‹ Initiation thomisteChapitre 7 sur 46 · L-^ludiant ,„•.•. . • • . «o · texte numérisé non relu

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de Xaples. 1 histoire n a retenu qu un trait, mais qui suffit

pour révéler toute l'âme du grand Docteur. Un jour qu'il paraissait comme perdu en une sorte de contemplation étrange pour son âge, l'un des moines lui demanda à quoi il pensait ou réfléchissait ainsi. L'enfant, pour toute réponse, posa cette question : Qu'est-ce que Dieu ? — Il devait [66]

SA VIE; SES OEUVRES

y répondre lui-même, comme jamais n'y avait répondu aucun philosophe ni aucun théologien. Sa vie tout entière, chacun de ses actes, chacune de ses paroles et chacun de ses écrits seront commandés par cette question et ils auront pour objet d'eu donner au monde la solution. — Ce fut en vue de cette mission que la Providence le conduisit à Naples. Il allait y rencontrer les premiers fils du patriarche Dominique établis depuis peu dans la grande cité. Comment et par quel attrait mystérieux le jeune fils du comte d'Aquin fut-il gagné au nouvel Ordre mendiant ? On peut supposer que ce fut par un attrait de lumière. Toujours est-il qu'après quatre ans de vie universitaire, Thomas se présentait au couvent des Frères-Prêcheurs et demandait à prendre leur habit. C'était en avril i244- H était âgé de dixneuf ans.

La joie fut grande au couvent des Frères. Le Maître général Jean le Teutonique était présent; et c'est lui apparement qui donna l'habit au jeune seigneur d'Aquin. Le père de Thomas, le comte Landolphe, était mort depuis peu. Cette circonstance ne pouvait que rendre plus pénible encore à la comtesse Théodora, la décision de son fils. Il est probable que ce dernier voulut prévenir les assauts que lui livrerait la tendresse maternelle et qu'il fut heureux de pouvoir quitter Naples en accompagnant le Maître général qui se rendait à Rome, et de Rome à Paris en passant par Bologne. L'émoi fut grand dans la famille d'Aquin lorsqu'on apprit la double nou-

Thomas chez les Frères- Prêcheurs.

SAINT THOMAS

velle de l'entrée du jeune Thomas chez les Prêcheurs et de son départ de Naples. Aussitôt les frères du fugitif, qui servaient dans l'armée de l'empereur, se mirent en mesure de le ramener même par la force. Ils l'arrachèrent, en effet, des mains du Général, aux environs d'Aquapendente, sur la route de Pérouse, et le conduisirent d'abord dans la forteresse de Saint- Jean, qui était une dépendance de Rocca Secca. C'est là qu'ils essayèrent de le détourner de sa vocation en soumettant sa vertu à l'épreuve la plus odieuse et la plus délicate. Mais Thomas en triompha par une sainte énergie en chassant d'auprès de lui, armé d'un tison, la tentation vivante qu'on lui avait opposée. Obligé de rester chez sa mère et auprès de ses sœurs, pendant un peu plus d'une année, il finit par vaincre leur résistance, et de nouveau il put rejoindre la famille religieuse qu'il s'était choisie.

= Dès le début, ses supérieurs l'avaient destiné ^d'Awèrt au couvent de Paris où l'Ordre avait organisé, le Grand. au sein de la jeune et brillante Université, un Studiiim générale que des noms pleins de gloire commençaient déjà d'illustrer. L'un des plus fameux devait être celui du Maître que la Providence destinait au jeune novice arrivant de Naples et qui verrait un jour sa gloire éclipsée par celle de son disciple. Le Maître était Albert le Grand ; le disciple devait être Thomas d'Aquin. Pendant six ou sept ans, dont une moitié s'écoulera à Paris et l'autre moitié à Cologne, le Maître et le disciple demeureront ensemble. C'est à l'au- [68]

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tomne de i2li5 qu'eut lieu leur première rencontre ; et ils ne devaient se séparer qu'à l'automne de 1252. Or, à ce moment précis, se produisait, dans la pensée scientifique de l'Église, le fait historique le plus considérable, qui devait en fixer pour jamais l'orientation et le cours. C'était la rencontre du mouvement platonicoaugustinien avec le mouvement de la philosophie aristotélicienne et arabe. On peut dire que jusque-là, les doctrines de Platon vues au travers du génie de saint Augustin avaient dominé à peu près exclusivement l'enseignement théologique. Le dernier représentant le plus glorieux de ce mouvement de pensée avait été saint Anselme. Et, parmi les nouveaux Maîtres ou Docteurs qui, au moment où nous sommes, illustraient l'Université de Paris, celui qui devait être à saint Bonaventure ce qu'Albert le Grand allait être à saint Thomas d'Aquin, le franciscain Alexandre de Halès, demeurait le continuateur fidèle de l'ancien mouvement.

Quand le jeune Frère Thomas, alors âgé de vingt ans, arriva à Paris, et que soit au début de cette année scolaire, soit au début de l'année suivante, s'il ne fut pas dispensé de l'année de noviciat, il se trouva admis aux leçons de Maître Albert, celui-ci entreprenait son œuvre, absolument nouvelle et d'une audace prodigieuse, que le génie seul et une mission providentielle pouvaient permettre de voir réussir. Il s'agissait de s'emparer de l'œuvre d'Aristote, de la purifier des scories ou des altérations qu'y avaient ap-

Albert le Grand et l'incorporation d'Aristote.

SAINT THOMAS

portées les commentateurs arabes, tout en gardant ce qu'ils avaient pu y ajouter d'utile et de précieux, de confronter cette œuvre avec ce qu'on pouvait posséder du reste de l'antiquité grecque ou latine, et de l'offrir, mise à la portée des hommes d'étude, comme refaite à leur usage. Pendant six ou sept ans, le jeune Thomas sera à l'école d'Albert en pleine maturité de son génie et au plus fort de la réalisation de son œuvre. Il écoutera docile, attentif, silencieux, méditatif, retenant tout, écrivant de sa propre main les explications du Maître, les mûrissant dans son esprit et préparant, à son tour, mais avec une maîtrise nouvelle et plus géniale encore, la suprême synthèse de tout ce que la raison humaine avait pu découvrir et enseigner, soit à l'école de Platon et d'Augustin, soit à l'école d'Aristote, qu'il choisira hautement, à la suite de son Maître Albert, comme le représentant par excellence de la raison.

Les qualités du disciple s'étaient révélées au enseigne génie clairvoyant d'Albert avec un tel éclat qu'en à Paris. j^^^ celui-ci demanda, avec insistance, au général de l'Ordre, que Thomas fût envoyé tout de suite à Paris, afin d'y être promu, par son enseignement, aux grades de l'Université. Le futur nouveau Maître était âgé de vingt-sept ans. Il débuta par le commentaire du livre classique dont nous avons déjà parlé, que tout bachelier ou licencié devait expliquer jusqu'à ce qu'il fût lui-même devenu maître. C'était le livre des Sentences de Pierre Lombard. Le Commentaire

Thomas

SA VIE; SE OEUVRES

de saint Thomas, bien qu'il constitue son premier grand ouvrage et que ce soit, comparé aux œuvres postérieures, une œuvre de jeunesse, est déjà d'une perfection telle, qu'il pourra fournir, sans trop de disparate, les questions et les articles dont on formera le Supplément destiné à compléter la fin de la Somme théologiqiie elle-même, restée inachevée parla mort prématurée du saint Docteur. Ce grand ouvrage avait été précédé de la composition du tout petit traité qui a pour titre : De l'être et de l'essence. 11 n'a que quelques pages, mais d'une doctrine si pleine, si condensée, si haute et si profonde, que l'esprit subtil et puissant du grand Cajélan en a tiré, en le commentant, un ouvrage à décourager et à ravir tout ensemble les plus passionnés de spéculation philosophique. A la même gériode se rattacha un autre travail qui eut alors dans le monde régulier et séculier un retentissement immense. C'était le traité contre Guillaume de Saint- Amour, le trop fameux chanoine de Paris, qui s'était déclaré l'ennemi acharné des Ordres religieux, notamment des nouveaux Ordres mendiants.

Le pape Alexandre IV, pleinement convaincu et émerveillé par la défense du champion des Mai ire'. religieux, non seulement donna à ces derniers gain de cause, mais intervint aussi pour que, sans plus de retard, leur brillant défenseur reçut la maîtrise dans l'Université. Il la reçut, en effet, le 23 octobre 1357. Devenu Maître, Thomas resta encore à Paris durant trois ans. C'est alors qu'il

// est fait

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soutint et écrivit ses premières Questions disputées, qui sont groupées sous le titre De Veritate. Nul doute qu'il n'ait commencé également à ce moment, selon l'usage qui était fixé pour les Maîtres, l'explication magistrale de quelques-uns des livres de l'Écriture Sainte. Peut-être faudraitil assigner à la même époque la composition de la Somme contre les Gentils.

^^^=^^ Trois ans après qu'il avait été fait Maître, sous pour Borne. ^^ pontificat d'Urbain IV, Thomas fut appelé à Rome. Il devait y rester jusqu'en 1269. Ce devait être la période la plus pleine et la plus féconde de sa vie. A la demande d'Urbain IV, il entreprit et mena à bonne fin cette œuvre prodigieuse, appelée si justement la Chaîne d'or, où près de soixante Pères ou écrivains ecclésiastiques, dont quarante environ appartenant à l'Église grecque et une vingtaine appartenant à l'Église latine, sont évoqués tour à tour, avec un ordre si parfait, un à-propos si juste, une pertinence si consommée, à donner l'explication littérale et mystique des quatre Évangiles, qu'on croirait, remarquait déjà le premier historien du saint Docteur, Barthélémy de Lucques, que tout l'ouvrage émane d'une seule et même pensée. Ce fut aussi à la demande du même Pontife que saint Thomas composa l'office entier du Saint Sacrement, qui devait lui assurer la gloire unique d'avoir ses merveilleuses hymnes, notamment les strophes de l'O salutaris et du Tantum ergo, chantées par tout l'univers catholique, jusqu'à la fin des temps, tous les jours,

SA VIE; SES OEUVRES

quaud l'Eucharistie serait exposée à l'adoration des fidèles.

A cette même période de sa vie, se rattache, pendant le pontificat d'Urbain IV et celui de Clément IV, l'exposition et le commentaire écrit de presque toute la philosophie d'Aristote, notamment de la Physique, de l'Éthique, de la Métaphysique, œuvre où il reprend, mais à son compte, et sur un plan entièrement nouveau, le dessein de son maître Albert le Grand. Quelque bien qu'on puisse penser ou dire de cette œuvre de saint Thomas, il semble qu'on n'en égalera jamais le mérite ou la valeur et l'importance. C'est là, dans cette œuvre, qu'il faut aller chercher la philosophie de saint Thomas ou même la philosophie tout court. Tandis qu'il semble s'effacer entièrement lui-même, pour ne faire qu'office de commentateur, son génie au moins égal sinon supérieur, dans l'ordre purement philosophique, à celui d'Aristote, a su si bien pénétrer ce dernier et s'identifier à sa pensée, que leurs deux raisons si puissantes n'en forment pour ainsi dire plus qu'une, dont il n'y a plus aucune témérité à affirmer qu'elle personnifie en quelque sorte la raison humaine elle-même.

Mais toutes ces œuvres, quelque étendues, quelque parfaites qu'elles fussent, n'étaient qu'une préparation. L'heure était sonnée où allait enfin paraître le livre unique dont on a pu dire que joignant en lui la raison la plus haute et la foi la plus pure, il est le plus beau livre qui soit sui ia plus belle des sciences. Un rensei-

Les Commentaires sur Aristote.

La Somme théologique.

Les dernières années.

SAINT THOMAS

gnement que nous trouvons dans Barthélémy de Lucques nous permet de supposer que saint Thomas ne vint pas tout de suite à l'idée de ce livre, mais qu'il faillit un instant s'engager dans une autre voie. Il paraît certain que chargé du Studium de Rome, il se préoccupa immédiatement de donner, pour les débutants en théologie, une sorte de manuel adapté. Mais, tout d'abord, il n'aurait pensé qu'à refaire, dans ce but, un nouveau travail calqué sur les Sentences de Pierre Lombard, comme le premier commentaire qu'il avait déjà publié à Paris, avec cette différence qu'il l'écrirait comme Maître et non plus comme simple bachelier. L'historien que nous avons cité dit que le premier livre de ce nouveau travail fut fait par saint Thomas au moment de sa vie où nous sommes. 11 affirme l'avoir vu lui-même à Lucques. Mais il ajoute qu'il disparut très vite, ayant été enlevé de la circulation. Ce dernier détail nous invite à penser que saint Thomas n'avait pas donné suite à son premier dessein. Mal à l'aise assurément dans les lignes peu nettes du livre de Pierre Lombard, il se résolut à agir par lui-même avec une entière liberté. Et c'est de là que naquit la pensée de la Somme théologique.

Saint Thomas mit à l'écrire ou plutôt à la dicter les dix dernières années de sa vie. Il la commence à Rome vers i265, où il soutient en même temps et écrit les Questions disputées, De Po~ tentia Dei, la continue, de 1269 à 1272, à Paris, où il était revenu, et où il soutient et écrit les

SA VIE; SES OEUVRES

Questions disputées, De Virtutibus, et la poursuit à Naples où, venu en 1272, il reste jusqu'au moment d'entreprendre le voyage vers Lyon, au cours duquel il meurt chez les Cisterciens de Fossa-Nova, à l'âge de quarante-neuf ans (7 mars

C'est donc dans l'espace de moins de vingt- =

1 X 1 1» 1 i • 1 L'ensemble

Cinq ans que se place toute 1 œuvre doctrmale ^gg çg^vres.

de saint Thomas d'Aquin. Durant cet intervalle les chefs-d'œuvre se sont succédés sans interruption, selon que les circonstances elles-mêmes les provoquaient. Nous n'avons pu qu'indiquer les ouvrages principaux. Il faudrait y joindre le détail des commentaires ou des expositions magistrales de plusieurs livres de l'Écriture Sainte, tels que le livre de Job, les Psaumes, le livre d'Isaïe, le livre de Jérémie, les Threnes, le Cantique des Cantiques, les Quatre Évangiles, les Épîtres de saint Paul ; des Commentaires sur les Noms Divins, de saint Denys; sur la Trinité, de Boèce ; sur les Semaines, du même ; et les divers ouvrages, groupés sous le nom d'Opuscules, dont presque tous pris à part suffiraient à assurer la gloire de leur auteur.

Le caractère distinctif qui marque toutes ces œuvres de saint Thomas est le caractère de la lumière. Dès son premier opuscule De ente et essentia, à l'âge de vingt-sept ans, il enseigne avec la même netteté de pensée, la même sûreté de doctrine, la même limpidité de style qui se retrouveront dans ses dernières œuvres. S'il est vrai que sur quelques points de détail, il a mo-

La cité du soleil.

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difié, devenu Maître, ce qu'il avait pu enseigner comme bachelier ou commentateur de Pierre Lombard, ces points sont extrêmement rares et n'affectent en rien les lignes essentielles de sa pensée. Ces lignes essentielles étaient fixées dans son esprit dès le premier jour où il fut mis en contact, d'une part, avec l'œuvre d'Aristote, d'autre part avec les documents de la foi. L'harmonie de la foi et de la raison s'était établie pour ainsi dire d'elle-même dans son esprit. Et il suffisait qu'une question lui fût posée pour qu'elle se résolve immédiatement en pleine clarté, se situant d'elle-même à l'endroit précis qui devait être le sien dans tout l'ensemble de la doctrine. Sa pensée, qu'il portait toujours vivante et organisée ou distribuée en cité de lumière, se répandait à flots pressés et intarissables, dès qu'elle était sollicitée par le devoir d'enseigner ou par la charité de répondre. On sent, à lire ses écrits, qu'aucune question ne rétonne ni ne l'émeut. Il vit en pleine lumière; et, dès qu'il parle ou qu'il écrit, il fait voir, comme il voit lui-même. A son contact, tout s'éclaire : rien plus ne semble obscur. Jamais peut-être il n'a fait clair dans une tête humaine comme dans cette tête-là. Sa pensée, son œuvre, c'est vraiment et par excellence la cité du soleil.

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