‹ Initiation littéraireChapitre 29 sur 56 · POÈTES : QUEVBDO, GONGORA, LOPE DE VEGA, BRCILLA · texte numérisé non relu

POÈTES : QUEVBDO, GONGORA, LOPE DE VEGA, BRCILLA

CALDBRON, ROJAS, BTC

PROSATEURS : MONTEMAYOR, CBRVA>rrÊS, ETC

PORTUGAL : LE CAMOBNS, BTC. !| LE THÉÂTRE

LÉ XVI* siècle et la première moitié au moins du xvii^ siècle furent l'âge d'or de la littérature espagnole et aussi de la littérature portugaise. En poésie, nous avisons d'abord Quevedo que, du reste, nous retrouverons dans le domaine de la prose. Né à Madrid, mais forcé par les suites' de ses folies de jeunesse de se réfugier en Sicile, puis revenu en Espagne et tantôt au sommet de la faveur auprès du duc d'Olivarès, tantôt poursuivi, emprisonné et torturé par ce ministre, il était d'une facilité et aussi d'une puissance extraordinaires. Ses poésies, le plus souvent satiriques, sont d'un élan et d'une verdeur très remarquables. Gongora eut, comme Lyly en Angleterre, comme Marini en Italie, la gloire de fonder un mauvais goût. C'est le gongorisine, c'est-à-dire l'art d'écrire non pour se faire entendre, ce qui ne saurait convenir qu'aux avocats, aux orateurs, aux critiques, aux savants,

mais l'art d'écrire pour faire deviner sa pensée après beaucoup d'efforts ou pour empêcher qu'on ne la devine. Le gongorisme est de tous les âges et, dans tous les âges, le moyen de mettre en fuite la foule, d'avoir un petit nombre d'admirateurs enthousiastes et de pouvoir mépriser le suffrage de la foule. Gongora eut en Espagne et en France des admirateurs et des imitateurs très dévots.

= Lope de Vega, quoiqu'il soit intelligible, est Lope de Vega ^^ ^^^ ^^us grands poètes de l'humanité. D'une fécondité prodigieuse qui n'est pas nécessairement un signe de médiocrité, il publia quelques romans en prose {Dorotea, VArcadie), quelques nouvelles, des poèmes épiques ou héroïques (Circé, les Pasteurs de Bethléem^ la Jérusalem conquise, la Beauté d'Angélique, le Pèlerin dans sa patrie, la Rose blanche, la Couronne tragique dont l'héroïne est Marie Stuart, le Laurier d'Apollon, etc.), des poésies burlesques et satiriques, enfin des poèmes dramatiques dont le nombre s'élève à dix-huit cents, ou un peu plus. Dans cette multitude de productions on distingue des comédies de mœurs, des comédies d'intrigue, des bergeries, des comédies historiques (à personnages dont le nom est connu par les historiens), des tragédies classiques, des tragédies religieuses, des comédies mythologiques, des comédies saintes, des comédies philosophiques. Malgré ces distinctions, utiles du reste pour se diriger au milieu de ce monde, tout le théâtre de Lope de Vega est un théâtre d'imagination qui semble devoir à l'observation assez peu de matière et qui vaut par l'invention heureuse, par la com-

XVI* ET XVI I" 5" ; ESPAGNE ET PORTUGAL position très adroite et par la charmante fécondité et variété d'imagination dans les détails. Le théâtre de Lope de Vega (encore incomplètement publié et qui vraisemblablement ne sera jamais publié tout entier), fut une énorme raine où puisèrent tous les auteurs dramatiques et même les romanciers et nouvellistes de l'Europe. Ce prodigieux producteur, qui a écrit des mlly lions de vers, est comme l'Homère de l'Espagne et un Homère plus fécond et encore un Homère qu'on est certain qui a existé.

Alonzo de Ercilla a créé un genre particulier, celui des mémorialistes poètes épiques. Entendez qu un homme est mêlé à de grands événements, qu'il en prend note au jour le jour et qu'ensuite, ou même chemin faisant et dans les moments de trêve, il les met en vers. Ainsi Ercilla fit son Araucana, c'est-à-dire le poème de l'expédition des Espagnols, contre les Araucaniens (dans le Chili), ou plutôt ainsi en fit-il la première partie, sur trois, qui est la meilleure ; plus tard, voulant s élever jusqu'au poème épique proprement dit, il fait appel aux machines et aux beautés conventionnelles et traditionnelles de ce genre d'ouvrage et devient plus froid, sans perdre du reste tout son talent. « Ce poème est plus sauvage que 1^ nations qui en sont le sujet », dit Voltaire. C est un joli mot, un peu hyperbolique. V Araucana est un poème très agréablement sauvage en sa première partie, sans être féroce, et très fastidieusement civilisé dans la suite, sans être méprisable.

Il faut nommer Hurtado de Mendoza, le fier, = ombrageux, belliqueux et morguant ministre de

Ercillt

Mendo^A

Guevara

Le roman

Charles-Quint parce qu'il est le premier en date des romanciers picaresques. Le genre picaresque consiste à peindre les mœurs des déclassés, bohèmes, tire-laine, escrocs et truands. Le genre picaresque a duré environ trois quarts de siècle. A ce genre appartiennent Guiman d'Alfaraclie de Mateo Aleman, Marco de Obregon d'Espinel, le Diable boiteux de Guevara, un peu, en France, le Gil Blas de Le Sage. Or le prototype de tctute cette espèce est le La^arille de Tormes de Hurtado de Mendoza.

Arrêtons-nous un instant à l'aimable Antonio de Guevara, moraliste insinuant, dont les Ëpîtres familières et V Horloge des princes, un peu gourmées, renferment des passages intéressants et qui font aimer l'auteur. Il nous intéresse particulièrement parce que c'est à lui que La Fontaine a emprunté son Paysan du Danube, l'attribuant à « Marc-Aurèle » (ce qui a entraîné beaucoup de confusions) parce que le principal personnage de V Horloge des princes Qst un Marc-Aurèle qui, du reste, désigne discrètement Charles-Quint. La Fontaine, quoi qu'en ait dit Taine, de qui du reste les critiques de détail sont justes, a suivi d'assez près la très belle et très originale rédaction de Guevara.

Le roman espagnol a été, au xvi® et au xvii^ siècle, à son apogée. 11 compte une légion d'auteurs dont nous sommes forcés de ne mentionner que les principaux. Montemayor qui vivait vers la fin du xvi' siècle et qui eut une vie des plus aventureuse écrivit la Diane amoureuse qui est devenue célèbre par tout pays sous le nom de « Diane de Montemayor >. C'est un

XVl'^ ET XVW S^ : ESPAGNE ET PORTUGAL

roman mythologique, bucolique et magique sans aucun ordre, en pleine fantaisie, quelquefoii cruellement ennuyeux, quelquefois gracieux touchant, séduisant et pathétique, toujours follement romanesque. Sa vogue fut très considérable en Espagne, en France, en Italie. Notre Astrée, de Honoré d'Urfé, en procède en partie quoique plus sensée et plus sage.

Nous retrouvons ici Quevedo qui fut encore plus prosateur que poète et non pire. Il se prodigua en romans ou fantaisies satiriques en rêveries sociales où la société de son temps est peu ménagée et qui rappellent souvent Juvénal Enfin il donna toute sa mesure, qui est considé^ table, dans son grand roman qu'on eût appelé il y a vingt ans, «naturaliste », Don PablodeSélovte Quevedo, très évidemment, sait observer a de la pénétration psychologique ou, tout au moins, de la sagacité de moraliste; mais surtout Il imagine curieusement, originalement, il invente, sur un fond qui semble vrai, des aventures qui restent à peu près vraisemblables et qui sont divertissantes, burlesques ou d'une saveur amere C est un des esprits les plus originaux de cette Espagne qui abonde en intelligences origi-

Montesquieu a dit des Espagnols : « Ils n'ont == qu un bon livre, celui qui se moque de tous les ^"-^""t" autres ». Rien de plus spirituel et de plus injuste • mais il reste vrai que le plus grand livre espagnol est celui où l'auteur se moque de beaucoup' d autres livres espagnols. Cervantes a fait son Don Quichotte pour railleries romans de chevalerie qui étaient dans son pays la passion des

petits bourgeois et des petits nobles campagnards, mais sans esprit d'animosité et même en réservant à son héros comique et c'est-à-dire à sa victime une discrète sympathie qu'il fait partager au lecteur. Héros chevaleresque lui-même, soldat d'un indomptable courage, trois fois blessé à la bataille de Lépante et y laissant un bras, captif sept ans à Alger, revenu en Espagne et y trouvant des mésaventures qui le conduisent encore à la prison, il arrive enfin au succès, sinon à la fortune, avec Don Quichotte. Don Quichotte est un roman réaliste, traversé par un idéaliste effréné; ce sont mœurs du peuple, des aubergistes, des muletiers, des galériens, des moines, des petits marchands, des paysans, à travers lesquelles passe un homme qui voit Je monde eïïtier comme un roman et I qui croit rencontrer un roman à tous les détours du chemin. Ce contraste perpétuel, d'abord est piquant et souverainement artistique par luimême, ensuite est d'une réalité supérieure à tout réalisme puisque c'est la vie entière de l'humanité qui se trouve ainsi peinte et pénétrée en toute sa profondeur et produite sous tous ses aspects. Il y a deux parts dans ce roman, du reste constamment proches l'une de l'autre et comme l'une à l'autre entrelacées, les épisodes et les conversations ; les épisodes, incidents burlesques, aventures comiques, quelquefois sentimentales, sont d'une variété infinie et témoignent d'une imagination incroyable ; les conversations entre Don Quichotte et son fidèle Sancho représentent les deux tendances de l'âme humaine à savoir d'une part la bonté, la générosité, le dévouement, l'esprit de sacrifice et les illusions, d'autre

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XVI'^ ET XVII^ S'* : ESPAGNE ET PORTUGAL part, le bon sens, le sens du réel, le sens du juste milieu et pour ainsi dire la raison prov-erbiale, sans méchanceté du reste et sans amertume. L'ouvrage tout entier est peut-être celui pour lequel il aurait fallu inventer le qualificatifd'îWpuisable.

Outre son immortel roman, Cervantes a écrit des nouvelles, des romances, des sonnets et a essayé même du théâtre où il n'a pas réussi. Le monde entier, littéralement, s'engoua de Don Quichotte et il n'a pas cessé, à travers tous les changements de goût, d'être en possession de l'admiration de tous les hommes qui lisent.

Le théâtre, même mis à part Lope de Vega, -

dont nous avons parlé, est des plus brillant en ^' théâtre Espagne pendant ces deux siècles. Le théâtre deRojIs^ espagnol est très caractéristique, très original entre tous les théâtres, en ce que, plus que le théâtre antique, plus que le théâtre de Shakspeare lui-même, il est essentiellement lyrique, ou, pour mieux dire, fondé sur le mélange continuel du lyrique et du dramatique ; en ce que, d'autre part, il s'appuie presque toujours sur le sentiment de l'honneur et sur la susceptibilité de l'honneur, « le point d'honneur » comme ils l'appellent, et sur ses lois sévères, tyranniqueset même cruelles. Ces deux principaux caractères lui donnent une physionomie tout à fait à part au milieu de tous les théâtres européens. Sans remonter jusqu'aux origines confuses et sans grand intérêt du théâtre espagnol, jusqu'aux théâtres religieux des Autos sacramentaîes (qui du reste continuèrent leur carrière jusqu'au xvu« siècle), nommons d'abord (fin du xv* siècle)

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la célèbre Cèles tine de Ferdinand de Rojas, œuvre touffue, démesurée, énorme, disparate aussi, tantôt profondément licencieuse, tantôt d'une très grande élévation morale et aussi tantôt bouffonne, tantôt profondément pathétique. La Cclestine fut traduite et plusieurs fois dans toutes les langues et, surtout en Italie et en France, aussi appréciée qu'en Espagne.

Avec le xvn* siècle (après Lope de Vega), vint Calderon. Presque aussi fécond que Lope, auteur au moins de deux cents pièces, de mille, disent quelques historiens, Calderon est d'abord un prodigieux inventeur, de plus il est dogmatique, moralisant, presque prédicant. Que ce soit dans ses drames religieux, dans ses drames d'amour, dans ses drames de cape et d'épée, même dans ses comédies et intrigues très compliquées, les grands sentiments de l'âme espagnole, l'honneur, la foi, la religion du serment, la loyauté, la fidélité, l'esprit des grandes aventures respirent largement et animent et soulèvent l'œuvre tout entière. Les plus célèbres pièces de Calderon sont (les titres de Calderon sont toujours indicateurs de l'esprit de l'œuvre) : Dans cette vie tout est vérité et mensonge, la Vie est un rêve, la Dévotion à la Croix, Avant tout ma dame, l Alcade de Zamalea, Aimer après la mort. Médecin de son honneur.

Alarcon est plus près de nous par sa composition régulière et presque antique. Il n'en est pas moins un homme d'imagination et d'humeur et de puissance dramatique assez grande. Il faut citer ses tragédies : Ce qui vaut beaucoup coûte beaucoup, la Cruauté par honneur, le Maître des

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