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Cf. Ch. Turgeon, Le Féminisme français, t. I", p

LE MOUVEMENT FÉMINISTE. ftl

cette opposition se manifeste surtout en France, mais à rétraiiirer ello est bien moins fréquente : les ouvrières sont les premières à réclamer une législation qui vient en aide à leur faiblesse. M""' H.-J. Brunhes le démontre par de nombreux faits et d'abondantes citations'.

Nous ne pouvons, on le comprend, reproduire tous ces documents, mais nous regretterions de ne point donner au moins quelques fragments d'une page écrite par une femme qui. parmi les catholiques sociaux autrichiens, occupe une place éminente.

Voici donc ce que disait récemment M'^' Marie de Vogelsang : « L'ouvrière a-t-elle besoin d'une protection spéciale? Je répondrai à cette question par le récit de faits plutôt que par l'énoncé d'une théorie. Il y a sept ans environ eut lieu à Vienne une grande enquête sur la condition des ouvrières. Vienne compte à peu près un million et demi d'habitants et on y exerce un grand nombre d'industries. Le travail des femmes y est très répandu, et comme les ouvrières de presque toutes les branches du travail étaient représentées à l'enquête, nous eûmes un aperçu assez complet de la vie industrielle féminine.

« Je me rappelle très bien le groupe des ouvrières en fleurs artificielles. La fabrication de ces fleurs est confiée à des mains féminines, et c'est également une femme qui dirige chaque entreprise au point de vue pratique. Mais le chef responsable est presque toujours un homme, le mari de la patronne... C'est de ce patron que les jeunes ouvrières subissent la loi et la plupart des fleuristes qui ont paru devant nous, ont raconté en termes poignants la conduite des patrons à leur égard. L'une d'entre elles nous déclara même que, bien sou-

i. Cf. Association catholique, 15 mars 1903, p. iin et s.

vent, l'apprentie n'arrivait à être instruite de son métier qu'après avoir souscrit à des conditions infâmes.

« Pendant une autre session de l'enquête (il s'agissait de reliure et de cartonnage), une jeune fdle se leva et, les yeux tournés vers le prêtre qui siégeait avec nous ce jour-là, elle montra du doigt un jeune patron qui avait été appelé comme expert et l'accusa à haute voix d'avoir persécuté et outragé les jeunes ouvrières travaillant sous sa direction. Le patron chercha à nier, mais d'autres témoins, des hommes, lui rappelèrent que les faits avaient été prouvés devant la justice, et il trouva plus prudent de s'esquiver. Quiconque connaît la vie industrielle sait que des faits comme ceux-là ne sont pas rares. La vertu, Thonneur, la santé, la force de travail de la femme qui gagne son pain dans l'industrie sont très souvent menacés et souvent détruits par les hommes dont elle dépend économiquement, ou auxquels le travail en commun offre des facilités pour le mal. Peut-on soutenir sérieusement qu'à l'égard du danger en question, la femme n'ait pas besoin d'une protection spéciale?

a Je vois encore devant moi, poursuit M^^^ de Vogelsang, une jeune femme slave, ouvrière dans une fabrique de menus ustensiles en métal. Assez grande, bien faite et bien développée, on lui aurait donné une santé robuste, si le joli visage n'avait pas été pâle et les traits empreints d'une profonde mélancolie. Elle nous expliqua son travail; il ne demandait pas beaucoup de force, mais il l'obligeait à rester toujours debout. C'était une femme mariée et elle était depuis longtemps dans la même industrie. On lui demanda le nombre de ses enfants, elle en avait eu neuf, mais pas un seul ne lui était resté. Les uns étaient morts avant leur naissance, les autres bientôt après. Le plus grand nombre des ouvrières paraissant devant nous avaient fait des expé-

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rienccs semblables. L'obligation de rester longtemps debout, ou de faire un usage prolongé de ses forces musculaires, ou encore la nécessité d'inhaler des vapeurs malsaines, tout cela était cause des accouchements prématurés, de la mort avant ou après la naissance d un si grand nombre d enfants. »

M''* de Vogelsang rapporte ensuite l'exemple attristant des femmes qui, sur les chantiers, aident les maçons et sont employées aux travaux les plus pénibles, — par raison d'économie pour les entrepreneurs. « Lorsque les femmes-manœuvres, les aides des maçons, se présentèrent devant la commission d'enquête, elles furent accompagnées par quelques ouvriers du métier. Ils expliquèrent le rôle des femmes sur les chantiers, décrivirent comment elles préparent la chaux et comment, un baquet de mortier sur la tète, elles montent le long des hautes échelles des échafaudages. Elles sont obligées de gravir ces échelles durant les derniers mois de leur grossesse. C'est une honte! s'écria l'un des maçons au milieu de son récit; on ne comprend pas comment des choses pareilles sont tolérées. »

Elles sont tolérées en vertu d une interprétation abusive du principe de la liberté du travail. Ainsi entendu, ce principe conduit à l'exploitation des faibles. Les faits se chargent d ailleurs de rétorquer l'argumentation des sophistes ; et ils finiront bien aussi par convaincre certains féministes qui cesseront de rêver une illusoire égalité économique entre les sexes et s'efforceront avant tout de défendre les justes intérêts féminins.

Parmi les revendications d'ordre économique et

professionnel, formulées par les féministes, il en est une sur laquelle, en terminant, nous voudrions attirer l'attention : c'est celle qui a trait à l'électorat et à Téligibilité pour les femmes aux divers conseils des prud'hommes.

Ces tribunaux ont des attributions importantes : ils concilient ou jugent nombre de conflits dans lesquels se trouvent engagées des femmes. Ainsi, à Paris, en 1903, le conseil des tissus a statué sur 4.288 affaires : sur le nombre, il y en avait 2.635 qui concernaient des femmes (brodeuses, 161; couturières, 1.041 ; lingères, 86; fleuristes, 96 ; modistes, 229; corsetières, 46; plumassières, 60, etc.).

En 1903, sur 6.650 affaires, le conseil des produits chimiques de la région de Paris a jugé 924 affaires concernant des femmes (blanchisseuses, 290; cuisinières, 275; porteuses de pain, 50; teinturières-détacheuses, 20; cartonnières, 50, etc.).

Au conseil des métaux, sur 3.963 affaires, on en trouve 120 où sont intéressées des femmes (brunisseuses, 13; polisseuses, 15; bijoutières, 15; jouets, 50, etc.).

Ainsi donc, les trois conseils de prud'hommes dont nous venons de parler ont eu à s'occuper de 2.905 affaires concernant des femmes. « L'intérêt pour les femmes d'être électrices et éligibles aux divers conseils frappe les yeux. Près de 3.000 femmes ouvrières sont jugées par des hommes qui, nous le reconnaissons, sont certainement animés du désir de bien faire, mais n'en ont pas toujours le pouvoir. Un cordonnier, par exemple, est-il apte à reconnaître la malfaçon d'un chapeau, d'un corset ou d'un objet de lingerie? »

Nous empruntons ces chiffres et la conclusion qui les suit à un rapport fort intéressant, présenté au congrès international de 1897 par M""^ Vincent, qui est une

des personnalités les plus en vue et les plus écoulées du mouvement féministe français * .

M"" Vincent ne s'est pas contentée d'exposer, en excellents termes, les raisons qui actuellement militent en faveur de la reconnaissance aux patronnes et aux ouvrières du droit de nommer leurs représentants dans les divers conseils de prud hommes. Très versée dans la connaissance des institutions de l'ancien régime, M"* Vincent a, en outre, trouvé de nombreux précédents dans les antiques organisations corporatives.

Voici quelques-uns de ces exemples topiques.

Les fileuses de soie pouvaient exercer leur métier librement, mais elles étaient surveillées par des prud'femmes. La corporation des tisserands de soie nommait des prud'femmes chargées de « veiller le métier de par le Roy », selon la formule consacrée. Ces jurées étaient assermentées. Les principales fonctions des jurés, hommes et femmes, consistaient à surveiller les contrats d apprentissage et à veiller à la protection des apprentis, à convoquer le guet, à examiner les candidats et candidates à la maîtrise et à recevoir les maîtres et maîtresses, à percevoir les droits, à gérer les finances de la corporation, eniin à contrôler la fabrication et la vente. Les jurés des corporations jouissaient du droit de faire des visites domiciliaires pour constater les malfaçons, dresser des procès-verbaux et opérer les saisies.

11 y avait encore plusieurs autres corporations parisiennes qui — le Livre des métiers, d'Etienne Boileau, en fait foi — admettaient les femmes au nombre de leurs jurés. On cite notamment la corporation des brodeurs-

1. Les cbifTres poar 1903 sont empruntés à un nouveau rapport présenté par M"* Vincent au Congrès féministe international qui s'est tenu à Berlin du 13 au 18 juin 1904. On le voit. M"' Vincent s'est faite le champion de cette très juste revendication féminine — qui deTrait avoir reçu tatisfaction depuis longtemps.

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chasubliers, où les femmes et les filles étaient reçues au même titre que les hommes, où elles pouvaient rester maîtresses brodeuses, même mariées à un homme d'une autre corporation, et où elles avaient le droit de former des apprenties. Les règlements portaient que pour la conservation du métier, il y aurait toujours quatre jurés, deux hommes et deux femmes, et tous les ans, la communauté des maîtres et maîtresses nommait un hom^me et une femme chargés d'administrer la communauté et d'agir en son nom.

^Nlême organisation pour la corporation des grainiers qui faisaient le commerce des farines, des grains et des graines potagères, du foin, de la paille, du cidre et de la bière. On voit donc que c'était une profession des plus importantes.

Les lettres-patentes de novembre 1595 érigent la communauté en métier-juré et en établissent les statuts. Les femmes étaient admises à la maîtrise à l'égal des hommes. Sur les quatre jurés, il y avait deux hommes et deux femmes.

Nous ne poursuivrons pas l'énumération. Mais nous estimons que M'"^ Vincent est parfaitement en droit d'affirmer que. dans les corporations, « les femmes jouissaient des mêmes droits et privilèges que les hommes » et qu'elles « participaient à toutes les charges et dignités du métier ».

Pourquoi de nos jours n'en serait-il pas de même?

Pourquoi, en particulier, ne prendraient-elles point part à l'élection des conseils de prud'hommes? Pourquoi même ne seraient-elles pas élues au même titre que les hommes?

A ceux qui seraient tentés de nous trouver quelque peu révolutionnaire, nous nous contenterons d'opposer l'exemple des anciennes corporations : nous proclamons simplement le bien-fondé d'une revendication

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qui, SOUS sa forme moderne, n'est en réalité que la réclamation d'un droit jadis exercé par les femmes.

Dans le bloc embroussaillé du féminisme, il ne serait pas bien difficile de découvrir nombre de revendications du même genre : là, comme ailleurs, il y a beaucoup de vieux neuf.

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