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UNE INDUSTRIE RURALE ET FEMININE

I. Une des causes de la dépopulation des campagnes. — Utilité des petites industries rurales et féminines. — Comment retenir les fillettes au village? — L'exemple des pays étrangers. — IL Une industrie campagnarde : la dentelle. — Services que rendait jadis en France cette industrie féminine. — Apprentissage et salaires des dentellières. — IIL Une ébauche de coopérative. — Les chambres de dentelles et les paillots. — La crise actuelle. — Quelques chiffres. — IV. D'où vient la décadence de l'industrie de la dentelle à la main? — Concurrence de la dentelle fabriquée à la machine et disparition de tout apprentissage, — V. Solutions proposées. — La loi du 5 juillet 1903, — Les religieuses sécularisées et la dentelle. — Le moyen de remettre à la mode la dentelle faite à la main. — Une occasion pour les élégantes défaire œuvre sociale. — Un exemple d'action féminine en plein milieu rural.

De toutes les causes de la dépopulation des campagnes, une des plus actives est assurément la disparition graduelle, et parfois même déjà complète en. certaines régions, des petites industries rurales.

De ces industries rurales, les plus importantes au point de vue qui nous intéresse sont celles qui occupent la femme à son foyer tout en lui laissant la facilité, quand pour elle il y a nécessité, de prendre part aux travaux agricoles. « Dans l'état actuel de nos cam-

pagnes et en présence de l'inquiétante dépopulation qui les afflige, écrit très justement M. Fernand Engerand ', il devient indispensable que la femme puisse gagner sa vie en restant au village. Le salaire de rhomme, le gain que rapporte le travail de la terre, ne suflisent plus ou suffisent bien difficilement à l'entretien d'une famille villageoise. Il faut qu'il s'y joigne une autre ressource, si modeste soit-elle, qui serve d'appoint au gain du chef de famille et permette au ménage de supporter les longs chômages de l'année, sans avoir recours à Taide d'autrui. Il est essentiel que la femme exerce, à côté du mari et dans les temps de liberté que lui laissera sa part de collaboration au travail des champs, un petit métier, qui lui rapportera quelque bénéfice et qui la retiendra ainsi au village. »

Il est à peine besoin d'insister sur l'utilité sociale de ce maintien de l'élément féminin dans les campagnes : là où est la femme, là est le foyer. Or, malheureusement, bien des attraits appellent dans les villes les jeunes paysannes qui vont se placer comme domestiques.

L'un des meilleurs moyens de retenir les fillettes au village, c'est de leur offrir un objectif plus séduisant et moins rude que celui qui leur est actuellement présenté : il faudrait surtout leur laisser entrevoir la possibilité d'améliorer leur condition par la pratique de quelqu'une de ces industries familiales, jadis si en honneur parmi les ruraux.

Il serait donc fort à souhaiter que l'on encourageât ces industries campagnardes.

En plusieurs pays, on s'est rendu compte de cette nécessité sociale. « En Russie, l'Etat protège tout par-

1. Cf. La dentelle à la main, par Fernand Engerand, député du Calvados (colleclion de VAction populaire), p. 5.

ticulièrement ces petites industries rurales et leur consacre même des subventions assez importantes, organisant lui-même l'enseignement professionnel que nécessite leur exercice, faisant aux associations rurales toutes les commandes officielles dont il peut disposer en leur faveur : c'est ainsi que les diverses pièces de harnachement militaire sont fabriquées par les paysans du gouvernement de Yaroslaw et achetées à eux par l'intendance. » En Hongrie, il s'est constitué une société d'enseignement pour les ouvrages manuels des paysannes : grâce à cette protection éclairée, beaucoup de travaux à l'aiguille ont été réservés aux femmes des campagnes.

Mais c'est surtout en Angleterre que l'on semble, jusqu'à présent, s'être particulièrement préoccupé de relever les petites industries rurales et féminines. Ainsi, (( à Garry-Hill, la vicomtesse Duncannon fait travailler les jeunes villageoises à des broderies qui sont utilisées dans la confection des grandes toilettes... A Baronscourt, c'est la duchesse d'Abercorn qui fait travailler les femmes au tricot, et son habile diplomatie est parvenue à décider le ministère de la guerre à faire exécuter pour l'avenir, chaque année, quatorze mille paires de chaussons par les paysannes de cette région. La même industrie fonctionne également à Aghors et à Courtorn-Harbour, où les villageoises confectionnent les bas et les houseaux de chasse que portent les membres de la noblesse ».

Ces excellentes mesures ne peuvent que contribuer à diminuer le mouvement d'émigration qui emporte les gens de la campagne vers les agglomérations urbaines industrielles ^

1. Pour donner une idée de ce mouvement d'émigration, nous citerons deux ou trois chiffres : la proportion de la population urbaine à la population totale a passé en France de 24 % en 1S46, à 36 X en 1886.

Parmi les efforts qui sont faits pour relever certaines industries rurales et féminines, nous tenons à louer tout particulièrement ceux qui sont actuellement tentés dans notre pays en faveur de l'industrie dentellière.

Cette industrie fut longtemps la plus florissante et la plus populaire en plusieurs contrées de France. « Le spectacle est familier de la dentellière normande ou auvergnate, assise sur le pas de sa porte, son métier devant elle, et manœuvrant avec une dextérité prestigieuse les centaines de fuseaux, dont le savant enchaînement, à chaque point arrêté par l'épingle, constitue le tissu léger et charmant que tous connaissent, les dames pour s'en être parées, leurs maris pour en avoir payé. »

Bien des raisons — outre celles que l'on pourrait tirer de la coquetterie féminine — expliquent le développement de l'industrie dentellière.

Le travail de la dentelle à la main présentait, pour nos paysannes, de nombreux avantages. M. Engerand énumère les principaux d'entre eux. D'abord, par sa nature môme, ce travail se conciliait très heureusement avec les obligations de la vie de famille et les occupations du ménage. C'était vraiment l'idéal d'un travail féminin, peu fatigant, presque récréatif, délicat, sain, s'exerçant à la maison, dans la belle saison, en plein air, commençant dès l'enfance et se poursuivant jusqu'à la mort. Les enfants trouvaient là le meilleur et le plus rapide des travaux productifs; il

I/Angleterrc, qui a été le premier pays entrant dans la voie do l'industrie moderne, avait d«'jà en 18î>l environ M % de population urbaine; en 1890, ce chiffre s'était élevé à 79 %.

permettait aux personnes âgées de gagner quelque chose jusqu'à leur extrême vieillesse. Le député du Calvados cite, dans une commune de son département, àCairon, une femme de quatre-vingt-treize ans qui fait encore de la dentelle et qui la fait très bien.

Autres avantages du travail de la dentelle : il peut être quitté et repris suivant les nécessités de la vie agricole. Ainsi, au temps de la moisson, quand la récolte réclamait tous les bras, la dentellière laissait de côté son métier pour aller donner un coup de main aux hommes.

C'était donc une industrie merveilleusement adaptée aux exigences de la vie des champs et de l'existence féminine.

Ajoutons que cette industrie était relativement productive. Il y a une quarantaine d'années, le salaire moyen, en Normandie, était de 2 francs — ce qui, à la campagne, est une assez grosse somme; certaines dentellières arrivaient même à des journées de 5 francs ; les fillettes de dix à quinze ans pouvaient gagner quinze à vingt sous par jour. Et pour apprécier l'importance de ce gain, il suffit de dire que, dans le seul département du Calvados, la dentelle faisait entrer annuellement près de dix millions de francs. Etonnez-vous, après cela, que la décadence et la disparition presque complète de ce travail aient accéléré le mouvement d'émigration vers les villes.

Dernier avantage que présentait l'industrie dentellière : son apprentissage se faisait autrefois « tout naturellement », et, assez vite, l'enfant gagnait quelques sous tout en continuant d'apprendre son métier.

Sur ce point, M. Engerand apporte d'intéressants détails. « A cinq ou six ans, écrit-il, les mères apprenaient la dentelle aux enfants ; chaque famille était, en réalité, une école de dentelle très sérieuse, et, si toutes

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les fillettes n'arrivaient pas à la grande habileté, au moins en résultait-il une éducation solide et une excellente moyenne de travail.

« Dans la plupart des villages, près de l'école primaire, se trouvait une classe de dentelle subventionnée par la municipalité, le châtelain ou le curé, ou encore par retîet de quelques donations particulières. La direction en était confiée à une maîtresse d'ouvrage, ordinairement prise parmi les meilleures dentellières du village; elle recevait un petit traitement d'une centaine de francs et les enfants payaient un droit d'écolage de 5 à 10 francs. Les enfants percevaient le produit intégral de leur travail, car la dentelle ainsi faite était vendue par l'entremise de la maîtresse d'ouvrage. Si dilTicile, en effet, que fût l'écoulement de cette petite dentelle, les fabricants ne la prenaient pas moins pour s'assurer de bonnes ouvrières, et les bénéfices qu'ils réalisaient sur les grands articles, leur permettaient de faire ainsi les frais du premier apprentissage. » Grâce à ces dispositions, on peut dire que jadis, en certains pays, comme la Normandie par exemple, toutes les fillettes apprenaient la dentelle.

Et c'était là une industrie éminemment sociale : elle réunissait maintes fois, dans une demi-coopération, toutes les femmes d'un village.

La dentelle se faisait souvent, en effet, en commun dans ce qu'on appelait les chambres de dentelle et les paillots.

Les chambres de dentelles pourraient être comparées à un ouvroir où les dentellières de la localité travail-

laient sous la direction d'une maîtresse d'ouvrage, ordinairement une religieuse. Toutes mettaient en commun leur expérience et leur savoir-faire. On était à la besogne depuis six ou sept heures du matin, et l'on y restait parfois jusqu'à dix heures du soir : la maîtresse vendait la dentelle ainsi confectionnée et chaque ouvrière percevait le produit de son travail particulier.

En quelques villages, moins fortunés, qui ne possédaient pas de chambres de dentelles, le travail en commun s'exécutait, pendant la saison froide, dans ce qu'on appelait les paillots ou crèches. « Le paillot n'était autre chose qu'une étable où les femmes s'asseyaient sur la paille, leur métier sur les genoux, autour d'une bougie, entourée de globes d'eau qui en multipliaient l'éclat et donnaient une lumière douce et tamisée : la chaleur et le souffle des bestiaux tenaient lieu de foyer. Et, grâce à cette combinaison rudimentaire, ces pauvres femmes réduisaient d'autant sur leur maigre budget le chapitre du chauffage. Une légende, une histoire quelconque, contée par la meilleure commère, faisait souvent les frais de la veillée, et le jeu régulier des fuseaux était rythmé par quelque chant populaire ou religieux. Cette communauté de travail créait des liens de réelle fraternité. «

Mais tout cela, cétait le temps jadis.

Aujourd'hui, l'industrie de la dentelle à la main subit en France une crise douloureuse : alors qu'il y a une quarantaine d'années on trouvait — pour ne prendre qu'un fait — plus de 50.000 dentellières dans le département du Calvados, il serait difficile actuellement d'en découvrir un pauvre petit millier! Alors qu'il y avait dans ce même département une cinquantaine de fabricants, ayant sous leurs ordres une légion de facteurs et de « factrices », on ne compte plus maintenant que trois ou quatre maisons de dentelle !

Rt dans les autres régions dentellières de la France, lit ituation n'est pas moins triste.

D'où vient donc cet état de choses?

Deux causes principales ont déterminé cette déca dence de la dentello à la main.

Ce sont d'abord les fluctuations de la mode qui ont assuré le succès de la dentelle faite à la machine et partant infiniment moins chère. Les métiers de Saint- Pierre-lès-Calais fabriquent à des prix dix fois moindres ces imitations de dentelles; une machine exécute en dix minutes ce qui demanderait à une dentellière exercée des semaines de travail : afin de pouvoir rivaliser surle terrain de la confection, il faudrait qu'une dentellière, pour une journée de dix lieures, se résignât à gagner trois ou quatre sous : la lutte est donc impossible en ce qui concerne les articles de fabrication courante et ordinaire; elle ne peut se soutenir que pour les articles de luxe.

La seconde cause de la décadence de la dentelle à la main, c'est la disparition de l'apprentissage, a Aujourd'hui, dit M. Engerand, les dentellières se font de plus en plus rares, les plus jeunes ont soixante ans; plusieurs générations sont déshabituées de ce métier, le recrutement en est nul; dans dix ans, si l'on n'y prend garde, il n'y aura plus de dentellière. Et alors, si la dentelle vient à reprendre, ce sont les dentellières qui feront défaut. »

M. Engerand ne s'est pas contenté de disserter savamment sur les causes de l'actuel et déplorable état de choses. Il a recherché les remèdes qui pourraient y être apportés.

Pour faciliter le recrutement des dentellières, que la loi de 1882 sur l'enseignement primaire avait singulièrement gêné, il a déposé, sur le bureau de la Chambre, dans les premiers jours de 1903 une proposition. Celleci — fait remarquable dans les annales du Parlement — était définitivement votée le 5 juillet 1903, c'est-àdire moins de six mois après le dépôt du texte.

Cette loi organise l'apprentissage de la dentelle et crée même des cours de perfectionnement. En voici d'ailleurs les deux articles :

Article 1^^. — L'enseignement professionnel de la dentelle à la main sera organisé dans les écoles primaires de filles des départements où la fabrication est en usage et dans les écoles normales d'institutrices de ces mêmes départements. Ces écoles seront désignées par décret.

Article 2. — Il sera créé pour les principaux centres dentelliers des cours et des ateliers de perfectionnement ou des écoles propres à développer l'éducation artistique des ouvrières et des dessinateurs.

Cette loi ne vise que les écoles de l'État : mais il nous semble que, dans les départements dentelliers, les écoles libres pourraient en faire leur profit= Nous ajouterons que pour les religieuses auxquelles on a enlevé le droit d'enseigner, il y a là un fécond et profitable élément d'activité. Quelles apprennent, si elles ne le savent déjà, le travail de la dentelle, et que, dans les villages d'où le sectarisme prétend les expulser, elles

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reviennent bientôt comme maîtresses de dentelles, rendant ainsi de nouveaux services à la population féminine et conservant par là même des titres à une légitime influence. En agissant de la sorte, elles ne feront que suivre l'exemple de leurs sœurs de Belgique dont nous parlerons au chapitre suivant.

La question de l'apprentissage de la dentelle à la main semble donc résolue par la loi du 5 juillet 1903, du vote de laquelle on ne saurait trop féliciter le très actif et très dévoué député du Calvados. Cette loi ouvre d'ailleurs une voie qui, nous Tespérons, sera bientôt suivie par nos législateurs : elle introduit, en effet, pour la première fois, l'enseignement d'un métier dans l'école primaire.

Mais la question de l'apprentissage réglée, reste la seconde cause de décadence : l'abandon, par la mode, de la dentelle à la main.

Comment redonner le goût de cet article de luxe — et, par suite, en activer la vente?

M. Engerand ne s'est pas laissé rebuter par les diflicultés du problème.

Pour le résoudre, ce n'est plus au législateur qu'il fait appel : celui-ci ne peut rien en la matière. Mais M. Engerand s'adresse aux femmes du monde, aux élégantes, qui, au lieu de suivre aveuglément les modes à elles imposées par les couturiers et les « théàtreuses », pourraient manifester quelque bienfaisante volonté. « Pourquoi, dit-il, ne créerait-on pas à Paris un comité de patronage de la dentelle à la main, lequel à son tour « essaimerait » des comités régionaux dans le pays où s'exerce encore cette industrie? Ce comité central favoriserait la vente des vraies dentelles en s'efTorçant d'en remettre l'usage en honneur. »

L'idée est pratique.

La preuve en est que son exécution, avec quelques variantes nécessitées par les différences de milieux, a réussi à conjurer la crise de la dentelle en des pays voisins de nous : en Italie, on a ainsi sauvé le fameux point de Venise; en Autriche, en Angleterre et en Suède, une pareille initiative a obtenu pareils succès.

Pourquoi, en France, ne pas essayer quelque chose d'analogue? Ce serait, pour nos mondaines, une occasion de faire œuvre sociale. Nous voulons espérer qu'elles ne la laisseront pas échapper. Mais il ne faudrait pas que tous ces efforts aboutissent seulement à enrichir les intermédiaires ; la meilleure part du profit doit revenir aux paysannes dentellières, et, pour se l'assurer, celles-ci dei^raient se réunir en des associations syndicales qui prendraient en mains la défense des intérêts professionnels. Il y a là une initiative tout indiquée aux chrétiennes qui passent une partie de leur vie au milieu des populations de la campagne. Quelques-unes d'entre elles, d'ailleurs, comme M"® de Marmier^ ont déjà donné l'exemple.

1. M^9 de Marmier a groupé les dentellières de Ray-sur-Saône et s'est très efficacement occupée de trouver des débouchés pour leur production, fournissant ainsi un excellent exemple d'action féminine en plein milieu rural.

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