Cf. Bulletin de l'Union familiale, juin
motif qu'un de leurs enfants leur ressemble moralement ou physiquement plus que les autres, certains parents oublient ces derniers pour ne s'occuper que du « chouchou ». Celui-ci, étant plus gâté, sera généralement moins bon que ses frères ou sœurs.
D'autres fois, ce n'est point par égoïsme que l'on élève les enfants pour soi, mais par suite d'un autoritarisme mal entendu. Un père voudra, par exemple, mener son fils à la baguette : l'enfant n aura d'autres goûts, d'autre idéal que ceux de ses parents. Le père le pétrira, en quelque sorte, selon l'idée qu'il s'est faite, sans même étudier les tendances du bambin, et c'est ainsi notamment qu'il décidera, d'après ses seules préférences, la carrière qu'il faudra embrasser. « A chaque instant, nous rencontrons cette conception autoritaire, surtout lorsqu'il s'agit de nos filles. Que de fillettes, nullement douées pour la musique, sont obligées de frapper, de longues heures durant, les touches d'un piano! Que de jeunes filles on marie, alors qu'elles devraient se marier ! »
Ce système de compression donne généralement des résultats plus que médiocres. La raison en est simple : c'est que l'éducation n'est pas une contrainte, mais bien une suggestion. L'homme est ainsi fait que si vous le forcez à être vertueux ou savant, vouslui rendez odieuses la science et la vertu.
A l'inverse de ce système, se place celui des parents qui élèvent leurs enfants pour eux-mêmes. Les uns, avec une abnégation digne d'un meilleur sort, se sacriiient à tous les caprices du petit être; les autres le laissent se développer au hasard des milieux et des circonstances : le riche le confie à l'internat; l'ouvrier le livre à la rue. « Ceux-là qui se donnent un maître dans leur fils se préparent à eux-mêmes un lendemain gros de surprises, et, ne s"agît-il que de lenfant gâté,
neuf cent quatre-vingt-dix-neuf chances existent contre une pour qu'il ne réponde pas aux espérances qu'on fonde sur lui. L'enfant est comme l'arbrisseau qui, pour pousser droit, demande un tuteur ; laissé à ses tendances, il ne manquera guère de pousser de travers, car, pour un même point, il n'est qu'une verticale, alors que les obliques existent par milliers. »
Nous ne devons donc point élever les enfants ni pour nous ni pour eux-mêmes : il faut les élever pour la vie. « Quelle que soit la position sociale qu'ils occuperont plus tard, l'existence à laquelle nos enfants sont appelés exige d'eux qu'ils aient la plus grande valeur individuelle possible, et que cette valeur se tourne au bien de l'humanité... Travaillons donc avec désintéressement à faire épanouir ce que nos enfants portent de bon en eux; aidons-les à trouver leur idéal, discrètement, nous effaçant de plus en plus à mesure que leurs efforts personnels leur permettront de se diriger par euxmêmes. Voyez le maître qui enseigne l'écriture à l'écolier : il tient d'abord la main tremblante de l'élève, puis, petit à petit, il l'abandonne au risque de le laisser faire des fautes. L'enfant devra s'y reprendre à bien des fois avant de reproduire d'une manière suffisante le modèle proposé, mais si le maître ne le laissait pas aux prises avec ladifTiculté, il n'apprendrait jamais à écrire. »
A l'appui de cette thèse, on cita, à la séance de 1'^nion familiale, ce que le P. Tyrrell dit de l'éducation dans son volume de la Religion extérieure : « Le problème de l'éducation se ramène donc à seconder l'enfant dans les tâches qui lui sont, pour le moment, impossibles, et qui sont au-dessus de ce qu'on peut raisonnablement lui demander; il faut d'ailleurs ne l'aider, sous aucun prétexte, au delà de ce point, mais lui laisser affronter les difficultés , quand même on serait certain qu'il échouera bien des fois, qu'il endurera
bien des peines avant d'acquérir la maîtrise désirée. » Enfin, en terminant, on reconnut que nous instruisions nos enfants encore plus par nos exemples que par nos discours. Mais cela niùme nous oblige à nous surveiller avec un soin extrême. Ainsi « nous défendons à nos fils et à nos filles de mentir et nous leur racontons que notre petit doigt nous dit coci ou cela; à leurs questions, nous répondons par des histoires de « chou » ou de « cigogne » ; ne nous leurrons-nous pas sur leur naïveté, et n'est-il pas à craindre que notre mensonge, le jour où il sera découvert, ne fasse évanouir la confiance qu'avaient en nous nos enfants ? Nous les punissons d'une désobéissance, dune résistance à notre volonté, et, au lieu du calme conscient qui sied au juge rendant une sentence, notre sévérité ne révèle trop souvent qu'un système nerveux qui se détend comme il peut, aveuglément, par des gronderies ou [)ar des gifles. Comment l'instinct d'imitation des enfants ne reproduirait-il pas nos variations d'humeur? » Et la réunion des pères et des mères de Charonne a conclu qu'une bonne éducation imposait aux parents de se corriger eux-mêmes. Ceci nous rappelle une pensée de Tolstoï ^ : « Toute l'éducation des enfants consiste dans l'éducation de soi-même. Si étrange que cela paraisse, c'est dans cette éducation propre des parents qu'est le moyen le plus puissant de leur action sur les enfants. Aussi le premier et l'unique article du règlement que se sont imposé vos voisines : « perfectionnetoi », apparaît-il comme la ligne de conduite la plus noble et même la plus pratique, lorsqu'on veut servir les autres hommes et agir sur leur conscience. »
1. Lettre de Tolstoï à un ami, datée du 10-i3 décembre 19(^3, publié© par la revue russe La Parole libre (Cf. Petit Temps du 7 février 1904).
Cette première conférence de V Union familiale était un heureux préambule aux études qui suivirent et dont nous croyons devoir reproduire quelque chose à titre d'indication.
Dans la seconde réunion, on aborda l'examen d'un point essentiel pour la bonne marche d'une famille : on rechercha pourquoi les parents doivent toujours s'entendre.
Nous ne pouvons répéter ici tout ce qui s'y est dit d'excellent et de particulièrement adapté aux milieux populaires ; nous ne donnerons pas davantage en entier le résumé qui en a été publié dans le Bulletin de l'Union ^ ; nous nous contenterons d'indiquer, d'après ce résumé, quelques-uns des conseils et des idées qui ont été formulés ; on sera certainement frappé par le caractère pratique de ces causeries, et l'on comprendra le bien qu'elles peuvent faire aux braves gens qui y prennent part.
L'œuvre de l'éducation exige l'entente du père et de la mère : alors même que sur certains points il y aurait divergence d'opinions, il faut éviter que les enfants constatent ou même soupçonnent cette divergence. C'est en des conversations intimes que père et mère doivent discuter sur ce qui les divise, mais, nous le répétons, les jeunes intéressés ne doivent percevoir aucun écho de cette affectueuse controverse : l'autorité paternelle et l'autorité maternelle s'en trouveraient considérablement affaiblies.
Pour les enfants en bas âge, et même pour beaucoup