CHAPITRE V
UNE COOPERATIVE FEMININE
I. Pour combattre le sweating System. — Initiative anglaise. — Deux amies des ouvrières de l'aiguille. — Un « club » de travailleuses. — La « morte ». — IL Esprit pratique et esprit de dévouement. — Le début de la coopérative. — « Maison Espérance. » — Résultats obtenus. — Groupes coopératifs. — Une « armoire aux provisions » d'où sortira une coopérative de consommation.
Une coopérative féminine de production? Voilà certes de quoi faire sourire messieurs les misogynes, mais voilà, par contre, une nouvelle qui réjouira tous ceux qui ont à cœur les vrais intérêts ouvriers : c'est, en effet, dans la coopération, que l'on trouverait plus d'un remède au sweating System et à l'exploitation éhontée du labeur féminin, dont la répression est si difficile avec l'organisation actuelle du travail à domicile.
C'est de l'autre côté de la Manche que cette coopérative de couturières a été organisée par deux dames anglaises qui ont voulu consacrer leur vie au bien de leurs sœurs les ouvrières^ Touchante et intelligente
i. Cf. Conseil des femmes du 15 octobre 1903.
initiative féminine s'exerçant au protit d'autres femmes moins fortunées, qui voient ainsi leur situation progressivement se relever. La chose vaut la peine d'être contée.
Donc miss Neal et miss Pethich, son amie, s'occupaient depuis quelque temps, avec grande activité, d'un club — disons en français dune association — qu elles avaient organisé à Londres, pour les jeunes ouvrières de la couture. Elles passaient avec ces pauvres fillettes toutes leurs soirées et toutes leurs journées du dimanche : elles furent vite au courant de leurs misères, matérielles et morales.
Parmi les causes des malheurs qui s'abattent sur ces travailleuses, la plus terrible est assurément une interminable morte-saison de plusieurs longs mois. La moitié de Tannée, ne rien trouver à gagner, et l'autre moitié être surmenée par des journées de dix et onze heures : tel est le sort pitoyable d'une ouvrière de l'aiguille dans la capitale du Royaume-Uni. Et encore si les salaires payés pendant les mois de labeur permettaient à ces femmes d'épargner le nécessaire pour la mauvaise saison 1 Mais, d'une enquête faite, il y a deux ans, il résulte que sur quatre-vingt-deux ouvrières employées dans les meilleures maisons de Régent street et d'Oxford Street, vingt-quatre recevaient 10 francs par semaine, douze avaient 12 fr. 50, sept 16 francs, quatorze 18 fr. 50, treize 21 francs, onze 23 fr. 50, une 26 francs. Les jupières touchent de 21 fr. 25 à 33 fr. 75, et les mécaniciennes gagnent de 23 fr. 50 à 37 fr. 50. etc. Ce n'est évidemment pas avec de tels salaires, gagnés pendant six mois tout au plus, au prix de fatigues qui ruinent souvent la santé, qu'une jeune lille peut économiser de quoi vivre durant toute l'autre moitié de l'année.
Le mal est grand ; il peut paraître presque ingué-
rissable. Miss Neal et son amie ne voulurent cependant pas se tenir pour battues avant d'avoir livré bataille contre la misère féminine.
Elles conçurent donc l'idée d'organiser une coopérative de couture qui assurerait à ses adhérentes un minimum de salaire suffisant pour vivre et leur procurerait du travail, même durant la morte.
Mais ces deux Anglaises ont l'esprit pratique : avant de créer, elles voulurent se renseigner. Il leur parut d'abord indispensable de déterminer la somme minimum qui est nécessaire à une femme isolée pour subvenir à son entretien.
Miss Neal et miss Pethich menèrent leur enquête en personne, ne s'en rapportant point aux affirmations plus ou moins intéressées, plus ou moins compétentes, des uns et des autres. Elles voulurent établir par ellesmêmes ce budget — et l'établir en le vivant pour ainsi dire. Elles allèrent donc loger dans un immeuble habité par des ouvriers, s'efforcèrent d'adopter le genre d'existence de tout l'entourage, pénétrant dans l'intimité des pauvres gens dont elles restèrent volontairement les voisines durant plusieurs mois. De la sorte, elles acquirent la certitude « qu'une femme, la plus modeste dû monde et mangeant peu, ne pouvait pas vivre à moins de 20 francs par semaine; à moins de cette somme, il lui fallait mourir de faim et de privations, ou se mal conduire » .
Ce renseignement acquis, elles posèrent comme premier article de leur future organisation coopérative que la moins payée des adhérentes recevrait au moins un salaire hebdomadaire de 20 francs.
LE TRAVAIL DE LA FtM.ML J27
Les débuts de la coopérative furent modestes. On commença avec cinq ouvrières, miss Neal et son amie s'adjoignirent une première coupeuse habile, et, ellesmêmes, se chargèrent de la comptabilité et de l'administration. Elles choisirent un local bien situé; les ateliers très aérés ne laissaient pas à désirer au point de vue de l'hygiène. « En engageant leurs ouvrières, miss Neal et miss Pethich leur assurèrent du travail toute r année sans chôniagey des journées ne dépassant jamais huit heures et un salaire minimum allant de 20 à 37 fr. 50 par semaine. » Depuis trois ans, ces conditions ont toujours été strictement observées.
Pour réussir dans cette tâche difficile, miss Neal et miss Pethich lirent fond « sur la rapidité et la perfection du travail exécuté, et sur le paiement au comptant qui est la base de l'affaire. Cette condition est impitoyablement exigée ; une toilette est payée au moment de la livraison; on y fait des retouches après, s'il y a lieu ». Grâce à cette règle, l'entreprise a pu marcher et prospérer avec un faible capital, exactement 2.500 francs.
Le budget de l'œuvre s'est équilibré dès la première année, malgré les frais d'installation à solder ; et, la seconde année, les associées ont touché un petit dividende.
Ce résultat est des plus satisfaisants, mais ce cju'il importe de signaler, c'est que cette « Maison Espérance » — tel est le nom de l'entreprise coopérative — a procuré du travail à ses adhérentes durant la morte-saison, les gardant ainsi à l'abri de la misère qui frappe les couturières londoniennes. « Le but principal de l'œuvre avait été de mettre un certain nombre de femmes à l'abri du chômage; miss Neal et son amie y parvinrent, grâce au concours qui leur fut prêté par les femmes de leur connaissance. L'ouvrage ne manqua
jamais et les commandes affluèrent. On travailla toute Tannée dans leurs ateliers et jamais plus de huit heures. Miss Neal affirme que la qualité du travail y gagna et que la quantité fournie n'est pas sensiblement moindre que dans des journées plus longues et par suite plus fatigantes. »
La coopérative commença avec cinq ouvrières ; Fannée suivante, elles étaient trente. Ce chiffre n'a pas augmenté depuis lors : l'entreprise n'aurait pas louvrage nécessaire pour assurer un salaire convenable et du travail pendant la morte-saison à un plus grand nombre de couturières.
Avoir sauvé trente ouvrières de la misère, il y aurait eu là de quoi donner un légitime sentiment d'orgueil à ces deux Anglaises. Elles n'en éprouvèrent qu'un plus violent désir de se dévouer encore davantage.
Ne pouvant admettre dans la coopérative toutes les jeunes filles de son club, Miss Neal s'efforça tout au moins d'améliorer leurs conditions d'existence. Elle s'occupa d'abord de leur logement : elle organisa de petits groupements vaguement coopératifs. Elle réunissait trois ou quatre ouvrières, les faisait s'associer pour louer un appartement, très propre, composé de trois ou quatre pièces dont le loyer, à Londres, varie entre 6 francs et 15 francs par semaine. Ces jeunes filles logent, deux à deux, par chambre, et ont une cuisine et un salon communs. Elles prennent chez elles leur premier déjeuner et, le ménage en ordre, partent, chacune de son côté, pour l'atelier. Le dîner du soir les réunit de nouveau. Les dépenses sont partagées entre les trois ou quatre associées. C'est, vous le voyez, une minuscule coopérative.
Miss Neal — toujours poussée par la même idée — s'efforce maintenant d'adjoindre à son club un petit
magasin d'épicerie et des denrées les plus courantes. « Les membres du club, à tour de rôle, administrent elles-mêmes leur petit magasin, qui n'est ouvert qu'à certains jours et uniquement pour les familles des sociétaires. Un coup d'œil jeté sur l'armoire aux provisions en dit plus que des pages sur les habitudes et l'absence d'esprit d'économie des ménagères anglaises; gelées, pâtes, câpres, vermicelle, épices, les condiments jouent un grand rôle dans les menus des travailleurs anj^'lais, au détriment le plus souvent de la base substantielle de l'alimentation. » Il y a dans cette armoire aux provisions une coopérative embryonnaire : nul doute que, sous la direction pratique et dévouée de miss Neal et de miss Pethich, cette coopérative ne prospère rapidement et ne vienne améliorer sensiblement la condition matérielle des ouvrières de l'aiguille en abaissant pour elles le coût de la vie et en leur assurant, à bon compte, une saine alimentation.
Et ces bienfaits, les travailleuses de Londres les devront à deux de leurs sœurs, plus fortunées, qui estiment avoir mieux à faire de leur temps que de le gaspiller en frivolités mondaines.