LUI
On demande des juges
Tandis qu'on veut lui infliger l'amnistie, Zola réclame du président des assises le moyen de faire toujours plus de lumière sur l'affaire Dreyfus.
De son côté, le colonel Picquart adresse à M. Waldeck-Rousseau une lettre par laquelle il demande des juges et proteste d'avance contre une amnistie qui est un outrage aux innocents.
Voici tout près d'un an qu'un ordre du fameux Zurlinden, estimant qu'il est conforme à « l'honneur de l'armée » de tenir des maisons de prostitution pensait logiquement qu'un officier contre qui l'on commet des faux doit être puni comme faussaire,
quand les fabrîcateurs de faux sont maîtres du pouvoir. D'où les poursuites contre le colonel Picquart.
Seulement il arriva que la Cour de cassation eut à dire son mot sur l'affaire, et Picquart dut être surpris d'apprendre qu'il restait un vestige de lois. Par ce miracle inattendu, son cas se trouva subitement changé. Il avait vu un Conseil de guerre condamner un innocent. Il a vu un Conseil de guerre acquitter un traître. Il ne pouvait douter de son sort. Mais voici que la Cour suprême le renvoyait devant la juridiction civile pour tous les prétendus crimes ou délits qui pouvaient se rattacher à l'affaire Dreyfus. Le résultat dès lors était inévitable. La Chambre des mises en accusation rendit une ordonnance de nonlieu. Le Tavernier de la Jésuitière voyait lui échapper sa proie.
Pas tout à fait, cependant. La Cour de cassation avait dû laisser à la juridiction militaire la connaissance de deux prétendus délits dont il était impossible d'établir la connexité avec l'affaire Dreyfus — contrairement k ce que Galliffet tentera d'établir demain par sa proposition d'amnistie. Picquart était accusé d'avoir communiqué à Leblois le dossier d'un procès Boullot et un dossier (non secret) de pigeons voyageurs. Tout le monde savait que c'était un mensonge. Mais les faussaires avaient pensé qu'en bonne stratégie une mauvaise ligne de retraite vaut mieux que pas de retraite du tout. Au pis, on condamnerait Picquart pour les pigeons voyageurs, s'il venait à bout de démontrer que le petit bleu ne pouvait avoir été falsifié que par Lauth.
Et de fait, quand la vérité fut connue, ce qui était un faux de Picquart devint au compte de Lauth un insignifiant coup de grattoir. C'était le moment de faire donner les pigeons voyageurs et le dossier Boullot. On allait se rattraper. Bonne affaire. Il est vrai que Leblois avait déjà été mis hors de cause par le juge d'instruction Fabre. Picquart restait tout seul à, avoir commis un crime qui nécessitait deux parties.
La « justice » de Zurlinden ne s'embarrassa point de ces misères.
Picquart demandait une enquête supplémentaire d'où le non-lieu serait nécessairement sorti. Le justicier Galliffet la refusa brutalement. Mais, tout- en annonçant à Picquart qu'il allait le mettre en jugement, il se gardait bien de le faire , laissant à son successeur le soin de cette ignominie. Or, voici que Picquart refuse de se prêter à cette honteuse comédie. (( Il est inadmissible, dit-il à M. Waldeck-Rousseau, que cette situation se prolonge davantage, et que je reste indéfiniment sous le coup d'un ordre de mise en jugement... Je demande des juges. Je demande qu'il me soit permis de démontrer publiquement que les accusations portées contre moi au sujet du dossier BouUot et des pigeons voyageurs reposent sur la fraude et sur le mensonge ».
Et il rappelle que les trois témoins qui ont déposé contre lui éveillent fatalement l'idée de fraude et de mensonge. L'un d'eux, Henry, s'est fait justice. Les deux autres, Gonse et Gribelin, ont eu confiance dans la force du crime et jusqu'ici n'ont pas eu à le regretter. Tous deux sont encore en possession de leurs grades et de leurs « honneurs ». Gribelin a même été décoré pour ses lunettes bleues au parc de Montsouris^ comme Lauth par les services (c automatiques » admirés de Gallifiet.
« Aucune enquête y écrit Picquart, n'a mis en lumière le rôle louche du général Gonse dans V affaire du faux Henry ^ aucune juridiction ne lui a demandé compte des manœuvres auxquelles il s'est livré contre moi, et notamment des opérations illicites auxquelles il a été mêlé, à la fin de 1896, lorsque ma correspondance a été ouverte clandestinement et que la fausse lettre Speranza destinée à me compromettre a été reçue et conservée à mon insu au bureau des renseignements ». Et il conclut : «J'ai l'honneur de solliciter contre le général Gonse et l'archiviste Gribelin l'ouverture d'une instruction judiciaire dont le
résultat permette à mes juges d' apprécier la valeur des accusations portées contre moi par mon ancien chef et mon ancien subordonné. »
En résumé, le colonel Picquart réclame la justice qui doit résulter de l'application de la loi. Billot la lui a refusée sans phrases. Galliffet, pour ne pas la lui donner, a inventé l'amnistie des faussaires, des faux témoins, des scélérats de la forfaiture. Pardessus le marché, il fait aux innocents l'injure de les absoudre. Les innocents n'acceptent pas qu'on les amnistie des crimes des faussaires. Le gouvernement a jugé lui-même son amnistie en reconnaissant qu'elle serait pour Dreyfus un préjudice intolérable. Zola ne veut pas plus de l'amnistie que Dreyfus. Picquart pas plus que Zola. Zola demande de nouveaux témoins. Picquart demande des juges. La bande de Mercier sollicite à deux genoux l'amnistie. Que faut-il de plus clair?
Waldeck-Rousseau et Millerand finiront-ils par comprendre la noble protestation de Picquart? «Cette idée d'amnistie, je la repousse de toutes mes forces. Le véritable apaisement ne peut être obtenu que par le fonctionnement régulier et impartial de la justice. Amnistier un homme injustement accusé^ cest lui enle{fer la réparation morale à laquelle il a droite c'est prolonger indéfiniment le malaise et le mécontentement ». 11 y a là une leçon de justice. Une leçon de politique aussi. Waldeck-Rousseau et Millerand, je n'en doute pas, se proposent sincèrement d'apaiser. La question est de savoir s'ils en prennent le moyen. Méline aussi croyait « apaiser », disant : «11 n'y a pas d'affaire Dreyfus ». Méline est une autorité fort peu recommandable. Waldeck-Rousseau et Millerand feraient mieux d'écouter Picquart.
14 Novembre 1899.
La Récompense
Un ami de M. de Lanessan m'a dit que mon article sur le capitaine Freystaetter n'avait pas eu l'heur de plaire à Son Excellence. Qu'est-ce que ce pousse -cailloux qui n'accepte pas le devoir de complicité dans le crime de ses supérieurs et ne jure pas que le général Mercier dit la vérité lorsqu'il ment? Le ministre de (c défense républicaine » s'indigne fort d'un tel manquement à la hiérarchie. Le respect de sa propre autorité — qui vient presque d'en haut, comme sous la monarchie — lui faisait un devoir de sévir. Il a sévi. Seuls les éternels ennemis de tout ordre social pourront crier leur mécontentement, comme toujours. Pour les confondre, il suffit au ministre de dire qu'il ne peut pas mettre au tableau d'avancement un officier « soumis à l'enquête ». Or Freystaetter a demandé une enquête. Donc, etc. Et puis, il faudra voir les résultats de cette enquête. Savez- vous ce qu'est ce Freystaetter ? Un massacreur de nègres, tout simplement. Gallifiet, qui n'a trouvé que des blancs à fusiller dans les rues de Paris, n'admet pas qu'on se défende contre des nègres. Et Lanessan etGalhffet, nos deux ministres militaires, ont une même conception de la justice, ainsi qu'on l'a pu voir au procès de Rennes.
Revenons à Freystaetter, et voyons les faits.
A Rennes, Mercier, faisant usage d'une pièce jésuitiquement isolée de tout autre — pièce qu'il n avait pas le droit de détenir et qu'un fonctionnaire de la
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rue Royale, connu M. de Lanessan, avait frauduleusement livrée au général convaincu de faux témoignage et de forfaiture — a produit contre le capitaine Freystœtter une double accusation de meurtre et de lâcheté. M. de Lanessan avait le double devoir de punir le fonctionnaire infidèle, et de défendre son subordonné, ou de le traduire devant un conseil d'enquête, s'il le croyait coupable. Il ne poursuivit pas le malfaiteur de son ministère. Il ne défendit pas (( son ami » Freystœtter, ni ne chercha à éclaircir les accusations de Mercier.
Freystaetter jugea que les choses ne pouvaient pas en rester là, et, àla date du 9 septembre, voyant que son bon ami Lanessan le laissait sous le coup d'accusations infamantes, il demandait une enquête sur les faits incriminés. Ainsi faisait Picquart lorsqu'il fut accusé par les faussaires d'avoir gaspillé les fonds secrets.
En même temps qu'il faisait cette demande d'enquête par la voie de ses chefs hiérarchiques, Freystaetter écrivait au ministre pour l'informer de la décision qu'il venait de prendre, et lui demander si, oui ou non, il tiendrait la promesse qu'il lui avait faite, au mois de juillet précédent^ de le porter au tableau d'avancement. Mes renseignements sont précis. Je les tiens d'un ami de Freystœtter qui jusqu'à ces derniers jours était resté l'ami de M. de Lanessan. Je ne publierai pas aujourd'hui toutes ses confidences. J'en dirai assez long pour faire comprendre à qui de droit que mes informations sont sûres.
A la lettre de Freystaetter, contenant certains passages tout familiers, Lanessan, en homme décourage, ne répondit pas. Seulement, à huit jours de là arrivaient au capitaine deux lettres du secrétaire particulier Honnorat, avec l'en-tête « cabinet du ministre ». M. Honnorat craignait que son silence n'eût fait naître dans l'esprit du capitaine Freystaetter des inquiétudes sans objet. Il se hâtait de «le rassurer complètement» et, en lui présentant ses « excuses » il l'invitait à lui
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«faire signe » lors de son premier voyage ' à Paris. « Ce me sera toujours un grand plaisir que de vous voir, disait le chef de cabinet, et ce m'en sera un plus grand encore si {fous êtes pleinement satisfait, » Pour un naïf comme Freystaetter cela pouvait passer pour une réponse.
Trois jours plus tard, nouvelle missive. « Avez-vous bientôt l'occasion de venir à Paris ? » La demande officielle d'enquête est arrivée et, avant qu'il y soit donné suite, M. Honnorat voudrait « échanger quel" ques mots » avec le capitaine. Le service ne permettait pas à Freystaetter de venir à Paris avant une quinzaine. Il en informa M. Honnorat par un mot où il se félicitait, je suppose, de la quasi-promesse du secrétaire, car dans la réponse de celui-ci, datée du commencement d'octobre, je trouve cette phrase : « Je ne vous dis pas combien je suis heureux de penser que ma lettre a pu vous faire quelque plaisir. J'attends pour me déclarer tout à fait content que vous me disiez vous-même l'être complètement ».
Le 18 octobre — il ny a pas encore un mois passé — après un court entretien avec MM. Bonhoure et Honnorat, qui tous deux V assurèrent que sa mise au tableau était certaine^ le capitaine Freystaetter fut introduit auprès de Sa Seigneurie Lanessan. Dire que le ministre fut bon serait insuffisant : il fut cordial, débordant de sentiments exquis. Un père. En ce temps-là, Freystaetter n'était pas encore « un massacreur ».
En termes exprès Lanessan promit au capitaine sa mise au tableau d! avancement^ puis lui conseilla de retirer sa demande d'enquête. « Ce retrait, dit le capitaine à quelqu'un qu'il rencontra dix minutes plus tard devant la Madeleine, ne me fut aucunement présenté comme une condition de ma mise au tableau. Il me parut plutôt dicté par la crainte de me voir accuser certains supérieurs dont les exemples ne sont pas k suivre. Pour exercer une pression sur moi, M. de Lanessan émit l'idée que l'enquêteur pourrait bien ne
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pas être impartial, et que, s'il en trouvait roccasion, il ne manquerait peut-être pas de me jouer un mauvais tour. Je répondis que j'étais bien tranquille, mais que je serais désolé de lui causer de l'ennui en mettant sous les yeux du public certaines affaires fâcheuses pour des grands chefs. Nous en restâmes là ».
Freystœtter revînt donc a Rochefort à peu près décidé à retirer sa demande d'enquête, pour faire plaisir au ministre qui venait de lui promettre formellement de le mettre au tableau. Mais à son arrivée il eut le déplaisir de trouver dans les Tablettes des Deux Charentes — journal officieux de la rue Royale — un entrefilet tiré de F Eclair annonçant une interpellation sur sa conduite à Madagascar. Il s'empressa d'envoyer ce texte à M. Honnorat, en lui faisant observer que la meilleure réponse pour le ministre était de dire : « Le capitaine a demandé une enquête sur les faits qui lui sont reprochés ». A quoi M. Honnorat répondait, le 23 octobre : « Je comprends après ce que ifous me dites que cous ayez le désir de çoir les choses tirées au clair. Suite sera donnée à cotre demande ».
De tout ceci résulte l'évidence que M. de Lanessan taisait outrage à la vérité lorsqu'il disait à l'ami dont j'ai reçu la visite, qu'il avait mis Freystaetter en demeure de choisir entre l'enquête et la mise au tableau et que celui-ci avait choisi l'enquête. Même s'il en était ainsi cela serait à l'honneur de Freystaetter. Mais il n'en est pas ainsi, et je défie M. de Lanessan, en présence de Freystaetter, de soutenir ce mensonge. Maintenant, pourquoi M. de Lanessan n'a-t-il pas mis Freystaetter au tableau après le lui açoir promis sans aucune ré" serine en juillet et en octobre dernier ? En juillet, le ministre disait à Freystaetter : « Je cous mettrai au tableau pour cous dédommager des ennuis que je VOUS ai causés »• Et comme la veille même le colonel Lyautey avait exprimé son intention d'établir une proposition spéciale pour Freystaetter, celui-ci le dit au ministre, qui lui conseilla d* aller çoir le colonel et de
hâter V envoi de la proposition pour faciliter la mise au tableau, La proposition, soumise au général Galliéni, fut transmise au ministère. Proposé et maintenu par le général inspecteur en 1897, Freystœtter avait donc trois propositions régulières et une proposition spéciale. En conséquence de quoi M. de Lanessan fait passer devant lui des capitaines qui n'ont c^^une proposition.
Qu'est-il donc arrivé? Rien que de très simple. La réunion préparatoire des généraux a rayé Freystaetter, et l'amiral chet d'état-major, n'ayant pas reçu d'ordres (car Lanessan n'oserait pas lui en donner), n'est pas intervenu en sa faveur. Lanessan supposait que la proposition du colonel Lyautey aurait pour résultat de forcer la main aux généraux. Après quoi il aurait dit à Freystœtter d'un ton d'autorité : « Il y a des résistances. J'ai exigé que vous fussiez au tableau ». Mais il y a au ministère un certain général Bichot devant qui Lanessan tremble comme Galliffet devant Deloye-Triponé. Et de même que Deloye-Triponé s'est mis au service des faussaires contre Hartmann, ainsi Bichot sert Mercier et toute la bande contre Freystœtter. Et de même que Galliffet passe sous le joug de Deloye-Triponé, ainsi Lanessan est le très humble domestique de Bichot. Voilà pourquoi Freystœtter ne sera pas commandant.
Quant à la raison inventée après coup par Lanessan pour essayer de masquer sa couardise, elle ne tient pas debout. C'est pour le franc-maçon Lanessan une tartuferie digne de la Compagnie de Jésus de dire qu'il ne peut mettre au tableau un officier soumis à V enquête. Il faut distinguer l'officier qui se trouve mis en demeure de répondre à un conseil d'enquête par ordre de Vautorité supérieure^ de l'officier qui demande à tirer au clair certaines accusations produites contre lui. Dans ce dernier cas il nHy a pas de conseil d'enquête. Le ministre délègue simplement un enquêteur, sur le rapport de qui il prononce. Sous Billot, le colonel Picquart a passé devant un conseil d^en-
?méte qui se prononça pour la mise en réforme dans es conditions que Ton sait. Sous Galliffet, quand le même Picquart fut accusé d'avoir dilapidé les fonds secrets, il demanda une enquête à Gallifiet, qui lui écrivit, à quelques jours de là, qu'examen fait de ses comptes par un délégué du ministre^ il était indemne de tout reproche. On voit la différence.
L'officier soumis à l'enquête na pas sa situation intacte^ et bien qu'on puisse le mettre tout de même au tableau d'avancement, ou qu'il puisse y avoir été mis auparavant, sa situation sera évidemment modifiée par la décision ministérielle qui suivra. Mais l'officier
3ui demande au ministre de faire examiner sa conuite ou ses comptes, pour répondre à des accusations en dehors de la hiérarchie, n'est pas pour cela V objet d^ aucune diminution officielle^ et il faut la mauvaise foi d'un Lanessan pour oser prétendre qu'il y a de ce fait empêchement de mise au tableau.
D'ailleurs, n'est-ce pas ce même Lanessan qui disait à Freystœtter : « // y a dans ços notes de quoi répondre à ços accusateurs, » Que ne s'est-il servi de ces documents? Hélas! c'est qu'il fallait trouver le courage de dire non à ses subordonnés. Tout le courage de Lanessan se dépense aujourd'hui à piétiner l'honnête homme pour obtenir « la considération » des bandits. (( Freystaetter, un massacreur », murmure Lanessan sous le manteau de la cheminée. Après l'acte d'iniquité, en complicité des criminels, la calomnie. Je me charge de régler cette question à la confusion dudit Lanessan quand il faudra.
Cependant, pour faire goûter pleinement toute la saveur de cette ignominie, je veux rapprocher les faits que je viens de dire — et qui défient toute contradic^ tion — d'un document qui m'est envoyé. Voici ce que J y lis :
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