Le Fil et l'Aiguille, p. 18i
2. Dans les œuvres de Notre-Dame de Bonne Garde, sur la rive droite, la pension coûte 1 fr.^0 par jour, 40 francs par mois en dortoir, tiO rran( s dans une chambre à deux lits et 60 francs dans une chambre particulière.
INITIATITES FÉMININES. 13
la Maison de famille, qui reçoit les syndiquées de l'Aiguille, on attend la sortie des jeunes filles. « C'est assez compliqué et assez pénible, remarque M. l'abbé du Lac^ Elles sont fréquentes et très tardives, les veillées; elles le sont malgré la loi, parce que la loi a des sous-entendus. Il faut, d'abord, passer la soirée comme les ouvrières; en outre, il faut le lendemain aller chez leur patron s'informer si l'on a réellement fait la veillée chez lui, parce que, enfin, nous n'avons pas d'autre manière de savoir si, au lieu de venir de leur atelier, à minuit, elles ne viennent pas d'ailleurs. Par conséquent, ce n'est pas facile, mais c'est très bon,
1. En 1901, au congrès de la Société d'Économie sociale, M. Georges Picot a fait une impressionnante communication sur la question du logementà Paris de la jeune fille (cf. Réforme sociale du 16 juillet 1901). L'éminent secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences morales a montré les grandes difficultés que rencontraient les jeunes ouvrières pour se loger honnêtement à des prix raisonnables.
Au cours de sa vaste et minutieuse enquête, M. Picot a constaté, en effet, qu'à Paris les logeurs refusaient, très souvent, de louer à des femmes seules. Voici, en particulier, les explications qui lui ont été données par une commerçante, paraît-il, très respectable, qui tenait un logement en garni : « Jamais nous ne consentons à recevoir des femmes seules. Celles qui vivent d'inconduite nous apportent le scandale; celles qui voudraient se bien conduire seraient cause d'un autre genre de désordre : on ne tarderait pas à savoir leur présence dans la maison; filles et garçons voudraient les entraîner au bal ou ailleurs; on ferait le siège de leurs chambres, nos locataires n'auraient plus de repos. Nous recevons des ménages ou des célibataires hommes. Il faut à Taris que la femme ait quelqu'un pour la protéger; il n'est pas prudent qu'elle soit sans défenseur. » Ainsi donc la jeune fille honnête se trouvera, le plus souvent, écartée du garni convenable...
On comprend, dès lors, que la femme, logée dans ces conditions, n'ait qu'une pensée : se mettre le plus tôt possible dans ses meubles, dans une chambre bien à elle. Mais ici apparaît un nouveau danger. « Dès qu'elle possède un lit et une chaise, dit M. G. Picot, la jeune ouvrière cherche une chambre, mais le prix est élevé. Dans les quartiers voisins de son travail, 200 à 250 francs; 180 est le minimum. Un cabinet sans feu vaut 150 francs. Si elle se loge dans les faubourgs, elle peut descendre à 120,110, bien rarement à 100 francs; elle doit alors, dans les mauvais jours d'hiver, y ajouter parfois le prix du transport. Mais cette indépendance, qui est pour un ménage une garantie de moralité, n'est pas pour une jeune fille une situation sans périls. Si elle est en danger dans un garni, elle court des aventures d'autres sortes dans une chambre où elle vit seule... »
et quand elles se soumettent à ce contrôle, quand les patronnes ne sont pas de connivence et quelles sont, au contraire, de bonne entente avec nous\ nous avons ainsi des maisons de famille sûres, morales, qui sauvent l'avenir de ces ouvrières. Et quand des prêtres, des évoques quelquefois, de bonnes mères de famille surtout, nous écrivent de province : « Je vous envoie « cette enfant, elle est bonne, vous me la garderez, » nous la recevons et nous la gardons; et nous sommes sûrs de répondre à la confiance qu'on met en nous ». Le syndicat de l'Aiguille a ouvert deux maisons de famille à Paris : Tune au siège de la société, cité du Retiro, rue Boissy-d'Anglas, 35, où peut-être les jeunes filles sont logées un peu à l'étroit; l'autre, rue d'Angoulême, 91, beaucoup plus confortable, avec un jardin, mais située dans un quartier relativement éloigné^. Les Sœurs de Marie Auxiliatrice ont établi, au 21 de la rue de Maubeuge, un établissement du même genre qui comprend chambres séparées et dortoir commun : le touttrès bien organisé, coquet et agréable à TceiP.
Ces a Maisons de famille » offrent un abri confortable et sûr à toutes les jeunes filles, à toutes les jeunes femmes, qui sont seules, sans appui, souvent sans famille. Malheureusement ces maisons sont encore trop peu nombreuses : si on leur ajoute les établissements du même genre dues soit à l'initiative protestante, soit à une inspiration purement philanthropique"*, on ne dépasse guère deux ou trois mille
1. C'est le cas pour toutes les patronnes qui font partie du Syndicat de l'Aiguille, et certainement aussi pour beaucoup d'autres.