‹ Injures et Diffamations: envers la mémoire des mortsChapitre 3 sur 41 · PEUT RER · texte numérisé non relu

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curieux de constater que des écoles opposées soient arrivées, par des chemins différents, à des solutions identiques.

Certains partisans du spiritualisme ont prétendu se désintéresser de la question. Après la mort, ont-ils dit, le corps est au sein de la terre où bientôt il s’anéantit ; l’âme est dans ces pures régions que Dieu dérobe à notre vue où, certes, elle est insensible à nos misères, surtout à nos vengeances; séparée de la matière, elle n’a plus aucune attache avec notre monde : que lui importe le jugement des humains? Celui qui rend son âme à Dieu n’a plus à attendre son jugement que de Lui. L’injure d’un écrivain ne peut atteindre l’homme qui a déjà comparu devant son Juge suprême. Dans ces conditions, protéger la mémoire des morts, c’est faire preuve d’irreligion, c’est propager des doctrines matérialistes, c’est suivre les errements des législations païennes; on oublie l’essence même du spiritualisme, puisqu'on proclame que le royaume des cieux n’est pas une récompense suffisante pour ceux qui ont bien vécu et qu’on substitue - au jugement de Dieu le jugement des hommes.

A l’opposé, certains matérialistes raisonnent ainsi: à sa mort, l’homme retombe dans le néant, rien ne lui survit. Pour nous, un mort n’est que de la cendre et sa mémoire n’existe pas; dès lors, pourquoi protéger une ombre ?

Ces deux opinions extrêmes nous paraissent égale-

ment outrancières, quoiqu’à des titres différents. Le problème doit être replacé sur son véritable terrain.

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Ce n’est pas par les élans du spiritualisme, par les consolations et les espérances de la religion qu’il faut le résoudre. Il faut donner aux choses leur vrai nom et laisser aux mots leur vrai sens. La nature de l’âme et ses destinées ne sont pas en question. Il s’agit seulement du souvenir, plus ou moins glorieux, plus ou moins honoré, que nous laissons après nous chez ceux qui nous ont connu. Or, ce souvenir existe, nul ne peut ie contester. « La mort ôte la présence, voilà son empire ; il est terrible, mais il se borne là. Ce qui à été, : est, vit, même sur la terre, par la trace qu’il y a laissée. Cette trace, c’est la mémoire (1). »

Il est faux de prétendre que l’homme ne laisse sur la terre qu’une dépouille mortelle: les spiritualistes, aussi bien que les matérialistes, sont obligés de reconnaître que la mémoire subsiste alors que le corps est, depuis longtemps, anéanti. N'est-ce pas, justement, une forme de l’immortalité que ce souvenir de notre œuvre, qui persiste chez nos contemporains après notre mort et qui s’impose à nos descendants ? N’estce pas par ce moyen que l’homme se survit, qu’il est honoré, respecté, puissant ? On peut être matérialiste et néanmoins attacher un grand prix à ce souvenir. Quant au spiritualisme, il n’exclut ni ne condamne une légitime sollicitude pour l’honneur de notre nom et surtout il n’enseigne point au fils de laisser la mémoire de son père sans défense contre la calomnie. « De tous les biens que l’homme a pu posséder icibas, il ne lui reste que son nom, que sa mémoire ; c’est pour les livrer sans tache à la postérité qu’il a sacrifié, aux dogmes sacrés de la vertu, des avanta-

(1) Proucouzw, précité.

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ges passagers et vulgaires, qu’il a négligé les chances d’une fortune périssable, qu’il a bravé les périls et le trépas. La pierre des tombeaux est-elle donc une barrière invincible qui exclut, entre ce monde et l’autre, les relations touchantes et religieuses, la communauté de souvenirs, les rapports intellectuels, les espéran: ces illimitées? Ah! s’il en était ainsi, qu’il y aurait de choses superflues dans notre âme... (1). »

D'ailleurs, la protection de la mémoire des morts procède de l’une des plus vieilles et des plus profondes idées religieuses de l’humanité, universellement admise, aussi bien chez les peuples les plus évolués que chez les primitifs : le respect dû aux morts.

Cette idée se traduit dans les cérémonies qui se déroulent lors du décès d’un être humain et surtout dans la réprobation unanime attachée à la conduite de celui qui ose profaner la paix des tombeaux.

Les marques de respect s'adressent à la dépouille mortelle ; mais, à travers elle, c’est la personnalité même du mort qu’on veut honorer. Bien mieux, chez les peuples primitifs, pour bien marquer que le mort est entré dans une sphère supérieure à celle dans laquelle se meuvent les vivants, il prend rang parmi les divinités: sa personnalité devient sacrée. Si bien que porter la main sur la dépouille mortelle, mutiler le cadavre c’est, d’abord, commettre un geste con-

traire au respect dû aux morts, mais c’est surtout outrager le défunt et, ainsi, se rendre coupable de sacrilège. On comprend que ce genre de profanation

(1) M. de MarcHAncy, avocat général près la Cour de Cassation (Conclusions sous Cass. crim. 24 avril 1823. Sirey chronolog., 1822-1824, 1.237).

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soit prévu par les plus anciennes coutumes et sévèrement réprimé (1).

Le respect des défunts reste encore profondément enraciné dans l’esprit moderne; s'ils étaient interrogés, tous les hommes avoueraient, avec Maurice Barrès, que « le 1° novembre, quand sonnent les cloches: de leur ville natale, et qu’une pensée se lève de chaque tombe, ils aiment à méditer les idées qui flottent sur le ciel glacé du cimetière et à rattacher pieusement à la mort, tous les soins de la vie » (2).

Cette idée est tellement ancrée dans les mœurs qu’elle doit s'imposer au législateur. La paix des tombeaux doit être assurée, et tout individu qui oserait la troubler, soit en s’attaquant au cadavre, soit en salissant la mémoire du défunt, doit être puni par toute législation soucieuse de refléter fidèlement les aspirations de la conscience universelle.

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