XVIII* ET XIX* SIÈCLES : FRANCE
Plus fin et même extrêmement fin, mais amoureux lui aussi du petit fait caractéristique, d'une jolie et gracieuse sensibilité du reste, Alphonse Daudet nous charma souvent, nous intéressa toujours dans ses romans qui sont des peintures anecdotiques du monde de la fin du second Empire et de la troisième République.
Amoureux, ceux-ci, du fait exceptionnel et du caractère exceptionnel et aussi d'un style tourmenté qui séduit quelquefois par l'imprévu, les frères de Concourt eurent des succès encore notables.
Deux grands hommes ont rempli de leur nom cette époque si brillante encore, Renan et Taine, positivistes tous deux mi-partis historiens et philosophes. Renan Renan a fait V Histoire du peuple d'Israël et des Origines du christianisme et divers ouvrages de philosophie générale dont le plus célèbre est • intitulé Dialogues philosophiques. Taine a fait l'histoire des Origines de la France contemporaine^ c'est-à-dire l'histoire de la Révolution et divers ouvrages de philosophie dont les principaux sont V Intelligence et les Philosophes français du X VIII* siècle. Tous deux sont « positivistes >, c'est-à-dire relèvent du philosophe français Auguste Comte qui a sa place dans l'histoire de la philosophie mais non pas ici, n'étant point un bon écrivain ; tous deux sont positivistes, mais Renan avec un vif et profond sentiment de la grandeur et de la vertu morale du christianisme, Taine avec plus de rigueur philosophique. Renan avec une souplesse d'intelligence infinie s'appliquant à bien comprendre et toujours (avec quelque excès) à rapprocher de nous les grandes
Taine
figures de la Bible, des Evangiles et des premiers chrétiens et de leurs ennemis jusqu'à Marc- Aurèle. D'autre part, il affirmait la science comme valeur unique dans son Avenir de la Science; d'autre part encore, en les donnant comme des « rêves», il se permettait des conceptions, des hypothèses et des imaginations métaphysiques volontairement téméraires et infiniment séduisantes. Il avait, comme il arrive toujours, le style de son esprit, souple, sinueux, ondoyant, étonnamment plastique, insaisissable et charmant et qui faisait dire : « C'est admirablement fait et on ne sait pas avec quoi c'est fait ».
Taine, plus rigide, entassant les documents et les rangeant méthodiquement, avec une méthode qui ne veut pas se cacher, dans un ordre rectiligne, avançait pas à pas et d'un pas appuyé vers une vérité solide et qu'il ne voulait pas qui fût fuyante ni complexe. Très pessimiste et affectant un peu de l'être, comme Renan était optimiste et affectait beaucoup d'être tel, il croyait à l'origine mauvaise de l'homme et à la nécessité qu'il fût fermement bridé pour qu'il fût inoffensif. Il a fait une histoire de la Révolution française oii il a refusé son admiration et son respect aux crimes qui y furent commis, ce pourquoi la postérité commence à être sévère pour lui. Son style, très savant, est tout à fait artificiel, coloré sans qu'il fût un coloriste, fait de métaphores prolongées avec effort, au demeurant singulièrement imposant et fort. C'est un philosophe curieux, un historien probe, sévère et un peu systématique, un écrivain solide et laborieusement original.
XV ni" ET XIX'> SIÈCLES : FRANCE Brunetière, enfin, le dernier des grands penseurs français avant l'époque proprement contemporaine, a été critique, historien littéraire, philosophe, théologien et orateur. Comme critique il a défendu la tradition classique contre les novateurs téméraires et surtout la tradition morale contre la littérature licencieuse ou grossière; comme historien littéraire il a renouvelé l'histoire littéraire par l'introduction de la théorie curieuse, audacieuse et féconde de l'évolution des genres, et son Manuel d'histoire de la Littérature française est un chef-d'œuvre ; comme philosophe il a mis la clarté et la précision dans le système d'Auguste Comte dont il était le disciple; comme théologien il a, dépassant Comte et « l'utilisant », appuyé le catholicisme en France en trouvant de nouvelles et décisives « raisons de croire » ; comme orateur il a promené sa parole merveilleusement éloquente en France, en Suisse et en Amérique et prononcé cent « discours de combat ». Depuis la mort de Renan et de Taine il a été le seul directeur de la pensée française, qu'il continue du reste à diriger par ses livres et par la diffusion de sa pensée dans les esprits les plus vigoureux, les plus sérieux et les plus méditatifs de notre temps.
Le théâtre depuis 1850 a été presque exclusivement en prose. Emile Augier a fait encore quelques comédies ou drames en vers et en très beaux vers de théâtre; mais la plus grande partie de son œuvre est en prose et Alexandre Dumas fils et Sardou ont écrit en prose exclusivement. Augier et Dumas fils procédaient de Balzac et*
Le théâtre contemporain
comme il convient du reste à des auteurs de comédie, étaient foncièrement réalistes. Ils ont étudié les mœurs du second Empire et les ont peintes spirituellement ; ils ont étudié les questions sociales qui agitaient les esprits à cette époque et s'en sont inspirés utilement. Augier penchait vers le bon sens bourgeois, ce qui ne l'empêchait pas d'avoir beaucoup d'esprit, Dumas donnait un peu plus dans le paradoxe et avait autant d'esprit que son rival. Victorien Sardou, aussi habile constructeur dramatique que Scribe et qui s'élevait plus haut quelquefois, promena sa fantaisie facile du grand drame historique à la comédie de mœurs, à la comédie légère et à la comédie insignifiante avec une facilité prodigieuse et une fécondité inépuisable. Les auteurs vivants les plus admirés et que, parce qu'ils sont vivants, nous nous bornerons à nommer, sont, comme poètes, Edmond Rostand, auteur des Musardises, Edmond Haraucourt, auteur de l'Ame nue et de V Espoir du monde, Jean Aicard, auteur de Miette et Noré, Jean Richepin, auteur des Gueux, des Caresses, des Blasphèmes, etc., dans le roman Paul Bourget, Marcel Prévost, René Bazin, Bordeaux, Boylesve, Henri de Régnier; en histoire Ernest Lavisse, Aulard, Seignobos, d'Haussonville; en philosophie Boutroux, Bergson, Théodule Ribot, Fouillée, Izoulet ; au théâtre Paul Hervieu, Lavedan, Bataille, Brieux, Porto-Riche, Bernstein, Pierre Wolff, Tristan Bernard, Edmond Rostand, auteur de Cyrano de Bergerac et de V Aiglon; comme orateurs Alexandre Ribot, de Mun, Poincaré, Jaurès, etc.