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L APOSTOLAT FEMININ : LES GROUPEMENTS CATHOLIQUES DE JEUNES FILLES

Autour de l'àme féminine — Un devoir qui s'impose aux chrétiennes. — Le groupement des jeunes filles d'une paroisse. — Qui peut prendre l'initiative de ce groupement? — L'approbation du curé. — Savoir se faire aimer. — Repoussons toute arrière-pensée politique : une œuvre exclusivement catholique. — H. Un programme d'action. — Intéresser les adhérentes et leur rendre service. — Comment distraire des jeunes filles? — Les jeu.x, les séances dramatiques et le chant. — III. Un moyen trop délaissé dans les œuvres catholiques, mais fort en honneur chez nos concurrents : la lecture k haute voix. — Quelques exemples. — Adapter les lectures à l'auditoire. — Les groupes d'études. — IV. Préparer les jeunes filles aux graves fonctions qu'elles sont appelées à remplir dans la familleetlasociété. — La «science du ménage • et Montaigne.

Dans la lutte tantôt ouverte, tantôt sournoise, mais toujours acharnée, qui se livre autour de l'âme féminine — et surtout autour de Tàme des jeunes filles — que peuvent faire des chrétiennes d'action — laïques, religieuses ou sécularisées? Telle est la question que nous voudrions examiner, non pas dans toute son ampleur, mais au moins sous une de ses faces principales.

Je ne sais guère de problème plus urgent à résoudre et je serais heureux de contribuer à sa solution en m"autorisant de ce que Ton a essayé en maints endroits.

La solution me paraît contenue, en principe, dans l'organisation pour les jeunes filles de réunions régulières, ayant la piété pour base, mais donnant satisfaction aux tendances et besoins divers de lame féminine. Ainsi compris, ce groupement ne saurait faire double emploi avec la congrégation des enfants de Marie établie à la paroisse : il en est, en quelque sorte, le vestibule, mais un vestibule où Ton cause d'autre chose que de spiritualité.

Deux points nous semblent surtout importants à traiter, car ils donnent lieu à controverse.

On peut se demander d'abord qui doit prendre l'initiative de ce groupement et, secondement, ce que l'on y fera.

Et d'abord qui prendra l'initiative de ces réunions ?

La réponse ne saurait être générale : elle doit varier avec les cas. Ici, ce sera une religieuse particulièrement active et aimée, là une laïque dévouée aux œuvres, ailleurs une ancienne congréganiste aujourd'hui sécularisée. Impossible de formuler une règle absolue. Mais tout au moins est-il indispensable d'indiquer deux ou trois remarques essentielles.

Cette initiative ne saurait être prise en dehors du curé de la paroisse et surtout contre le curé. L'Eglise est une société, et nous devons respect et obéissance à ceux qui sont constitués en dignité dans cette société : ils ont la responsabilité, ils doivent donc posséder l'autorité.

— Mais, direz-vous, M. le curé est hostile à mon idée.

— En êtes-vous bien sûre, Madame? et puis, peut-

être ne la lui avez-vous pas montrée sous un jour très heureux... Il a pu y pressentir une concurrence è sa con*^ré^ation. C'est une alliée au contraire que vous devez instituer. D'autre part, vous ne lui avez pas laissé sufTisamment entrevoir l'influence, très légitime et nécessaire, qu'il sera appelé à exercer sur ce groupe nouveau. Croyez-moi, Madame, reprenez vos démarches : je ne doute pas que votre persévérance et votre finesse féminine ne triomphent de ce premier obstacle qui ne demande, le plus souvent, qu'à tomber. Autre considération d'importance : l'initiative de Tœuvre doit être prise par une personne qui a déjà quelque peu l'oreille des jeunes filles, qui a su ou saura s'en faire aimer. Quand on n'a pas certains défauts de caractère, c'est moins diflicile qu'il ne semble au j)remier abord. Par contre, vous voyez certainement, dans votre entourage, telle ou telle personne qui, malgré son zèle, je serais presque tenté de dire à cause de son zèle, échouerait infailliblement. 11 n'est pas donné à tout le monde de savoir faire naître la sympathie : mais celui ou celle qui a reçu ce don précieux doit le mettre au service de la « cause ».

Enfin, évitons autant que possible de donner môme l'apparence d'une arrière-pensée politique à une œuvre qui doit rester avant tout une œuvre essentiellement chrétienne. N'excluons aucun concours, mais sachons rester indépendants de toute coterie — même de la coterie des « gens bien pensants ». Le curé dans sa paroisse est l'homme de tous ; les groupements chrétiens et paroissiaux doivent être les groupements de tous, sans acception politique ou considération mondaine.

Ainsi donc, concours ou tout au moins approbation du pasteur, aptitudes spéciales chez la directrice ou la présidente, neutralité vraie au point de vue poli-

tique, telles sont les conditions indispensables que l'on doit réaliser pour organiser un groupement de jeunes filles catholiques.

Ces conditions remplies, mettez-vous résolument à la besogne. Le succès viendra.

— D'accord, mais que ferons-nous avec nos jeunes mies?

Là encore, la réponse variera suivant les circonstances.

Je laisse de côté les exercices et pratiques de piété ' sur lesquels il appartiendra à l'autorité ecclésiastique de se prononcer : Gros-Jean ne saurait avoir la sotte prétention d'en remontrer à son curé. Mais, cette exception faite, il nous reste encore un assez vaste champ à parcourir.

Si vous voulez retenir vos adhérentes, il faudra — tout est là — les intéresser et, autant que possible, votre œuvre devra leur rendre service.

La chose n'est pas impossible : pour y réussir, il suffit d'un peu de volonté, de patience et d'ouverture d'esprit.

Pour les intéresser, il faut d'abord les distraire.

Donc, que vos réunions soient gaies. La jeunesse a généralement une sainte horreur de tout ce qui est grinchu et morose. Pour satisfaire leur besoin de rire et de se récréer, faites jouer vos fillettes. Les Manuels de jeux ^ ne manquent pas ; il vous faut les lire et

1. cf. Abbé Schaefer, Comment diriger nos patronages de jeunes filles? (Lecoffre, éditeur, Paris, 1905).

2. Vous pouvez vous adresser à la Commission des Patronages (7, rue Coètlogon, Paris, YI«), ou à la direction de la revue le Guide des Patronages de jeunes filles (48, rue d'Assas, Paris, Yl*).

VOUS en inspirer. Dans plusieurs œuvres, on charge deux ou trois jeunes filles, particulièrement dévouées, de soutenir Tentrain et d'exciter l'émulation des joueuses. C'est là une excellente méthode. Une œuvre où l'on joue et où l'on rit, est une œuvre qui est déjà en bonne voie : pour la jeunesse, les œuvres tristes sont de tristes œuvres.

Mais on se lasse de tout, même des jeux.

Pour éviter cette redoutable lassitude, préparez une petite séance récréative dont les jeunes filles feront tous les frais. Choisissez une comédie, un drame, distribuez les rôles : les répétitions donneront une nouvelle vie à votre œuvre. Mais ne faites pas trop grand fond sur cette vie un peu factice ; il y aurait bien des inconvénients — vous les devinez sans que j'y insiste — à rendre trop fréquentes ces distractions théâtrales. Surtout ne visez pas à former de très expertes comédiennes.

Autres distractions, celles-là bien meilleures : faites chanter vos jeunes filles. Apprenez-leur des cantiques, cela va sans dire, mais aussi de touchantes et honnêtes chansons profanes qu'elles pourront dire à l'atelier ou aux champs. Dans le peuple, la romance joue, pour réducation sentimentale, un rôle analogue à celui du roman-feuilleton pour l'instruction historique, philosophique et sociale. Enrichissez donc la mémoire de vos jeunes chrétiennes de jolis chants qu'elles pourront opposer aux couplets grivois et grossiers.

Enfin, il est un autre moyen de distraire les adhérentes de votre association — et de les instruire souvent tout en les récréant. Dans les œuvres adverses,

on le met constamment en pratique, tandis que, chez nous, il est trop délaissé. Ce moyen, c'est la lecture à haute voix.

Nous avons vu ^ ce que l'on fait chez nos concurrents. J'aurais pu multiplier les citations, la chose m'aparu inutile : les quelques extraits donnés indiquent suffisamment dans quelle voie nous devrions nous engager.

Pour organiser ces lectures, nous avons partout, jusque dans le plus petit village, les éléments nécessaires. En tous les cas, si nous nous bornons à examiner ce que Ton peut essayer dans un groupement déjeunes filles, il nous semble vraiment impossible que la présidente ou la directrice — ou toute autre personne — ne puisse faire ces lectures^.

Que faut-il, en effet, pour réussir? Lire clairement, posément, intelligemment : quand on comprend bien un texte et qu'on n"a pas de défaut de parole, on est toujours capable de le dire dune façon nette et, partant, intéressante pour les auditeurs. Sans doute, il y a des personnes qui lisent plus ou moins bien. Mais, pour débuter, point n'est besoin de pouvoir rivaliser avec les artistes delà Comédie française. D'ailleurs, on se forme par la pratique ; et, d'autre part, il n'est pas interdit d'avoir recours à un bon ouvrage de diction. Parmi les meilleurs,, je me permettrai de recommander ceux de Legouvé, ce maître liseur.

Au village, il est souvent difficile de faire la lecture à plusieurs voix. Mais ce serait une erreur de penser que, faite par une seule personne, la lecture n'ait aucun succès. Bien au contraire. Ainsi pratiquée, si elle a moins d'animation et de variété, elle est par contre

\. Cf. p. 67 et suiv.

2. On peut augmenter l'atlrait des lectures et des conférences par des projections. On trouvera tous les détails techniques nécessaires dans le Manuel que M. Coissac publie à la maison de la Bonne Presse, 3, rue Bavard, Paris, ou dans le n° de mars 1903 du Fascinateur.

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peut-être plus compréhensible pour des auditeurs novices. J'en ai eu personnellement la preuve. Dailleurs, la lecture à plusieurs voix ne convient qu'aux dialogues et aux pièces de théâtre; pour le reste, c'est la lecture à une voix qui est indiquée par la nature même de ce qu'on lit.

Il est une règle qu il importe beaucoup d'observer, c'est la préparation des lectures : il ne faut pas lire, un peu au hasard du coupe-papier, le premier morceau venu. On doit adapter sa lecture à l'auditoire. Lisons à des jeunes filles autre chose que ce que nous lirions à des religieuses ; à des mères de famille autre chose qu'à des fillettes... Cette remarque peut paraître superflue tant elle est d'évidence. Et cependant que de fois, dans notre apostolat, nous ne tenons pas compte de cette observation : nous obligeons des enfants à entendre des discours qu'ils sont incapables de comprendre, et encore s'il n'y avait que les enfants dans ce cas!

Mais revenons aux lectures. Pour qu'elles réussissent et qu'elles portent des fruits, il faut que leur programme soit heureusement combiné : que chaque catégorie d'auditrices reçoive satisfaction : les sérieuses entendront avec plaisir quelques pages instructives ou morales; les sentimentales de touchantes poésies; les rieuses deux ou trois récits humoristiques. Ne négligeons pas l'actualité : pourquoi ne pas mettre les jeunes filles au courant des grandes questions du moment et, par exemple, pourquoi ne pas leur faire connaître des extraits des discours prononcés par les orateurs catholiques à la Chambre ou au Sénat dans les débats relatifs aux questions religieuses ou aux questions économiques'/ Pourquoi ne pas les initier à la vie de l'Église, pourquoi ne pas les entretenir des personnalités qui ont marqué à notre époque dans la défense

des idées chrétiennes et des intérêts populaires? Je suis certain — et ce n'est qu'une indication — que deux ou trois chapitres du Manning de l'abbé Lemire, du Ketteler de Lionnet ou des Catholiques allemands de Kannengieser les intéresseraient au plus haut point.

Il y aurait peut-être aussi quelque utilité, tout au moins en certaines régions industrielles, à former, avec les jeunes filles intelligentes et de bonne volonté, une sorte de petit groupe d'études où l'on examinerait les questions d'économie sociale qui passionnent aujourd'hui les milieux populaires ^. Nos jeunes filles, tout comme nos jeunes gens, ont besoin d'être instruites sur les choses et les hommes du moment : elles en entendent parler à l'atelier, à l'usine, et même dans leur famille. Et ce que l'on dit devant elles est loin le plus souvent d'être conforme à la vérité vraie. N'y aurait-il pas avantage à les mettre à même de rectifier ces erreurs? Souvenons-nous de cette pensée profonde de l'abbé de Tourville : « ... 11 semblerait quon ne puisse faire du bien qu'aux existences physiques, et cette existence bien autrement poignante de l'esprit est presque sans secours... On peut dire que c'est au dedans qu'est le mal présent. »

L'organisation de ces lectures et de ces groupes d'études pourrait intéresser bien des femmes d'esprit cultivé, qui, sans s'occuper de tous les détails de l'œuvre, consentiraient volontiers à prêter leur concours ^; il ne faut repousser aucune bonne volonté,

1. Bans quelques œu\Tes de jeunes filles, il existe des groupes d'études analogues aux petits cercles d'études masculins. Il existe éga. lement à Limoges un Institut populaire féminin (Cf. Ahnanach du Sillon pour 1905, pages 89 et 90). Voir plus loin, page 262 et suivantes, ce que nous disons du Rayon ei d'autres groupements de jeunes filles.

2. Des lectures, bien comprises, peuvent parfois suffire à maintenir la cohésion d'un petit groupe de jeunes gens et à développer chez eux de solides et intelligentes convictions chrétiennes. On nous citait tout récemment le cas d'un curé qui, sans autre œuvre, réunit chaque jeudi

on doit au contraire les utiliser toutes, mais en ayant soin de maintenir chaque personne à sa place et de conserver l'autorité là où elle doit résider.

Nous venons de voir comment distraire — le plus souvent en les instruisant — les jeunes tilles, réunies dans un patronage ou dans telle autre œuvre chrétienne dont le titre et le règlement peuvent varier suivant les régions et les circonstances.

Mais la distraction ne peut être qu'un moyen : le vrai but, c'est la formation morale et intellectuelle.

Plus que jamais, les œuvres féminines catholiques s'appliqueront à former la femme complète : or, dans la femme, il y a l'épouse * et la mère de famille-.

Ne pensez-vous pas qu'il serait bon de préparer les jeunes filles aux graves fonctions qu'elles devront remsoir à son presbytère uq certain nombre de ses jeunes paroissiens et leur lit ce qu'il a trouvé de plus intéressant ou de plus utile à connaître dans les livres, revues ou journaux qu'il a parcourus durant la semaine. II y a là une indication des plus suggestives : pouniuoi une Directrice d œuvre do jeunes lilles ou bien une de ses collaboratrices ne feraitelle pas ce qui réussit si bien à un curé de paroisse ?

\. Dans ra\ant dernière partie de cet ouvrage (Quelques œuvres féminines d'assistance et de prévoyance), au chapitre ni, intitulé : Pour les jeunes filles, une caisse dotale, on trouvera des renseignements sur une institution autourde laquelle on peut grouper les jeunes filles d'une oeuvre.

4. A ce propos, nous rappelons que dans les Amicales d'anciennes élevés, on donne fréquemment des notions de puériculture, c'est-àdire en bon français d'éducation et d'hygiène de l'enfance. On pourra consulter à ce sujet la Puériculture du premier âge, par le D'A. Pinard (A. Colin, Paris, 1ÎK)4). Cf. p. 130, ce que nous disons des cercles d'éduca. tion familiale. Nous signalerons tout particulièrenient une œuvTe catholique de Iicsançon qui, une fois par mois, le dimanche de 11 heures à midi, fait donner à ses jeunes filles par un médecin dévoue des leçons pratiques d'hygiène et de médecine usuelle. « Il leur apprend ces choses si simples et si utiles dont elles sont prescjue toutes ignorantes, pauvres petites qui, une fois mariées et mères de famille, ne savent pas même soigner le moindre bobo de leurs enfants. »

plir dans la famille et dans la société ? Je crois que poser la question, c'est y répondre par l'affirmative. Montaigne Ta dit depuis longtemps : « La plus utile et honorable science et occupation d'une mère de famille, c'est la science du ménage... C'est sa maistresse qualité et qu'on doibt chercher avant toute aultre, comme le seul douaire, qui sert à ruyner ou sauver nos maisons. »

Mais si le principe ne suscite guère de difficultés, il n'en va pas de même des applications pratiques.

C'est toute la question de l'enseignement ménager qui est soulevée et que nous examinerons dans les deux chapitres suivants.

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