DE LA FOI, ILS SONT LES INITIATEURS
DE l'oeuvre THÉOLOGIQUE DE SAINT THOMAS
L'attitude de la raison de l'homme à l'endroit du témoignage de Dieu tel qu'il l'a consigné dans son Livre par les écrivains de son choix, ne pouvait être identique chez tous. Elle a été, en effet, très diverse.
Dès le début, à côté de ceux qui acceptaient docilement ce témoignage, il s'en est trouvé qui le rejetaient. Et, parmi ceux-ci, les uns le rejetaient d'une façon pure et simple, par une sorte de dédain, ou de mépris, sans même prendre la peine de s'y arrêter, n'ayant pour ceux qui l'acceptaient qu'ironie ou pitié. Cette attitude fut celle du grand nombre parmi les païens, notamment dans les hautes sphères de la politique ou de la philosophie. D'autres acceptaient le témoignage divin. Ils se posaient même en défenseurs ardents de ce témoignage ; mais pour une de ses parties seulement ou jusqu'à une certaine date. Ils étaient ensuite les ennemis d'autant plus acharnés de tout ce qui venait après cette date, et qui, précisément, constituait la partie principale ou dernière et suprême de la Révélation de
La raison et la foi.
Les païens et les Juifs.
AVANT SAINT THOMAS
Dieu. Ceux qui agirent ainsi furent les Juifs, égarés par leurs préjugés de race ou leur fausse interprétation des premiers livres divins donnés par Dieu à leurs pères. Cette opposition devait se continuer à travers les siècles; et nous la voyons aujourd'hui encore plus irréductible que jamais.
^^""t"^^ a côté des païens qui dédaignaient et des Juifs hi<rtitiqnes. qui détestaient, se trouvèrent des hommes qui, même en acceptant la partie nouvelle et dernière des Livres saints, ne l'acceptèrent pas d'un cœur parfaitement simple. Ils voulurent raisonner sur le témoignage divin. Et, sans doute, il pouvait y avoir une application de la raison aiix choses de la foi qui n'eût pas été incompatible avec elle. Nous allons dire bientôt que les Pères et les Docteurs n'ont pas fait autre chose qu'appliquer ainsi leur raison aux choses de la foi, préparant, de la sorte, cette science par excellence, la plus haute de toutes, dont nous verrons en saint Thomas lui-même le parfait épanouissement, et qui s'appelle la théologie. Mais pour que l'usage de la raison dans les choses de la foi demeure légitime, il y faut deux conditions essentielles : ' premièrement, que la raison n'entende pas juger des choses de la foi de manière à faire une sorte de triage parmi elles ; secondement, qu'elle ne s'obstine pas dans sa manière de voir, d'interpréter, de façon à résister quand l'autorité légitime la reprend. Si elle manque à l'une ou à l'autre de ces deux conditions, elle cesse d'être en harmonie avec la foi, elle s'y oppose même [4o]
LES PtRES ET LES DOCTEURS
irréductiblement, et le sujet qui agit de la sorte, de fidèle qu'il pouvait être d'abord, devient, par le fait même, hérétique. Ils furent légion, dès le début, ceux dont la raison, impatiente ou téméraire, s'appliqua ainsi, d'une manière indue, aux choses de la foi et donna naissance à une infinité de sectes hérétiques.
En regard de cette triple attitude de la raison humaine à l'endroit des choses de la foi ou du témoignage divin et des Livres saints qui le contiennent, se produisait, en partie provoquée par elles, une autre attitude qui devait porter de merveilleux fruits de science. Ce fut l'attitude des croyants dociles et aimants, qui, doués en même temps d'une raison pénétrante et puissante, appliqueraient cette raison, tantôt à scruter le témoignage divin en lui-même, non pour le juger, mais pour s'en nourrir et en nourrir les autres, aussi parfaitement qu'il peut être possible en deçà de la claire vision, quand il s'agit des mystères proprement dits; tantôt à défendre ce témoignage contre tous ceux qui l'attaquaient ou le dénaturaient, ou encore à disposer en sa faveur les esprits du dehors par une propédeutique adaptée.
Déjà les écrivains sacrés avaient eux-mêmes, sous l'inspiration directe de Dieu, et en son nom, assumé ce rôle. Les Épîtres, dans le Nouveau Testament, nous en fournissent des modèles achevés. Les auteurs qui suivirent ne firent que les continuer en les imitant. Mais leurs travaux, quoique faits d'ordinaire avec une assistance par-
[Ai]
Les Pères
et
Irx Docteurs.
Les Pères iipostoliquet.
AVANT SAI.\T THOMAS
ticulière de l'Esprit-Saiiil, ne sont plus des Iravaux divins ou inspirés au sens formel de ces mots. Ce sont des travaux hu-mains, avec la caractérisque spéciale qui est celle des auteurs chrétiens, ayant pour eux la double lumière de la raison et de la foi. Les premiers qui ouvrirent ainsi, dans l'ordre des écrivains ecclésiastiques, la série des œuvres de théologie apologétique, ascétique ou mystique, et aussi proprement spéculative, furent les écrivains connus sous le nom de Pères Apostoliques. Saint Thomas semble les avoir peu connus, au moins dans les rares écrits authentiques qui nous restent de ces auteurs. Mais il devait retrouver leur doctrine essentielle, en ce qu'elle avait de nettement catholique, dans les écrits de leurs successeurs, notamment dans les grands représentants de la double École d'Alexandrie et d'Antioche au troisième et au quatrième siècle.
Alexandrie, au troisième siècle, fut, par exceld'ATexandrie. lence, le fover de la haute culture, soit dans l'or- Ori'jèiie. dre profane, soit dans l'ordre religieux. C'est même d'Alexandrie que cette haute culture rayonnait jusqu'à Rome et dans le reste de l'Empire. Les noms de Plotin, Jamblique, Porphyre, en sont les témoins fameux, pour ce qui est de l'ordre profane. Et , pour l'ordre religieux, les noms de Clément et d'Origène éclipsent tous les autres. Ce dernier surtout brille d'un éclat mélangé, mais incomparable. Origène est un des génies les plus captivants qui aient paru parmi les hommes. 11 a provoqué des admirations en-
L'École
LES PÈRES ET LES DOCTEURS
thousiasles de la part même d'hommes très saints et très illustres soit par la science, soit par le martyre : tels, entre autres, saint Grégoire de Nazianze et saint Pamphile, D'autre part, ses écrits ont suscité des controverses qui ont amené des Docteurs de l'autorité de saint Jérôme et même des conciles à prononcer contre eux l'anathème. On a voulu expliquer cette dernière attitude par des altérations ou des interpolations. Il semble bien toutefois que même en ce qu'ils ont d'authentique les écrits d'Origène exposaient des points de doctrine qui ne pouvaient être acceptés dans l'Église. Du moins, l'intention et la foi de leur auteur sont demeurées très pures. Et, même en ce qu'ils avaient de hardi, ils ont eu pour effet de rendre plus attentive et plus précise la pensée des défenseurs de la foi. Aussi bien saint Thomas citera-t-il souvent Origène pour en prendre occasion de mettre en plus vive lumière la doctrine catholique sur des points de la plus haute importance.
Contemporains d'Origène et Africains comme =^^^==
, . . . 1- 1 1 • Tertullien.
lui, mais sans rapports directs avec lui ou son ^i^ Cyprien. École, Tertullien et saint Cyprien, non plus de langue grecque, mais de langue latine, furent, bien qu'à des titres divers, deux représentants illustres de la pensée catholique, qu'ils défendirent ou exposèrent au regard des païens et au regard des fidèles. Le premier, génie impétueux et farouche, après avoir merveilleusement défendu la foi catholique et vengé l'autorité de l'Église en face des païens et des empereurs eux-
AVANT SAINT THOMAS
Les Pères
du IV*
et du
V siècles.
mêmes, finit par sombrer dans la folle hérésie des montanistes. Le second, plus pondéré et plus sûr, hésita cependant et fut même dans l'erreur au sujet d'une question spéciale, qui le mit en opposition avec le pape saint Etienne; mais, outre que sa bonne foi était toujours demeurée parfaite, il scella de son sang, par le martyre, son attachement inviolé à la pure foi catholique. Saint Thomas, qui a connu leurs écrits, n'a pas eu à les utiliser beaucoup pour son œuvre, surtout ceux de Tertullien. Toutefois, leur doctrine a contribué à fortifier le grand courant de la pensée catholique qui se retrouvera tout entier dans l'œuvre de saint Thomas.
C'est au quatrième et au cinquième siècles que ce grand courant de la pensée catholique tel qu'il devait être formé de l'appoint des Pères de l'Église acquit son développement le plus magnifique. Dans ces deux siècles fortunés, l'Orient et l'Occident rivalisent de génie et de sainteté. Là se rencontrent les travaux des Athanase, des Cyrille de Jérusalem, des Hilaire, des Basile, des Grégoire de Nazianze, des Grégoire de Nysse, des Jean Chrysostome, des Ambroise, des Jérôme, des Cyrille d'Alexandrie, des Prosper d'Aquitaine. C'est à pleines mains que saint Thomas puisera dans leurs écrits ; et il trouvera en eux, dans son esprit le plus catholique et dans sa forme la plus pure, tout ce que le génie humble et docile à l'endroit du témoignage divin, mais aussi jaloux pour le défendre qu'avide et insatiable pour s'en nourrir, est arrivé à donner
LES PERES ET LES DOCTEURS
au monde d'exposé fécond ou de défense vengeresse.
Mais, parmi cette pléiade de saints et de génies, il en est un qui se détache avec un éclat absolument exceptionnel, soit comme profondeur, variété et universalité de son œuvre, soit comme influence exercée sur la pensée et l'œuvre de Thomas d'Aquin. Ce qu'Aristote devait être pour cette œuvre, du point de vue de la pure raison humaine, Augustin le sera du point de vue de la raison humaine appliquée aux choses de la foi. Les autres Pères de l'Église, même les plus grands, seront cités par saint Thomas à l'occasion d'un traité spécial ou d'une série déterminée de questions ou d'articles. Ils seront parfois cités, dans ce traité, ou dans cette question, avec fréquence et en des passages étendus. Mais il est un Père de l'Église, dont le nom revient sans cesse et partout et avec des citations prolongées et qui sont prises dans l'universalité de ses œuvres qu'on voit qu'elles ont été lues, méditées, possédées avec une plénitude et une perfection tenant du prodige : c'est Augustin, le grand saint Augustin, qui devait, plus tard, pétrir de sa même pensée, un autre génie frère du sien et de celui de Thomas d'Aquin : notre grand Bossuet. Quelle garantie de transcendance et de perfection souveraine, pour l'œuvre de saint Thomas, que celle du choix d'un génie tel qu'Aristote, dans l'ordre de la raison philosophique, et d'un génie tel qu'Augustin, dans l'ordre de la raison théologique : la raison d'un Thomas
St Augustin.
AVANT SAINT THOMAS
Les Pères qui suivirent.
St Grégoirele-Grand.
d'Aquin, nourrie et comme pétrie de la raison d'un Aristote et d'un Augustin, où trouver une raison plus ferme et plus haute et plus digne de devenir la raison maîtresse par excellence d'entière et pure vérité.
Après saint Augustin, il semblerait qu'il n'est plus rien qui puisse ou doive retenir notre attention dans la considération des travaux patristiques dont l'influence aurait pu agir sur l'œuvre de saint Thomas. Et cependant il est encore de beaux noms, qui marquent, en des points particuliers, et de grande importance, de notables progrès dans la fermeté ou la précision de l'exposé catholique. Ainsi en est-il du redoutable antagoniste de Nestorius, le courageux Cyrille d'Alexandrie. Il a eu la gloire de formuler, au sujet de la maternité divine de Marie, audacieusement niée par Nestorius, ces fameux anathèmes que l'Église catholique devait faire siens dans le concile d'Éphèse. Cyrille vivait encore, lorsque parut le pape saint Léon, surnommé le Grand, lequel devait fixer, dans ses sermons et dans ses épîtres, avec une sûreté de doctrine et une précision de formule qui n'ont pas été surpassées, la pure doctrine catholique sur nos principaux mystères. Tous deux sont appelés, dans l'œuvre de saint Thomas, à déposer en faveur de cette doctrine.
Cependant, de tous les Pères, celui qui, après saint Augustin, occupe, dans l'œuvre de saint Thomas, la première place et dont les écrits reviennent constamment cités, est un autre pape, [46]
LES PERES ET LES DOCTEURS
qui porte, lui aussi, le surnom de Grand, et qui est bien, en effet, l'une des plus admirables figures qui aient brillé au ciel de l'Église. C'est l'auteur du livre des Morales, du Pastoral, des Dialogues, des Homélies sur Êzéchiel et sur l'Évangile. S'il n'a pas, dans l'ordre spéculatif, la transcendance du génie de saint Augustin, il a, par contre, dans l'ordre de l'étude de l'âme et de ce qui touche aux vertus, aux vices, à l'action de l'Esprit-Saint par l'entremise des dons, à la vie ascétique et mystique, une maîtrise qu'aucun autre, parmi les Pères, ne lui dispute. Aussi bien est-ce à ce titre qu'il est très spécialement cité dans l'œuvre de saint Thomas. Il excelle également, et pour la même raison, dans l'interprétation morale de l'Écriture Sainte : on en trouve, dans l'œuvre de saint Thomas, de nombreux exemples.
Le dernier des Pères de l'Église, qu'on pourrait appeler aussi le premier des Docteurs de la scolastique est ce discret saint Jean de Damas (de là son nom de Damascène), un peu effacé auprès des grands noms que nous venons de citer, mais qui mérite cependant d'occuper encore une place si importante dans la série des représentants de la raison appliquée sainement aux choses de la foi, selon que leurs écrits ont influé sur l'œuvre de Thomas d'Aquin. Lui aussi aura la gloire d'être cité souvent et même très souvent dans cette œuvre. Il est l'auteur du livre qui, cinq siècles avant la Somme théologique, en était déjà comme un premier essai, et qu'on appelle, tantôt,
.S(u/t< Jean [)ainascène.
AVANT SAINT THOMAS
Defide orthodoxaou De la foi orthodoxe, en raison de son contenu, et tantôt, conformément aux usages de l'Orient, à cette époque, nvjYr, yvo^îo);, des deux mots grecs par lesquels il commence. ^^^^^^^ A considérer le caractère sous lequel saint l'Aréopagite. Thomas les a connus et utilisés dans son œuvre, nous aurions dû citer immédiatement après les livres des Écrivains sacrés, les écrits de cet auteur mystérieux et d'un ton si étrange, mais si merveilleusement puissant, qui s'est donné luimême pour le disciple de saint Paul, autrefois converti par l'Apôtre dans l'Aréopage d'Athènes. Saint Thomas le cite toujours sous le nom de Denys; et il n'a pas douté un instant soit de l'identité du mystérieux auteur avec Denys l'Aréopagite, soit de la parfaite authenticité des livres qui ont été donnés sous son nom. Aujourd'hui, les critiques reportent ces écrits à un auteur inconnu qu'ils supposent avoir vécu au cinquième siècle. Si la question de l'authenticité est d'une importance décisive pour ce qui est du témoignage de cet auteur invoqué à l'appui des doctrines des temps apostoliques, elle est relativement secondaire pour ce qui est de la teneur de ces écrits et de leur doctrine considérée en elle-même. De ce point de vue, ils constituent un monument qui a sa valeur intrinsèque, indépendamment de la question de date et de la question d'auteur. Et, au surplus, même comme date, ne remonteraient-ils qu'au cinquième siècle, ce serait déjà une belle antiquité pour des livres dont la doctrine est si haute et si pure,
Roi^
LES PÈRES ET LES DOCTEURS
soit comme pensée catholique, soit comme pensée philosophique, que le génie de saint Thomas ^ lui-même ne semble pas s'être élevé plus haut. "i C'est d'ailleurs chose merveilleuse de voir avec quelle aisance et quelle sorte de fraternité de génie, saint Thomas s'est complu dans la médi- i tation de ces livres. Il a commenté celui des ;- Noms Divins, sorte de traité de Dieu que la sco- j lastique la plus transcendante n'a point dépassé.
11 est un autre livre, d'un autre auteur à caractère très spécial et en quelque sorte mixte entre la pure philosophie et la théologie catholique, que saint Thomas a commenté aussi parce qu'il l'a tenu en très haute estime et dont il s'est inspiré en des points de doctrine d'une importance extrême, comme les notions de nature, de personne, d'éternité, qui commandent les traités de la Trinité, de l'Incarnation, de la Prescience. L'auteur est Boèce, homme d'État, poète, philosophe, ministre du roi goth Théodoric. qui eut le mérite d'introduire, le premier, dans le public lettré d'Occident, quelques-uns des écrits d'Aristote, par la traduction qu'il avait commencé d'en faire. Il a écrit lui-même le fameux livre De la consolation de la philosophie; et, aussi, croit-on, les livres Des deux natures et Des semaines. C'est ce dernier que saint Thomas a commenté.
Parmi les auteurs qui se rattachent encore à ^^^^*** la période des Pères et préparent déjà la scolas- ^^ SévilU. tique, se rangent, comme avant eu leur réper- , ?^^^,,
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cussion sur 1 œuvre de samt Thomas, deux
AVANT SAINT THOMAS
saints personnages, qui eurent, l'un en Espagne, l'autre en Angleterre, un rôle et une notoriété considérables. Ce sont Isidore de Séville, et le vénérable Bède. Tous deux étaient, bien qu'en des modes différents, devrais esprits encyclopédiques. Le premier, surtout, a donné, dans son livre des Étymologies, une sorte de Dictionnaire universel, où toutes les sciences se trouvent rattachées à l'origine des mots qui les désignent. S'il y a beaucoup de fantaisie et d'arbitraire dans ces Étymologies, elles ont, cependant, facilité les recherches des travailleurs et fourni parfois d'excellentes précisions de doctrine.
^ Un siècle après le vénérable Bède, paraît un {InùT autre auteur encyclopédique, qui est en Allemagne au neuvième siècle ce qu'Isidore de Séville avait été en Espagne au septième et le vénérable Bède en Angleterre, au huitième. C'est le savant Rhaban Maur, abbé de Fulde et archevêque de Mayence. Saint Thomas l'a cité encore; mais bien moins que les précédents.
= Avec lui, d'ailleurs, nous sommes déjà en f'piscoDal'es^et P^^^^ régime des Écoles épiscopales ou abbaaibaiiaits. tiales, qui devaient amener le règne des Universités, surtout de celle qui les éclipserait toutes, mère et modèle des autres, l'Univejsité de Paris. Ce régime des Écoles épiscopales ou abbatiales a eu, pour la création et le développement de la théologie proprement dite, dont nous trouverons en saint Thomas l'apogée, uiie importance souveraine. Ce sont, en Angleterre, l'École abbatiale d'York, avec Alcuin; dans les [5o]
LES PERES ET LES DOCTEURS
Pays-Bas, les Écoles capitulaires d'Utrecht, avec Adabode; de Liège, avec Adelman; de Tournai, avec Odon ; en Allemagne, l'École abbatiale de Fulde, avec Rhaban IMaur; de Salzbourg, avec Arnolphe; de Saint-Gall, avec Labro; de Reichman, avec Walfred Strabo, cité quelquefois par saint Thomas; en France, surtout, l'École palatine, avec Alcuin, Scot Érigène, Rhaban Maur; les Écoles abbatiales de Tours, avec Alcuin. Raynaud et aussi Bérenger; de Corbie, avec Paschase Radbert ; de Cluny, avec Odon ; du Bec, avec Lanfranc et saint Anselme; de Fleury, avec Abbon ; d'Auxerre, avec Rémi et Heiric ; les Écoles épiscopales de Lyon; de Reims, avec Gerbert ; de Laon, avec Anselme et Raoul ; les Écoles de Chartres, avec Fulbert, Yve, Bernard, Thierry, Gilbert de la Porée ; enfin, à Paris, les Écoles de Sainte-Geneviève, de Saint-Germain-des-Prés, de la Cathédrale, et bientôt de Saint- Victor.
Une vie intense et toute jeune circule dans ces divers milieux parmi les maîtres et parmi les écolâtres. On s'y passionne surtout pour les problèmes que soulève l'étude de la dialectique. C'est alors que la querelle des universaux bat son plein et qu'on y soutient des luttes épiques entre réalistes et nominalistes ou couceptualistes. On s'enhardit à appliquer aux choses de la foi, même eu ce qui touche à ses mystères les plus essentiels, les théories en cours. Réalistes et nominalistes ou conceplualistes, tous en appellent, pour défendre ou autoriser leurs doctrines, à l'unité de la nature et à la Trinité des [5,]
La querelle
des nniversaiix.
Abélard.
AVANT SAINT THOMAS
Personnes en Dieu, à la transsubstantiation et à la présence réelle dans l'Eucharistie, à la vérité et à la réalité de l'Église. 11 ne se pouvait pas que dès lors l'Église n'eût à intervenir, dans la personne des Évêques, ou même des Légats et des Souverains Pontifes.
Un des noms les plus fameux, qui restent attachés à ces interventions, devenues nécessaires, de l'épiscopat ou de l'autorité dans l'Église, est celui d'Abélard. Toutefois, ce n'est pas seulement pour la hardiesse de ses opinions et l'indépendance de sa méthode ; c'est aussi pour son aventure sentimentale, qu'il éprouva les rigueurs des supérieurs ecclésiastiques et que son nom a été célèbre dans la mémoire des lettrés. En ce qui est de sa doctrine, et de sa méthode, il semble bien que sur la question des universaux l'on pourrait défendre 4a position qu'il s'était choisie à rencontre du réalisme outré qui était celui de Guillaume de Champeaux et du nominalisme qu'on prête à Roscelin. Au fond, le conceptualisme qu'on lui prête à luimême, se rapprocherait assez du réalisme modéré qui sera celui de saint Thomas. Sa méthode du sic et non, mise au point par le génie du Docteur Angélique, se retrouvera en chaque article de la Somme théologique, du Commentaire sur les Sentences, des Questions disputées des Quodlibet ou Mélanges. Elle sera, par excellence, la méthode thomiste, avec ceci, qu'au lieu de laisser le disciple en suspens et comme hésitant entre le pour et le contre, elle n'ira qu'à [5a]
LES PERES ET LES DOCTEURS
préparer la solution maîtresse du corps de l'article et les réponses appliquées qui mettent au point chacune des objections.
Abélard ne fut pas le seul à avoir des hardiesses de doctrine qui motivèrent les censures de l'Église. Avant lui, Bérenger de Tours s'était attiré les mêmes condamnations par ses témérités à l'endroit de la transsubstantiation eucharistique ; et aussi Roscelin, par son tri théisme, où il détruisait l'enseignement de la foi sur le dogme de la Trinité, comme devait le faire, après lui, bien que sous une autre forme, Abélard. Roscelin fut combattu par saint Anselme, de l'abbaye du Bec, plus tard archevêque de Cautorbéry. Le nom de saint Atiselme brille comme un phare d'orthodoxie, au milieu de ces audaces ou de ces témérités d'Écoles qui amenaient des esprits inexpérimentés à compromettre les vérités de la foi par leurs intempérances de dialectique. En philosophie, saint Anselme est plutôt réaliste. On pourrait même croire, à lire telles de ses formules, qu'il verse dans le réalisme outré. Mais sa foi très pure le préserve des excès qui avaient conduit Scot Erigène au panthéisme, et qui devaient y conduire aussi, mais d'une manière plus grossière, à la lin du douzième siècle, Amaury de Chartres et surtout David de Dînant. C'est de celui-ci que saint Thomas dira que son aflîrmation est d'une suprême sottise, — stultissime posuit. En théologie, ou théodicée, saint Anselme est surtout connu par l'argument qui lui tenait tant [53]
St Anselme.
St Bernard.
AVA^T SAINT THOMAS
au cœur à l'effet de prouver l'existence de Dieu etqui est resté attaché à son nom. Saint Thomas le discutera et en montrera le côté illusoire.
Bien que saint Anselme se fût préservé, grâce à sa foi très pure et très solide, des erreurs pernicieuses où devaient tomber de nombreux écolâtres par abus de la dialectique, il n'avait pas laissé cependant de recourir à la rait>on philosophique et de l'appliquer comme telle aux choses de la révélation. Au siècle suivant, peut-être en raison de tant d'excès qui s'étaient déjà produits, et aussi par une sorte de prédisposition aux choses de la mystique, saint Bernard sembla dédaigner la philosophie et la dialectique qui la constituait alors presque tout entière. Par-dessus les Écoles fondées depuis Alcuin, il rejoint plutôt les aneiens Pères et s'applique presque exclusivement à la lecture méditée des Saintes Écritures. A ce titre, il résume en lui, immédiatement avant l'époque de saint Thomas, la méthode et le fruit des premiers Pères ; il constitue une sorte de préservatif salutaire contre cet excès de la dialectique qui venait de porter des fruits si amers et qui devait, sous une autre forme, reparaître, après l'apogée de la raison philosophique et théologique à l'époque de saint Thomas, pour vouer au discrédit la scolastique de la décadence. ^ Parmi les maîtres restés fidèles à la méthode "Jg"'* nouvelle inaugurée dans les Écoles et qui su- Saini-Victor. cent pourtant éviter les excès contre lesquels saint Bernard avait dû réagir, se place, au pre- [54]
LES PERES ET LES DOCTEURS
micr rang, Hugues de Saint- Victor. 11 est le chef de cette École semi-philosophique et semimystique, qui aura l'avantage de fournir à la grande théologie qui se prépare un élément nouveau, celui de la raison philosophique appliquée aux choses du sentiment religieux ou de la partie affective dans les choses de la religion.
Après lui, il ne reste plus qu'un nom à si- ^^^■'*™ gnaler avant la période qui sera celle du tho- r.nmhnrd. misme parfait en la personne de saint Thomas lui-même : c'est celui du compilateur heureux dont la fortune dépassa tout ce qu'on aurait pu prévoir. Lorsque, en effet, Pierre Lombard, évêque de Paris au douzième siècle, écrivait les quatre livres de ses Sentences, il n'avait point prévu que ce livre deviendraitjusqu'au seizième ou dix-septième siècles l'unique manuel dont les plus grands maîtres se feraient les simples commentateurs. Il est vrai que leurs commentaires devaient sans proportion dépasser l'étendue et même la valeur de l'œuvre première ; et ce seront les imperfections de cette œuvre, en même temps que les trop multiples additions provoquées par elle, dès le début, qui donneront naissance, en lui servant d'occasion ou de motif, à l'œuvre par excellence du génie humain appliquée aux choses de la foi : la Somme théologique de saint Thomas d'Aquin.