DOCTRINE PHILOSOPHIQUE LA LOGIQUE
ous avons déjà noté que, pour saint Thomas, „^ ,„ le rôle du philosophe consiste, d'abord, à
philosophie, mettre de Tordrejlans les actes de sa raison, et, ensuite, à useiLde sa^raisj3n ainsi ordonnée j[)our saisj^rprdre des choses en ce qu'il a de plus profond, à l'effet de pouvoir lui-même établir, dans son action, l'ordre qui convient. Toute la philosophie est donc une question d'ordre, au sens le plus essentiel et le plus haut ou le plus profond
^ de ce beau mot. Cela, d'ailleurs, ne saurait étonner si l'on songe à ce que la philosophie est, par excellence, chose de la raison, et que le propre de la raison est d'ordonner. Toutefois, il se pourra, nous l'avons déjà noté aussi, que la philosophie ne suffira point à connaître pleinement tout l'ordre des choses et à régler do as toute sa perfection l'ordre de l'action. Une science plus haute, qui sera faite de raison et de foi, et qui est la théologie, achèvera ici ce que la philosophie toute seule n'aurait pu qu'ébaucher.
'^ Les actes de la raison, où le premier rôle du ''''"' philosophe est de mettre de l'ordre, se ramènent à trois : percevoir des notions; former des a jf jugements ; s'enquérir et conclure par voie d'argumentation ou de raisonnement et de discours.
Les
LA LOGIQUE
C'est ce qu'on est convenu d'appeler les trois opérations de l'esprit, auxquelles correspondent les trois parties de la Logique où l'on traite, à la suite d'Âristote et en gardant le titre des livres de VOrganon : des Catégories, de l'Interprétation, des Analytiques.
La première opération de l'esprit consiste donc à percevoir des notions. Cette perception des no- catégories. tions, en son début, est quelque chose d'instinctif, qui se fait tout naturellement et sans qu'il soit besoin d'aucune réflexion. Un objet quelconque frappe nos sens. Nous en dégageons, tout de suite, dès que nous avons l'usage de la raison, une idée, son idée, celle dont il n'est que la réalisation concrète. C'est ainsi qu'à la vue d'un arbre quelconque, nous percevons aussitôt l'idée d'arbre; à la vue d'un homme, l'idée d'homme; à la vue d'une statue, l'idée de statue ; et ainsi pour tout.
Or, toutes ces idées que nous percevons de la sorte peuvent et doivent se ramener à deux grandes classes : l'une, qui est celle de la substance; l'autre, qui est celle des accidents. — La première comprend toutes les notions qui désignent un quelque chose qui demeure comme fond sous des modifications ou des changements de surface. — La seconde comprend toutes les notions qui désignent les modifications ou les changements de surface pouvant survenir à l'occasion de ce fond que la substance désigne.
Voilà, par exemple, tel homme, de telle stature, de telle couleur, fils ou père d'un tel, qui
L'universel.
SAINT THOMAS
appelle quelqu'un ou qui est appelé lui-même, qui est aujourd'hui, ici, qui se tient assis ou debout, et qui a tel habit, tel costume. — En apercevant cet homme, je puis et dois percevoir dix genres ou catégories de notions. — J'ai, en le voyant, l'idée d'un fond qui demeure identique sous de multiples changements ou transformations. J'ai, en même temps, ou puis avoir l'idée de ces changements ou de ces transformations multiples, qui se ramènent à l'idée de stature ou de taille, à l'idée de couleur, à l'idée de rapport, à l'idée d'action ou de passion, à l'idée de temps, à l'idée d'espace ou de lieu, à l'idée de position, à l'idée de vêtement ou d'habit.
A l'occasion de tout être ou de tout objet qui tombe sous mes sens, je puis percevoir, bien que s'appliquant diversement, ces mêmes notions ou ces mêmes idées, sauf peut-être à l'exception de la dernière et de l'avant-dernière, qui semblent plutôt appartenir à des êtres organisés ou vivants et surtout à l'homme.
Toilà donc la première opération de l'esprit : percevoir ces notions, qui se ramènent toutes aux dix groupes ou catégories que nous venons de préciser.
Un même caractère affecte essentiellement toutes ces notions : c'est le fait de pouvoir s'appliquer indifféremment à toutes sortes d'êtres particuliers dans l'ordre de chacune d'elles. La notion ou l'idée d'homme, perçue à l'occasion de tel homme, n'est point propre à cet hommelà ; elle peut s'appliquer à toutes sortes d'êtres
LA LOGIQUE
humains semblables à cet homme que j'ai vu ou que je vois. De même, pour la notion de stature, perçue à l'occasion de la stature de cet homme, et pour toutes les autres notions perçues à son occasion.
Ce caractère est celui de l'universalité. Il n'existe comme tel, ou sous sa raison d'universalité, — c'est-à-dire de non détermination à tel individu particulier limité dans le temps et dans l'espace, mais de possibilité d'attribution à des êtres particuliers du même ordre à l'infini, — que dans l'esprit où cette notion a été conçue et qui a pris conscience de son caractère de notion imiverselle. Mais il affectera, de soi, quand l'esprit en prendra ainsi conscience, toutes les notions perçues par l'intelligence. Chacune d'elles peut et doit être perçue par l'intelligence comme notion universelle. C'est même par là, par cette note d'universalité, que les notions perçues par l'intelligence se distinguent des images concrètes perçues par les sens et d'où l'intelligence a tiré chacune de ses notions.
En percevant ainsi cette raison d'universel, l'esprit est amené à la distribuer ou à la ranger uim^rsaux. sous cinq grandes raisons qui doivent permettre de tout classer dans l'ordre de la science. Ce sont les raisons de genre, d'espèce, de différence spécifique, de propre, d'accident. Comme il est aisé de s'en rendre compte, trois de ces grandes raisons désignent ce qui se rattache à la catégorie de la substance, quand on les applique à l'être pur et simple : les deu\ autres désignent
Les
SAINT THOMAS
ce qui appartient aux neuf autres catégories, savoir les accidents, distinguant, parmi les accidents, ceux qui sont inséparables de la substance et lui appartiennent eu propre, de ceux qui ne l'affectent qu'accidentellement. Pour ce qui est des trois raisons d'universel, qui se rattachent à la catégorie de la substance, elles se commandent entre elles, à des titres divers. La première, ou le genre, dit, de soi, quelque chose d'indéterminé; la différence spécifique, au contraire, indique ce qui détermine le genre et fixe l'espèce; et l'espèce n'est rien autre que l'union ou la conjonction des deux.
Or, cette union ou cette conjonction des deux premières raisons d'universel est ce qui constitue précisément la définition, terme et objet propre de toute science. On peut voir, par là, qu'à vrai dire, seule la substance est objet de définition ; et si, même pour l'accident, on parle de définition, ce ne sera que dans un sens diminué ou dérivé et moins parfait; l'accident, en effet, ne peut être défini sans qu'on s'y réfère à la substance qu'il connote et qui le porte.
Quant aux trois grandes raisons de genre, de différence spécifique et d'espèce, selon qu'on les applique dans la catégorie de la substance, elles se subordonnent de telle sorte que le premier genre, appelé aussi genre généralissime, est celui que désigne le mot même de substance. Ce genre se divise aussitôt en deux espèces, dont l'une aura seulement raison d'espèce, et dont l'autre deviendra, à son tour, un nouveau genre
LA LOGIQUE
qui se divisera en deux nouvelles espèces. La substance, en effet, peut être ou corporelle, ou incorporelle. La substance incorporelle ne se divise pas en d'autres espèces, par rapport à nous; mais la substance corporelle se divise en substance corporelle inanimée ou non vivante, et en substance corporelle animée ou vivante. Cette dernière, à son tour, devenant, par rapport à nous, un nouveau genre, se subdivise en deux, autres espèces, qui seront la substance corporelle vivante purement et simplement, et la substance corporelle vivante sensible : laquelle, une dernière fois, se divise encore et donne, comme espèces dernières, qui ne comprennent plus sous elles d'autres espèces, au sens où nous en parlons ici : la substance corporelle vivante sensible purement et simplement, comme sont tous les animaux autres que l'homme, et la substance corporelle vivante sensible raisonnable, qui est le propre de l'homme.
Cette subordination des genres et des espèces, =
qu'on a appelée l'arbre de Porphyre, du nom du jg^ scU-nces. philosophe qui l'a mis en figure, est ce qui fonde tout l'ordre des sciences, comme c'est la raison d'universel qui fonde la science elle-même, par rapport à nous. Chaque science, en effet, aura pour objet propre l'un ou l'autre de ces genres avec son espèce propre qui n'a que la raison d'espèce et non la raison de genre nouveau ayant sous lui d'autres espèces. C'est ainsi que la première de toutes les sciences, dans l'ordre purement naturel ou philosophique, et celle que
SAINT THOMAS
toutes les autres supposeront, aura pour objet propre la substance sous sa raison générique de substance et sous sa raison spécifique de substance incorporelle. C'est l'objet de la Métaphysique. La science qui viendra immédiatement après elle, sera la science de la nature ou la Physique, au sens aristotélicien de ce mot, qui aura pour objet la substance corporelle comme telle et la substance corporelle non vivante. La troisième science sera celle de la Biologie, qui aura pour objet la substance corporelle vivante comme telle et la substance corporelle vivante purement et simplement, sans s'occuper directement de la substance corporelle vivante sensible. Celle-ci deviendra l'objet de la Zoologie. Et après elles toutes, les supposant et s'y ajoutant, viendra l'Anthropologie ou la science de l'homme, substance corporelle vivante sensible et raisonnable.
La même subordination se retrouvera dans les sciences qui auront pour objet, non plus la substance, mais l'accident : telle, par exemple, la science Mathématique, dont l'objet propre sera la quantité sous sa raison générique de quantité, et qui aura sous elle l'Arithmétique s'occupant du nombre, et la Géométrie s'occupant de l'étendue; lesquelles, à leur tour, auront sous elles d'autres sciences moins générales et qui les présupposeront, comme la Musique dont l'objet propre sera le nombre dans le son, et la Perspective qui aura pour objet la ligne tombant sous le sens de la vue.
LA LOGIQUE
Tous ces objets de science auront, à des degrés divers, la raison d'universel, seul l'universel pouvant être, pour nous, objet de science proprement dite. C'est qu'en effet, la science est proprement objet d'intelligence, non de faculté sensible, bien que la science, dans son origine et dans son application, suppose toujours la faculté sensible qui a pour objet propre le particulier et le concret. C'est du concret, en effet, qiie nous abstrayons, à l'origine, toutes les notions universelles ; et notre esprit ne travaille sur ces notions universelles que pour expliquer ou fixer les lois de tous les êtres particuliers ou concrets qui peuvent être en contact avec nous ou que nous sommes nous-mêmes. Aussi bien, quoique travaillant dans l'abstrait, notre science, quand elle est ce qu'elle doit être, n'en est pas moins toute pénétrée de réalité concrète, si l'on peut ainsi dire. Non pas que son objet, comme tel, ou les notions abstraites et universelles sur lesquelles porte son acte, soient des réalités qui subsistent : elles n'ont d'être, comme telles, que dans notre esprit qui les perçoit ou s'en occupe. Mais nous les avons toutes tirées, quant à leur première origine, d'êtres réels concrets perçus par nos sens; et elles nous permettent d'aboutir, à l'aide du raisonnement dont nous parlerons bientôt et par voie de déduction ou de conclusion, à d'autres réalités, que nos sens ne perçoivent plus, qu'ils ne peuvent même pas percevoir, car elles n'ont rien de corporel ou de concret au sens matériel, mais dont l'être réel ou la réalité d'existence,
Objectivité de notre
Grandeur
SAINT THOMAS
disons, proprement, la snbsislence, s'impose à notre raison avec non moins de certitude que l'existence concrète des réalités qui tombent sous nos sens.
Et voilà bien, en efïet, ce qui constitue notre ^ârraciè véritable grandeur et ce qui fait l'intérêt excepde pemer. tionnel qui s'attache à notre opération intellectuelle dans l'ordre des sciences philosophiques. C'est ici qu'intervient, dans toute son excellence, notre acte de penser, cet acte qui nous fait nousmêmes et nous ouvre, de part en part, le domaine de notre propre vie humaine. — Il est vrai qu'au premier aspect, cet acte de la pensée, en nous, pourrait paraître d'un ordre plutôt inférieur, 11 semblerait ne porter que sur dépures abstractions. Et parce que les abstractions, comme telles, sont vides de réalité, de là le discrédit qui courrait risque de s'attacher à toute notre vie intellectuelle. Volontiers, d'aucuns l'opposeraient à la vie des sens, qui, seule, atteindrait la réalité en elle-même. Par contre, il en est d'autres, et ils sont aujourd'hui légion dans certaines Écoles, qui refusent à nos sens tout crédit, et qui, dès lors, voudraient tout établir sur la seule opération de notre esprit. On connaît le cri suprême de Descartes, jeté comme un défi aux sceptiques qui doutaient de tout, même de leur existence : — Je pense; donc je suis ! — Ainsi donc : ou les sens nous trompent, et nous ne pouvons saisir de réalité vraie qu'à l'aide de notre esprit, lequel, d'autre part, ne saisit que de l'abstrait ou de l'irréel ; ou bien
LA LOGIQUE
nous ne saisissons le réel que par nos sens, et
alors que devient la suprématie de notre esprit,
ou même à quoi peuvent nous servir ces jeux
d'abstraction qui ne semblent répondre à aucune
réalité.
C'est le problème même de la critérioloeie ou ^T^^^ , , . , . . ,.,.,. Critériologie
de la certitude, qui occupe aujourd nui dans les et certitude.
Écoles une place si prépondérante, au point de paraître absorber, en lui seul, toute la philosophie.
La solution pourtant ne saurait faire aucun doute. Il faut concéder absolument que le réel n'est immédiatement et directement perçu que par nos sens. Immédiatement et directement, nous ne percevons, comme réalité, que le concret et le sensible. Car, seul, le concret et le sensible existe immédiatement et directement perceptible pour nous dans sa réalité de chose qui subsiste. L'universel, ou les notions abstraites, qui sont l'objet propre de notre esprit, n'existent point, comme des réalités subsistantes, à l'état d'universel ou de notions abstraites. U est bien vrai qu'elles disent un rapport essentiel à des réalités qui subsistent. Et, à ce titre, nous l'avons dit, elles sont véritablement objectives ou pleines de réalité. Mais les réalités qui subsistent et qui correspondent à ces notions abstraites, garantissant pour autantleurréalité objective, ne subsistent elles-mêmes qu'à l'état de réalités particulières et concrètes. Or, le concret, le particulier n'est perçu directement et immédiatement que par nos sens.
SAINT THOMAS
7TT~, — Mais il est perçu immédiatement et directe-
Vénté r^ ^ ^- ,■
de nos sens, ment par nos sens. Entre eux et ce particulier
ou ce concret, il n'est aucune faculté de perception qui ait le droit ou la mission d'intervenir. Nulle nécessité d'acte de la raison, soit comme perception, soit comme raisonnement, pour percevoir cette réalité concrète. La raison présuppose la perception du concret par les sens ; elle n'intervient qu'à la suite ou à l'occasion de cette perception directe et immédiate, pour percevoir, à son tour, non plus la réalité de la chose concrète, mais, au contraire, l'idée ou la notion abstraite de cette réalité perçue par les sens. Tout ce qu'il y aura donc de réalité dans l'objet propre de l'intelligence lui viendra de la réalité directement et immédiatement perçue par les sens. /A ce titre, il est vrai que l'objet de l'intelligence \ est d'ordre abstrait et irréel, tandis que celui des sens est d'ordre réel et concret.
= Toutefois, même dans l'ordre de la réalité, de l'intelligence va prendre une sublime revanche.
l'intelligence. C'est qu'en effet, cet être concret et particulier, qui est l'objet propre des sens et qui est, pour nous, le seul objet réel immédiatement et directement perçu, est, en réalité, si peu ! Étant d'ordre sensible, il est soumis aux conditions du temps et de l'espace. Il est aujourd'hui, ici, ou là. Mais il n'est qu'ici ou là. S'il est aujourd'hui, il pouvait ne pas être. A telle date, il n'était pas ; à telle autre, il ne sera pas, non plus. Son être est tout ce qu'il y a de plus précaire. Et la perception qu'en a le sens est plus précaire encore, [lool
LA LOGIQIE
Elle n'est qu'au moment et durant le temps que cet être sensible agit sur lui et l'afFecte présentement. Elle cesse, dès que l'objet passe ou disparaît ; ou bien dès que le sens lui-même s'interrompt dans son acte. Et souvent, une fois disparue, elle ne peut plus reparaître ou se renouveler.
Si donc l'intuition ou la perception immédiate ^
et directe de la réalité concrète par le sens a g^
l'avantage inappréciable d'atteindre le réel dans raisonnement. le fait de sa subsistence, cet avantage est soumis à des conditions qui en diminuent étrangement le prix.
Or, c'est ici que l'intelligence vient compléter le sens et nous assurer le privilège d'atteindre une autre réalité infiniment supérieure à celle que le sens atteignait. Toutefois, elle ne l'atteindra point directement et par mode de vision ou d'intuition immédiate. Si nous parlons encore de vision et d'intuition, pour l'intelligence, ce n'est plus pour signifier la perception immédiate de la réalité subsistante dans l'ordre intellectuel : elle ne perçoit que les notions abstraites de la réalité subsistante sensible. Mais, à l'aide de ces notions ainsi perçues dans sa première opération, par mode de vision ou d'intuition au sens que nous venons de préciser, elle arrive ensuite, par voie de raisonnement ou de déduction et de discours, à atteindre cette autre réalité qui subsiste dans un autre ordre et dans un autre monde où les sens ne peuvent absolument rien percevoir. Par cette voie, l'intelligence at-
Le jugement.
SAINT THOMAS
teindra cette autre réalité transcendante, non point quant à ce qu'elle est en elle-même, puisqu'elle n'en a pas l'intuition ou la perception directe et immédiate, mais quant à la nécessité de son être ou du fait qu'elle soit, non moins sûrement ou avec non moins de certitude que le sens atteint, par voie d'intuition ou de perception immédiate, la réalité particulière sensible et concrète.
Elle partira, d'ailleurs, de cette réalité concrète elle-même. Car c'est elle qui lui fournira ces premières notions, objet propre de sa première opération, à l'aide desquelles et par la lumière innée qui s'en dégage, du seul fait de son contact avec elles, elle pourra, les rapprochant entre elles et prenant dans chacune la part spéciale de vérité qu'elle renferme, aller, en discourant, du connu à l'inconnu, ou de la réalité concrète sensible, que les sens ont perçue, à une autre réalité que les sens, ni elle-même, par sa seule nature, ne sauraient percevoir par mode d'intuition, mais qu'elle peut et quelle doit affirmer comme exigée ou nécessairement requise par la réalité même que les sens ont perçue.
Toutefois, nous venons de le dire, cette conquête de notre esprit, qui l'élève si haut au-dessus des sens, ne sera jamais, pour nous, sur celte terre, le fruit ou l'apanage de sa première opération. Il y faut tout ensemble la seconde et la troisième de ses opérations. — La seconde opération de notre esprit, que la Logique a pour objet d'ordonner, consiste à comparer entre elles les fioal
LA LOGIQUE
notions qui sont le fruit de la première, et à for- * mer à leur sujet de multiples jugements. C'est
en elle, proprement, que se trouvera la vérité ou ]
l'erreur. Même la troisième opération de l'es- i
prit, ou le raisonnement, devra se ramener, ]
comme fond de vérité, à des formations de juge- j
ments, ou à des affirmations et des négations. l
Car, proprement, la vérité consiste dans le rap- • port de conformité entre ce qui est ou n'est pas et l'acte de l'intelligence, qui, formellement ou
éminemment, affirme que ce qui est est ou que •
ce qui n'est pas n'est pas. Si, d'une chose qui ;
est, l'intelligence dit qu'elle n'est pas; ou, d'une ^
chose qui n'est pas, qu'elle est, on a, formelle- ;
ment, l'erreur. De là l'importance souveraine, ] pour nous, dans notre vie intellectuelle ou de la
pensée, de n'affirmer qu'à bon escient ou en con- j
naissance de cause, ou de ne nier également i
qu'eu parfaite connaissance. i
Tout se ramène, ici, à une question de pru- =
dence ou d'attention et de sage modestie. Avant d„ jugement. '
de nous prononcer sur un sujet quelconque, il <
faut soigneusement considérer les termes de la \
question posée. Ces termes peuvent et doivent se j
ramener à un sujet et un attribut. Le sujet est '
cela même dont il s'agit de savoir si l'attribut ,;
lui convient ou ne lui convient pas. Ce sujet :, sera tantôt quelque chose de particulier, tantôt quelque chose d'universel. Dans le premier cas,
on pourra avoir un individu ou une collection 'j
déterminée d'individus. Dans le second cas, ce ^
pourront être tous les individus d'une même es- ^
SAINT THOMAS
pèce, ou simplement l'espèce elle-même signifiée soit d'une façon abstraite, soit d'une façon concrète. Selon qu'il s'agira d'un sujet ayant tel ou tel caractère, un même attribut conviendra ou ne conviendra pas. Encore faudra-t-il, avant de se prononcer sur la convenance ou la non convenance de tel attribut à tel sujet, bien examiner la nature de cet attribut, et voir à quel titre il s'applique ou ne s'applique pas, si c'est à titre de genre, ou de différence, ou d'espèce, ou de propre ou d'accident. D'un mot, bien définir les termes et examiner avec grand soin dans quel rapport ils se trouvent entre eux, voilà la règle pour la formation de tout jugement ou de toute proposition devant aboutir à affirmer, à nier, ou à suspendre l'acte de son esprit. Car c'est encore une grande sagesse de savoir réserver son jugement, quand le vrai rapport des deux termes nous échappe.
iMais ici, précisément, interviendra, pour nous raisonnement, aider à découvrir la vérité, cette troisième opération de notre esprit, que nous appelons le raisonnement ou le discours. Elle consiste à rechecher un nouveau terme, qui, rapproché des deux premiers demeurés obscurs dans le rapport qu'ils ont entre eux, éclairera ce rapport et nous permettra de voir enfin s'il faut affirmer ou nier à leur sujet. Tout raisonnement, en effet, se ramène à un rapprochement de deux termes demeurés obscurs avec un troisième terme qui doit les éclairer. Ce troisième terme, destiné à éclairer le rapport des deux premiers, est celui qu'on [104]
Le
LA LOGIQUE
appelle, dans la science du raisonnement, le moyen terme. Dès qu'une proposition est obscure et qu'on ne voit pas s'il faut affirmer l'attribut du sujet ou s'il faut le nier, la première chose à faire est de chercher un nouveau terme dont on puisse voir tout de suite s'il convient ou ne convient pas aux deux premiers. Car, en vertu du principe que deux choses qui conviennent à une troisième conviennent entre elles, si nous voyons, au sujet des deux premiers termes, qu'ils conviennent à ce terme nouveau, nous verrons par le fait même qu'ils conviennent entre eux. Il se pourra, d'ailleurs, qu'il faille une série de moyens termes subordonnés pour voir pleinement le rapport qui existe entre deux termes proposés d'abord. Mais si nous procédons d'une façon ordonnée et par une série de propositions qui s'éclairent au fur et à mesure, nous pourrons, allant du connu à l'inconnu, arrivera la pleine lumière, quand la question posée ne dépasse point la portée de la raison.
Les formes de raisonnement peuvent être multiples. Il serait trop long et d'ailleurs inutile ou fastidieux de les rappeler ici ; d'autant que plusieurs d'entre elles sont imparfaites et ne concluent qu'indirectement ou exposent à conclure mal. Aussi bien est-il bon de remarquer qu'il est une forme parfaite, à laquelle toutes les autres peuvent et doivent se ramener, et qui, par conséquent, suffit à elle seule pour raisonner comme il convient. C'est la forme du syllogisme ou du raisonnement qui consiste à agencer ou à [io5]
(Jonslriiction . du raisonnement.
SAINT THOMAS
Un exemple
de
raisonnement.
L'existence de Dieu.
ordonner les propositions et les termes de telle sorte que le moyen terme se trouve sujet dans la majeure, ou dans la première proposition, qui a pour attribut, l'attribut même de la proposition à éclaircir ou à démontrer; et attribut dans la mineure, ou dans la seconde proposition, qui a, pour sujet, le sujet même de la proposition principale, devenue la troisième proposition dans l'ordonnance du raisonnement. Les deux premières propositions, destinées à préparer ou à amener cette troisième proposition, portent le nom de prémisses et ont raison de principes par rapport à la troisième qui a raison de conclusion.
Un exemple fera saisir tout de suite la nature et l'importance en même temps que l'efficacité souveraine du raisonnement pour nous conduire à la vérité. Nous le donnons au sujet de la question la plus vitale et la plus essentielle, la question même de l'existence de Dieu. Que Dieu existe ou qu'il soit, ce n'est point pour nous chose évidente. Nos sens ne perçoivent pas l'être de Dieu ; et notre intelligence, nous l'avons dit, ne perçoit que les notions abstraites des choses sensibles. Or, Dieu n'est évidemment pas une notion abstraite. Quand nous parlons de son être, de son existence, nous entendons parler de réalité, non d'abstraction. Puis donc que nous ne le voyons pas, il faut le prouver, le démontrer. Pour cela, nous devons apporter une raison; par conséquent, faire un raisonnement.
De raison, il n'en est qu'une, au fond : c'est la [io6]
LA LOGIQUE
nécessité où nous sommes d'en appeler à Dieu pour expliquer toutes choses. Sans Lui, rien ne serait. Voilà toute la raison. Encore est-il indispensable de la bien voir, d'en saisir la force probante. C'est à cela que va servir la mise en forme de raisonnement ou de syllogisme. Ce raisonnement, ce syllogisme, ou plutôt cette série ordonnée de raisonnements et de syllogismes, les voici dans toute leur rigueur.
Il s'agit de montrer que si Dieu n'existait pas, rien n'existerait.
Le premier raisonnement, procédant en pleine évidence, sera celui-ci.
« Ce qui n'existe que par Dieu n'existerait pas, si Dieu n'existait pas.
« Or, tout ce qui existe et n'est pas Dieu, n'existe que par Dieu.
« Donc, si Dieu n'existait pas, rien n'existerait ».
La majeure de cet argument est évidente. Et le lien de la conclusion ne l'est pas moins dans son absolue rigueur. Mais c'est la mineure qui garde en elle toute la difficulté. Car c'est cela même qu'il s'agit de montrer maintenant, que ce qui existe et n'est pas Dieu n'existe que par Dieu.
On le montrera par un nouveau raisonnement ainsi construit.
« Ce qui existe et n'existe point par soi, n'existe, en dernière analyse, que par un autre qui est par soi et que nous appelons Dieu.
« Or, ce qui existe et n'est pas Dieu n'existe point par soi.
SAINT THOMAS
« Donc, ce qui existe et n'est pas Dieu n'existe que par Dieu. »
Ici encore, dans ce nouveau raisonnement, la majeure apparaît aussitôt. Car il est évident que ce qui existe et n'existe point par soi existe par un autre, et que cet autre, à la fin de l'examen ou en dernière analyse , doit exister par soi, sans quoi on procéderait à l'infini et on n'aurait jamais la raison de ce qui existe. — Mais, de nouveau, c'est la mineure de l'argument qui reste à démontrer, savoir que ce qui existe et n'est pas Dieu n'existe point par soi.
11 faudra donc qu'intervienne encore un nouveau raisonnement. Et celui-ci pourra vraiment être le dernier. Le voici toujours strictement en forme.
« Rien de ce qui a besoin de quelque chose n'existe par soi.
« Or, tout ce qui existe et n'est pas Dieu a besoin de quelque chose.
« Donc ce qui existe et n'est pas Dieu n'existe point par soi ».
Avec ce nouvel argument nous arrivons au terme du raisonnement ; parce qu'ici la mineure n'a plus besoin d'être démontrée. C'est un fait, un fait constant, universel ou qui est celui de tout ce que nous voyons ou pouvons même soupçonner en deçà de Dieu, connu par nous sous cette raison qu'il est Celui qui n'a besoin de rien. Si nous trouvions quelque chose autour de nous qui n'eût besoin de rien, nous l'appellerions Dieu. Mais tout a besoin de quelque [io8]
LA LOGIQUE
chose. D'autre part, la majeure de cet argument apparaît sans effort. Car, il n'est pas possible que ce qui a besoin de quelque chose existe par soi ; ce qui existe par soi ne dépendant de rien ni de personne, attendu qu'il a tout en lui-même et par lui-même ; et, au contraire, ce qui a besoin de quelque chose ou de quelqu'un, dépendant nécessairemement de ce quelque chose ou de ce quelqu'un.
Il est donc manifeste, au terme de ce raisonnement, que tout ce qui existe et n'est pas Dieu n'existe que par Dieu; et que, par conséquent, si Dieu n'existait pas rien n'existerait. Il suit enfin, en pleine clarté, que tout être qui existe ayant besoin de quelque chose prouve manifestement, par sa seule existence, que Dieu existe.
Et donc cette proposition que Dieu est ou que Dieu existe constitue une vérité d'absolue certitude, bien que non évidente par soi, mais acquise par démonstration, au point que nul ne peut la nier sans se contredire. Il faut, en eff"et, s'il la nie, qu'il affirme que ce qui a besoin de tout n'a besoin de rien.
Un autre exemple de raisonnement, et qui porte, lui aussi, sur un point essentiellement vital, achèvera de montrer le rôle et l'efficacité du raisonnement ou de l'argumentation et du discours dans notre vie pensante. C'est la démonstration de l'immortalité de l'âme.
Que l'âme humaine soit immortelle, ce n'est pas une vérité qui soit évidente par elle-même ou qui saute aux yeux, du simple fait qu'on en
Autre exemple :
L'immortalité de l'âme.
SAINT THOMAS
formule l'énoncé. Il y faut, pour s'en convaincre, le secours de l'argumentation ou du raisonnement.
Mais, ici encore, l'argumentation pourra se faire avec une telle rigueur de logique et une telle force qu'elle se résoudra en pleine clarté. — La voici en sa forme parfaite syllogistique.
Un premier argument nous donne l'explication du mot immortelle, attribut dans la proposition dont il s'agit, et commence à préparer l'intelligence parfaite du moyen terme décisif qui résoudra la question.
« Ce qui ne périt point lorsque le corps périt est immortel.
« Or, rame humaine ne périt point lorsque le corps périt.
« Donc l'âme humaine est immortelle ».
Un nouvel argument, qui expliquera et justifiera la mineure du précédent, va nous rapprocher encore du terme décisif.
« Ce qui a un être indépendant du corps ne périt point lorsque le corps périt.
« Or, l'âme humaine a un être indépendant du corps.
« Donc l'âme humaine ne périt point lorsque le corps périt ».
Nous voici donc au point précis, qu'il faut maintenant prouver; savoir, que l'âme humaine a un être indépendant du corps. On le prouve par ce raisonnement.
« Ce qui a une action où le corps n'a point de part a un être indépendant du corps. [no]
LA LOGIQUE
« Or, l'âme humaine a une action où le corps n'a point de part.
« Donc l'âme humaine a un être indépendant du corps ».
La majeure de cet argument tire sa vérité du principe certain que Vagir est proportionné à l'être; d'où il suit que si l'action est indépendante, l'être le sera aussi. — Quant à la mineure, où est le dernier mot de la démonstration, elle a sa vérité dans la nature de l'acte de l'intelligence, qui est un acte essentiellement immatériel, comme le prouve son objet, l'idée, en cela distincte, par définition, de la sensation ou de l'image, que la sensation et l'image, objets du sens et de l'imagination, portent sur le particulier, le matériel, le corporel, lié aux conditions individuantes du temps et de l'espace, tandis que l'idée porte sur l'abstrait, l'immatériel, l'incorporel, l'universel, de soi indépendant de l'espace et du temps. — Dès lors, plus de doute possible. Puisque l'objet de la pensée est incorporel, il faut que le principe d'où émane la pensée le soit aussi. Et, parce que ce principe appartient à l'âme humaine, il faudra donc que l'âme humaine possède un fond de substance qui sera indépendant du corps, en tel mode que si le corps vient à ne plus participer ce fond de substance et à se dissoudre, l'âme humaine, elle, continuera de subsister, réservant en quelque sorte l'avenir et demandant que le corps qu'elle a perdu lui soit un jour rendu.
Nous venons de donner deux exemples typifin]
L'argumentation dans .<aint Thomas.
SAINT THOMAS
ques de ce qu'oa peut ajSpeler l'argumentation en forme, entendant cette forme au sens le plus rigoureux et le plus parfait. Il ne serait pas téméraire de dire que c'est à cette forme parfaite de l'argumentation que peuvent être ramenés tous les articles de saint Thomas, en n'importe lequel de ses écrits, mais surtout dans la Somme théologique. Chacun de ses articles en est un modèle achevé. La question, ou plutôt le point particulier qu'il se propose d'y examiner s'y trouve réduit, comme position du problème, aux termes les plus simples et les plus précis. Avant de donner la solution, il étudie, sous forme d'objections, les aspects d'apparence contraire, qui pourraient faire difficulté ou prêter à l'équivoque, leur oppose un argument sed contra qui les tient en suspens, et puis, dans le corps de l'article, formule la vérité dans toute la rigueur de sa preuve explicative el démonstrative, allant au point central, qui permet ensuite d'écarter d'un mot les objections proposées au début. Chaque article met ainsi en pleine lumière un point particulier de la question, comme la question examine un aspect ou une partie intégrante du tout que forme le traité, de telle sorte qu'à mesure qu'on avance dans la question, dans le traité ou la Partie, on voit s'ajouter les rayons de lumière aux rayons de lumière, les faisceaux aux faisceaux et, arrivés au terme, on a l'éblouissement du plein soleil.