‹ Initiation thomisteChapitre 14 sur 46 · CHAPITRE VII LA SOMME THÉOLOGIQUE : DIEU · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII LA SOMME THÉOLOGIQUE : DIEU

L'unique sujet dont s'occupe, nous l'avons dit, la Doctrine sacrée, ou l'enseignement catholique, est Dieu. Le symbole, qui résume cet enseignement en ce qu'il a d'essentiel et de nécessaire pour tous, ne fait que proclamer la foi du catholique « en Dieu — le Père tout-puissant, créateur du ciel et de la terre ; — et en Jésus- Christ, son Fils unique, Notre-Seigneur : qui a été conçu du Saint-Esprit; est né de la Vierge Marie; a souffert sous Ponce-Pilate, a été crucifié, est mort et a été enseveli ; est descendu aux enfers; le troisième jour est ressuscité d'entre les morts ; est monté aux cieux, est assis à la droite de Dieu le Père tout-puissant ; d'où 11 viendra pour juger les vivants et les morts; — et au Saint-Esprit ; la sainte Église catholique ; la communion des saints; la rémission des péchés ; la résurrection de la chair, la vie éternelle ». On le voit : le Credo ne parle que de Dieu le Père, le Fils et le Saint-Esprit, mentionnant, à l'occasion de chacune des Personnes divines, ce qui leur est plus spécialement ou distinctement attribué. La théologie, qui n'est que l'organisation scientifique de ce même enseignement, n'aura, elle aussi, d'autre sujet dont elle s'occupe, que Dieu.

Dieu.

Son existence.

SAINT THOMAS

Or, la première question qui se pose, au sujet de Dieu, dans l'organisation scientifique de la Doctrine sacrée qu'est la théologie, est la question d'où tout le reste dépend et qui est présupposée en tout, dans cet enseignement; savoir la question même de l'existence de Dieu. On se demandera peut-être pourquoi poser cette question. Car^il semblerait qu'elle doit être acquise, quand on aborde la Doctrine sacrée : soit qu'on tienne l'existence^de Dieu pour une vérité première, évidente de soi ; ou pour un fait établi par l'intervention même de Dieu dans le genre humain à qui II s'est révélé; ou qu'elle ait été déjà démontrée en philosophie. — Nous avons déjà dit plus haut, en effet, quand nous terminions l'exposé de la Logique, que l'existence de Dieu n'étant pas une vérité première évidente pour nous, elle avait besoin d'être démontrée ; et nous avons même donné, comme spécimen d'argumentation, une preuve démonstrative qui s'impose à la raison. La même conclusion s'imposait à nous au terme de l'exposé métaphysique, par la seule inspection de la hiérarchie des êtres. — Toutefois, parce que la théologie forme un tout qui doit entièrement se suffire, au sujet de la science de Dieu, et qu'elle s'incorpore, mais dans un ordre nouveau, ainsi que nous l'avons dit, toute l'économie essentielle des autres sciences qui portent notamment sur la nature foncière des êtres quels qu'ils soient, il ne se pouvait pas que dans l'organisation d'elle-même elle ne s'approprie, pour le faire sien, ce qui a [176]

DIEU

trait à la démoastration de l'existence de Dieu. Quant au fait de l'intervention de Dieu dans l'humanité, il ne nous dirait point, par luimême, sous quel jour nous devons concevoir le sujet de cette intervention et dans quels rapports Il se trouve avec les autres êtres.

Au contraire, l'examen des preuves de l'existence de Dieu portera avec lui, comme dans un germe, d'où on le déduira par voie de conséquence nécessaire, tout l'ordre rationnel de ce que nous aurons à dire sur Dieu. — Ces preuves se ramènent à cinq. Toutes partent de ce que nous constatons en nous ou autour de nous dans le monde où nous vivons. C'est, d'abord, le fait le plus universel, celui du mouvement. C'est, ensuite, le fait d'êtres nouveaux qui apparaissent continuellement dans ce monde. C'est, aussi, le fait d'autres êtres qui disparaissent. C'est la gradation ou la hiérarchie de ces divers êtres dans l'ordre de la perfection. C'est, enfin, l'ordre ou l'harmonie qui règne dans l'ensemble. De chacun de ces faits, par un raisonnement très simple, nous concluons, avec une nécessité absolue, à l'existence d'un Premier Moteur, d'une Première Cause, d'un Premier Nécessaire, d'un Premier Être, d'un Ordonnateur suprême. Et c'est Lui, que nous appelons Dieu, ce même Dieu, que nous savons, en effet, par l'enseignement catholique, être intervenu positivement dans l'histoire humaine et s'être révélé à nous. — La force du raisonnement, en chacune de ces cinq preuves, est tout entière

Les preuves.

Sa simpliciti'.

SAINT THOMAS

dans ce principe, que le fait constaté exige nécessairement un Premier qui domine ce fait et qui l'explique. Sans un Premier qui domine tout, dans l'ordre du mouvement, dans l'ordre des effets produits, dans l'ordre des êtres contingents, dans l'ordre des êtres à la perfection graduée, dans l'ordre de l'harmonie des êtres constituant le monde, rien ne peut s'expliquer. Car c'est à ce Premier que tout, en chacun de ces ordres, demeure, à chaque instant, et nécessairement, suspendu.

Or, ce Premier, par le fait seul qu'il est ce Premier, doit être d'une absolue simplicité dans sa natu re ou dans son être. Il ne peut pas être composé de parties quantitatives le soumettant aux dimensions et faisant de Lui un corps ; ni, non plus, de parties essentielles ou physiques, l'assimilant aux êtres mobiles composés de matière et de forme ; ni, même, d'acte et de puissance, à quelque titre que cela soit : car tout cela répugne à sa qualité de Premier ou d'absolu Indépendant, de qui tout dépend, mais qui ne peut dépendre de rien. D'où il suit qu'il faut qu'il soit absolument pur de tout mélange ou de toute composition en Lui-même ; et en dehors aussi de toute composition ou de tout mélange et de toute union de nature avec ce qui est autre que Lui. Il faut qu'il soit Lui-même et rien que Lui, que rien de ce qui n'est pas Lui n'entre en commerce de nature avec Lui et que même en Lui il n'y ait rien qui ne soit Lui. — C'est, du reste, ce qu'il a dit Lui-même de Lui-même,

DIEU

quand II s'est révélé à Moïse, alors qu'il s'est appelé lahveh, ou Celui qui est, nous dirions : l'Étant, l'Être {Exode, ch. m, y. i4).

Bien qu'il soit souverainement simple, 11 n'en est pas moins souverainement parfait. Car, en son absolue simplicité, étant l'Être subsistant, Il possède essentiellement la plénitude de tout être. Tout ce qui se rencontre ou peut se rencontrer en quelque être que ce soit, tout cela est en Lui, nécessairement, dans la mesure même où cela ne s'oppose pas à une perfection plus grande; mais tout cela s'y trouve sans aucune des limitations ou des différences et des incompossibilités qui se rencontrent dans les autres êtres. Sa perfection à Lui, toute pure et toute simple, équivaut, à elle seule, à toutes les perfections multiples et diverses qui existent ou peuvent exister dans quelque autre être que ce puisse être en dehors de Lui ; et, de plus, est elle-même d'une telle excellence que toutes les autres perfections réelles ou possibles, mises en regard de cette perfection, ne peuvent pour ainsi dire plus en garder le nom et qu'elles sont comme n'étant pas.

Puisqu'il est, au degré que nous venons de dire et qui est au-dessus de tout degré, la perfection la plus absolue et la plus transcendante, il faut, aussi, par une conséquence immédiate et nécessaire, que non seulement II soit bon, mais qu'il soit la bonté subsistante. Et, en effet, la raison d'être bon ou la raison de bien est inséparable de la raison de perfection. Car il n'y a

Sa perfection.

Sa bonté.

SAINT THOMAS

que l'être parfait qui puisse parfaire. Et, d'autre part, nul être ne se porte vers un autre être d'un mouvement d'amour — ce qui marque en celui-ci son caractère d'être bon, l'être bon étant celui qui est apte à provoquer ou à terminer un mouvement d'amour — , qu'autant que cet être est apte à le parfaire ou qu'il est perçu comme tel. C'est donc essentiellement à la perfection elle-même qu'est liée la notion ou la réalité de bonté : de telle sorte que Celui qui est la perfection souveraine est par le fait même la bonté par essence.

=^^^= Si la simplicité, en Dieu, parce qu'il est l'Être onmjini . j^gj^^g^ possédant en Lui ou plutôt étant Luimême, en sa pureté souveraine, sans diversité ni multiplicité aucune, tout et tout, ne nuit pas à la perfection en Lui, mais entraîne, au contraire, cette perfection à son souverain degré qui est d'être au-dessus de tout degré, d'où il suit, nous l'avons dit, que Dieu est la Bonté même, — nous devons dire aussi que cette même simplicité n'entraîne point pour Dieu, comme il arrive pour les corps simples parmi nous, la possibilité d'être comme partie dans un composé qui serait plus grand, d'où il suivrait que Dieu aurait la raison d'être fini. Nullement. Et, au contraire, la raison d'infini convient à Dieu dans le sens le plus précis et le plus rigoureux, à prendre cette raison d'infini, 'non du côté potentiel ou du côté de la matière, ce qui implique l'imperfection ou la privation de la forme qui actue, mais du côté de la forme ou de l'acte. [i8o]

DIEU

Et cela veut dire que Dieu, dans son acte d'être, ou dans sa perfection, n'est limité par rien. Car, non seulement 11 n'a point de matière qui limite sa forme, comme les êtres mobiles, composés, dans leur essence, de puissance et d'acte; mais, à la difterence des formes pures ellesmêmes, 11 n'a point d'essence distincte de son être et limitant cet être en le recevant. Il est Lui-même l'Être subsistant, ou l'Être non reçu en une essence autre que lui ; et, par suite, l'Être sans limite ou sans borne. Étant l'Être même, 11 est nécessairement l'Infini.

Par là-même, il faudra, de toute nécessité, ^^^'^r^^ qu'il soit partout, en toutes choses et en tout °"" '^"' lieu. Car 11 ne serait déjà plus l'Infini, au sens parfait que nous venons de dire, s'il pouvait être une seule chose et aussi un seul lieu où II ne fût pas ou dont II fût absent. Il est nécessairement en toutes choses et en tout lieu, et II s'y trouve au plus intime, puisque c'est son action même, et son action seule, qui explique ou fait être, comme tel, l'être de toutes choses. L'être, en effet, comme tel, ne peut avoir pour cause que l'Être même. Et puisque c'est Dieu, et Dieu seul, qui est l'Être même, c'est Lui, et Lui seul, qui par son action, indistincte de son être, se trouve en toutes choses, dans la mesure ou selon la condition même où l'être s'y trouve, c'est-à-dire au glus intime, rien n'étant plus intime à un être quelconque que son être même. — 11 se trouve en toutes choses par son essence ou par son être, comme nous venons de le dire. Il s'y trouve [i8i]

Son

SAINT THOMAS

aussi par sa présence, toutes choses étant à nu devant son regard. Et par sa puissance ; n'y ayant aucun être qui ne soit soumis à l'influx de son action. — Mais II est, à un titre spécial, dans certaines créatures, capables, par leur nature, selon qu'il lui plaît d'agir en elles de l'action surnaturelle qui les fait participer à sa propre nature en ce qui constitue sa vie intime, de Le recevoir en elles, sous la raison d'Hôte et d'Ami, dans la Trinité de ses augustes Personnes; comme nous aurons à l'expliquer plus loin, quand il s'agira soit de la Trinité des Personnes divines, soit de l'action de l'Esprit-Saint en nous, dans l'ordre de la grâce.

De ce Premier, que nous savons être au somimmutabilité. met de tout, dans l'ordre du mouvement, des effets produits, des êtres nécessaires, de tous les êtres à la perfection graduée et de l'harmonie qui règne dans l'univers, nous avons vu qu'il fallait exclure toute composition ou tout mélange, sans que cela nuise en rien à sa perfection souveraine, à laquelle suit nécessairement la raison de bonté subsistante. Et, au sens le plus rigoureux, en raison même de sa pureté ou de sa simplicité ou de la subsistence de son être qui le constitue l'Être même. Il nous est apparu comme devant être nécessairement l'Infini; d'où il suivait aussi qu'il devait nécessairement être en toutes choses et en tous lieux. — Mais, en même temps que nous devions exclure de ce Premier toute composition, il faut aussi en exclure tout mouvement. Dieu doit être, et au [182]

DIEU

sens le plus absolu, comme, du reste, cela ne pourrait convenir à aucun autre être en dehors de Lui, immuable. Nul mouvement, nul changement n'est possible pour Lui : ni le mouvement ou le changement qui regarde l'être et qui suppose, dans le sujet où sa possibilité se trouve, une composition de principes essentiels pouvant se disjondre et être séparés, comme dans les êtres matériels corruptibles; ni même un mouvement ou un changement quelconque dans l'agir, supposant la possibilité d'un complément d'être accidentel à acquérir par l'obtention d'une fin extérieure à soi. ou par la succession dans l'application d'une vertu active limitée et finie, comme la chose a pu être ou peut être encore dans les formes pures ou les esprits que sont les anges, dont nous aurons à parler. Et, de plus, à la différence de tout ce qui est en dehors de Lui, Il est absolument indépendant de tout principe extérieur qui influerait sur son être et qui, par suite, l'aurait à sa merci, comme est à la merci de Dieu l'être de tout ce qui est en dehors de Lui et n'est que par Lui. Dieu est donc, au sens le plus parfait, le plus absolu, le plus transcendant et le plus incommunicable, Celui qui ne change pas, qui ne peut pas changer, l'Immuable.

Mais, du même coup, et par une suite néces- ^ ,^ .^

., „ . ,T, . ,.ys , ^, , Son éternité.

saire, il faut aussi qu II soit 1 Eternel. C est qu en effet, l'éternité, dans l'ordre de la durée, est à j ce qui ne change pas ou qui est immuable ce •/ que le temps est à ce qui change ou se meut.

SAINT THOMAS

Or, le temps mesure le mouvement ou l'être de ce qui est soumis au mouvement. Donc l'éternité sera la mesure propre, dans l'ordre de la durée, de ce qui est en dehors de tout mouvement. Et puisque d'être ainsi en dehors de tout mouvement, au sens absolu que nous avons dit, est le propre exclusif de Dieu, il s'ensuit que l'éternité est la mesure propre de la durée de Dieu dans son être. Il y a même ceci de tout à fait propre à Dieu, que non seulement II a cette durée qu'est l'éternité, ou qu'il est éternel, mais qu'il est Lui-même son éternité; parce qu'il est Lui-même sa durée : chose qu'on ne peut dire d'aucun autre être en dehors de Lui. La raison en est que la durée se rapporte à l'être d'une chose, une chose étant dite durer dans la mesure où elle retient l'être : il y a donc rapport direct entre la durée d'une chose et son être. Et, précisément, il n'y a que Dieu à être son être; et rien autre, en dehors de Lui, ne peut être dit son être. Il s'ensuit que Dieu étant son être toujours identique, de même qu'il est son essence, Il est aussi son éternité. Cette éternité exclut, par définition, toute distinction d'avant et d'après, par cela même qu'elle exclut toute idée de succession ou de changement. Et, par suite, des termes, qui, chez nous, désignent la durée, savoir le passé, le présent, l'avenir, il n'en est qu'un qui lui convienne, mais sans impliquer le côté fini, ou limité, et relatif à ce qui précède ou à ce qui suit, qui lui convient chez nous : le présent. L'éternité de Dieu est un présent perpétuel,. [i84]

DIEU

qu'aucun passé n'a précédé et qu'aucun futur ne suivra.

En même temps qu'on doit exclure de Dieu ou de son être toute composition ou tout mélange, et tout mouvement ou tout changement, il faut en exclure aussi toute multiplicité. Dieu est de toute nécessité et essentiellement un. La conception de pluralité appliquée à Dieu est une conception qui répugne. Elle est contradictoire. Dieu, en effet, nous l'avons vu, est l'Être même, qui possède en Lui la plénitude de toute perfection ou de tout être. Or, si l'on suppose qu'il y ait deux ou plusieurs êtres à être cela, aucun ne le sera, ou ils se confondront et ne feront plus qu'un, attendu qu'il serait impossible de les distinguer. Si, en effet, ils se distinguent, ce sera par quelque chose qui sera dans l'un et qui ne sera pas dans l'autre ou dans les autres. Mais ceci ne pourra être qu'une perfection ; car l'imperfection ne saurait être en ce qui est l'Être même souverainement parfait. 11 s'ensuivra donc qu'en l'un ou en plusieurs de ces êtres qu'on suppose être tous l'Être même, il manquera quelque chose appartenant à l'ordre de la perfection. Dès lors, ils ne peuvent plus être ce qu'on les dit ou suppose être, savoir l'Être même souverainement parfait, ayant en soi la plénitude, au sens le plus complet, le plus absolu et le plus transcendant, de tout être et de toute perfection. Donc, et par définition, il faut, de la manière la plus rigoureuse et la plus exclusive, que Dieu soit un. C'est, du reste, ce qu'il affirme [i85]

.Son unité.

Sa vue.

Lui-même avec tant de majesté, d'autorité et d'insistance, quand, au peuple qu'il s'était choisi du milieu des folles erreurs du polythéisme et de l'idolâtrie, Il donna le premier précepte de la loi écrite de sa propre main (à garder le style figuré de l'Écriture), parmi les éclairs du Sinaï : Écoute, Israël, tu n'aures pas d'autres dieux que moi. Et, par la bouche de ses prophètes. Il y revient sans cesse, comme en ce passage d'Isaïe, ch. XLV, \. 3 : Je sais lahveh, et il n'y en a point d'autre. Hors moi, il n'y a point de Dieu!

Cet Être subsistant, d'une perfection si souveraine, la Bonté par essence et l'Infini, l'Omniprésent, l'Immuable et l'Éternel, qui ne peut être qu'un, au sens le plus absolu et le plus exclusif, ne saurait être connu de nous, naturellement, selon qu'il est en Lui-même. Sous ce jour, II n'est connu naturellement que de Lui, car son intelligence seule, identifiée à son être, lui est proportionnée. Et, cependant, il est en nous un désir naturel de le connaître, selon qu'il est en Lui-même; notre esprit ne pouvant être pleinement satisfait, à la vue des œuvres de Dieu, que s'il voit en Lui-même l'Auteur de ces œuvres. Ce désir naturel, quelquQ conditionné ou inefficace qu'il puisse être, suffît à nous démontrer que la vue de Dieu en Lui-même n'est pas chose absolument impossible même pour nous. Et nous savons, par la parole de Dieu, qu'il nous destine à cette vision. Elle se fera directement par son essence et non par une image créée quelconque, incapable de représenter l'Être sub- [i86]

DIEU

sistant. Il y faudra seulement, du côté de notre intelligence, une qualité surajoutée, d'ordre proprement divin, comme l'objet qu'il s'agit d'atteindre, et qui porte, dans le langage catholique, le nom de lumière de gloire. Perfectionnée par cette lumière de gloire, notre intelligence pourra voir Dieu comme II se voit Luimême, et elle verra tout en Lui d'un seul acte qui la rendra participante" de son éternité. — Mais cette vue de Dieu n'est point possible pour nous sur cette terre. Notre corps mortel y fait obstacle. En deçà de cette vision réservée pour plus tard, nous pouvons connaître Dieu sur cette terre, par voie de raisonnement, à l'aide des êtres créés qui portent son empreinte; et, plus excellemment, par ce qu'il nous a dit Luimême de Lui-même, dans l'ordre de la foi.

Ne pouvant pas le voir sur cette terre, nous ne saurions dire son Nom, le Nom qui seul l'exprime tel qu'il est et d'une façon adéquate à son être. Car, même le nom de lahveh qu'il s'est donné Lui-même en se révélant à nous ne nous livre pas le secret de son être, en ce qu'il a d'intime. 11 nous dit bien que Dieu est l'Être même; mais il ne nous dit pas ce qu'est, en Lui-même, cet Être subsistant. De même, tous les autres noms que nous pouvons lui appliquer et qui expriment quelque perfection ne nous disent quelque chose de Lui que d'une manière très imparfaite. Ces noms-là, en effet, ont été pris d'abord pour désigner une perfection aperçue autour de nous ou en nous, dans le monde des êtres finis.

Son Nom.

Sa science.

SAINT THOMAS

Et, par suite, ils ne désignent qu'une perfection déterminément. Or, en Dieu, toutes les perfections se fondent en une perfection transcendante qui les domine toutes et équivaut, elle seule, par mode de suréminence, à tout ce qu'il y a de formel ou de distinct et de séparé en chacune d'elles. Il suit de là que tous nos termes, quelque parfaits qu'on les suppose, appliqués à Dieu, demeurent infiniment en deçà de l'objet qu'il s'agit d'exprimer. Toutefois, ils ne sont pas faux ; ils sont même très vrais. Car tout ce qu'ils expriment se trouve très réellement en Dieu. Seulement, tout cela s'y trouve à un degré d'excellence ou dans un état de perfection qui domine et dépasse à l'infini ce que ces termes expriment. De ces termes nous dirons donc qu'appliqués à. Dieu, ils se prennent non dans un sens tout à fait identique ou d'une manière univoque avec les mêmes termes usités pour désigner les créatures; ni, non plus, dans un sens tout à fait différent ou d'une manière équivoque; mais dans un sens proportionnel, ou d'une manière analogue : par mode d'analogie.

Ce Premier, dont nous avons dit, selon que nous pouvons l'entrevoir et l'exprimer avec nos termes imparfaits, l'être transcendant, aura, en Lui-même, un agir proportionné à cet être. Son agir ne sera évidemment pas celui des êtres matériels inanimés, ni celui des êtres en qui se trouve le premier ou le second degré de vie qui est la seule vie végétative ou la seule vie sensible. Il ne sera même pas le degré de vie qui. [i88]

DIEU

convient à la forme substantielle d'ordre intellectuel qui est faite pour être unie à un corps organique sensible. L'agir de l'Être subsistant devra même dépasser dans des proportions infinies le degré de vie qui est celui des formes pures, en qui se trouve la seule vie intellectuelle. Toutefois, bien que le dépassant en perfection dans des proportions sans mesure, il sera du même ordre, c'est-à-dire de l'ordre purement intellectuel. Et parce que l'intellectualité est en raison directe de l'immatérialité, l'Être subistant étant l'Acte pur, il faut que l'intellectualité soit en Lui identifiée à son être. 11 y aura donc, en Lui, l'acte d'intelligence tellement parfait qu'il sera la Pensée même subsistante, comme nous l'avions déjà pu conclure au terme de notre considération métaphysique. Dans cette Pensée subsistante, qui est Lui-même, toutes choses seront à l'état de lumière ou de pensée actuellement vue et contemplée. D'un seul et identique regard qui est Lui-même, 11 verra tout : tout ce qui peut être vu, c'est-à-dire tout ce qui dit un rapport quelconque à l'être : ou parce que cela ne répugne pas à être, n'impliquant pas contradiction, et, par suite, demeure soumis, comme pouvant être réalisé par elle, à l'action souveraine de Dieu, Être subsistant; ou parce que cela tombe, en fait, sous cette action souveraine de Dieu, étant réalisé par elle en un point de la durée; ou parce que, même ne devant pas être réalisé, cela aura fait l'objet d'une considération spéciale de Dieu déterminant qu'en effet II l'au-

Sa volonté.

SAINT THOMAS

rait réalisé dans telles autres circonstances ou selon tel autre plan de son œuvre, qui, en fait, cependant, ne sera jamais réalisé. C'est donc dans la connaissance de Lui-même, de son être, de sa vertu, de son action, que Dieu connaît et voit toutes choses, toutes choses qui sont, et à quelque titre qu'elles soient, ou qui ont été, ou qui seront, ou qui pourraient être, ou qui auraient été en d'autres circonstances.

Cette action de Dieu, ou cette vertu, qui n'est d'ailleurs pas autre chose que son être, en laquelle Il voit tout, connole essentiellement la volonté. Car c'est par la volonté, ou selon qu'il veut, ou qu'il pourrait vouloir, ou qu'il voudrait l'être de telles choses, que l'être appartient, dans la durée, ou pourrait appartenir, ou appartiendrait à ces choses-là. Toutefois, la volonté présuppose l'intelligence, à parler selon notre mode de concevoir et en partant de l'analogie de notre action : car, en Dieu, intelligence et volonté ne se distinguent point comme chez nous ; mais dans l'unité de son être, se trouve, suréminemment, tout ce qui, chez nous, est le propre de l'intelligence et de la volonté et tout ce qu'implique d'essentiel, chez nous, l'ordre de ces facultés entre elles ou l'ordre de leur action. La volonté donc, même en Dieu, présuppose l'intelligence. C'est, en effet, l'intelligence, portant sur son être à Lui, d'une façon absolue ou sous sa raison d'essence même de l'Être, et sur le rapport de toutes autres essences ou participations possibles de cette Essence souveraine avec

DIEU

elle, — qui renferme la raison de non contradiction, ouvrant toutes grandes, devant la volonté, pour qu'elle y décide à son gré, les infinies perspectives de la possibilité radicale de toutes choses. Mais, étant présupposée cette possibilité radicale, qui est constituée ou commandée par le rapport des essences ou des participations possibles de l'Être subsistant à cet Être subsistant saisi par l'intelligence divine qui lui est identifiée, quand il s'agit d'un rapport quelconque de ces possibilités ou de ces essences au fait d'être, la volonté divine est absolument souveraine. C'est elle, et elle seule, qui décide, selon qu'il lui plaît, et sans qu'il soit possible d'exiger une autre raison que celle de son bon plaisir, que telle possibilité d'être sera en effet ou serait, s'il lui plaisait qu'elle fût. Cette décision de la volonté divine est la cause suprême et souveraine de tout. Rien jamais ne saurait lui faire obstacle, puisque toute autre cause lui demeure subordonnée. Il se pourra cependant qu'au-dessous de cette volonté et dominée par elle se trouve une certaine opposition avec tel ordre particulier émanant aussi de cette volonté. Car les ordres particuliers , qu'il s'agisse des diverses sphères parmi les agents créés ou les causes secondes, ou qu'il s'agisse même des plans subalternes dans l'ordre des résolutions de la volonté divine elle-même, peuvent, même en s'opposant entre eux, dans leurs ordres particuliers respectifs, concourir à la réalisation du plan suprême et dernier qui commande tout. C'est ce

SAINT THOMAS

Son amour.

' fSa justice p et sa miséricorde.

plan suprême et dernier de la volonté divine qui constitue, au sens pur et simple, la Cause suprême de toutes ehoses, celle dont tout dépend, sans qu'elle-même dépende de rien autre que d'elle seule, Cause suprême d'une efficacité souveraine et dont tout ce qui se passe dans tout l'univers, à prendre ce mot dans son sens le plus compréhensif, n'est que la réalisation parfaite et adéquate.

De tous les mouvements affectifs qui peuvent se trouver en nous ou dans la créature et qui se ramènent à onze, appelés du nom de passions dans l'ordre des affections sensibles, seuls les mouvements ou les actes d'amour et de joie, ou aussi de haine contre le mal, peuvent se trouver en Dieu, sans que d'ailleurs il faille les concevoir distincts de Lui-même et de son être. Et quand nous parlons d'amour en Dieu à l'endroit de quelque être créé que ce puisse être, nous devons soigneusement noter qu'à la différence de l'amour qui est dans la créature, il ne suppose pas le bien dans l'être aimé ; il le cause. Par conséquent, l'être même ou le bien qui est dans une créature est la mesure de l'amour que Dieu aura eu pour elle. C'est parce que Dieu l'a aimée et l'aime, qu'elle a eu et qu'elle a le bien, tout le bien que nous voyons en elle.

D'autre part, dans l'ordre de ce que nous appelons chez nous ou dans toute créature spirituelle la vertu, nous pourrons et devrons, quand il s'agit de Dieu, parler de justice. Sa justice consiste en ce qu'il donne à tout être ce que sa

DIEU

nature exige ou ce que ses mérites lui valent soit en bien soit en mal. Et, parce qu'il s'agit du bien, Dieu donne toujours plus encore qu'on n'a mérité, tandis que s'il s'agit du mal, Il reste en deçà du mérite quand 11 inflige la peine, à cause de cela nous dirons qu'à côté de la justice, venant avant elle et demeurant toujours quand elle s'exerce, règne en Dieu, au plus haut point, dans toutes ses œuvres, la miséricorde.

La volonté divine, ainsi faite d'amour, de jus- ^=^^^^ tice et de miséricorde, s'appelle d'un nom spé- providence. cial. Son action jointe à celle de l'intelligence qu'elle présuppose prend le nom de Providence. Elle n'est pas autre que le plan achevé ou l'ordonnance suprême de toutes choses selon qu'elles doivent se dérouler et subsister dans la durée et constituer avec cette durée elle-même l'œuvre de Dieu au dehors. Celte Providence est en Dieu Lui-même et n'est point distincte de son être. Elle est éternelle comme Lui. Tout lui demeure soumis directement et immédiatement. Rien de créé n'entre en participation avec elle. Ellemême et elle seule, par elle-même et par elle seule, sans que rien de créé ait été appelé à son conseil ou ait eu à y intervenir, en quelque manière que ce soit, a tout réglé, tout statué, tout ordonné, dans l'ensemble et dans le plus menu détail de cette œuvre qui sera réalisée par l'acte créateur et conduite à sa fin par l'action souveraine du gouvernement divin. Aucune forme ou aucun degré d'être, depuis les éléments avec leur matière première et leurs formes rudimentaires

Sa Prédes-

SAINT THOMAS

jusqu'aux formes pures des esprits les plus immatériels ; ni, non plus, aucune modalité d'être ou d'action, qu'il s'agisse des actions purement corporelles ou même des actions de la volonté libre, n'est soustraite à la disposition ou à l'ordonnance indépendante et souveraine de cette Providence divine.

Toutefois, quand elle porte sur une certaine tinatïon" catégorie d'êtres et d'actions, elle prend un nom nouveau. On l'appelle alors la Prédestination. Et, sous ce jour, elle n'est pas autre que le plan spécial ou l'ordonnance particulière de toute l'économie du salut pour ceux qui posséderont un jour dans le ciel le bonheur de la gloire. Ce plan comprend ou implique en sa première ligne ou en son premier fond, qui le commande tout entier, un choix souverainement libre de la part de Dieu, en vertu duquel Dieu détermine d'avance ou de toute éternité que tels et tels privilégiés auront, en effet, ce bonheur de la gloire. Cette détermination à leur sujet n'a pas d'autre cause que l'amour de Dieu le plus pur et le plus gratuit. Rien, de leur part, ne l'a pu motiver. Car tout le bien qui se trouvera en eux et qui aboutira finalement à la possession de ce bonheur de la gloire pendant l'éternité sera un effet de l'amour de Dieu les ayant choisis pour leur donner ce bonheur. Les autres, qui n'auront pas ce bonheur, n'auront pas été aimés de cet amour. Dieu aurait pu, s'il l'avait voulu, les choisir aussi. Il aurait pu, même, ne pas faire de choix et avoir pour toutes ses créatures d'or-

DIEU

dre spirituel, l'amour qui les aurait fait aboutir toutes à la possession du bonheur de la gloire. Et, dans ce cas, toutes eussent été prédestinées. Il ne l'a pas voulu. Il a voulu faire éclater la gratuité du don suprême de son amour en l'assurant à quelques-uns et non à tous. De là, le nom d'élus, qui est donné aux prédestinés. Les autres, ceux qui ne sont pas de ce nombre, forment la masse des réprouvés. Ceux-là n'auront pas le bonheur du ciel. Ils seront de deux sortes. Les uns ne l'auront pas, en raison d'une faute personnelle actuelle par laquelle ils se seront rendus indignes de l'avoir. Tels seront les esprits rebelles*dans le monde des purs esprits ; et les êtres humains adultes qui auront commis quelque péché grave ou mortel. D'autres, qui formeront une catégorie à part, et qui seront tous du nombre des êtres humains, ne l'auront pas, sans qu'ils aient eux-mêmes commis quelque faute actuelle qui les en ait rendus indignes; mais parce qu'ils auront eu en eux le péché de la nature humaine viciée par le péché du premier père qui se transmet ainsi, par voie d'origine, à tous ceux qui naissent de lui. Ceux-ci, bien que se trouvant exclus, par le péché d'origine, du bonheur de la gloire, et appartenant, de ce chef, au nombre des réprouvés, ne seront pourtant pas condamnés aux supplices que devront subir éternellement, pour les avoir mérités par leurs fautes, ceux qui auront commis des péchés actuels. „ , , , . Sa toute-

L' exécution du plan éternel de Dieu tel qu'il puissance.

l'a réglé dans sa providence et sa prédestination sera l'œuvre de sa toute-puissance : laquelle, d'ailleurs, est identique, dans la réalité, à son intelligence et à sa volonté, qui sont elles-mêmes identiques à son être, lequel, nous le savons, n'est pas distinct de son essence et de Lui-même. Car Dieu, nous l'avons vu, est l'Être subsistant. Et c'est, précisément, parce qu'il est l'Être même, qu'il est, au sens le plus absolu, le Tout- Puissant. Rien, en effet, de ce qui ne répugne pas à être, ne saurait être soustrait au pouvoir souverain de celui qui est l'Être. Par définition, la royauté de l'Être s'étend à tout ce qui est compris sous une raison d'être; et, seule, la contradiction est en dehors. Tout cela donc qui n'est pas contradiction demeure soumis à la toute-puissance de Dieu. Non pas, toutefois, que la toute-puissance de Dieu doive s'étendre à tout cela. Elle s'est librement bornée ou limitée ellemême à l'ordre statué dans sa providence et sa prédestination. Et si la réalisation de cet ordre accuse à chaque instant et prouve ou manifeste cette toute-puissance qu'elle requiert, en effet, sans cesse, elle ne saurait jamais l'épuiser. Ce que Dieu a résolu dans sa providence et sa prédestination, et qu'il exécute par sa toute-puissance est d'une perfection infinie. Mais il aurait pu, à l'infini, statuer ou régler et exécuter d'autres ordres de choses qui eussent été, eux aussi, chacun en lui-même, sous sa raison d'oeuvre ^ divine, d'une perfection non moins infinie. Son bonheur. Ce Dieu, si grand, si souverain dans la pureté

DIEU

de son être, dans sa perfection, dans sa bonté, dans son infinité, dans son omniprésence, dans son immutabilité, dans son éternité, dans son absolue unité, dans son savoir, dans son vouloir, dans son amour, dans sa justice, dans sa miséricorde, dans sa providence, dans sa prédestination, dans sa toute-puissance, est, du même coup, en Lui-même et par Lui-même, au comble du bonheur. Bien plus, 11 est le Bonheur même, le Bonheur subsistant. Il est Lui-même sa Béatitude. Car II est à Lui-même la pleine suffisance de tout bien, possédée jusqu'à l'identification la plus absolue, qui ne dépend de rien, et de laquelle, au contraire, tout le reste dépend : au point qu'à côté du Bonheur essentiel qu'il est Lui-même à Lui-même en Lui-même, Il a encore ce bonheur accidentel, qui, d'ailleurs, n'ajoute rien au premier, d'être le bonheur de tout ce qui, en dehors de Lui, participe le bonheur.

Une qualité transcendante du bonheur de -

Dieu, que la raison ou l'intelligence créée n'au- Personnes. rait jamais pu soupçonner, c'est que même en tant qu'il s'agit de son bonheur subsistant, Dieu n'est point seul ou unique dans la jouissance qu'il en a. Il nous a fait savoir, Il nous a dit qu'ils sont trois à en jouir au même titre. Tous trois sont le même Dieu, numériquement le même, si grand, si souverain dans la pureté de son être, dans sa perfection, dans sa bonté, dans son infinité, dans son omniprésence, dans son immutabilité, dans son éternité, dans son absolue unité, dans son savoir, dans son vouloir,

SAINT THOMAS

dans son amour, dans sa justice, dans sa miséricorde, dans sa providence, dans sa prédestination, dans sa toute-puissance, dans son bonheur. Tous trois sont ce même Dieu, sans aucune distinction, sans aucune différence, dans la plus absolue identité numérique. Et, cependant, Ils sont trois, distincts entre eux de la distinction la plus réelle; de telle sorte que dans la plus parfaite réalité, l'un n'est pas l'autre, ayant chacun sa Personnalité la plus tranchée et la plus irréductible. Car, précisément, ils se distinguent entre eux par des relations qui s'opposent entre elles. Ils sont constitués Eux-mêmes, Chacun, par ces relations opposées et irréductibles; relations, qui, en Dieu, où, de toute nécessité, tout se ramène et s'identifie à l'Acte pur, sont ellesmêmes subsistantes de la subsistence même de cet Acte pur, s'identifient à lui, de tout point, comme réalités. Ces relations résultent de ce qui en Dieu doit correspondre, dans l'unité suréminente de son Acte pur, à la double opération vitale qui est le propre des esprits ou des êtres qui vivent du plus haut degré de vie, savoir l'opération de l'intelligence et l'opération de la volonté. En chacune de ces opérations, parce qu'elles sont des opérations vitales, se trouve un fruit de vie qui émane d'un principe vital, et qui en émanant de ce principe s'oppose à lui par mode de terme corrélatif. Dans l'opération de l'intelligence, le fruit vital est le verbe ; dans l'opération de la volonté, c'est l'amour. L'un émane par mode de génération; l'autre par

DIEU

mode de procession. La raison aurait pu nous dire que tout cela doit se trouver en Dieu suréminent. Mais la foi ou la révélation, dépassant ici la raison, nous enseigne que tout cela se trouve en Dieu dans des conditions qui ne sont plus du domaine de notre connaissance. Chacun de ces termes d'action vitale, selon qu'ils s'opposent entre eux d'une opposition de relation irréductible, constitue une Personne en Dieu. Il suit de là qu'il y a en Dieu trois Personnes : une première Personne, qui est le Principe du Verbe ; une deuxième Personne, qui est le Verbe; et une troisième Personne, qui est le terme de la procession dont les deux autres Personnes sont, en commun, le principe : lequel principe n'a pas à constituer une nouvelle personne, puisqu'il se trouve constitué lui-même par les deux Personnes du Verbe et de son Principe, qui ont et doivent avoir en commun, par rapport au terme nouveau qui émane d'Eux, la raison de principe. De ces trois Personnes qui sont en Dieu et dont chacune est Dieu Lui-même, la première a pour nom propre et qui la désigne par excellence, le Père. La raison de Principe lui convient comme à nul autre. Car si la deuxième Personne est, avec le Père, principe de la troisième Personne, elle-même a pour principe le Père, qui, Lui, est Principe de tous, sans avoir Luimême de principe. Le nom de Père est son nom par excellence, parce que l'acte d'où émane le Verbe est au sens le plus parfait une génération : génération qui est du domaine de l'esprit et où

Le Père.

Le Fils.

SAINT THOMAS

le fruit vital ne se séparant pas du principe qui le produit, mais demeurant, au contraire, d'autant plus intime que l'opération est plus parfaite, si l'opération ne cesse point, si elle s'identifie au principe qui agit, si elle est subsistante et éternelle, la génération aussi sera éternelle et subsistante, faisant que sans cesse et de toute éternité le Père engendre.

Si le nom par excellence de la première Personne est le Père, il faudra, de toute nécessité, que le nom par excellence de la deuxième Personne soit le Fils. De même que le Père, comme Père, est tout ce qu'il est, par rapport au Fils; de même le Fils, comme Fils, est tout ce qu'il est, par rapport au Père. Et parce que le Père est toujours dans l'acte parfait qui engendre le Fils, le Fils est également toujoiirs dans l'émanation parfaite de l'acte qui l'engendre. Cette génération étant d'ordre intellectuel portera le nom de diction : par laquelle diction et dans le Verbe qui la termine avec la raison de Fils qui subsiste, le Père dit éternellement toutes choses. De là, aussi, le nom d'Image, qui est donné au Fils.

'^ La troisième Personne en Dieu n'a point de Saint-Esprit, nom aussi caractéristique ou aussi propre dans sa constitution que l'est celui des deux premières Personnes. Car on la désigne par deux mots unis ensemble, dont chacun pris à part convient à toutes les trois. Cependant, les deux mots unis ensemble et ne formant plus qu'un seul nom, demeurent exclusivement réservés à [300]

DIEU

la troisième Personne. Et cela même est en parfaite harmonie avec ce qui la distingue, puisqu'aussi bien elle est le fruit vital subsistant d'une action commune aux deux autres, fruit vital d'une action où les deux autres s'unissent et se fondent en quelque sorte pour se retrouver toutes deux dans ce fruit vital qui est leur amour subsistant, par lequel et dans lequel toutes trois se donnent, quand il leur plaît ensuite de se donner au dehors dans leur œuvre commune de création et de sanctification. De là, les noms d'Amour et de Don, par lesquels aussi est désignée proprement la troisième des Personnes en Dieu.

Si, dans cette donation et par cette donation =

de l'Esprit-Saint, toutes les trois Personnes di- divines. vines peuvent être dites se donner, il en est une cependant, là première, qui ne peut pas être dite donnée ou envoyée, ce qu'on dira des deux autres, quand il s'agit de la donation des Personnes divines qui aboutit à leur habitation dans l'âme des justes par la grâce sanctifiante et la charité. Cette habitation des trois Personnes divines dans l'âme du juste par la grâce sanctifiante et par la charité est tout ce qu'il y a de plus excellent dans l'œuvre de Dieu au dehors. Par elle, en effet, la créature raisonnable est admise à participer le mystère même de la vie intime de Dieu au sein de la Trinité. Dans l'ordre de la restauration après le péché, elle ne se fait plus qu'en raison d'une autre mission tout à fait spéciale, qui est la mission visible du Fils [201]

La création.

SAINT THOMAS

par le mystère de son Incarnation. De là ces déclarations du Verbe fait chair, dans son Évangile, quand nous l'entendons « s'écrier » en plein Temple, devant la foule : — Si quelqu'un a soif, qu'il vienne à moi et qu'il boive. Celui qui croit en moi, des fleuves d'eau vive couleront de son sein. Et l'Évangéliste ajoute : Il disait cela de l'Esprit que devaient recevoir ceux qui croiraient en Lui. (S. Jean, ch. vu, v, 37-39.) C'est dans le même sens qu'il avait dit, parlant à la Samaritaine : Quiconque boit de cette eau aura soif de nouveau ; mais celui qui boira de l'eau que moi je lui donnerai n'aura plus soif à tout jamais. L'eau que moi je lai donnerai deviendra en lui une source d'eau vive jaillissant en vie éternelle (ch. iv, v. i3, i4)-

Cette eau vive jaillissant en vie éternelle du sein de tous ceux qui croiront en Jésus, c'est la possession, déjà commencée par l'amour, que cause, dans le cœur, l'Esprit-Saint, du Bien infini et subsistant qui est Dieu Lui-même, selon qu'il jouit de Lui-même au sein de l'auguste Trinité dans le mystère ineffable du Père, du Fils et de l'Esprit-Saint. L'amour de ce Bien n'a plus à être remplacé par l'amour d'aucun autre; car II les dépasse tous à l'infini. Et quand tous les autres biens disparaissent enlevés par la mort, Celui-ci est alors possédé dans toute sa plénitude, se donnant à nous sous sa raison propre de vie éternelle.

La donation des trois Personnes divines sous la raison propre de leur vie intime par leur hahoal

DIEU

bitation dans l'âme des justes est une donation spéciale qui ne convient qu'à une catégorie réservée parmi les êtres auxquels pouvait et voulait se communiquer le Dieu trine et un. Il était un autre mode de communication, plus général et qui pourrait convenir à tous : celui qui consisterait, non plus dans le rapport d'intimité, mais dans le rapport de souveraineté, fondé sur l'acte créateur. C'est qu'en effet, tout autre être, quel qu'il soit, en dehors de Celui qui est l'Être même, s'il est, ne sera que par l'action du Premier. Rien de ce qui, à un titre quelconque, participe la raison et le fait d'être, n'est ni ne peut être que parce qu'il reçoit l'être de Celui qui étant l'Être doit être nécessairement la source de tout être. Or, l'acte par lequel un être qui subsiste reçoit ou a reçu, dans son premier fond, l'être qui est lesieu, s'appelle d'un nom consacré par l'enseignement révélé, la création.

Cejte création, parce qu'elle porte sur tout l'être jusque dans son premier fond, et qu'elle ne présuppose rien, estune action absolument propre à Dieu. Elle aurait pu, absolument parlant, être de toute éternité, puisque Di^u. est éternel et que l'effet de son action peut être instantané. Cependant, nous savons, p^r la foi^ que la création n'a pas été de toute éternité. Le monde, même à le prendre dans son universalité, qu'il s'agisse de ses parties spirituelles ou de ses éléments matériels, a une durée dont le comtoencement estjdLéterniiné. Au moment fixé [2o3] ' "

Le monde.

SAINT THOMAS

par Dieu de toute éternité et selon qu'il lui avait plu de le déterminer dans la plus absolue indégendance de sa liberté souveraine, alors que rien encore n'avait été en dehors d^ Hipn f'ifirnejj le monde commença d'être par la seule vertu du^ décret divin. Ij commença d'être instanénient et simultanément quant aux purs esprits ou aux formes pures qui constituenf~ja partie supérieure et la plus excellente, et quant aux premiers^léments composjsjdejmatière^et de forme d'où sortirait, par voie de transformation, en y ajoutant, pour chaque être humain, une création nouvelle spéciale, toute la variété des êtres qui constituerait le inonde inatériel.

11 convenait que la partie supérieure de cette oeuvre, dont la nature est la plus rapprochée de la nature divine, comme étant d'ordre entièrement spirituel, fût, de toutes, la plus considérable : non par la masse ou l'étendue, qui appartient en propre au monde corporel ; mais par la multitude. Et nous savons, en effet, par l'Écriture-Sainte, que la multitude des esprits se nombre par « myriades de myriades » (Daniel, ch. VIII, V. lo). Chacun de ces esprits, parce qu'il est une forme pure, libre de toute matière, est à lui-même son espèce. Ils sont indépendants du monde des corps, mais ne lui demeurent pourtant pas étrangers. Ils sont, avec lui, partie intégrante de l'œuvre unique, totale, qui, sous le nom d'univers, comprend tout ce que Dieu a produit en vertu de l'acte créateur.

Ils furent créés par Dieu dans l'état de grâce^

DIEU

c'est-à-dire qu'en recevant de Dieu leur nature, ils la reçurent avec une qualité transcendante, d'ordre surnaturel et divin, qui les faisait participer à la vie intime de Dieu, s'épanouissant en connaissance et en amour du même ordre. Toutefois, cet état surnaturel et divin n'était qu'initial, si l'on peut ainsi dire, en ce sens qu'il était destiné à être suivi d'un nouvel état, d'ailleurs de même ordre, qui serait l'état de la gloire, dans lequel leur connaissance deviendrait la vision et provoquerait un amour proportionné, les fixant à tout jamais dans la pleine et parfaite possession de Dieu, le Bien souverain. Mais ce second état devait, pour eux, avoir la raison de récompense. Il leur fallait le mériter. Et, pour le mériter, il leur suffisait de consentir librement au mouvement de la grâce qui les portait vers cette fin divine. Reconnaître et accepter avec humilité et gratitude le don que Dieu leur offrait, mais en dépendance de son action souveraine, de telle sorte que Lui seul fût proclamé Premier et Indépendant, telle était la condition mise pour eux à l'obtention du bonheur qui leur était destiné. La plupart s'y plièrent avec un saint empressement. Mais un certain nombre, cédant à une pensée d'orgueil qui était montée dans l'esprit du premier d'entre eux, s'y refusa. La réponse de Dieu ne se fit pas attendre. A l'instant même, ceux qui avaient été fidèles furent admis à partager sa gloire ; et les autres précipités dans le gouffre de l'éternelle damnation. — Ce premier drame et le partage [ao5]

L'œuvre

qui s'ensuivit devait avoir sur toute l'œuvre de Dieu les répercussions les plus profondes et les plus lointaines.

Cependant, Dieu allait organiser le monde de des"stc' jours, la matière dont 11 avait créé les premiers éléments en même temps qu'il créait, dans l'état que nous venons de dire, les purs esprits. 11 le fît, en intervenant par six fois consécutives, pour établir, d'abord, certaines distinctions dans son œuvre, et puis, pour orner chacune des parties principales qu'il avait ainsi distinguées et séparées. La première intervention amena la distinction et la séparation du jour et de la nuit, par la production de la lumière. Une seconde intervention sépara les eaux ou les éléments matériels qui jusque-là ne formaient qu'un tout chaotique, en établissant au milieu le firmament ; et au firmament fut appliqué le nom de ciel ou de deux. La troisième intervention rassembla en un même lieu les eaux qui seules apparaissaient et couvraient tout au-dessous ou en deçà du firmament; et la partie solide émergea : ce fut la distinction et la séparation de la terre et des mers, avec ceci d'ailleurs que cette même intervention amena la production des plantes, lesquelles, adhérant au sol, ne font pour ainsi dire qu'un avec la terre elle-même et devaient venir en même temps.

Ces trois premières interventions divines

avaient distingué et séparé les grandes parties du

monde matériel, qui sont, par rapport à nous, le

ciel, la terre et les mers. Les trois interventions

DIEU

suivantes eurent pour objet d'orner chacune de ces parties. La quatrième intervention amena la production des luminaires destinés à orner le firmament descieux et à faire le partage des jours et des nuits, marquant leur distinction d'une façon ordonnée en vue des temps et des saisons : ainsi furent produits le soleil, la lune et les étoiles. La cinquième intervention amena la production des vivants qui se meuvent au sein des eaux et sur la face du firmament des cieux; c'est-àdire des poissons qui ornent les mers et des oiseaux qui ornent la partie du firmament avoisinant la terre. Enfin, la sixième intervention eut pour objet l'ornementation de la terre elle-même, par la production de toute âme vivante selon son espèce : bétail, et reptiles, et bêtes de la terre.

Et quand tout ce merveilleux palais du monde matériel eut été de la sorte suffisamment préparé, alors Dieu, au terme de ces six interventions, y introduisit celui qui devait eu être le roi, avec la mission d'en recueillir toutes les splendeurs et de les transformer en hosties de louange à la gloire du Créateur. Pour cela, Il forma un être à part, qui serait comme le résumé de toute son oeuvre, où se retrouveraient, unis en un même tout substantiel, et le monde des esprits et le monde des corps. Il prit du limon de la terre, le disposa et le façonna en corps organique adapté et infusa dans ce corps ainsi disposé une âme qui l'animerait, et, avec lui, constituerait un même tout substantiel qui porterait le nom d'homme.

L'homme.

Son âme.

SAINT THOMAS

Cette âme de l'homme, en raison de ses facultés spirituelles, était de nature à pouvoir être élevée, comme les purs esprits, jusqu'à participer la vie intime de Dieu, par la grâce tout de suite et plus tard par la gloire. Elle était créée, en effet, à l'image de Dieu et à sa ressemblance. Mais elle avait ceci de particulier, qu'étant faite essentiellement pour être unie au corps, elle ne devait point normalement en être séparée. Elle n'avait donc pas été créée au commencement avec les purs esprits. Dieu ne la créait qu'au moment même où II l'unissait au corps dont elle serait la forme substantielle. Ce corps, du reste, ne serait point, pour elle, un embarras ou un obstacle dans l'épanouissement de sa vie spirituelle : les sens dont il était muni avaient pour mission de fournir à l'âme les matériaux ou les images, d'où, par ses facultés natives, elle tirerait toutes ses idées. Il est vrai que pour servir à cette fin, il fallait que le corps fût composé d'éléments contraires, harmonisés entre eux ; et, naturellement, cette harmonie pouvant être brisée, il devait s'ensuivre l'altération qui amènerait fatalement un jour la dissolution et la mort. Mais, dans sa providence attentive. Dieu y avait pourvu. Il avait attaché au don de la grâce surnaturelle, qui divinisait l'âme et toutes ses facultés, des prérogatives qui devaient maintenir dans l'homme une harmonie parfaite : d'une part, entre le corps et l'âme; de l'autre, entre la partie affective sensible et la partie affective intellectuelle.

DIEU

L'ensemble de ces dons et de ces prérogatives ~ — 7~. constituait proprement l'état de la justice origi- originelle. nelle. Dans cet état et pour autant qu'il durerait, l'homme était à l'abri de tout mal, soit moral, soit physique. Son intelligence se trouvait naturellement ordonnée au vrai, sans aucune possibilité d'erreur. Sa volonté était naturellement ordonnée au bien, incapable de se porter au mal. Son double appétit sensible, concupiscible et irascible, étaient de tout point soumis à la partie supérieure de l'âme et ne pouvaient avoir, en eux, aucun mouvement affectif désordonné. Tout était harmonie et perfection dans l'homme. Son corps lui-même, bien que vivant encore d'une vie terrestre et devant se multiplier par voie de génération, ne connaissait aucune servitude ou sujétion pénible et humiliante : il pouvait vaquer à toutes les conditions de la vie présente sans aucune fatigue, n'y trouvant, au contraire, que plaisir, satisfaction et joie. Étant de tout point impassible, il devait, par là-même, être aussi immortel.

Cette vie présente de l'homme devait être ordonnée à sa multiplication par voie de génération naturelle. Dans ce but, Dieu donna à l'homme qu'il avait formé Lui-même, et qu'il avait appelé Adam, une compagne de même nature, revêtue, comme lui, des mêmes dons et des mêmes prérogatives de la justice originelle. Pour mieux marquer dans quelle ligne et sous quel mode devrait se développer ce monde humain qu'il inaugurait ainsi, Dieu voulut que [209]

Adam et Eve.

SAINT THOMAS

la femme elle-même fût tirée de l'homme, et que tous deux ne fussent pour ainsi dire qu'un même principe d'où proviendraient tous les autres êtres humains. La famille était ainsi constituée, avec le père comme chef, mais dont l'autorité serait faite de tendresse, et où tous les biens, soit physiques, soit spirituels, se transmettraient de père en fils, par voie de génération et par voie d'éducation. A cette fin, outre la justice originelle dont II avait revêtu Adam et Eve, avec privilège attaché à la personne du père, de transmettre aux enfants cette justice originelle, par voie de génération, tant qu'il la conserverait lui-même, Dieu avait encore gratifié le premier homme d'une science universelle, pour qu'il fût à même d'instruire ses enfants sur toutes choses. Ainsi formés et dotés, le premier homme et la première femme furent placés dans un jardin de délices, où leur vie devait se déployer dans tous les ravissements d'un bonheur terrestre parfait, en attendant le jour où il plairait à Dieu de les transférer, eux et leurs enfants, dans les splendeurs définitives du bonheur du ciel de la gloire, en compagnie des purs esprits demeurés fidèles.

■■= Une seule condition était mise par Dieu à la épreuve, continuation et au couronnement de ces dons magnifiques. Ils devaient, pour marquer d'une manière même sensible, en harmonie avec leur nature, leur soumission et leur dépendance à l'endroit de leur souverain Bienfaiteur, s'abstenir de toucher au fruit d'un arbre qu'il leur [210]

Le

DIEU

désigna dans le jardin où II les avait placés. Dans le cas contraire, ils étaient prévenus que tous ces dons leur seraient enlevés et qu'ils mourraient de mort.

Ce monde ou cet univers, composé des purs esprits, des corps et de l'homme, que Dieu a gouvernement créé et organisé Lui-même, demeure soumis, de ''" monde. la manière la plus absolue et la plus complète, à l'action de son gouvernement souverain. Lui seul conserve tous ces êtres dans l'être qu'il leur a donné en ce qui est du fond même de cet être. Et c'est Lui aussi qui préside en tout à l'évolution de leurs mouvements en vue de la fin qui est marquée à chacun d'eux. Qu'il s'agisse des êtres matériels ou qu'il s'agisse des êtres spirituels, nul d'entre eux n'est le principe d'une action ou d'un mouvement quelconque, qu'il ne soit d'abord mû ou actionné par Dieu Lui-même, première cause absolue de tout mouvement et de toute action. Même l'action des agents libres, en ce qu'elle a de plus autonome et de plus spontané, telle que l'élection ou le choix intime du libre arbitre, est en dépendance de l'action souveraine de Dieu. Tout vouloir libre de la créature est précédé du vouloir libre divin et ne se produit qu'en sa dépendance : s'il est bon, Dieu l'aura d'abord voulu positivement Luimême; s'il est mauvais, sous sa raison de mal, qui est une privation, Dieu ne l'aura point voulu positivement Lui-même; mais il faudra que même ici la volonté de Dieu soit d'abord intervenue pour le permettre : car si Dieu n'avait

Le miracle.

SAINT THOMAS

d'abord voulu le permettre, aucun mal, de quelque nature ou gravité qu'on le suppose, ne se serait jamais produit.

Il est, du reste, certains effets, dans le monde sensible, que Dieu produit parfois directement Lui-même, sans mettre en jeu les causes secondes proportionnées, qui, dans le cours ordinaire des choses, sont appelées à les produire par leur vertu propre sous son action à Lui. Quand Dieu agit de la sorte, en produisant des effets sensibles dans le monde physique extérieur, sans que les causes secondes ordinaires proportionnées à ces effets y aient aucune part, sous la raison de cause propre et principale, 11 est dit agir miraculeusement; et ces effets portent le nom de miracles. Ils sont d'une importance extrême. Car c'est le moyen suprême et décisif que Dieu se réserve pour convaincre les hommes de son intervention positive dans l'ordre surnaturel de la révélation. Le miracle, en effet, étant, par définition, l'oeuvre propre et exclusive de Dieu, dès qu'il se produit, prouve manifestement l'intervention divine. 11 est comme le sceau divin apposé par Dieu. Et parce que les choses de la révélation, qui sont proprement de foi, dépassent les prises de la raison ; que, par suite, elles ne peuvent pas être démontrées par voie de raisonnement; il ne reste aucun autre moyen de convaincre les hommes de leur vérité, — en dehors de la lumière prophétique intérieure qui n'est que pour ceux-là à qui la révélation est faite par Dieu directement — sinon la preuve du miracle, [212]

Sa

DIEU

OU de la prophétie, qui est du même ordre, Dieu seul pouvant connaître et manifester par avance l'être de ce qui n'est pas encore pour nous, d'une façon déterminée, ni en soi ni dans ses causes, et qui n'est présent que pour Dieu seul dans son éternité.

Bien qu'il ne soit pas toujours facile ou aisé de discerner le caractère miraculeux des faits constatation qui peuvent avoir ce caractère, il demeure ce- ^' *^* espèces. pendant que la chose est toujours possible, à la seule condition de procéder avec prudence et en parfaite bonne foi. Il est évident, en effet, que Dieu se doit à Lui-même de rendre le sceau de son intervention manifeste et inimitable; sans quoi II manquerait le but même pour lequel II le produit. Or, c'est de deux manières qu'on peut reconnaître, à ne pas s'y méprendre, l'action personnelle et exclusive de Dieu dans le fait sensible qui a la raison de miracle. D'abord, en considérant ce fait en lui-même. Si, en effet, il s'agit d'un fait qui n'existe point, comme fait, dans l'ordre de la nature; ou qui existe, mais non dans tel sujet; ou qui existe, même dans tel sujet, mais non dans ces conditions, — on en conclura que l'Auteur même de la nature a dû intervenir : tel, pour le premier cas, le fait du soleil retournant en arrière, ou que deux corps soient ensemble dans un même lieu; tel, pour le second cas, le fait de la vie apparaissant dans un corps qui était mort; tel, pour le troisième cas, la guérison subite et sans aucun remède proportionné, d'un mal qui ne guérit naturelle- [31 3]

SAINT THOMAS

L'action

des

purs esprits.

Les

Hiérarchies

€t les Ordres.

ment qu'à la longue et par l'action de certains remèdes. On pourra aussi discerner l'intervention personnelle de Dieu, à l'exclusion de toute imitation diabolique, si le fait dont il s'agit est ordonné à la gloire de Dieu et au salut des âmes, sans aucun mélange de mensonge ou de vice.

C'est qu'en effet, sous l'action souveraine de Dieu, dans le gouvernement du monde, peut se produire aussi et se produit normalement, même dans le miracle, mais alors seulement par mode d'action instrumentale, non d'action principale, l'action des esprits. Étant, en effet, par leur nature, les êtres de la création qui sont le plus rapprochés de Dieu, c'est d'abord à eux qu'il appartient de recevoir l'influx de l'action divine; et, par eux, cette action souveraine se communique à tout le reste du monde créé.

Elle se communique, d'ailleurs, même parmi eux, d'une façon merveilleusement ordonnée. 11 nous est impossible, sur cette terre, de connaître dans toute son harmonie cette subordination des esprits entre eux. Mais il a plu à Dieu de nous en laisser entrevoir quelque chose. Nous savons que, dans leur ordonnance générale, les esprits se partagent et se distribuent d'une façon graduée, conformément à la perfection de leur nature respective, en trois grandes hiérarchies, comprenant, chacune, trois grands ordres généraux. La première hiérarchie est composée des Séraphins, des Chérubins et des Trônes, La seconde comprend les Dominations, les Vertus et

DIEU

les Puissances. La troisième a pour elle les Principautés, les Archanges et les Anges.

De tous ces divers Ordres, c'est celui des Vertus qui intervient directement et immédiatement par son action dans l'administration du monde des corps. Leur rôle est de veiller à l'accomplissement parfait du plan providentiel et des volontés divines dans tout ce qui se passe parmi les divers êtres qui constituent le monde physique; et d'aider, par leur action, à cet accomplissement parfait de la volonté divine dans toute la marche de ce monde physique. On peut dire, à la lettre, que toutes les vertus ou les forces qui agissent dans le monde des corps demeurent subordonnées à l'action directe de cet Ordre des Vertus.

L'administration du monde humain est confiée aux trois Ordres de la troisième Hiérarchie : les Principautés veillent sur les nations et les empires ; les Archanges reçoivent des missions spéciales et particulièrement importantes ; les Anges sont préposés à la garde de chaque individu humain. Car Dieu, dans sa providence paternelle, a voulu que chaque être humain, depuis le premier instant de sa naissance jusqu'au dernier moment de sa vie mortelle, eût, pour l'assister dans sa marche vers le Bien final qu'il doit atteindre , sous peine d'éternelle damnation , et pour subvenir même aux besoins de sa vie matérielle, un des esprits les plus rapprochés de lui.

Parce que les Hiérarchies et les Ordres qui existent parmi les esprits s'y trouvent en fonc- [.i5]

Leur action

sur le monde

des corps.

Les anges gardiens.

Les démons.

SAINT THOMAS

tion de leur nature et de leurs divers degrés spécifiques, il s'ensuit que même parmi les démons après leur chute les Hiérarchies et les Ordres subsistent. Mais la subordination où ils se trouvent, au lieu d'être ordonnée au bien, est tout entière ordonnée au mal, notamment au mal de l'être humain qu'ils jalousent et qu'ils voudraient empêcher d'aller occuper dans le ciel les places qui leur étaient destinées à eux-mêmes et qu'ils ont perdues par leur faute. Ils se flattent aussi par là de nuire à Dieu Lui-même dans la personne des hommes qu'il s'était attachés ou qu'il avait créés pour Lui; et d'assouvir de la sorte leur haine etleurvengeance. Cette malice des démons et l'action néfaste qui en dérive est une des principales causes du mal qui règne parmi les hommes. Adam et Eve devinrent infidèles à Dieu et perdirent tout le genre humain, en cédant aux, suggestions du démon. Et, depuis, le démon chef, avec tous les esprits subalternes qui partagent sa damnation, n'ont cessé et ne cesseront jusqu'à la fin des temps, de tout mettre en œuvre, selon que Dieu leur en laisse le pouvoir, pour perdre les hommes et leur faire du mal. Mais cela mêmerentre dans l'action souveraine du gouvernement divin. Et Dieu ne le permet que pour faire éclater dans une plus grande splendeur ses divins attributs. L'ordre même de la Rédemption et toutes les merveilles qu'il implique est dû , comme occasion harmonisée par Dieu, à la malice du démon. Dieu, en effet, est tellement puissant qu'il fait servir à la réalisation de son œu- [ai6]

DIEU

vre en ce qu'elle a de plus excellent la haine et la malice de son ennemi en ce qu'elle a de plus infernal.

Il n'y a pas que l'action hiérarchisée des esprits bons ou mauvais qui concourt, sous l'action souveraine de Dieu, à l'œuvre du gouvernement divin conduisant à sa fin le monde créé par Lui. Le cosmos lui-même ou l'ensemble des agents physico-chimiques qui constituent le monde matériel, y coopère aussi d'une façon merveilleusement ordonnée. C'est en vue de la réalisation des conseils divins et pour y servir, que chaque jour le soleil paraît, que les jours alternent avec les nuits, et les saisons entre elles, et que se déroulent, selon la marche du monde de la nature avec tout l'ensemble de ses lois, dans un ordre que rien n'altère, les jours, les mois, les années et les siècles.

L'homme lui-même, quelque faible qu'il paraisse et bien qu'il soit plutôt comme le centre autour duquel convergent, pour l'aider dans l'obtention de sa fin, et l'action des purs esprits et l'action des agents cosmiques, ne laisse pourtant pas de coopérer, lui aussi, à l'action de Dieu dans son gouvernement. Il a, en effet, sa part d'action dans l'ordre du bien humain à promouvoir, alors que, selon les lois de la nature fixées par Dieu, le corps de l'enfant est formé et vient ati monde par la suave entremise d'un père et d'une mère; et que, l'âme de l'enfant, créée par Dieu, sur l'intervention des parents, doit s'épanouir, dans l'ordre du vrai et dans l'ordre du [217]

L'action du cosmos.

L'action de l'homme.

Autour

SAINT THOMAS

bien, sous l'action éducative soit des parents eux-mêmes soit des maîtres qui les remplacent ou les complètent.

Par où l'on voit que toutes les suavités du dû berceau gouvernemeut de Dieu dans le monde semblent de l'homme, converger autour du berceau de l'enfant, parmi les hommes : le père et la mère qui entourent cet enfant, toute la nature qui le fait vivre, les anges qui l'assistent, et Dieu Lui-même qui le destine à la gloire de son ciel. Aussi bien est-ce autour d'une naissance d'enfant, de l'Enfant qui serait salué comme la lumière ou le salut des nations et la gloire du peuple choisi, Israël, que Dieu a voulu faire éclater toutes les magnificences de son action souveraine. L'on vit, en effet, à la naissance de cet Enfant, destiné Luimême à restaurer toutes choses, dans l'œuvre de Dieu troublée par le péché, une conception due à l'action toute surnaturelle de l'Esprit-Saint, une Mère demeurée Vierge, des rois et mages conduits par une étoile, et une multitude d'esprits célestes louant Dieu et disant : Gloire à Dieu dans les hauteurs; et, sur la terre, paix aux hommes de bonne volonté (S. Luc, ch. ii, V. i4).

Page 1