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CHAPITRE PREMIER LES ANTISCOLASTIQUES

LE pape Léon XIII, dans son Encyclique ^

jEterni Patris, a écrit, en parlant de Thomas faini Thomas. d'Aqniu, ces paroles : « Distinguant soigneusement, comme il convient, la foi de la raison, et cependant unissant l'une et l'autre dans une association intime, il leur conserva leurs droits respectifs et maintint leur dignité : au point que la raison portée à son sommet humain sur les ailes de Thomas semble ne pouvoir s'élever plus haut, et que la foi ne semble pas pouvoir trouver dans la raison des secours plus nombreux ou plus efficaces que ceux qu'elle en a déjà reçus par Thomas. »

Ainsi donc, au témoignage même de ce pape si moderne et si génial, la philosophie et la théologie avaient atteint, dans la personne et l'œuvre de Thomas d'Aquin, leur point sommet. Ni l'une ni l'autre ne pouvaient, semble-t-il, monter plus haut.

Comme il arrive toujours, étant donné la mobilité et l'impatience maladive de l'esprit hu-

APRES SAINT THOMAS

Premiers symptômes d'hérésie.

main, ne pouvant monter plus haut il était fatal qu'elles retombent. Et c'est, en effet, ce qui se produisit.

L'uue des causes de la décadence, qui devait rapidement conduire jusqu'à l'hérésie, fut l'abus de l'argumentation syllogistique, jouant, pour ainsi dire, à vide. Le type achevé de cet abus se trouve dans l'Aies magna de Raymond Lulle, dont on a pu dire que c'était une machine à raisonner. En réaction contre ces excès, Roger Bacon alla jusqu'à l'excès opposé, et, dans le dessein très louable de promouvoir l'étude directe de la nature par les sciences d'observation ou d'application, il eut le tort de jeter le discrédit sur la spéculation philosophique. Par là il ouvrit la voie aux excès de méthode qui devaient, en promouvant les sciences expérimentales, ce qui était chose excellente, diminuer ou même ruiner l'estime des actes propres à la raison dans le domaine de la philosophie et de la théologie, ce qui était déplorable. Il y eut aussi les excès de Guillaume d'Occam, poussant à ses dernières limites les conséquences du nominalisme. Dès là qu'il n'y avait plus rien de réel dans la science proprement dite, ou selou qu'on entend par là le fruit de l'acte de la raison, il s'ensuivait, d'une part, que l'Église avait tort de faire de la philosophie et de la théologie, devant se contenter de la foi seule, et, d'autre part, que les voies étaient ouvertes à tous les excès de la prétendue intuition mystique ou instinctive. Du même coup et parce qu'on jetait le discrédit sur la plus saine [332]

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théologie, il ne restait plus que le sens privé, acceptant ou rejetant, à l'aveugle, selon qu'il lui plaisait, tout ce qui pouvait avoir trait à la vie intérieure et spirituelle. Wiclef, Jean Huss, Luther allaient trouver le terrain tout préparé.

Dans l'ordre plus strictement philosophique, les premières graves erreurs qui amenèrent leurs philosophes auteurs à rompre ouvertement avec l'Église se .^}{

, . . ... .^ , T^,, seizième

produisirent au seizième siècle. Llles eurent pour siècle.

cause la méconnaissance de la vraie doctrine philosophique d'Arislote définitivement éclairée par saint Thomas. D'aucuns, comme Pomponace, voulurent se faire un Aristote à eux; et ils crurent y découvrir une opposition irréductible aux doctrines les plus fondamentales du catholicisme, telles que l'immortalité de l'âme, la possibilité du miracle, la prescience de Dieu et son accord avec la liberté. D'autres, comme Télésius, Giordano Bruno, Campanella, rompent nettement avec Aristote, et préparent la physique nouvelle, qui allait tout révolutionner dans l'ordre des sciences de la nature. Ils sont les précurseurs de Copernic et de Galilée. Leur tort ne fut pas de pressentir les découvertes modernes ou d'y applaudir; mais d'y mêler de très graves erreurs dans l'ordre psychologique, théologique et social. Télésius veut que tout soit animé dans la nature; Giordano Bruno donne en plein dans le panthéisme ; et Campanella, dans sa Cité du soleil, est le théoricien par avance d'une sorte de socialisme naturaliste et communiste.

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Bruno et Campanella étaient deux transfuges du thomisme. S'ils étaient restés fidèles à la doctrine et à l'esprit du Maître qu'ils avaient la gloire d'avoir pour frère en religion, ils n'auraient jamais affligé l'Église par leurs erreurs, et, avec leur goût des aperçus nouveaux dans l'ordre des sciences d'observation, ils auraient pu être des initiateurs de génie. Il pouvait, en effet, ne dépendre que d'une sage mesure dans leur esprit pour prévenir et empêcher la grande faute de tactique qui fut celle des disciples d'Aristote et de saint Thomas, confondant à tort et d'une manière si fâcheuse les parties caduques et essentiellement contingentes des théories aristotéliciennes avec les principes immuables et les éléments éternels de sa philosophie. Cette confusion et les fausses manœuvres qui en résultèrent devaient amener, jointes au manque de saine philosophie dans l'esprit de ceux qui vaquaient aux sciences d'observation, l'éclosion d'une philosophie nouvelle, ou plutôt d'un nouveau mode de philosopher qui accumulerait toutes sortes de ruines dans l'ordre de la raison.

— En Angleterre, sur la fin du seizième siècle et Bacon i j i- t•^ t>

et Hobbes. ^^ commencement du dix-septieme, trançois

Bacon se donnera comme le créateur d'une méthode nouvelle dans l'ordre de la logique. Il venait substituer au syllogisme l'induction. Et, sans doute, rien n'eût été mieux que d'appuyer sur l'induction, puisque c'est le procédé de la raison adapté aux recherches expérimentales. Mais, outre que le procédé n'était pas inconnu,

LES .4iV TISCOLAS TIQUES

puisque Arislote en avait fait un excellent usage selon qu'il était possible de son temps, et, pareillement, aussi, le maître de saint Thomas, Albertle-Grand, au Moyen Age, fallait-il donc, parce que l'induction était utile pour les sciences de la nature, en ce qui est de leur côté expérimental, jeter le discrédit ou le mépris sur le syllogisme, qui est le seul procédé valable dans l'ordre de la philosophie pure, notamment pour la métaphysique et la théologie.

Encore faut-il qu'il soit bien manié, dans cet ordre, pour conduire à la vérité. Thomas Hobbes, compatriote et d'abord disciple de Bacon, qui avait abondé comme lui du côté du procédé inductif, revint ensuite, sous l'influence de Descartes, à la méthode du syllogisme déductif. Mais il partit, comme du principe universel, du seul mouvement local, imparfaitement analysé par lui, et il en tira les conséquences les plus arbitraires et les plus désastreuses, en psychologie, en éthique et en politique. Il a été le premier théoricien moderne du matérialisme, du déterminisme et du despotisme.

La France aurait eu la gloire très pure de réagir contre ces doctrines, et, d'une façon générale, contre ceux qu'on appelait des noms de libertins ou de sceptiques, si, dans la méthode et l'œuvre philosophique de Descartes, ne s'étaient mêlés des principes et des doctrines qui devaient porter dans la suite des fruits très amers. Sa méthode a consisté, d'une part, à faire table rase de tout ce qui pouvait être dans son [325]

Descartes,

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esprit, au moment où il enlrepend de faire œu vre de philosophe, et, d'autre part, à ne rien admettre comme vrai, dans cette œuvre, qui ne s'impose à sa raison individuelle sous la forme d'idée claire ou évidente, mais à admettre toujours comme tel, en soi, tout ce qui se présente ou s'impose à lui sous cette forme. — C'était, dans l'ordre philosophique, ériger la raison individuelle en critère suprême de la vérité. 11 devait suivre de là que chaque philosophe se créerait son système de vérité et que chaque système aurait un droit de cité égal dans le monde philosophique. Toute l'anarchie de la philosophie moderne et sa confusion, de soi irrémédiable, devait sortir d'un tel principe et d'une telle méthode.

Quant à sa doctrine, que Descartes, en vertu de sa méthode et du principe qui l'inspirait, devait nécessairement tenir pour vraie, elle a été, sur la nature des êtres corporels, sur l'âme comme principe vital, sur l'union de l'âme eî du corps, sur l'idée de Dieu en nous, sur l'idée d'infini et sa genèse, sur le rôle de la volonté divine à l'endroit des essences des choses et du principe môme de contradiction, désapprouvée par l'Église, au nom des intérêts de la vérité divine qu'elle compromettait, et unanimement rejetée par toute la saine tradition de la raison humaine, maîtresse de la philosophie éternelle. Et cela devait arriver. Car, enfin, il ne se peut pas qu'une seule raison individuelle humaine — alors que le propre de la raison humaine est de [326]

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se perfectionner par voie d'éducation familiale et sociale — quelque géniale qu'on la suppose et serait-elle accompagnée de la plus grande liberté à l'endroit des influences de la partie affective, soit capable de se suffire dans le domaine de la vérité, même humaine, en ne voulant tenir aucun compte de ce que le reste du genre humain a pu penser ou peut penser encore de tel ou tel point de doctrine. Nous avons vu, en son lieu, qu'Aristote et saint Thomas avaient eu d'autres principes et une autre méthode. Descartes eût mieux fait de s'y tenir et de marcher sur leurs traces. Cela n'aurait nui en rien à son génie dans l'ordre mathématique et lui aurait épargné de devenir, contrairement à toutes ses intentions, dans l'ordre philosophique, le père des erreurs et des faux systèmes modernes.

Les premiers dont les erreurs relèvent de lui sont ceux-là même qui, se glorifiant d'ailleurs Cartésiens. d'être ses disciples, devaient pousser à de nouvelles fausses conséquences ses principes ou ses divers points de doctrine. — C'est ainsi que Malebranche est tombé dans les erreurs de l'ontologisme et de l'occasionnalisme en exagérant la doctrine de Descartes sur la primauté de l'idée de Dieu dans nos connaissances. — De même, Spinoza n'est tombé dans son panthéisme qu'en appliquant, dans l'ordre de la substance, la théorie cartésienne de l'universalité de l'idée de Dieu dans l'ordre de la pensée et en appuyant sur les concepts cartésiens de pensée et d'étendue, dont il a fait les attributs de Dieu lui-même

Les

APRES SAINT THOMAS

Protestantisme et jansénisme.

affirmé l'unique substance. — Quant à Leibniz, il a cru mieux résoudre le problème de l'antinomie entre la pensée et l'étendue, considérées l'une comme la 'substance de l'esprit, l'autre comme la substance du corps, en ramenant le tout à ses monades indivisibles, dont le plus ou moins de vertu comme pensée et comme action fait d'une part l'esprit et de l'autre le corps et tous les corps, unis réciproquement par un système d'harmonie préétablie dans le meilleur des mondes possibles. — Toutes ces fausses doctrines demeurent sans objet, si seulement on se rappelle les premiers éléments de l'enseignement aristotélicien et thomiste sur la matière et la forme, sur l'acte et la puissance, sur l'âme forme substantielle du corps, sur le rôle des sens et de l'intelligence dans l'économie de nos connaissances et dans l'origine de nos idées.

Combien plus encore auraient été évitées les erreurs mortelles du protestantisme et du jansénisme ou du baïanisme, si l'on était resté fidèle à la grande doctrine théologique de Thomas d'Aquin. Tous ces problèmes de la grâce, de l'état surnaturel, de la justice originelle, du péché originel et de la nature déchue ou réparée, du libre arbitre et de l'action divine, de la providence et de la prédestination avaient été résolus par le saint Docteur dans la pleine lumière de la raison et de la foi. Il en était de même pour l'économie des sacrements et la constitution de l'Église corps mystique du Christ. On voulut [328]

Les

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dogmatiser sur toutes ces questions eu se séparant de-lui, ou en ne prenant pas soin de le consulter et de se mettre docilement à son école. Les résultats furent ceux que nous rapporte l'histoire et dont nous avons sous les yeux les lamentables effets par la scission des esprits et la destruction de l'antique unité de foi.

La double cause de l'émancipation protestante à l'endroit de la théologie et de l'émancipation philosophes

cartésienne à l'endroit de la philosophie telles ,. ,^".,

, . , . dix-huitieme

que la tradition du plus pur génie humain et de siècle.

l'Église les avait fixées en pleine lumière dans l'oeuvre de Thomas d'Aquin, devaient continuer de porter leurs fruits. Encore au dix-septième siècle, à côté des philosophes pins directement influencés par Descartes, s'était trouvé en Angleterre un philosophe dont l'action allait être considérable sur tous ceux qui devaient suivre, c'était Locke, le fondateur du « sensualisme ». Son but avait été de réagir contre l'innéisme de Descartes. Mais, pour venger les sens, injustement oubliés ou dédaignés, il en vint lui-même à méconnaître ce qui est le propre de l'intelligence. Du même coup, il devait se tromper aussi sur la vraie nature de la liberté. En politique, il réagit contre le despotisme outré de Hobbes ; mais il ouvrit les voies au démocratisme, en ne faisant du chef qui gouverne qu'un simple délégué du peuple, révocable à merci. Il passe pour l'inventeur des droits de l'homme. Et il se prononce pour la séparation de l'Église et de l'État; car il estime que l'État ne doit pas avoir de reli-

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Réaction

en Angleterre.

gion, son rôle étant de proléger également tous les cultes.

Les philosophes français du dix-huitième siècle, ou du moins les écrivains français qui prenaient eux-mêmes le nom de philosophes, et, à leur tête, Voltaire et Rousseau, furent en dépendance directe, l'un de Locke, l'autre de Hobbes. Tous doux curent aussi pour principe de leur action une attitude très marquée à l'endroit de l'Église ou de l'idée religieuse. Ils avaient rompu avec la foi de l'Église; et, s'ils admettaient encore une certaine religion naturelle, elle était bien superficielle chez l'un, et, chez l'autre, plutôt d'ordre sentimental. — Parmi ces écrivains français du dix-huitième siècle, celui qui se renferme le plus dans l'ordre strictement philosophique, Condillac, poussa aux derniers excès le sensualisme de Locke, ne gardant même plus ce que le philosophe anglais avait réservé à la réflexion pour parfaire les sensations.

Les excès de la philosophie sensualiste en Angleterre et en France, amenèrent, en Angleterre, une réaction violente. L'Irlandais Berkeley redevient idéaliste, mais bien plus encore que ne l'avait été Descartes. Pour sauver l'idée, l'esprit, Dieu lui-même, du naufrage du matérialisme, il ne trouve rien de mieux que de nier la matière. Pour lui, rien n'existe en dehors de l'idée. Et l'idée elle-même a sa raison en Dieu. Aussi bien, poussant également à l'excès l'ontologisme de Malebranche, il supprime tout intermédiaire entre notre esprit ou notre pensée et Dieu, et [33o]

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veut que nous ne soyons en rapport qu'avec Lui, nous identifiant en quelque sorte à Dieu. L'Écossais David Hume, renvoie les uns aux autres idéalistes et matérialistes, et se jette dans le scepticisme. Pour lui, nous ne connaissons rien, ni la matière ou le monde extérieur, ni nous-mêmes. Nous ne savons qu'une chose, que nous expérimentons, l'existence de nos idées. Mais nos idées elles-mêmes ne sont que des illusions; et il n'est aucun principe, non pas même le principe de causalité, qui puisse être justifié par nous. Avec Thomas Reid et Dugald Stewart, principaux représentants de l'école de philosophie qui devait garder le nom d'école écossaise, le bon sens essaie de rentrer dans ses droits. Ils revendiquent l'existence du monde extérieur, la vérité du principe de causalité, l'existence du moi ou de la personne humaine comme cause des phénomènes ou des actes de la sensation et de la pensée ; la liberté et la responsabilité morale. C'était, on le voit, un efîort louable pour retourner à la saine doctrine de la philosophia perennis.

Cependant, l'ébranlement causé par les témérités et les excès de l'individualisme philosophique et religieux avait été trop fort pour que -"' sys/i-nie. le bon sens reprenne ainsi purement et simplement ses droits. Il fallait traverser encore une dernière crise et faire une dernière expérience dans le domaine de la nouveauté. Ce devait être l'œuvre de Kant et de ses successeurs. En présence des contradictions et des négations où étaient tombés et dont avaient donné le spectacle [33 1]

Kanl et

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désolant les philosophes venus depuis Descaries, Kant se propose de passer toutes choses au^crible d'une critique définitive. Dans sa Critique de la raison pure, il formule une théorie nouvelle de la raison et de ses actes. 11 distingue en nous trois facultés de connaître : la sensibilité; l'entendement; la raison. Les deux premières ont chacune leurs formes a priori, ou leurs moules, qui donnent la forme à tous les objets de nos connaissances. Ces formes étant a priori, rien ne nous dit qu'il y ait, en dehors de nous, des objets réels qui leur correspondent. Quant à la raison, elle n'est, avec ses diverses formes de raisonnement, qu'une exigence, un besoin de connaître, sans rien de précis qui lui corresponde. Et, donc, de ce chef, nous ne pouvons acquérir aucune certitude d'ordre objectif. Toutefois, il n'y a pas en nous que la raison, besoin de connaître; il y a aussi la raison, principe d'action morale. Cette raison, qui s'appellera la raison pratique, commande, dans son premier fond, d'une façon absolue : elle impose d'agir : son acte est l'impératif catégorique. Il existe : c'est un fait indéniable et d'expérience intime, universelle. Mais il ne peut exister, sans témoigner que nous sommes libres. Et si nous sommes libres, il y a une responsabilité, qui implique nécessairement la sanction. Et la sanction nécessite le Juge qui connaît et punit ou rémunère. Par où nous atteignons Dieu.

^ . . ^ L'aboutissement de ce processus ou de cette

Critique . , t «^ r i

du kantisme, argumentation, qu on a qualifie de titanesque^

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parce qu'il semblait être le rétablissement, sur des bases nouvelles et qu'on voulait être inébranlables cette fois, des vérités les plus hautes et les plus importantes, savoir : l'existence de Dieu, notre liberté et notre survie, a longtemps voilé, aux yeux des penseurs modernes, son caractère arbitraire et son vice intrinsèque. La critique de la raison pure ne répond à rien dans la réalité. Il n'est pas vrai qu'il y ait en nous trois facultés de connaître. La faculté intellectuelle est une, spécifiée par son objet, qui est l'être — tout être — à la différence des facultés sensibles qui ont pour objet le seul sensible. 11 n'est pas vrai que nos sens moulent les objets dans les formes a priori de temps et d'espace : le temps et l'espace ne sont que des modalités des objets sensibles eux-mêmes. Quant à la faculté intellectuelle, c'est en abstrayant son objet des objets sensibles, qu'elle arrive à connaître. Il n'y a donc pas à attendre l'acte de la raison pratique pour obtenir la certitude du monde extérieur, de la nature de l'àme, de l'existence de Dieu. Tout cela est présupposé à l'acte de la raison pratique : laquelle dépend essentiellement de la première, puisque son rôle est de fixer l'ordre de l'action d'après l'ordre des choses connues par la raison spéculative. — Voilà la vérité, la vérité solide, indéfectible, qu'aucune défaillance ou variation de l'esprit humain n'arrivera jamais à ébranler en elle-même. — Or, on s'en souvient, c'est la doctrine déjà mise en pleine lumière par Aristote et saint Thomas. Il eût été si simple de s'y [333]

APRES SAINT THOMAS

Les

successeurs

de Kant.

La philosophie

du sentiment.

tenir! que d'erreurs évitées! que d'efforts cousumés eu pure perte et qui auraient pu être utilisés pour le vrai bien du genre humain en faisant fructifier les trésors de vérité qui existaient déjà.

La même réflexion s'impose au sujet des successeurs de Kant. Eux aussi continuent à s'évertuer dans le vide de systèmes nouveaux, qui ne satisfont personne et qui sont tous modifiés par quelque nouveau penseur. C'est le règne du plus pur subjectivisme. Fichte ramène tout au Moi; Schelling, à l'Absolu imparfait ou parfait; Hegel, à l'Idée en marche ou en devenir, qui se réalise par voie d'évolution dans les choses avec lesquelles cette Idée en devenir s'identifie; Schopenhauer, au Vouloir être, cause de tout mal, et qu'il faut travailler à ruiner en détruisant tout; Nietzche, à ce même Vouloir, qu'il faut au contraire pousser jusqu'à son paroxysme. Et, pendant ce temps, la philosophie de l'évolution et du transformisme, avec Lamarck, Darwin, Spencer, se partage une autre catégorie d'esprits, qu'elle n'arrive pas non plus à satisfaire, jusqu'à ce que la pauvre raison affolée sombre dans le monisme de Hœckel; tout cela pour avoir oublié ou méconnu la doctrine aristotélicienne et thomiste sur la puissance et l'acte.

Un dernier mode de philosopher, qui tendrait, même encore, à s'emparer de certains esprits d'ailleurs bien disposés à l'endroit de la vérité religieuse, consiste à placer le critère par excellence de toute vérité, non pas dans l'intelligence ou la faculté de connaître, mais dans la faculté [334]

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affective. C'est une modalité nouvelle ou une variante du criticisme kantien substituant la raison pratique à la raison pure. On l'appelle de noms multiples, qui tous désignent cette même tendance. Qu'il s'agisse de pragmatisme, d'action, de croyance, d'instinct, d'intuition, sous tous ces noms divers, il s'agit de systèmes de doctrine où la raison spéculative est détrônée au profit de la raison pratique. Et le motif principal qu'on invoque pour justifier cette substitution est que l'intelligence ou la raison ne vit que d'abstraction morcelée, tandis que l'action, le sentiment, l'instinct, l'intuition communient directement aux choses dans leur être concret ou leur réalité vivante. La vie! la vie ! tel est le mot de passe de cette philosophie nouvelle. Et c'est bien sans doute ce mot-là, si plein et si séduisant, qui explique son ascendant sur tant de jeunes esprits.

Faut-il donc, parce que, très légitimement, on aspire à vivre et à communier aux choses dans de cette leur réalité vivante, au lieu de s'étioler et de se philosophie. dessécher dans des abstractions froides et mortes, calomnier la raison dans son acte et la proclamer déchue de la royauté qui était la sienne aux beaux âges de la philosophie. La réponse, ici même et toujours, est dans l'exposé authentique de cette grande philosophie. Ne semble-t-il pas que dans toutes ces querelles on néglige de penser à deux choses : que les facultés de connaître et d'aimer ne s'excluent ni ne s'opposent, mais doivent s'harmoniser dans un même être; [335]

Critique

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et que, s'il s'agit de l'honiine, il occape une place à part dans l'ordre de la connaissance. Quand il s'agit de l'acte de connaître, le bon sens nous dit que c'est la faculté de connaître, non la faculté affective, qui doit formellement intervenir. Toutefois, parce que dans un même être, ni la faculté de connaître, ni la faculté d'aimer ne sont isolées ou indépendantes et que chacune dans son ordre doit concourir à la perfection du sujet, il s'ensuit que bien ordonnées elles doivent s'aider l'une l'autre, comme aussi elles pourront et devront se nuire si elles sont désordonnées. Et c'est ainsi qu'un même sujet sera dans des conditions bien différentes pour atteindre le vrai, selon que sa partie affective sera disposée en bien ou en mal à l'endroit de l'objet qu'il s'agit de connaître, ou même, en général, à l'endroit de la vérité comme telle. D'autre part, la connaissance elle-même ne se fera point chez l'homme, comme elle se fait chez l'animal sans raison ou comme elle se fait dans l'ange et chez Dieu qui n'ont point de corps. Nous avons vu plus haut, dans l'exposé de la Logique aristotélicienne et thomiste, que, par sa raison, l'homme, dans l'ordre de la connaissance naturelle, ne peut rien atteindre par voie d'intuition, au sens de perception immédiate et en elle-même de la réalité subsistante. Sa connaissance intellectuelle ne se fait que par voie d'abstraction. De ce chef, elle paraît inférieure à la connaissance sensible qui atteint l'objet directement et immédiatement dans sa réalité concrète. Mais elle la dc- [33(3]

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passe, en quelque sorte à l'infini, par la nature ou la qualité de l'objet, qu'elle saisit, du simple fait qu'elle le dépouille de ses conditions particulières et individuantes, à l'état de nature immatérielle. Il est très vrai que cette nature immatérielle, comme telle, n'existe pas en elle-même. Mais elle ouvre la voie à la raison pour qu'elle atteigne, par déduction et raisonnement, l'existence de réalités subsistantes auprès desquelles toutes les réalités concrètes du monde corporel sont comme si elles n'étaient pas. Et nous savons, par la foi, qu'un jour la raison, ou plutôt l'intelligence sera admise à percevoir directement, en elles-mêmes, par la plus sublime des intuitions, ces réalités transcendantes. Eu attendant, et sur celte terre, la nature de l'homme demande qu'il use harmonieusement de toutes ses facultés de connaître, savoir : des sens et de la raison. Les sens lui fournissent le seul moyen naturel d'être, dans l'ordre de la connaissance, en contact avec la réalité concrète; et la raison lui permet d'exploiter cette réalité pour s'établir en roi dans le domaine de la vérité tout entière.

Il ne se pouvait qu'une doctrine si cohérente ~

et si parfaite, dès qu'elle serait de nouveau ex- ,} i^ mérité. posée à leurs regards, n'attire l'attention des hommes du dehors. Ils y viendraient d'autant plus qu'une sorte de lassitude se serait emparée de la pauvre raison humaine ballottée si étrangement depuis près de cinq siècles par tant de systèmes contradictoires. Ces contradictions elles-mêmes devaient la servir. Elles étaient la [337]

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contre-épreuve de sa vérité. Puisque chaque nouveau système, à l'efFet de corriger le précédent qu'on jugeait incomplet, reprenait une part de l'ancienne doctrine injustement délaissée, qu'on passait tour à tour du matérialisme au spiritualisme, du sensualisme à l'idéalisme, sans arriver à aucune fixité, n'était-ce point le signe que la vérité ne se trouvait qu'à l'état partiel dans ces divers systèmes et que pour l'atteindre dans son intégrité il fallait revenir purement et simplement à la synthèse harmonieuse qui donnait pleine satisfaction à la raison humaine. Et du même coup allait tomber l'objection la plus spécieuse contre le règne éternel de cette vérité. Beaucoup d'esprits, en effet, s'étaient laissé séduire à l'amour de la nouveauté, par cette apparence que la fixité d'une doctrine arrêterait tout progrès. Comme si pour progresser il fallait se placer hors de la vérité! Quand une fois la vérité est acquise, il n'y a qu'un devoir pour l'esprit; c'est de la garder et de s'y tenir. Dans la mesure même où il s'y tiendra, outre qu'il se nourrira de vérité, il se mettra à même, selon les qualités et les aptitudes qui seront les siennes, de frayer de nouvelles voies et de fairede nouvelles conquêtes. Qui donc voudrait, sous couleur de progrès, remettre en question la table de Pythagore, ou en établir une nouvelle qui serait en contradiction avec celle-là? La vérité est une. Et lorsque les hommes ont reçu du ciel le bienfait d'un génie exceptionnel qui a su la formuler en termes de [338]

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clarté, la sagesse demande qu'ils s'estiment d'autant plus heureux et d'autant plus eu progrès qu'ils se pénétreront eux-mêmes plus excellemment de sa doctrine et qu'ils la communiqueront aux autres avec plus d'abondance et de fidélité.

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