Cf. Abbé Naadet, Pour la femme, p
ne passe pas pour révolutionnaire — en Angleterre — les femmes sont électeurs pour les conseils de comté qui correspondent à nos conseils généraux et même éligibles pour les conseils de districts qui rappellent nos conseils d'arrondissement. En Autriche, pour les élections du Reichrath, les femmes non mariées votent par mandataires dans les collèges électoraux de la grande propriété; il en est de même pour les élections aux diètes, en Bohême et dans la plupart des pays de la Cisleithanie ; en Suède, les femmes propriétaires votent au premier degré pour la constitution de la Chambre haute; une loi de 1881, dans l'île de Man, a accordé aux femmes le droit de suffrage pour l'élection de la seconde Chambre sous certaines conditions de cens. Les femmes ont obtenu l'électorat politique en Australie, en Nouvelle-Zélande et dans la Nouvelle- Galles du Sud. Depuis vingt-cinq ans, elles exercent ce droit aux États-Unis, dans le Wyoming, et si l'on en croit un manifeste du Parlement de ce pays, les habitants n'auraient qu'à se louer de l'accession des femmes à la vie publique. « Quant à Télectorat provincial ou municipal, remarque M. Maurice Lambert \ les femmes le possèdent à des degrés divers, en Suède, en Islande, en Finlande, en Russie, en Prusse, en Saxe, en Australie. Enfin, dans un grand nombre de pays, elles participent à l'élection des conseils ou des bureaux chargés de la direction des écoles publiques et peuvent aussi entrer dans ces conseils. Plus heureuses que nos mères de familles françaises, elles ont au moins voix au chapitre quand il s'agit de l'éducation de leurs enfants. »
I. Maurice Lambert, Le féminisme et ses revendications (Cf. p. 27).
On met souvent en doute — et ce ne sont pas les hommes seuls qui pensent ainsi — la capacité dos femmes à prendre une part active à la vie publique'. Pour réfuter cette opinion, rien de plus concluant que le récit de ce que les dames de Montréal ont su entreprendre pour afTirmer publiquement et défendre efficacement leurs droits, menacés par la jalousie masculine. Il y a là une initiative féminine qu'il est intéressant de faire connaître.
Au Canada, les femmes veuves et les femmes célibataires ont le droit de prendre part au vote dans les élections municipales : le législateur a pensé, non sans raison, qu'elles n'avaient auprès d'elles aucun électeur mâle pour représenter leurs intérêts et que. par conséquent, il était juste de leur accorder la faculté de participer au scrutin communal.
Il paraît que les Canadiennes n'usèrent de ce droit que très modérément.
Cette abstention fut même la cause de reo;reltables abus que signale Tune d'entre elles, M™* Gérin-Lajoie, un des membres les plus distingués du Conseil des femmes du Canada. « Depuis trois ans, écritelle ^, les scandales ont été nombreux. Des jeunes gens sans scrupules et sans conscience, après avoir eu la certitude que d'honnêtes femmes ne se présenteraient pas pour voter, ont pris leurs noms pour en doter des femmes légères, et avec ce vote qu'on avait accordé à
!. Alexandre Dumas écrivait spirituellement à M"» Cheliga : « Quand je pense que Jeanne d'Arc ne pourrait pas voter pour les conseillers municipaux de Domrcmy dans ce beau pays de France qu'elle a\a'l sauve: » (Cité par Turgeon, Fcminisme français, t. II, p. 31.)
•i. Cf. dans la Femme contemporaine de décembre 1903, Tint» ressant article de Jean Teincey sur les Canadiennes devant le vote municipal de Montréal.
une brave fille gagnant honnêtement sa vie, à une veuve élevant dignement sa famille, on a fait non pas un instrument de moralisation, non pas un moyen d'élever la conscience publique, mais un auxiliaire du mal. » Avouez qu'il y a là de quoi dérider le misogyne le plus renfrogné : le suffrage féminin présentant des inconvénients et donnant naissance à des abus — tout comme le suffrage masculin tant bafoué. Quelle revanche contre vous, mesdames !
Ces messieurs de Montréal, peu galants — ou tout au moins quelques-uns d'entre eux — voulurent tirer parti de ces faits pour restreindre le droit de suffrage, cependant bien limité, accordé aux veuves et aux femmes célibataires de leur cité.
Et un beau jour le conseil des échevins décida qu'à l'avenir les femmes propriétaires conserveraient seules cette prérogative, à l'exclusion des femmes locataires, « parce que, dans la pratique, disaient-ils, la plupart n'exercent pas leurs droits, et qu'ainsi on ne bénéficie pas de leur influence, et l'on ouvre une porte aux fraudes électorales ».
Ici se révèle l'unité de la nature humaine : nous nous abstenons facilement d'exercer nos droits, mais nous protestons violemment dès qu'on fait mine de nous en enlever une parcelle. Sur ce point, hommes et femmes pensent et agissent de même. L'exemple des Canadiennes le prouve une fois de plus.
Donc ces dames de Montréal résolurent de ne pas souffrir pareille atteinte à leurs prérogatives : singulière logique, dirent-elles, qui punirait non point le voleur, mais celui qui se laisserait voler.
Une commission spéciale avait été nommée par le conseil de ville pour reviser la charte delà cité de Montréal. Un de ses membres, M. Lapointe, loin de vou-
LE MOLVLMENT 1 KMIMSTE. 3i
loir diminuer le droit électoral féminin, proposa au contraire que les femmos mariées, mais séparées judiciairement de corps et de biens, pussent voter comme les veuves et les célibataires.
Le conseil échevinal n'attacha sur le moment aucune importance à cette proposition.
Slais nos échevins avaient compté sans les dames de Montréal.
Celles-ci résolurent d'engager la bataille. « Le moment d'agir étant arrivé, écrit M"' Gérin-Lajoieau collaborateur de la Femme contemporaine, je convoquai immédiatement une assemblée générale de la section locale du Conseil des femmes du Canada, afin que le comité de la législation que je dirige fût autorisé à adresser une requête à la commission, demandant qu'on prît en considération la proposition de léchevin Lapoiiite. Evidemment notre démarche causa une vive surprise à ces messieurs, ils n'osèrent reculer devant notre mise en demeure, mais ils nous tendirent un piège; ils décidèrent que les femmes séparées judiciairement de corps et de biens seraient assimilées aux autres électrices, mais ils proposèrent que seules les femmes propriétaires conserveraient à l'avenir le droit de vote, à l'exclusion des femmes locataires pour les raisons que vous savez. »
Si cette mesure était adoptée, plus des deux tiers des électrices allaient perdre leur droit de déposer un bulletin dans l'urne municipale : ce droit, en effet, aurait été enlevé à 4.804 femmes, et il ne serait plus resté sur les listes que 2.733 femmes inscrites, auxquelles il fallait ajouter les épouses séparées qui, nous affirme-t-on, ne sont pas très nombreuses à Montréal,
Le coup était rude pour les défenseurs de la cause féminine.
Mais ceux-ci furent à la hauteur de la situation. Ces
dames, en particulier, menèrent la lutte avec un entrain et une habileté qui prouvent que, pour les campagnes de presse, les femmes — nous parlons des Canadiennes — n'ont plus rien à apprendre des hommes.
Les journaux furent gagnés à la cause, il n'y eut pas un seul directeur qui se montrât récalcitrant, et tous se firent un plaisir d'accueillir la prose, mordante et fine, des protagonistes du féminisme montréalais. « Pas une note discordante, pas un mot de contestation nulle part, » écrit non sans orgueil M™^ Gérin-Lajoie.
Notre confrère de la Femme contemporaine, constatant ce succès, se demande à quoi tient cette influence des Canadiennes ; il répond en ces termes qui nous paraissent indiquer la solution : « ... Les Canadiennes le disent simplement elles-mêmes, elles pensent que leur âme monte plus haut, que leur parole est plus désintéressée que celle des hommes. Beaucoup d'entre elles se donnent tout entières à une cause, luttent pour un principe, y mettent une ardente conviction et trouvent les mots qui touchent. Enfin elles ont de l'enthousiasme, et c'est une qualité rare en Amérique. On n'y est pas indifférent, mais on est business like, gens d'affaires, on cherche d'abord le côté pratique de toutes choses. Or, pour avancer, il faut beaucoup d'élan. »
Dans ce débat relatif au vote municipal, l'élan ne manqua pas : M. Martineau, l'auteur de la mesure hostile aux droits féminins, en sut quelque chose — et les 1 leurs ne furent certes pas de son côté.
A la suite de la campagne de presse, la cause féministe était aux trois quarts gagnée. Mais pour achever la victoire, il fallut que deux de ces dames, M™" Gérin-Lajoie etThibodeau, se rencontrassent avec un des échevins, M. Laporte.
Pour le récit de cette entrevue, nous laisserons la parole à M"" Gérin-Lajoie. « En m'abordant, écritelle, M. Laporte me dit sans plus d'entrée en matière : « Madame, nous arriverons à la solution désirée si « vous voulez me promettre d'instruire les femmes sur « leurs deifoirs publics et faire leur éducation dans a ce sens. Promettez-moi cela, et nous permettrons « aux femmes de voter. »
Nous ne pouvons résister au désir d'interrompre ce récit afin d'exprimer notre admiration pour le sens pratique du magistrat montréalais. Son conseil, on nous permettra bien de le déclarer, ne saurait être entendu des seules Canadiennes : il nous paraît convenir à merveille aux femmes de France et, en notre pays, comme dirait La Fontaine,
... je sais môme sur ce fait
Bon nombre d'hommes qui sont femmes.
Mais revenons à Tentretien de M. l'échevin Laporte avec M""^" Gérin-Lajoie et Thibodeau : « M*"" Tliibodeau proposa d'organiser dans ses cours d'hygiène des causeries sur ce sujet. Nous ne désespérons pas non plus qu'on en parle en chaire. M. Laporte se déclara satisfait, et sûr des bonnes dispositions de ses collègues, il devint auprès d'eux notre allié le plus puissant. Il ne s'agissait plus que de rédiger une nouvelle requête; je le fis avec empressement, demandant que les locataires jouissent, comme par le passé, du droit de vote, ainsi que les femmes propriétaires séparées judiciairement de corps et de bien. La victoire fut complète, notre proposition fut acceptée à l'unanimité, et M. Martineau, mal à l'aise sans doute vis-à-vis de ses électrices, vota contre sa propre motion. M. Laporte revint à la charge et fit conférer le vote aux
INITIATIVES FÉMINLNKS. S
femmes locataires séparées judiciairement de corps et de biens. »
Ainsi donc, grâce à leur habile et tenace énergie, grâce à l'activité de quelques femmes de cœur qui n'ont pas craint de se mettre en avant, les Canadiennes de Montréal ont obtenu satisfaction. Or, entre Canadiennes et Françaises, il y a des affinités de race : nous sommes cousins germains avec nombre de citoyens du Dominion of Canada. En ce temps de lutte pour la liberté religieuse, l'exemple de courage civique donné par les « cousines » de Montréal nous paraît opportun à signaler aux femmes catholiques de France. Ne croyezvous pas que si, chez nous, les femmes avaient le droit de voter, les choses iraient tout autrement qu'elles ne vont?
C'est peut-être d'ailleurs une des raisons qui nous feront longtemps attendre cette réforme qui est cependant — M. Faguet l'a démontré — dans la logique des institutions ^ Un professeur des plus distingués delà Faculté de droit de Rennes, M. Charles Turgeon, concluait en ces termes une remarquable étude sur « l'émancipation électorale de la femme ^ » : « Et maintenant, demandait-il, à quand la Française électrice? Pas tout de suite. Nos conservateurs, qui pourraient bénéficier de ses votes, sont trop poltrons et trop énervés pour élargir en sa faveur le suffrage universel qu'ils détestent; et nos démocrates, qui idolâtrent celui-ci à condition d'en profiter, se garderont bien de mettre le bulletin de vote aux mains des femmes par peur des couvents et des curés. »
1. Emile Faguet, Mesdames, au vote! [Écho de la Semaine, 22 novembre d897).