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CHAPITRE IV

SYNDICATS FEMININS

I. Les ouvrières et les syndicats. — D'où vient l'abstention de l'élément féminin dans le mouvement syndical. — Chrétiennes et sj'ndiquées. — Une élection au Conseil supérieur du travail. — La candidate des syndicats féminins chrétiens : M"* Rochebillard. — II. La fondation des syndicats d'ouvrières lyonnaises.

— L'initiatrice du mouvement. — Débuts difficiles. — Détails d'organisation. — Caractère nettement ouvrier. — IIL Institutions annexes des syndicats lyonnais. — Cours professionnels. — L'art de rapprocher les âmes féminines. — Bureau de placement et société de consommation. — Perspectives de coopératives de production. — Un secrétariat qui utilise toutes les bonnes volontés. — IV. L'extension du mouvement syndical féminin. — Les syndicats parisiens de la rue de l'Abbaye.

— V. Les syndicats de l'Aiguille. — Un syndicat mixte. — Les institutions annexes. — Les ouvrières de l'Aiguille à Paris. — Salaires insuffisants et morte-saison. — Ce qu'on devient pendant la morte. — Veillées et caprices des clientes. — VI. Ce que l'organisation professionnelle a fait pour atténuer le mal.

— Caisse de prêts gratuits, atelier de chômage et caisse des loyers. — Le logement des ou^Tiè^es isolées : les maisons de famille. — A la gargote : l'estoma et la vertu de l'ouvrière en péril. — Restaurants d'ouvrières. — VII. Un appel aux initiatives féminines.

Les travailleuses ne comprennent point encore l'utilité de l'organisation professionnelle. Deux chiffres suffiront à mettre en lumière cette incompréhension ou plus exactement peut-être cette instinctive hostilité. En

France, lors du dernier recensement professionnel, on comptait six millions et demi de traK>ailleuses. Or, sur le nombre, cinquante-cinq mille seulement faisaient partie de syndicats* .

Va cet état de choses n'est pas spécial à notre pays : à peu près partout , on constate la quasi-abstention de l'élément féminin dans le mouvement des organisations professionnelles. Il y a donc des causes générales qui expliquent cet éloignement.

D'abord, la femme est d'ordinaire assez défiante à l'égard de toute organisation hiérarchisée : elle craint presque toujours de se laisser embrigader. Elle ne veut surtout pas perdre son indépendance dans une association qui a une vague apparence politique et dont elle n'aperçoit pas les avantages immédiats. Elle est aussi trop pauvre et trop économe pour sacrifier, chaque mois, quarante ou cinquante centimes à un but lointain et d'apparence quelque peu chimérique : cette somme, si modique qu'elle soit, ne saurait être distraite du budget de l'ouvrière.

Et puis, à la mère de famille, ce nom de syndicat rappelle parfois des heures difficiles et douloureuses : r « homme » , pour imiter les camarades de l'usine ou de l'atelier, s'est jadis affilié au a groupement de résistance » et, comme les camarades, il s'est rais

i.Yoici exactement les chiffres : 6.3S5.6o8 travailleuses et S5. 779 syndiquées.

En France, sur 8Î7.057 ouvrières industrielles, il n'y a que 27.0-M syn diquées; or, il y a en tout 492.647 syndiqués des doux se\(»s. Ainsi le> ouvrières qui constituent environ le tiers de l'elTcclif industriel total. ne représentent que la dix-neuvième partie de l'effectif ou\ricr syn diqué

Les départements dans lesquels se trouvent le plus grand nombre d'ouvrières synditjuérs sont les département de la Seine (11.%;»), du Nord (5.732), du KhAne (2.03-2 , des Bouclies-du Rhône (2..S70), de la Seine- Inférieure (1.6o3) et de l'Indre (l.lDi). Tantôt les ouvrières font partie des syndicats des hommes, tantôt elles ont fuiidé des syndicats u part

en grève. Le pain s'est fait rare sur la table familiale; on a dû manger les très maigres économies, et la misère est entrée au foyer. Or, comme un malheur ne vient jamais seul, le mari a pris l'habitude fréquente de sortir le soir et le dimanche : il lui faut bien assister aux réunions de son syndicat — de cette association qui, aux yeux de la femme du peuple, ne donne aucun profit et, par contre, absorbe quelques sous de cotisations... Etonnez- vous ensuite que les milieux féminins soient encore hostiles, ou tout au moins très indifférents, aux idées syndicales.

Mais si les femmes ont jusqu'à présent adhéré, en nombre relativement restreint, aux organisations professionnelles, il est une chose dont il faut se réjouir, c'est que les adhérentes sont, en très grand nombre, des catholiques décidées à faire respecter leurs droits tout à la fois de chrétiennes et de travailleuses : on peut donc bien espérer que le mouvement syndical féminin n'aura pas le caractère anticlérical que présente trop souvent le mouvement des syndicats masculins. Un fait le montrera : au mois d'août 1903, il ne s'en est fallu que d'une seule voix (173 contre 174) pour que les syndicats chrétiens des industries du vêtement fissent élire au Conseil supérieur du travail M"^ Rochebillard, une des promotrices les plus dévouées des associations professionnelles catholiques "• .

Cette femme, à l'âme ardente, qui s'est donnée entièrement à l'apostolat syndical, a publié dans l'excellente collection de V Action populaire une brochure où elle expose comment ont pris naissance et comment

1. Go comprend que, devant un pareil résultat, obtenu dés la première élection, M"« Rochebillard et ses chrétiennes électrices aient bon espoir pour le prochain scrutin.

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se sont développés, depuis cinq à six ans, les syndicats d'ouvrières lyonnaises*. 11 y a la des indications que nous nous reprocherions de passer sous silence.

D'abord quelques mots sur l'auteur de la brochure qui est la principale initiatrice du mouvement dans la région du Sud-Est.

Ces quelques mots, nous les emprunterons au tract lui-môme : « De seize à trente-huit ans, écrit M"* Rochebillard, avec une interruption d'un an seulement, j ai eu le très grand honneur de travailler pour vivre. Depuis cinq ans, je suis sortie de cette lutte positive pour entrer dans ce que nous appellerons la période de prosélytisme syndical; c'est donc vingt-deux années de service dans le travail actif que je puis revendiquer, comme expérience personnelle. Par le fait du milieu dans lequel j'avais grandi, une vieille famille bourgeoise, j'eus en principe, lorsque j'ai commencé à travailler pour vivre, une véritable lutte à soutenir contre moi-même, d'autant plus que l'étude m'attirait beaucoup plus que le travail matériel; j'eus le courage et la santé pour mener les deux choses à la iois, et je dois dire, que, tout compte fait, la jeunesse d'une travailleuse a des heures de splendide beauté. Ensuite, j'eus à lutter contre certains préjugés d'il y a vingt ans, mais je trouvais le travail si noble et si belle chose que je triomphai de tout, et je m y suis donnée de toute mon âme. Toutefois, de bonne heure, ajoute M"* Rochebillard, je fus frappée de

i. Syndicats d'ouvrières lyonnaises, par M"» M.-L. Rochebillard (Collection de VAction populaire, Taris, V. LecolTre, éditeur).

deux faits : d'une part, la situation difficile, isolée, pour ne pas dire abandonnée, de la femme obligée de travailler pour vivre, et d'autre part, le nombre de plus en plus grandissant de femmes demandant à l'industrie ou au commerce le pain quotidien. J'entrevis bien vite dans le groupement un puissant moyen d'action, mais avant d'oser aborder la formule syndicale, il me fallut du temps et de la réflexion. Je m'y décidai, il y a seulement six ou sept ans. »

Par ces quinze à vingt lignes, on peut juger de la nature enthousiaste, généreuse — et en même temps persévérante, tenace — de celle qui se jura à elle-même de grouper les ouvrières lyonnaises en des syndicats vraiment professionnels.

Les débuts furent difficiles, humbles : ils ne purent décourager l'opiniâtre volonté de M^^® Rochebillard.

Avec une vingtaine d'adhérentes, elle fonda d'abord deux syndicats : le syndicat des dames employées de commerce et les syndicats des ouvrières de l'aiguille lyonnaise. Un peu plus tard, on créa un troisième syndicat, celui des ouvrières de la soie.

Les statuts de ces trois associations sont identiques : pour en faire partie, il faut être âgée de quinze ans révolus, avoir bonne vie et bonnes mœurs, être présentée par deux membres du conseil et exercer réellement la profession.

On fixa la cotisation au taux le plus bas : cinq centimes par semaine, payables six mois d'avance; plus cinquante centimes de droit d'entrée et vingt-cinq centimes de livret ^

Comme tous les syndicats, ces syndicats sont ad-

i. Cette cotisation très faible, est remboursée — et au delà — grâce aux escomptes accordés par un certain nombre de commerçants aux syndiquées qui font des achats comptant.

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ministres et dirigés par un conseil syndical, nommé en assemblée générale. Toutefois — et c'est ici an point des plus importants — le tiers des membres du conseil a été élu par les fondatrices du syndicat. Ce premier groupe n'est pas soumis à la réélection, afin d'assurer la stabilité de la corporation. Le bureau est nommé par le conseil du syndicat; il se compose d'une présidente, une vice-présidente, une secrétaire et une visiteuse par section d'au moins 20 membres. Les syndiquées se réunissent une fois par mois, en assemblée professionnelle, et une fois par an, au mois de mai, en assemblée générale.

Le recrutement des trois syndicats s'opère aujourd'hui d'une façon très satisfaisante puisque le syndicat des employées de commerce compte 225 membres, celui des ouvrières de l'aiguille 275, et celui des ouvrières de la soie 60 : ce qui fait un total de 550 syndiquées chrétiennes. Cela constitue une force, surtout au milieu de notre monde du travail encore si peu et si mal organisé.

Cette force est d'autant plus grande que les syndicats sont tout à fait homogènes : M"^ Rochebillard insiste sur les avantages, ou mieux même sur la nécessité de ce caractère essentiellement ouvrier^ des syndicats de travailleuses. « ... Je sais bien, déclare-t-elle, que la critique va s'emparer de cette partie de mon travail. Les uns vont m'accuser de vouloir creuser de plus en plus le « fossé » ou « l'abîme » qui sépare les patrons des ouvriers; les autres auront à objecter mille arguments économiques : par exemple, la nécessité de faire

1. « Dansnos syndicats, écrit M"* Rochebillard, sont considéréescomrae ouvrières les petites patronnes occupant jusqu'à quatre ou cinq ouvrières, leurs intérêts étant à peu prés les mêmes que ceux des jeunes filles qu'elles emploieni, tandis que nous avons toujours estime que les intérêts des grandes patronnes sont forcément tiès dilTérents de ceux de leurs ouvrières. • Cf. op. cit., p. h.

vivre les syndicats par les patrons plus fortunés que les ouvriers... Je suis contente de dire que nous nous trouvons très bien de notre organisation après un essai de cinq ans. Nous retrouvons les grandes patronnes et les femmes riches dans nos conférences, dans notre enseignement professionnel syndical, dans notre société de secours mutuels, dans notre société de consommation, et nous n'avons qu'à nous louer de la cordialité de nos rapports et de la compréhension de la question ouvrière qu'elles acquièrent aussi. Une fois cette compréhension acquise, elles arriveront, si elles le veulent, par la pratique, à la compétence nécessaire. De plus — je puis parler ici en toute expérience de cause, ajoute M"^ Rochebillard, puisque j'ai vécu de mon travail chez les autres durant de longues années, après avoir été élevée dans toutes les notions de la déférence envers les supérieurs, comme envers ceux qui vous emploient — j'estime que lorsqu'on se retrouve pour la défense des intérêts particuliers à chacun, c'est-à-dire sur le terrain brûlant des conflits inhérents au travail, j'estime, dis-je, que l'employée (surtout la femme prise individuellement) n'osera pas dire toute sa façon de penser devant l'employeur... Les femmes supportent le joug plutôt qu'elles ne le discutent — en attendant que les revendications éclatent dans des conflits d'autant plus violents qu'ils n'auront pas eu la soupape de sûreté de la discussion, préparée par une commission nommée à cet effet.

« Et si, conclut M"^ Rochebillard, dans les syndicats, on ne se retrouve pas entre personnes vivant de la même vie, subissant les mêmes épreuves, si les intérêts ne sont pas tout à fait connexes, les syndicats n'ont plus autant raison d'être; de plus, le charme très nécessaire aux réunions, n'est pas le même; la fraternité est moins grande. Ce nest plus la vie de famille

comme celle que nous partageons, entre nous, dans nos syndicats lyonnais. Les nôtres sont pauvres, il est vrai, mais nous portons allègrement cette pauvreté, parce que nous estimons que « contentement passe richesse », de sorte qu'au sortir de nos réunions syndicales, nous avons le sentiment très net que nous y laissons un peu de notre âme et que, partageant, toutes, les mêmes labeurs, nos intérêts sont les mêmes. ■

Examinons maintenant les institutions annexes, organisées par les syndicats féminins de Lyon.

Il y a d'abord les cours professionnels du soir. Ces cours ont admirablement réussi : ils rendent les plus grands services aux jeunes ouvrières dont ils complètent la formation intellectuelle et technique, ils assurent aussi le recrutement des syndicats en orientant vers ces groupements les sympathies des jeunes filles de la classe laborieuse. Il y a cinq ans que ces cours fonctionnent : la première année, ils ont réuni environ deux cent cinquante adhérentes. Les deux dernières années, ils ont été suivis par six à sept cents élèves. Ils en groupent aujourd'hui environ neuf cents.

Le corps professoral, qui compte de quatre-vingts à cent personnes, comprend des jeunes filles ou des jeunes femmes de la classe riche qui généreusement veulent bien mettre leur instruction au service de leurs sœurs plus pauvres. Cette organisation eut de très bons effets : « C'est ainsi que nous vînmes à bout d'utiliser les ressources qui se trouvent dans le cœur des jeunes filles riches, ressources trop souvent inutilisées au point de vue social, tant leur éducation les retient encore éloignées de leurs sœurs les travailleuses, soit

dans le cercle étroit de leur famille, soit dans celui de leurs relations mondaines. Je puis ajouter, dit M"® Rochebillard, après cinq ans d'expérience, que grâce à ce rapprochement des âmes, au dévouement des unes, à la reconnaissance des autres, les résultats obtenus sont déjà magnifiques. »

A côté des cours professionnels, les syndicats lyonnais ont organisé d'autres institutions annexes, notamment une bibliothèque, une société de secours mutuels ^ , un bureau de placement, un secrétariat, une société de consommation — sans parler d'une revue et d'une maison de campagne.

Quelques mots sur les principales et les plus originales de ces institutions.

Le bureau de placement est incontestablement une de ces institutions qui rendent le plus de services aux syndiquées et qui, par suite, ont le plus assuré la force et l'autorité des groupements syndicaux. Le placement est gratuit : l'an passé, le bureau a reçu 700 demandes de places ou de travail contre 425 offres. On voit donc (jn'il s'agit là d'une organisation bien comprise et appelée à se développer.

La société de consommation, VOuçrière lyonnaise, a été fondée à la fois pour venir en aide aux adhérentes et pour donner quelques ressources financières aux organisations syndicales. U Ouvrière lyonnaise, tout récemment créée, a été établie sous la forme de société de consommation en commandite simple.

1. Grâce au nombre des membres honoraires, on a pu abaisser le taux de la cotisation mensuelle à 1 fr. 25 et ne prélever qu'un minime droit d'entrée. Les avantages que la Société mutualiste offre à ses adhérentes sont les suivants : !• les soins gratuits du médecin ; 2» la moitié des remèdes pharmaceutiques; 3» un franc d'indemnité journalière pendant les trois premiers mois de la maladie et cinquante centimes pendant les trois autres mois.

Les bénéfices seront répartis, ainsi qu'il suit :

1* 30 % aux consommateurs;

2** 10 ^ à la Société de secours mutuels;

3* 10 ^ à la Revue du tra\>ail de la femme et de la j r une fille ;

kp Le restant sera employé, suivant l'avis du conseil, au développement des différentes sections de l'organisation syndicale, surtout à renseignement professionnel et à la constitution d'un fonds de réserve destiné à assurer la marche de l'entreprise.

Il est à peine besoin de dire que \ Ouvrière lyonnaise vend des marchandises d'excellente qualité, à des prix ne dépassant jamais ceux du commerce et leur étant très inférieurs parfois sur certains articles. « En outre, dès à présent, déclare M"* Rochebillard, grâce au bienveillant concours de dévoués partisans des organisations ouvrières, des consultations juridiques sont données gratuitement à tous les clients de VOuvrière lyonnaise. Enfin, à un autre point de vue, qui facilite la diffusion de nos idées, nous avons organisé une petite imprimerie syndicale qui nous permet encore de réaliser quelques bénéfices. »

Ce n'est pas seulement une société de consommation que l'on veut établir à Lyon. Mais les initiatrices du syndicat lyonnais songent à organiser une société de production qui « servirait d'intermédiaire entre employeurs et employés ». L'idée est excellente et sa réalisation pourrait rendre les plus grands services. Écoutons sur ce point M"® Rochebillard : a Dans ce qui s'appelle le travail à entreprise, l'entrepreneuse reçoit d'un magasin, et en quantité, un certain travail qu'elle doit faire exécuter. Mais l'entrepreneuse fait sur chaque ouvrière un bénéfice — bénéfice minime parfois, exagéré trop souvent, mais, quoi qu'il en soit, bénéfice qui ne profite qu'à une seule, tandis qu'une coopérative

OU association de production répartirait le produit du dit bénéfice entre tous les membres adhérents. J'ai sous les yeux une douloureuse liste de travaux donnés par les entrepreneurs, soit à Paris, soit à Lyon : énumération où les salaires des femmes font frémir. Dans ces conditions, il est impossible qu'une femme ou une jeune fille honnête arrivent seules à équilibrer leur budget. C'est donc ajîaire de justice et de moralité que de défendre les salaires des femmes. Je vais plus loin, et je dis que nul de ceux qui le peuvent n'a le droit de s'abstenir. On s'est déjà demandé comment on parviendra à remédier à cette nouvelle méthode de travail. Et, après avoir bien réfléchi, voilà que maintenant nous envisageons nettement, dans nos syndicats, la possibilité de créer, parmi nos ouvriers, une ou deux sociétés de production dont les salaires seraient certainement à étudier, mais qui peuvent renforcer directement le salaire du travail des ouvrières sans demander au patron une surenchère de prix, mais en empêchant une déperdition de force du côté de l'entrepreneuse, qui n'est qu'un intermédiaire. Or, il est certain que, si l'idée syndicale était bien comprise des patrons et des ouvriers, nous n'aurions pas à enregistrer les salaires auxquels je faisais allusion plus haut, et les groupements professionnels rendraient de véritables services en servant d'intermédiaires entre employeurs et employés. » Ce serait une tentative des plus pratiques et nous souhaitons fort qu'elle reçoive un prompt commencement de réalisation.

On comprend que le fonctionnement d'œuvres et d'institutions, aussi nombreuses, aussi variées et aussi absorbantes, exige un secrétariat bien constitué : s'il fallait rétribuer tous les concours nécessaires à la bonne marche de cet organisme central, les recettes

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syndicales n'y suffiraient pas. Aussi a-l-on dû faire appel à de généreuses collaboratrices : là encore, on a trouvé l'occasion d'utiliser la bonne volonté de jeunes filles ou déjeunes femmes riches qui désirent se former, petit à petit, a l'administration des œuvres. Leur sta^je est gratuit. Elles viennent, volontairement et régulièrement, une ou plusieurs fois la semaine. « On arrive, par ce moyen, à une véritable pénétration réciproque, et l'éducation sociale des unes par les autres se fait pour ainsi dire toute seule dans nos rangSj par les services que nous nous rendons mutuellement. » Opportune et chrétienne leçon de choses qu'on ne saurait trop méditer en ce temps de crise et de profondes transformations.

Ce mouvement syndical, féminin et nettement professionnel, ne resta pas confiné dans la ville où il avait pris naissance. La revue. Le travail de la femme et de la jeune fille \ dont on ne saurait trop recommander la diffusion, vint faire connaître un peu partout l'œuvre réalisée à Lyon. Et, en ces derniers mois, Paris, Aix, Marseille, Saint-Quentin, Dol, et plusieurs autres villes, ont vu s'organiser des institutions analogues.

Les syndicats parisiens ont été fondés en septembre 1902 -. Ils sont au nombre de trois : le syndicat des ouvrières de l'habillement, celui des dames employées au commerce et à 1 industrie, enfin celui des insti-

\. Le travail de la femme et de la jeune fille, revue mensuelle. Direoirice M"« Rochebillard; Bureaux, rue Boissac, Ljoa. 3. Le siège social de ces trois syndicats est situe 14, rue de l'Abbaye.

tutrices privées. Après deux ans d'existence, ils comptent 640 membres ; 288 institutrices, 193 employées et 159 ouvrières. C'est peu assurément, si on compare ces chiffres à l'ensemble des effectifs féminins qui travaillent, mais, pour apprécier ce mouvement avec équité, il faut tenir compte de plusieurs faits ; d'abord de la date encore récente de la fondation de ces associations, en outre de la sévérité qui est apportée dans les admissions, enfin de la constante progression du nombre des syndiquées.

Les trois syndicats de la rue de l'Abbaye ont des statuts identiques^ et marchent ensemble partout où leur action peut être commune, mais chaque syndicat est administré par son conseil. Chacune de ces associations montre beaucoup d'activité, s'efforçant de venir en aide à ses adhérentes au point de vue professionnel et au point de vue économique, ne négligeant pas non plus de contribuer à leur formation sociale.

D'abord les services d'ordre professionnel. On a organisé, au siège social, un bureau de placement qui lonctionne d'une manière satisfaisante : il a procuré déjà plus de cent soixante-dix situations. Les placements ont surtout été nombreux dans le syndicat des institutrices qui a pu ainsi participer à la reconstitution de quatre-vingts écoles chrétiennes ^.

Les cours professionnels sont ouverts aux membres des trois syndicats. Ceux qui peuvent être le plus utiles aux employées et aux ouvrières (dessin, comptabilité, sténographie, dactylographie, langues étrangères) ont lieu le dimanche. Le jeudi, jour de liberté

1. On trouvera ces statuts p. 399. Cf. l'étude de M"« M. Decaux dans le Guide social pour 1905.

2. En ces derniers temps, il s'est constitué en province plusieurs syndicats d'institutrices libres qui ont rendu de grands services pour la reconstitution des écoles catholiques. Quelques-uns de ces syndicats vont former avec le syndicat parisien une union fédérale.

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pour les institutrices, sont donnés les cours qui intéressent spécialement cette catégorie de syndiquées (pédagogie, mathématiques, histoire, physique et chimie, littérature, philosophie, langues vivantes); des leçons d'enseignement ménager sont également faites aux associées. Un cours de coupe a lieu le samedi, un cours de musique et de chant le mardi. Enfin, une fois par mois, un prôtre de la Mission fait des conférences d'enseignement religieux.

Tous les cours sont suivis avec assiduité et entrain. Aux derniers examens du certificat d'aptitude pédagogique pour la direction des écoles primaires, les deux tiers des candidates du syndicat ont été reçues.

Pourles services d'ordre économique, les associations de la rue de l'Abbaye, encore trop faibles par ellesmêmes, ont conclu une entente avec le Syndicat des Employés de commerce de la rue des Petits-Carreaux; celui-ci fait participer les membres des syndicats féminins à ses services d'achats coopératifs : les bénéfices ainsi obtenus peuvent s'élever pour la famille d'une adhérente à la jolie somme d'une centaine de francs. Mais alors même que les escomptes pour une syndiquée n'atteindraient pas ce chiffre, ils compensent toujours, et bien au delà, les six francs de cotisation annuelle.

En payant un franc ou cinquante centimes par mois à la société de secours mutuels, la Fraternité cornmercialo et industri'ellejles associées ont droit par jour de maladie à une indemnité de 2 francs ou de 1 franc, aux soins du médecin et aux médicaments. On s'est aussi préoccupé de leur assurer, à bon compte, un peu de repos et de bon air, au moment des vacances : le surmenage et les misères delà vie anémient si vite les frôles existences féminines ! Grdce à une ingénieuse combinaison, les syndiquées peuvent se rendre au Croisic à quart de place et y séjourner moyennant une pen-

sion de 2 fr. 50 par jour. Enfin durant toute l'année, elles peuvent venir, à l'Ecole ménagère de la rue de l'Abbaye, prendre un déjeuner confortable pour le prix très modéré de vingt sous : le jeudi, entre les cours syndicaux du matin et de l'après-midi, beaucoup de jeunes filles profitent de cet avantage.

Reste l'action sociale : on commence à l'organiser» Une commission d'études initie les syndiquées aux discussions relatives au travail de la femme. Les adhérentes sont tenues au courant de la vie de l'association par un bulletin périodique, la Ruche syndicale^ qui publie les procès-verbaux des séances, les nouvelles des cours et conférences, et divers articles sur les questions techniques. Puisque nous parlons de cette publication, signalons à nos lectrices qui xomdra^ieni pratiquement encourager ces institutions naissantes, un excellent et délicat moyen de prêter leur appui : c'est de prendre un abonnement à ce bulletin en envoyant leur adhésion à la société qui, sous la présidence dévouée de M"^® Henri Lorin, vient de se constituer « pour favoriser le développement des associations professionnelles de femmes^ ».

Un dernier fait vous indiquera que ces syndicats sont vraiment agissants : c'est lun d'eux, le syndicat des ouvrières de l'habillement, qui a eu, en 1903, l'idée d'offrir la candidature au Conseil supérieur du travail à AF* Rochebillard, l'ardente fondatrice des syndicats lyonnais. Ce fait montre aussi l'esprit de chrétienne solidarité qui inspire les adhérentes des syndicats féminins parisiens.

1. Le siège social est situé \k. rue de l'Abbaye, Paris (Vi«). Le prix de la cotisation annuelle est de 12 francs; les adhérentes ont droit à un abonnement de la Ruche syndicale. Le bureau est ainsi constitué : Présidente, M°« Henri Lorin; Vice-présidente, M"« Goyau-Félix-Faure; Secrétaire-générale, M"" P. Meyssonnier; Membres, comtesse Jean de Castellane, M"» de Charnacé, SI"* de Contenson, M"" Jean Brunhes, comtesse d'Eslienne d'Orves, M=°« Charles Milcent, M"« Eugène Thome.

Les syndicats dont nous venons de parler comprennent exclusivement des ouvrières ou des employées. Mais ce ne sont pas les seuls syndicats féminins dus aux catholiques. Avant eux, à Paris et en plusieurs autres villes, s'étaient constitués, en grande partie sous Tinlluence bienfaisante des dames patronnesses de l'Œuvre des Cercles catholiques d'ouvriers, des syndicats mixtes \ groupant dans une même association professionnelle, patronnes, employées et travailleuses de l'Aiguille. On les appelle par abréviation, les Syndicats de l'Aiguille.

Le syndicat parisien fut fondé en 1892 : un an après sa fondation, il comptait 335 associées dont 88 patronnes, (58 employées et 179 ouvrières. Depuis lors, l'association s'est largement développée : elle réunit aujourd'hui 1.200 membres, dont 120 patronnes, 150 employées et 930 ouvrières.

Au premier congrès Jeanne d'Arc ^, M''*' Cussonnier qui, avec M™* Lambert-Caillemer, s'occupe si généreusement du syndicat de l'Aiguille, a fourni des détails fort intéressants sur cette société.

Après avoir indiqué les avantages que présente la forme syndicale et légale pour les associations professionnelles, après avoir rappelé que V Aiguille fut ofTiciellement invitée par M. Millorand, ministre du commerce, à se prononcer sur la réglementation des

1. On trouvera plus loin les statuts du syndicat miite de l'habille» ment établi à Carrassonne par M. le Chanoine Combes : ce syndiial peut ^tre consid(*ré comme le type, par excellence, de ce genre d'associations professionnelles.

î. Cf. Compte rendu du Pramier Congrès Jeanne d'Arc, p.lOiet suivantes.

heures du travail et que ses délégués firent adopter la motion votée en conseil syndical, M"® Cussonnier ajoute : « En assemblant patronnes et ouvrières, on a pensé que les intérêts de la profession étant communs aux unes et aux autres, ils devaient être étudiés et défendus dans un esprit de solidarité... Les intérêts des employeurs et des employées, pour diverger quelquefois, ne sont pourtant pas contradictoires et permettent toujours une entente équitable. C'est pourquoi on a voulu, chez nous, qu'en dehors de l'atelier où la nécessité du commandement entretient quelque défiance, ou tout au moins une certaine réserve dans les relations, patronnes et ouvrières pussent se rencontrer amicalement. L'association est administrée par un Conseil syndical mixte, composé de 36 membres ainsi répartis : 6 patronnes, 6 employées, 6 ouvrières, dites fondatrices, qui doivent conserver les traditions de l'association, et se recrutent ellesmêmes par un renouvellement triennal et sont rééligibles ; 6 patronnes, 6 employées, 6 ouvrières, élues pour une année en assemblée générale et à la majorité des voix par leurs groupes respectifs. » Le Conseil syndical est présidé par une patronne, assisté de trois vice-présidentes, choisies dans les trois catégories de syndiquées. Ajoutons que, malgré le caractère mixte de l'association et par la force même des choses, ces trois catégories peuvent être obligées de délibérer séparément. Mais ce ne sont là que des cas exceptionnels : la règle, c'est la délibération en commun.

L'Aiguille assure à ses adhérentes ouvrières de très nombreux avantages professionnels et économiques.

Il y a d'abord les avantages que les syndicats, en général, offrent à leurs associées (placement gratuit, secours mutuels, enseignement professionnel, etc.). Mais, sur le syndicat de l'Aiguille, se sont greffées une

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série d'inslitations, dues, pour la plupart, à la délicate et injirénieuse inspiration d'un relip^ieux. En 1901, ce religieux — un jésuite ! — dut modifier quelque peu son nom pour avoir le droit de faire du bien aux compatriotes de M. Combes; mais son cœur est resté le môme, toujours compatissant à toutes les misères; et, comme faisait jadis le Père du Lac, celui que l'on appelle aujourd'hui « M. 1 abbé » continue à soutenir ces œuvres d'assistance dont beaucoup, pour vivre, ont besoin de recevoir de larges et charitables subventions.

Pour sentir la nécessité de ces œuvres annexes, il faut connaître la douloureuse situation du plus fi^rand nombre des jeunes filles et des jeunes femmes qui sont employées dans les métiers de la couture ou de la mode. Après MM. le comte d'Haussonville, Charles Benoist, Léon de Seilhac et Bonnevay, nous ne retracerons pas, en ses détails, la poignante existence des ouvrières de l'Aiguille. Il nous suffira de rappeler trois ou quatre des traits principaux de leur misère; nous verrons ensuite comment M. l'abbé du Lac et ses dévouées collaboratrices ont essayé de porter remède à quelques-unes de ces souffrances. Il en est malheureusement devant lesquelles linitiative privée doit se déclarer impuissante.

Première constatation : le salaire de la plupart de ces ouvrières est insuffisant; à peine pourrait-il leur

1. La liuéralure consacrée aux Ouvrières de l'Aiguille commence à devenir assez volumineu»e. Nous mentionnerons tout spécialement : d'Haussonville, Misères et salaires de femmes (Calmann-Lévy, éditeurs); Charles Benoisl, Les Ouvrières de l'Aiguille à Paris {L. Chailley, éditeur, Paris) ; Bonnevay. L^5 ouvrières lyonnaises [Firmin-Didoi, éditeur); !.. de Seilhac, L'industrie de la couture et de la confection a Paris (Firmin-Didot, éditeur}; H. Lambrechts, Le travail des couturières en chambreetsa r''glementation{0. Schepens, éditeur, Bruxelles); abl>é du \.diC, Le Fil et r^tguif/e (collection de VAcfion Populaire, V. Leooffrc, cdilcur) ; G Worth, La couture et laconfection (Imprimerie Chaix, 18^5].

permettre de joindre les deux bouts, si elles travaillaient toute l'année, mais il faut compter au moins quatre mois de morte-saison, c'est-à-dire quatre longs mois durant lesquels on doit vivre sur les maigres économies que l'on a pu réaliser durant l'époque du labeur.

Cette constatation est faite, non point par des socialistes révolutionnaires, mais par des économistes très renseignés comme MM. le comte d'Haussonville ^ et Charles Benoist. L'auteur de l'Ouvrière de V Aiguille à Paris a mené une enquête fort détaillée ; il nous donne les budgets de ces travailleuses, rapporte minutieusement le menu de leurs déjeuners et dîners, et, à quelques sous près, nous savons ainsi ce que ces pauvres filles peuvent dépenser. Je ne connais pas de lecture plus navrante.

C'est surtout en temps de chômage — durant la morte — que l'existence est dure pour ces malheureuses. On vit d'abord sur les quelques sous pénible-

1. Entre autres choses poignantes, nous lisons ce qui suit dans Salaires et misères de Femmes de M. le comte d'Haussonville (page 88) : €... Comme c'est toujours à une question d'équilibre qu'il faut en arriver, je prendrai comme type un budget dressé à ma demande par une ouvrière en couture. Voici scrupuleusement copié, ce budget par mois : Nourriture (pour le moins) 60 francs; chambre 9 francs; blanchissage, entretien, frais de toilette, 12 francs; soit 81 francs de dépenses mensuelles. Mais c'est un budget de stoïque, car celle qui l'a dressé ajoutait : « Après s'être privée de tout, lectures, promenades, théâtre, etc. ». S'être privée de tout à Paris, pendant toute l'année, à vingt ans : Mettons maintenant en regard les recettes : A francs par jour, les dimanches et jours de fête non compris, soit 100 francs par mois en moyenne. Tant que le travail dure, c'est-à-dire pendant huit mois, la couturière en question peut donc mettre de côté 19 francs par mois et aborder la morte-saison avec 4o"2 francs d'économies. Mais si pendant les quatre mois de morte-saison elle ne gagne rien et continue de dépenser 81 francs par mois (3-24 francs pour les quatre mois), les 132 francs d'économies sont vite mangés, et elle terminera son année avec 200 francs et plus de dettes ». Et notez que ce salaire de 4 francs est supérieur à celui gagné par beaucoup d'ouvrières et qu'on ne tient compte d'aucune maladie. • Alors ? Eh bien ! si ces pauvres jeunes filles ne veulent pas mourir de faim, vous devinez comment elles sont tentées de se procurer des ressources. »

ment épargnés. Puis on profile du faible crédit que Ion possède chez les crémiers du coin. Mais surviennent bien vite les privations forcées ; on supprime le léger déjeuner du matin; quelques jours après, on réduira le repas de midi, et finalement aussi celui du soir, à un sec croûton de pain.

Ne croyez pas que ce tableau soit poussé au noir. Lisez plutôt ces quelques lignes que nous empruntons à une brochure de M. l'abbé du Lac * : « Je voyais, il n'y a pas longtemps, dans notre atelier de chômage, une jeune fille qui y était arrivée de très bonne heure. Je lui dis : « Mais vous avez été occupée jusqu'à dix <( heures, vous êtes encore là, vous ne tenez plus, allez- « vous-en donc, vous n'avez encore rien pris! — Rien « pris? Ahl hier, je n'ai rien pris avant midi, une « heure ! Est-ce que vous croyez qu'on a de quoi prendre « quelque chose le matin! * Et je songeais à part moi, ajoute M. l'abbé du Lac, que quand on fait un procès de canonisation, on regarde comme quelque chose qui ajoute à l'héroïsme des vertus, le jeûne fréquent volontaire. Nous avons là le jeûne quotidien par nécessité!... On s'explique comment elles sont si maigres, et comment elles ont la figure si blême, les pauvres enfants ! » Et un peu plus loin, M. l'abbé du Lac écrit encore : « Une autre jeune fille, âgée de seize ans et dont je m'occupais, fut un jour sans ouvrage, sans pain, bientôt sans abri. Elle était pure et vertueuse, la pauvre enfant, et voulait rester telle. A aucun prix, elle neût mangé le pain de déshonneur. Elle alla demander du travail dans un grand magasin, on n'en avait pas à lui donner. Prise de découragement, Henriette (c'était son nom) s'enveloppa d'un manteau et alla se jeter à la Seine... La mère m'appela quand on lui rapporta le

i. Cf. Le Fil et l'Aiguille (Lecoffre, éditeur), p. isa.

corps de sa fille. Seize ans!! » Ce ne sont là que deux faits : il eût été possible d'en réunir beaucoup d'autres du même genre. Tout cela prouve — et sur ce point il n'y a pas de divergences entre ceux qui ont étudié la question — que les métiers de Taiguille ne font point manger « à leur apaisement » les jeunes filles et les femmes qui y entrent en masse.

Seconde constatation : ces métiers sont souvent bien malsains pour celles qui s'y adonnent. Les ouvrières travaillent dans un local mal aéré, et surtout elles sont victimes des veillées.

Sur le premier point, laissons encore la parole à M. l'abbé du Lac. Voici ce qu'il disait s'adressant à un auditoire de dames : «... Elles sont là, les couturières, dans les ateliers que je connais mieux que vous, Mesdames, jose le dire, car vous n'y allez jamais, et je voudrais vous tenter d'y aller. Vous ne connaissez, vous, que le salon d'essayage, qui est fort beau (il élève déjà le bail si haut à lui seul, qu'on ne peut plus songer à ce que les ouvrières soient bien!). Elles sont donc là sous le toit; et j'en connais plus d'un, de ces ateliers, où l'on compte tellement sur le nombre pour échauffer le local, qu'on n'y fait jamais de feu, de sorte que, quand elles arrivent, elles peuvent à peine tenir leur aiguille qui tremble dans leurs mains gelées; mais, peu à peu, la chaleur corporelle gagne pour ainsi dire de Tune à l'autre et élève par degrés l'atmosphère; si bien que, le soir, quand les grands becs de gaz étendent leurs ailes blanches au-dessus de leur figure penchée sur les étoffes, blanches aussi quelquefois, où elles cousent blanc sur blanc de manière à se brûler les yeux, cela devient à la fois étouffant et méphitique ».

Ce sont déjà de dures conditions de travail; les

veillées viennent encore empirer cette situation. Dans la période du coup de feu, il n'est pas rare que, sur les six heures, la première annonce aux ouvrières qu'on « veillera ». Ainsi donc, la lonp;-ue journée se terminera prolongée jusqu'à dix et onze heures du soir. On aura tout juste un quart dheure pour manger sur le pouce une tranche de charcuterie et un morceau de pain que la petite main descend chercher en hâte. Puis, aux environs de minuit, reslomac délabré, la tête lourde, l'ouvrière — la jeune fille ou la jeune femme — regagne, à travers les rues noires et étroites, la chambrette qu'elle habite loin du centre de Paris. La santé et la vertu courent gros danger à un pareil genre de vie.

Et pourquoi les choses se passent-elles de la sorte? Uniquement, en général, parce qu'il plaît à telle ou telle cliente d'attendre au dernier moment pour faire une commande dont elle exigera ensuite l'immédiate livraison. Quelquefois c'est un pur caprice qui cause tout le mal : ainsi nous pourrions citer le cas d'une personnalité mondaine qui fixait ses essayages à la sortie de l'Opéra, forçant ainsi plusieurs ouvrières à l'attendre et à veiller jusqu'à une ou deux heures du matin... Les patronnes sont le plus souvent obligées de se plier aux volontés de leur clientèle, mais c'est celle-ci qui est coupable. Elle pèche d'ailleurs surtout par légèreté et ignorance, et c'est pourquoi des associations comme la « Ligue sociale des acheteurs », dont nous parlerons plus loin, peuvent contribuer à améliorer la condition des travailleuses.

Nous venons de voir le mal, examinons les remèdes

partiels qu'au syndicat de l'Aiguille, on s'efforce de lui opposer.

Pour les cas d'extrême misère, qui surviennent nombreux durant la morte-saison, on a créé la Caisse des prêts gratuits. Cette caisse rend de grands services, elle a sauvé la vie ou l'honneur de plus d'une ouvrière. En général, quand elles recommencent à travailler, ces honnêtes et courageuses jeunes filles viennent rembourser mensuellement par petites fractions de cinq ou dix francs.

Mais procurer de l'ouvrage aux sans-travail vaut encore mieux que leur prêter de l'argent. Aussi a-t-on organisé un atelier de chômage qui assure de la besogne aux syndiquées, de décembre en février et de juillet à octobre, c'est-à-dire durant les deux époques de mortesaison. « Lorsque cette création fut connue, dit M"® Cussonnier, les dames de la clientèle envoyèrent du travail de toute nature : raccommodages, rideaux, tapis, ouvrages d'art, tapisseries ou broderies à terminer ou à combiner, car nos ouvrières sont aptes à tout ce que l'on peut faire avec une aiguille. A^oms avons pu donner du travail à toutes celles qui sont venues nous en demander. Le résultat immédiat et concluant a été de diminuer sensiblement le chiffre des prêts gratuits, ce qui prouve que l'ouvrière aime mieux demander des ressources au travail qu'à l'emprunt. » A côté de cet atelier de chômage si bien compris, on me permettra de citer une autre œuvre d'assistance par le travail qui rend également de grands services : l'œuvre des Mères de famille, dirigée par la sœur Saint- Antoine et dont le siège est situé 52, avenue de Versailles, à Auteuil'.

1. Cf. dans Salaires et misères de femmes, les pages très intéressantes que M. d'Haussonville consacre à l'œuvre de la Sœur Saint-Antoine (p. 117 et suiY.}.

T.a Caisse des loyers, organisée par le syndical de l'Aiguille, répond à une autre nécessité. Ce qui obère les ouvrières durant la morte-saison, c'est surtout l'obligation de payer leur terme : pour trouver cette somme un peu lourde à donner d'un seul coup, elles sont maintes fois obligées d'emprunter. Ne pourraiton les aider, durant les époques de travail, à épargner l'argent du loyer pour les mauvais jours? On Ta pensé, on l'a essayé et l'on a souvent réussi, et réussi d'autant mieux que, grtlce à la générosité de collaboratrices comme M'"* la marquise de Saint-Chamans la Caisse fait bénéficier d'un intérêt de 20 % les sommes mises en réserve pour le terme.

Cette question du logement est une de celles qui jouent un rôle capital dans Texistence d'une ouvrière qui vit isolée, à Paris : de la solution qu'elle reçoit dépend le plus souvent l'avenir moral de la jeune fille. Obligée d'habiter en garni, la malheureuse se trouvera exposée à mille dangers* : il lui faudra une force et une ténacité vraiment admirables pour en sortir saine et sauve. Beaucoup ont celle vertu, mais toutes ne l'ont pas.

De ce danger moral, est née l'idée d'ouvrir pour les jeunes ouvrières ou employées, des « maisons de famille ». Déjà les Sœurs de Saint-Vincent de Paul avaient organisé les Œuvres de Notre-Dame de Bonne Garde^. Ces œuvres, si excellentes qu'elles étaient, ne suffisaient point, d'autant plus que leur règlement se pliait malaisément aux exigences des ateliers de couture. On n'y attendait pas la fin de la veillée dans les magasins et la porte était fermée de bonne heure. Dans

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