‹ Initiation thomisteChapitre 2 sur 46 · II · texte numérisé non relu

II

Les

Socrate.

AVANT SAINT THOMAS

en soutenant les choses les plus paradoxales ou les plus contradictoires. De là leur nom de sophistes, au sens péjoratif de ce mot et pour autant qu'il désigne des esprits pervertis ou décevants qui ne vivent que de sophismes ou d'arguments captieux.

Quelque détestable que pût être le genre d'esprit de ces sophistes, leur action devait avoir indirectement un bon effet : celui d'amener d'autres philosophes à passer au crible leurs raisonnements captieux et formuler, à leur occasion, les lois essentielles qui règlent les actes de la raison.

Mais avant que l'effort des vrais philosophes s'appliquât à réfuter ainsi directement les sophistes, il fut un sage qui entreprit de s'opposer à eux et de réhabiliter la vraie sagesse tout en paraissant agir à leur manière. Comme les sophistes, Socrate passait son temps à discourir et à discuter. Mais au lieu de discuter pour discuter et de vouloir toujours paraître avoir raison, même et surtout dans le cas de l'erreur consciente, il ne discutait que pour amener au vrai ceux qu'il voyait être dans l'erreur.

Et le vrai auquel il s'efforçait de les amener était surtout le vrai moral, comme étant celui qui importe le plus au bien de la vie humaine. Tandis que les premiers philosophes avaient étudié l'ordre des choses, que les sophistes avaient abusé d'un certain ordre fictif dans les actes de la raison, Socrate, usant excellemment des actes de sa raison, voulait établir et venger l'ordre de l'acte humain ou de la vertu.

LES PHILOSOPHES

Platon.

Un philosophe allait venir qui essayerait de résumer en lui l'étude de tous ces divers aspects de l'ordre et qui concentrerait dans son œuvre comme toute la splendeur de la philosophie ou de l'occupation de l'homme sage. Platon, disciple de Socrate, sans formuler encore les lois qui doivent régler la raison dans ses actes, s'appliqua, comme son maître, à user excellemment de sa raison; et, comme lui, il appliqua sa raison à régler du mieux possible l'acte humain selon qu'il émane de l'individu comme tel ou de l'individu comme membre ou comme chef de la famille ou de la cité. Bien plus, dépassant tout ce qu'avaient pu tenter les philosophes précé^ dents, il appliqua son brillant génie à scruter l'ordre des choses, non pas tant du point de vue sensible, mais plutôt du point de vue strictement intellectuel. Aux aperçus purement physiques, qui avaient surtout régné jusque-là, il joignit, à un titre nouveau, les aperçus proprement métaphysiques. Au monde des corps, il superposa le monde des Idées, qui n'étaient pôînl, pourJiii,(dû jLimples abstractions, mais de vraies réalités ; bien plus, les seules vraies réalités, tout J ce qui est dans le monde des corps n'étant qu'une ombre, comparé au monde des Idées.

Pourtant, quelque brillant et quelque génial ^^^''^^ qu'eût été l'effort de Platon, il ne devait pas aboutir à donner le dernier mot de la saine philosophie. Cette gloire était réservée à son disciple, à celui que les siècles devaient saluer et consacrer du nom de philosophe par excellence. [.3]

Sa vie.

Son œuvre.

AVANT SAINT THOMAS

Il semble que tout avait été préparé, par la Providence, pour qu'en effet Aristote donnât au monde la doctrine philosophique dont vivraient dans la suite tous ceux qui auraient souci de vivre selon la saine raison.

Né en 38^, à Stagire, dans la Thrace, il vint après les premiers philosophes, après les sophistes, après Socrate et après Platon dont il fut le disciple. Il suivit les leçons de ce dernier pendant vingt ans, de 366 à 3^7, c'est-à-dire depuis l'âge de dix-huit ans etjusqu'à la mort de Platon. Il mûrit les enseignements de son maître, en devenant, pendant son séjour à la cour de Philippe, roi de Macédoine, le précepteur d'Alexandre. Puis, quand celui-ci eut commencé de régner, il vint à Athènes, où il fonda son école du Lycée, et enseigna, pendant douze ans, dans cette ville, dont le nom même, Athénée ou Minerve, demeure le symbole et comme la personnification du clair génie de la raison humaine en son équilibre le plus parfait. Il mourut eu 322, à l'âge de soixante-trois ans, à Chalcis, où il s'était retiré, après que les passions politiques l'avaient forcé de quitter Athènes.

L'œuvre d'Aristote est absolument unique parmi toutes les œuvres des philosophes. Ceux qui l'avaient précédé s'étaient occupés, bien que sous des formes diverses et à des degrés ou avec des succès divers, de tout ce qui constitue le domaine de la philosophie. Il put connaître leurs travaux. Il recueillit avec un soin jaloux tout ce qu'ils avaient pu dire ou enseigner. Et c'est même

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par lui que la pensée de plusieurs d'entre eux estarrivéejusqu'ànous.D'autrepart, nous l'avons déjà souligné, l'on peut dire de ces premiers philosophes, qu'ils ont appuyé, chacun, sur un des aspects essentiels sous lesquels les choses de la philosophie peuvent être considérées par la raison humaine. Si bien que les philosophes venus depuis n'ont fait que reprendre, sous des formes nouvelles, quelques-unes des positions déjà choisies par ces anciens philosophes. Arisjote s'est donc trouvé comme au point culminant de la raison humaine. Sa raison à lui nous apparaît comme la plus puissante, la plus saine, la mieux équilibrée, qui fut jamais dans l'ordre de la raison laissée à elle seule. Et cette raison s'est appliquée à scruter et à définir les choses de la philosophie, à un moment où l'esprit humain en avait soulevé tous les problèmes et considéré tous les aspects essentiels. En solutionnant lui-même ces problèmes à ce moment précis de l'esprit humain, il semble qu'Aristote s'est constitué du même coup le maître du genre humain tout entier.

Et c'est bien ainsi, en effet, qu'il a été considéré par la majorité des hommes, dans les choses de la philosophie. S'il est vrai que parfois et auprès de certains esprits, ou à certaines périodes, Platon a paru lui disputer l'empire, ce n'a pas été au détriment de la gloire d'Aristote. Bien au contraire, la comparaison de leurs œuvres et la rivalité de leurs disciples n'ont fait que mettre en un jour plus complet la supériorité du [i5]

Son autorité.

AVANT SAINT THOMAS

Fortune

de

ses écrits.

Leur

divulgation

aux XH'

et

XIW siècles.

philosophe de Stagire, comme sûreté de principes, comme perfection de méthode et comme solidité en même temps qu'universalité de doctrine. Ce résultat nous apparaîtra d'une manière saisissante, quand nous assisterons à la rencontre des deux, courants, platonicien et aristotélicien, même parmi les champions de la vérité catholique, au moment où saint Thomas devra faire son choix.

Il n'est pas jusqu'à la manière dont les écrits d'Aristote se sont perpétués à travers les siècles, qui n'ait concouru, elle aussi, au prestige de son autorité. A sa mort, ils devinrent la propriété, avec sa bibliothèque, de son disciple et successeur, Théophraste. Celui-ci les laissa à son élève Nélée; et Nélée. à ses héritiers. Ces derniers eurent peur qu'on les prît pour la bibliothèque des princes de Pergame ; et ils les enfouirent dans un souterrain. On ne les retrouva que vers l'an loo avant Jésus-Christ. Un riche amateur de livres, Apellikon de Téos, les acquit à prix d'or et les publia avec beaucoup de fautes. Ils passèrent aux mains de Sylla en 86, lors de la prise d'Athènes par les Romains. Ce fut Andronicus de Rhodes qui en dressa le catalogue et les édita. Ils eurent pour commentateurs, dont saint Thomas devait utiliser les travaux, Alexandre d'Aphrodise, au deuxième siècle de notre ère ; Porphyre, au troisième siècle; Thémistius, au quatrième; et, au sixième siècle, Simplicius.

Pendant de longs siècles, l'Occident chrétien ignora les livres originaux d'Aristote, à la seule [i6]

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exception des traités concernant la Logique et connus sous le nom d'Organon. Boèce avait traduit ces derniers en latin, au commencement du sixième siècle. Ce ne fut qu'à la fin du douzième siècle et au cours du treizième, très peu de temps avant saint Thomas, que toutes les œuvres d'Aristote firent leur apparitron dans le monde des écoles. Elles y furent accueillies parles travailleurs avec une sorte d'enthousiasme : mais, en raison d'un certain abus que quelques-uns commençaient d'en faire, en raison surtout des fausses interprétations et -des erreurs déplorables qui s'y trouvaient jointes dans les travaux des commentateurs arabes, divulgués en même temps que le texte d'Aristote, l'autorité ecclésiastique se montra un moment défiante sinon même hostile. Bientôt cependant les livres d'Aristote, mieux connus, furent olficiellement acceptés et l'autorité du Philosophe par excellence ne connut plus d'éclipsé dans le monde des Universités.

Celui qui devait le plus contribuer à leur for- ^^^^^^ tune etasseoirpourjamais leur autorité, en même traduits pour temps qu'y puiser, pour le commun bienfait du '^'^""f Thomas genre humain tout entier, le corps de doctrine philosophique dont il ferait la philosophia perennis que nous étudierons en son lieu, fut saint Thomas lui-même. Il s'empara de l'œuvre d'Aristote avec la puissance d'un génie absolument frère de celui du philosophe de Stagire; et, suivant pas à pas l'enseignement du Maître, il le mit en une lumière si pure, si complète, si har-

monieuse, qu'en lisant son Commentaire, pourtant si littéral et si fidèle, on a comme l'impression que la pensée d'Aristote prend davantage conscience d'elle-même et s'épanouit, dans sa propre ligne et sans altération aucune, en la pleine vérité que parfois elle n'avait qu'à peine soupçonnée. i\ussi bien a-t-on pu dire très justement qu' « entre Aristote vu dans Aristote et Aristote vu dans saint Thomas, il y a la même différence qu'entre une cité aperçue à la lueur de torches promenées par les hommes, et la même cité apparue dans les rayons du soleil du matin » [M. Jacques Maritain, Éléments de Philosophie scolaslique : Introduction générale, p. 64]. Au moment d'entreprendre son Commentaire et parce qu'il se défiait à si bon droit soit des Commentaires arabes, soit des traductions inspirées par eux, saint Thomas avait fait faire par deux savants hellénistes dominicains, Henri de Brahant et Guillaume de Maerbeke, une traduction nouvelle sur le texte grec lui-même. Il pouvait d'ailleurs au besoin comparer le texte et la traduction; car ses écrits nous montrent que sans être un helléniste de profession il connaissait suffisamment le grec pour en discuter les acceptions diverses.

^ Après Aristote et ses commentateurs soit grecs

Philosophes .^ 1 . ^111

latins. soit arabes, nous n avons pas a rechercher dans

le monde de la philosophie pure, d'autres auteurs qui aient eu, pour la pensée de saint Thomas, une importance considérable. Seuls, parmi les latins, nous trouvons Cicéron et Sénèque, [i8]

LES PHILOSOPHES

dont plusieurs écrits, notamment en ce qui touche aux choses de la morale, devaient être utilisés avec un soin plus attentif par saint Thomas. En eux d'ailleurs se retrouvaient les écoles des stoïciens et des épicuriens qui s'étaient occupés très spécialement des choses de la morale, surtout pour préciser les rapports des passions et de la vertu. Saint Thomas devait faire de nombreux empnmts à ces auteurs dans son traité des passions et dans ses traités des vertus. Il citera souvent, dans ces divers traités, les noms de Cicéron et de Sénèque.

Ainsi, quand saint Thomas parut, les philosophes, ouvriers de la raison, avaient merveilleusement préparé l'élément rationnel qui devait entrer dans son œuvre. 11 se constitua lui-même l'héritier de leur raison. Sachant bien que toute lumière de la raison a pour principe le Verbe même de Dieu qui éclaire tout fiomme^vënant en ce monde, il ne craignit point de se nièttre à l'école de simples philosophes, même de philosophes ayant vécu avant le Christ et n'ayant pu, par conséquent, bénéficier de la pleine clarté de la révélation. Il appliqua sa puissante raison, d'ailleurs éclairée elle-même des splendeurs de la révélation surnaturelle, à étudier ce que leur raison profane, laissée à elle-même, avait pu enseigner. Avec une docilité parfaite et donnant un merveilleux exemple, il se fit leur disciple. Il les lut, les écouta, plein de confiance en leur raison et en la sincérité de leur effort. Plus sage que ne devait l'être Descartes, il se garda bien

Saint Thomas

héritier

(le la sagesse

antique.

de vouloir construire, à lui seul, l'édifice de la raison, en faisant table rase de ce qui avait pu être fait avant lui. 11 eut pour tous ceux qui l'avaient précédé, comme travailleurs de l'esprit, un respect infini. Au lieu de mettre en principe qu'il rejettera tout ce qui a été fait avant lui, pour tout refaire à neuf en n'acceptant que ce qui aura pour lui l'évidence des idées claires, il prend, au contraire, comme principe, d'accepter tout ce qu'a dit un penseur quelconque, ayant autorité parmi les hommes, et de le tenir pour vrai, à moins que sa raison ne lui découvre avec évidence que cela est faux. De la sorte, il recueillera en lui toute la sagesse des siècles et il se mettra à même de ne juger de tout qu'à la lumière de la plus pure raison.

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