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CHAPITRE III

QUELQUES REVENDICATIONS FEMINISTES.

l"" DANS L ORDRE POLITIQUE

Trois ordres de revendications féministes. — Dans l'ordre politique : le droit de vote pour les femmes. — Une question ardemment controversée. — L'électorat féminin : le pour et le contre. — Une caricature américaine. — Une revendication qui n'est pas si révolutionnaire qu'elle semble tout d'abord. — II. L'oxemple des pays étrangers. — Une énumération qui se fait longue. — 111. Nos • cousines de Montréal ». — Comment des femmes savent conquérir et défendre le droit de vote. — Échevins peu galants. — Un antiféministe en passe d'être battu. — Faire l'éducation des électrices... et des électeurs. — Une victoire à méditer. — A quand la Française électrice?

Il est difTicile, nous l'avons vu au premier chapitre, de définir le féminisme; il serait peut-être encore plus diflicile d'énumérer les innombrables revendications, parfois bizarres, qui ont trouvé place dans certains manifestes féministes.

Nous nous contenterons d'indiquer les trois ou quatre revendications qui nous paraissent les plus importantes, et dont le succès nous semblerait être uno chose heureuse. Nous écarterons résolument des questions, comme la question de l'union libre, qui forment, il est vrai, la partie essentielle de quelques-uns des pro-

grammes féministes : l'énoncé et la défense de semblables thèses retardent le triomphe de réclamations parfaitement fondées que le public confond trop souvent avec des doctrines philosophiques antisociales ^ . Les revendications féministes se manifestent dans trois ordres différents d'idées et de faits : dans le domaine politique, dans le domaine légal et enfin dans le domaine économique.

Dans le domaine politique, c'est la question du droit de vote qui les résume toutes, ou peu s'en faut. Cette revendication féministe est peut-être celle que l'on discute avec le plus de passion.

Certes nous comprenons que ce débat ne laisse personne indifférent. Quant à nous, nous sommes disposé à admettre que la concession du droit de vote aux filles d'Eve pourrait actuellement, au point de vue social et religieux, présenter plus d'avantages pratiques que d'inconvénients : nous n'en voulons d'autres preuves que l'intention où se trouvaient plusieurs députés catholiques belges, il y a deux ou trois ans, d'organiser l'électorat féminin et la gêne où visiblement ces projets avaient jeté nombre de meneurs socialistes. Je sais bien que l'on objecte au vote féministe les perspectives de désorganisation familiale : à tout prendre, je suis convaincu que le fait pour les mères et les épouses de participer annuellement à trois ou quatre scrutins, désorganiserait singulièrement moins les ménages que ne les a désorganisés l'introduction à l'usine de la femme mariée. Or, parmi les adversaires de l'électorat féminin, je ne sache pas qu'il y ait beaucoup

1. Dans L affranchissement de la /'emme (Alcan, éditeur, Paris, 1903), M. Novicowécritun long dithyrambe sur* la supériorité de l'unionlibre • (Cf. page 108 et suivantes). On lira avec fruit la belle étude de M. G. Fonsegrive, intitulée Mariage et Union libre (Paris, 1904).

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de personnes réclamant qu'on ferme l'entrée des ateliers aux mères de famille.

Mais, sur ce point très controversé des programmes féministes, je préfère invoquer l'autorité dun membre d«; rinstitut dont on ne saurait suspecter la parfaite ortliodoxie ni l'esprit intelligemment conservateur. Voici donc ce qu'écrivait, dans la Quinzaine^. M. Henri Joly, au lendemain du très intéressant Congrès des Unions de la paix sociale de 1901, consacré aux questions féminines : « S'en tient-on au système « métaphysique » qui pose toutes les individualités comme nanties d'un droit égal, de telle sorte qu'entre un savant, un industriel, un penseur de premier ordre et un homme ne sachant ni lire ni écrire, il n'y ait aucune différence, et que leurs votes pèsent du môme poids sur les destinées du pays? Alors on se demande pourquoi l'exclusion de la femme. Le suffrage n'est pas universel si l'on ne fait pas voter toutes les individualités; et si on tient les individualités comme devant toutes être dépouillées devant la loi électorale des inégalités conventionnelles, dit-on, de la science et de la fortune, on ne voit pas pourquoi on alléguerait une inégalité créée par le sexe? La distance qui existe entre l'électeur X... ou Y..., pris au hasard, et une femme moyenne, est certainement moins grande que celle qui existe entre un membre de l'Académie des sciences et un vagabond.

« Veut-on maintenant, ajoute ^L IL Joly, organiser le suffrage universel, le grouper par profession, faire voler non plus seulement les individus, mais les groupes ayant des intérêts communs et quelque compétence pour juger de ce que réclament ces intérêts ? Alors il est certain qu'on pourra diflicilement exclure toutes

i. Cf. Quinzaine, 15 août 1901.

ces femmes qui participent activement à une profession. Si on groupe, par exemple, les industries du vêtement, pourquoi n'y mettre que des couturiers à l'exclusion des couturières? et du groupe des industries rurales, pourquoi exclure la fermière à qui son veuvage n'a point empêché de conduire et de faire prospérer son exploitation? »

Il est, en effet, quelque peu singulier de refuser le droit de vote à une veuve, que la mort de son mari a rendue chef de famille, alors que l'on accorde ce même droit à un jeune homme, sans charge, ni expérience.

— Mais ce jeune homme a payé sra dette à la patrie : il a été soldat.

— On pourrait discuter la question de savoir si la maternité ne devrait pas être considérée, au point de vue patriotique, comme l'équivalent du service militaire, mais, n'importe, il est facile de répondre que le droit de vote n'est pas corrélatif du fait d'avoir porté les armes. On n'enlève pas l'électorat aux infirmes qui n'ont pas mis les pieds dans une caserne. Eh bien, alors!

De quelque côté que l'on se tourne, il est difficile, dans une société individualiste comme la nôtre, de refuser par de bonnes raisons le droit de vote aux femmes, alors qu'on l'accorde aux hommes. Des plaisanteries, il est aisé d'en faire, parfois mêm'e de spirituelles : d'arguments vraiment sérieux, on n'en formule guère pour assimiler les femmes, au point de vue électoral, aux faillis, aux aliénés ou bien aux criminels. Les Américaines ont su mettre à profit ces anomalies avec beaucoup d'à propos ^ A l'Exposition de Chicago, une lithographie tirée à des milliers d'exemplaires, représentait miss Frances Willard, la très populaire et

\. Cf. Ch. Turgeon, Le Féminisme français, t. II, p. 30 (Larose, éditeur» Paris, I90i;.

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zélée présidente de l'Association de tempérance, entourée d'un peau-rouge, d'un idiot, d'un forçat et d'un fou furieux , avec cette légende explicative : « La femme Américaine et ses égaux en politique * ».

Au demeurant, le droit de vote accordé aux femmes ne serait pas chose révolutionnaire, mais un retour à ce qui s'est souvent pratiqué dans notre vieille France. Durant l'époque féodale, les femmes veuves ou célibataires, dès lors qu'elles possédaient un fief, en exerçaient les droits-. Nous verrons un peu plus loin que, dans l'ancien régime corporatif, ouvrières et patronnes élisaient des prud' femmes. L'Eglise, elle aussi, donna une preuve de confiance en la sagesse féminine en admettant les femmes à l'administration et au gouvernement des communautés religieuses : les religieuses ont le droit de vote ^ pour l'élection des supérieures et ce fait a, dans l'espèce, une indéniable signification.

Mais, sans remonter au moyen âge, sans invoquer le droit canonique, on peut trouver des milliers et des milliers de femmes présentement en possession du droit de vote et participant ainsi dans une large mesure aux affaires publiques. 11 suflit de regarder hors de nos frontières. A l'heure actuelle, dans un pays qui

t. « Comment! disait une femme de tète, c'est moi qui pave l'impôt foncier, et ce sont mes fermiers qui votent. » Cf. M"« Pauline de Grandpré, Revue encyclopédique du 28 novembre 18%.

i. Cf. M»« Vincent. La femme et la législalion: Vélectorat des femmes dans l'histoire {Revue féministe, !•' octobre 1895;. Dans un très intére> sant article de l'Association catholique {la août 1877) consacré à la loi de Beaumont, M. l'abbé Defourmy a montré, pièces en mains, qu'au xiv« siècle les femmes pouvaient participer aux assemblées politiques et y délibérer à côlé des hommes.

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