ART EXPRESSIF ET ART DÉCORATIF, TRADITION ET RÉVOLUTION
EN abordant l'art contemporain, nous devrions prendre congé du lecteur et laisser la parole aux œuvres. L'art qui vit n'a pas besoin., semble-t-il, de commentaire; pour le comprendre nulle « initiation » ne paraît nécessaire, puisque c't t à nous qu'il s'adresse. Et pourtant l'art d'aujourd'hui nous paraît-il plus clair que l'art d'hier ou d'autrefois? D'où rapportons-nous les impressions les plus nettes? Des musées ou des Salons? Il semble bien que ce soit des musées. Les habitudes qu'ils nous ont enseignées ne peuvent-elles donc pas nous aider à explorer l'art contemporain? Ils nous ont appris que les styles correspondent à des formes successives de la sensibilité et qu'il n'en est pas un qui nous donne le droit de condamner les autres. Or, dans les Salons de 1920, c'est un demisiècle de peinture ou de sculpture qui se présente au public ; j'entends qu'il met sous nos yeux, pêlemêle, l'œuvre de vieillards qui finissent leur carriùre et de jeunes hommes qui la commencent ; il doit donc y avoir, dans ces galeries, bien des « formes »
L'ART D'A UJOURD'HUI
d'art qui ont été à tour de rôle révolutionnaires et qui se sont heurtées, avant de se réconcilier dans le patrimoine traditionnel de l'école. Classons chacun de ces styles dans la chronologie ; il prend immédiatement sa valeur historique. Devant telle peinture, qui tout d'abord nous semblerait défraîchie, rappelons- nous qu'elle fut jeune en 1880 ; et il ne reste plus qu'à compléter cette remarque par cette grande vérité que l'on rapporte de toute traversée historique et qui est que 1920 ne m'autorise en rien à dédaigner 1880. Le grand bénéfice de l'histoire est qu'elle nous affranchit des jugements de mode ; elle est utile aussi dans une promenade aux Salons. La grande difficulté est toujours de comprendre. Il faut comprendre pour pouvoir juger. Nous avons bien le droit d'être sévères dans nos jugements, mais non pas au nom d'une mode dont la raison d'être est l'instabilité.
Mais après l'art d'aujourd'hui, voici, cher lecteur, que l'on t'annonce l'art de demain. C'est pour le coup que mon commentaire va enfin paraître superflu. Ce n'est pas un bon moyen de bien voir l'avenir que de regarder le passé. Et pourtant, chose étonnante, il me semb:e que jamais artistes n'ont usé plus abondamment des préfaces et des gloses pour se présenter à leur public. En fut-il de même au temps de Périclès, de saint Louis ou de Léon X ? On peut en douter. Notre art en paraît-il plus clair? Je ne sais. Mais c'est déjà un caractère de cet art o> demain qu'il ait besoin d'une abondante littérature explicative. Et c'est l'histoire qui va encore une fois nous dire pourquoi. Le peintre et le sculpteur de cette école de demain ne sont pas, comme autrefois, des hommes qui parlent la langue de leur temps ; ils sont les novateurs quiinven-
tent un langage nouveau. Le romantisme nous a enseigné que l'homme de génie est un prophète qui voit par delà l'horizon des autres hommes ; il découvre et il annonce ; naturellement, on ne le croit pas tout d'abord ; il est nécessairement un isolé et, par suite, un « incompris ». Ce dogme de l'individualisme n'a fait que se consolider, au cours du siècle. Beaucoup même ont pu croire que n'être pas compris était la rançon du génie; quelquesuns ont cru que c'en était la preuve ; la pente est glissante. L'histoire montre que tout cela est bien exagéré. Certes, il y a eu des grands originaux dans l'art d'autrefois ; mais ils l'étaient comme malgré eux, en vertu d'une volonté secrète, et l'on ne voit mêmepas qu'ils aient étépour cela méconnus de leurs contemporains. Cette attitude agressive contre les habitudes de son temps est vraiment chose assez nouvelle dans l'art. Elle est encouragée par le critique — car c'est un beau titre que d'avoir découvert et lancé un génie inconnu, — et par le marchand — car c'est une bonne affaire que d'acheter du charbon pour vendre du diamant ; et le critique et le marchand font leur métier. Mais nous, qui sommes le public, jugeons en toute sincérité, en vertu de nos prédilections profondes, et ne craignons pas de jouer le rôle de cet ingénu courageux qui osa dire qu'il ne voyait guère, un jour que le singe; en montrant la lanterne magique, avait oublié de l'allumer.
Je n'ai pas à décrire toutes les tentatives pour transformer tes habitudes visuelles, depuis Cézanne jusqu'aux dernières théories ou pratiques dont je ne connais pas encore le nom. Je te demande de juger par tes yeux et de lire les plus éloquentes justifications du même œil un peu défiant dont tu