Menzel fut un illustrateur parfois spirituel ; Boecklin a rajeuni la mythologie grecque de son naturalisme pittoresque et l'on songerait volontiers à Rubens si la coloration était moins vulgaire.
Durant le dernier tiers du xixe siècle, le germanisme est devenu une religion nationale et la religion est toujours l'inspiratrice des arts. Le premier article de la loi nouvelle est l'exclusion de tout souvenir classique. La Germanie, qui fut l' avantdernière nation admise dans le cercle des civilisations méditerranéennes, — la Russie est la dernière — s'est résolue par orgueil à s'en retirer pour créer une langue artistique d'où fussent éliminées toutes traces de latinisme. Il en est résulté une architecture et une sculpture d'un aspect puissant et hostile, difficilement assimilables à ce qui fut, jusqu'à ce jour, le goût européen. Cet art ne tient nul compte de tout ce qui a rempli l'intervalle entre la sauvagerie primitive et l'industrialisme contemporain ; il passe directement de la civilisation du
chasseur d'aurochs à celle du charbon et du feu Quelques monuments à la gloire de la Germanie manifestent la puissance d'une race prolifique et de sa métallurgie ; en face de la civilisation méditerranéenne dont l'art exprime avant tout la sociabilité, cette force nordique apporte des images de brutalité et d'épouvante.
Belgique, o La Belgique et la Hollande, qui furent dès longtemps des pays d'élection de la peinture, ont vu se constituer spontanément des écoles nationales dans leurs frontières modernes. Les Belges partirent de David qui avait fini ses jours à Bruxelles et les qualités natives de la race se firent bientôt jour. Il n'est pas d'autre région d'Europe où la peinture et la sculpture aient été pratiquées avec plus de succès. Chez quantité de maîtres, comme Braekeleer, Leys, Stevens, on reconnaît les dons héréditaires, l'observation exacte et la probité du métier. Constantin Meunier, peintre et surtout sculpteur, a été un des plus émouvants portraitistes de l'ouvrier ; comme Millet, il a fixé en des silhouettes et des attitudes pathétiques l'effort et la lassitude. Il n'est pas de pays où les idées de France fructifient plus promptcment. C'est une lointaine tradition qui conduisait à Paris les bons ouvriers des cités flamandes ; et encore aujourd'hui le moindre souffle venu de France active cet ardent foyer qu'est la Belgique.
Hollande, o La Hollande s'est rappelé son passé glorieux, et ses peintres de marines et de pâturages, Maris et Mauve, sont bien les descendants des Ruysdaël et des Potter. Mais le plus inattendu de ces héritiers est Josef Israëls, le peintre de ces
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visages pâles aux yeux résignés dont Rembrandt avait tiré d'inoubliables figures bibliques et que son petit-neveu, plus naturaliste ou moins poète, se contente de montrer dans leur milieu, le quartier juif d'Amsterdam.
. Espagne, o L'Espagne est un des pays qui offrent au visiteur la plus riche galerie d'ancêtres et elle a prouvé une fois de plus, au xixe siècle, que la sève artistique n'était pas un produit de la richesse ni de la puissance politique. Le siècle s'ouvre avec Goya, une des figures les plus vivantes de la peinture ; réaliste puissant et visionnaire, il fut le portraitiste de son temps ; la cour et la crapule, les corridas et la guerre, il a tout peint d'un pinceau furieux et d'une couleur aiguë. Chardin avait dit que l'on peint « avec du sentiment i> ; Goya a montré que l'on peut peindre « avec ses nerfs ». Ce petit-fils exaspéré de Velazquez a réveillé la peinture moderne en y versant son acide. Aujourd'hui l'école espagnole est une de celles qui montrent le plus de vigueur et d'éclat. Cet âpre terroir n'a rien perdu de sa force secrète.
Italie, o L'Italie, la « mère des arts >>, semble au contraire avoir perdu un peu de son originalité, pour avoir été trop hospitalière aux écoles d'Europe. Elle a conservé surtout ses qualités de virtuosité ; vingt siècles d'art ininterrompu ne se peuvent oublier ; mais c'est surtout Tiepolo qui paraît être l'ancêtre le plus cher à son cœur. Au début du siècle, le sculpteur Canova fut le Bernini del' époque impériale ; à la fin du siècle, Segantini est mort, trop jeune, au moment où il trouvait une langue picturale pour rendre la rude poésie des sommets
alpestres, l'âpreté des arêtes, et la nappe aveuglante de neige dans l'atmosphère de diamant.
Amérique, o Du fond de l'Océan, l'Amérique est apparue dans le cercle des civilisations méditerranéennes; cette parente, qui s'est enrichie dans les îles, revient vers le vieux continent réclamer sa part d'un patrimoine moral auquel elle n'a point renoncé. Au xvine siècle, elle usa des modes européennes et particulièrement anglaises qu'elle avait emportées dans ses bagages d'émigrante. Ce sont des élèves de Gabriel qui dessinèrent la ville de Washington ; restée fidèle au style Louis XVI de ses origines, la capitale des États-Unis est sans doute la cité du monde qui possède la plus nombreuse population de colonnes. Ce sont des continuateurs de Reynolds qui firent les portraits de Washington, et l'école américaine de peinture ne fut longtemps qu'une colonie de Londres. Mais dans la seconde moitié du xixe siècle, l'art des États-Unis se dégage de ses origines anglaises sans renier sa parenté européenne. Les artistes viennent se former sur le vieux continent et sont naturellement conduits vers le foyer le plus ardent qui est Paris. Whistler, John Latarge, John Sargent, le sculpteur Saint-Gaudens se sont formés chez nous. Mais le génie américain ne s'assujettit à cet apprentissage étranger que pour apprendre à marcher seul. Cette civilisation industrielle ne vient pas chercher en Europe les images par lesquelles le vieux monde ressemble au nouveau ; l'Amérique aime chez nous ce qui lui manque, le passé. Ses architectes étudient passionnément nos anciens styles, et ses plus récents monuments doivent bien plus à la Renaissance qu'à l'industrie
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du fer. Les locomotives sont accueillies en des palais de marbre et l'on va prendre le train sous des colonnades d'ordre colossal. Les peintres, en revanche, ont laissé de côté tout notre art historique dont ils n'avaient que faire et ne retiennent que les exemples de nos portraitistes et de nos paysagistes. L'école de Barbizon, puis nos impressionnistes ont initié les Américains à la poésie de la lumière et des saisons. Nos peintres de la beauté et de l'élégance féminines ont eu leurs meilleurs élèves aux Etats- Unis. C'est un principe anglo-saxon que de séparer nettement dans la vie le travail et le jeu, les affaires et la distraction. L'art avec le sport est du côté du jeu et de la distraction; il n'a pas, comme chez nous, ses racines dans la vie même ; il n'est encore pour l'Américain qu'un amusement supérieur.