grau JJotilô Jos témoins qui n\>nt rien à dire
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La Potînîère. Le commandant Roy dit textuellement : « Je n'ai aucun fait à citer. » Après quoi, il explique qu'il trouvait l'attitude de Dreyfus déplaisante. Il était chargé de « travaux qui n avaient pas un caractère confidentiel », mais Dreyfus questionnait : d'où contraste avec a l'attitude silencieuse des 'autres p, et mauvaise impression du commandant Boy. Du danger de vouloir trop connaître, quand on est officier d'Etat-Major.
Le commandant Dervieu aussi trouve que Dreyfus savait trop de choses. Ne sachez rien, et Ton ne vous enverra pas à l'île du Diable.
Par une pente insensible, la conversation roulait ensuite sur r Alsace, sur la frontière de l'Est et sur notre défense nationale.
Toutes ces questions, d'ordre secret ou confidentiel, Dreyfus les connaissait à merveille. 11 les connaissait dans leurs grandes lignes et, je puis le dire, dans leurs moindres détails. 11 mettait même un certain amour-propre à paraître sur ces questions beaucoup mieux informé que nous ne Tétions nous-mêmes. Et il Tétait, en effet.
II serait arrivé à Dreyfus de se trouver au bureau à l'heure où ses camarades étaient absents. Alors il pouffait compulser les 'dossiers, il pouvait même regarder dans les armoires. » L'a-t-il fait ? Personne n*en sait rien. « II devait (!) connaître l'endroit où l'on cachait la clef de l'armoire ». M. Dervieu prétend qu'il a parlé de cela en 1894. II résulte delà lecture de sa déposition qu'il se trompe. Il n'en avait rien dit. Bizarre !
Dreyfus explique qu'il a simplement raconté au
.commandant Dervieu que, du 16 août au 22 septembre, allant voir Mme Dreyfus à Houlgate, du samedi
• au lundi, ses heures de travail, pendant cette période
^de tempa^ se sont trouvées changées.
Le capitaine Duchâtelet n'avait rien dit en 1894. Cela est d'autant plus étrange qu'il était officier d'ordonnance de M. le général de Boisdeffre. Il en donne pour raison qu'il est allé à Madagascar, mais il n'est parti qii après la condamnation, Alors ?...
Qu'a-t-il à dire ? Ceci : qu'en passant rue Miromesnil un jour, Dreyfus lui a proposé de le conduire chez une femme dont il lui a montré la fenêtre. Il aurait ajouté qu'il avait perdu chez elle « la forte somme » . Le témoin ne sait pas si c'est six ou quinze mille francs. Voici la réponse de Dreyfus :
Il est possible qu'en descendant la rue de Miromesnil j'aie dit une plaisanterie au capitaine Duchâtelet sur les volets qui s'ouvraient.
Je ne crois pas qu'il ne soit pas permis à des ofûciers qui se rencontrent, ou qui rentrent ensemble de voyage d'échanger quelques plaisanteries.
Mais ce dont je suis sûr, c'est que je n'ai pas parlé de jeu. Je l'affirme et je défie qui que ce soit de me prouver le contraire. Je n'ai jamais joué, et par conséquent je n'ai pas pu parler de pertes.
Que j'aie fait une plaisanterie quelconque sur les volets qui s'ouvraient, c'est fort possible : nous en sommes tous là.
M. du Breuil, propriétaire, normand, a rencontré au Bois M. Bodson, propriétaire des magasins de nouveautés A la Redingote grise. M- Bodson invite M. du Breuil à dîner, et M. du Breuil trouve à la table de M. Bodson en compagnie de Mme Bodson, le lieutenant Dreyfus et un étranger qui lui « fut présenté comme étant attaché à l'amoassade d'Allemagne ». A quelques jours de là, ayant dit à M. Bodson qu'il n'aimait pas les Allemands, M. Bodson, personnage excentrique, lui confia que Dreyfus était
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famant de sa femme. Ceci accompagné de réflexions plutôt sévères pour Mme Bodson.
On ne s'étonnera pas que Dreyfus, d'autre part, recueillit quelque chose de Tanimositéde M. Bodson: « Si je voulais, dit-il, je le ferais chasser ; il est indigne de porter l'uniforme. » Ce propos d'un mari, qui n'est même pas trompé, se peut comprendre. Est-ce tout ? Oui, c'est tout. Qui était l'attaché allemand avec qui dina M. du Breuil? Il n'en sait rien et n'a pas eu la curiosité de s'en enquérir avant de venir déposer. Etait-ce un civil ? était-ce un militaire ? il l'ignore. Est-ce trahison que d'avoir dîné avec un Allemand? On ne va pas jusqu'à le dire. Dreyfus pourtant déclare n'avoir pas même commis ce « crime » :
Je reviens simplement au fait précis que citait le témoin. Je n'ai jamais dîné chez Mme Bodson, m avec un attaché civil, ni avec un attaché militaire d'aucune ambassade étrangère. Or, mon colonel, comme on vous Ta dit tout à l'heure, il faut discuter ici des faits, apporter des témoignages précis et non des racontars.
Je m'associe donc aux paroles qu'on a prononcées tout à l'heure : « que toute enquête et que toute information soient faites pour que Ton arrive à déterminer le nom de la personne en question, sa qualité, le nom de la personne avec laquelle j'aurais dîné, pour qu'on sache enfin qui dit la vérité ».
Mais le commissaire du gouvernement déclare qu'il ne veut pas faire de recherches pour savoir qui a dit la vérité. Pour un étudiant en droit de deuxième année, c'est une conception de la justice plutôt singulière.
Le président, mieux inspiré qu'hier, promet de consulter le code pour savoir s'il a le droit de faire une enquête. Fasse le ciel qu'aucun article du code ne défende de rechercher la vérité !
Le capitaine Le Rond « ne sait rien de l'accusé^ ni
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de l'affaire de 1894. » II a été chargé en 1894 et en 1895, pendant les écoles à feu au camp de Châlons, d'accompagner sur le champ de tir les officiers étrangers à l'arme de l'artillerie, parmi lesquels se trouvait Esterhazy. II a remarqué son intelligence, son esprit alerte et curieux (curiosité qui ne surprend que chez Dreyfus), mais il a constaté aussi son instruction médiocre au point de vue de l'artillerie. L'année suivante, Estherhazy lui écrit pour lui demander des éclaircissements sur une question relative à l'action des obus allongés, lettre qui témoignait qu'Esterhazy n'avait pas compris les explications données par Le Rond. On avouera que cette lettre témoigne aussi d'une bizarre curiosité d'Esterhazy touchant les questions d'artillerie.
Enfiin^ le capitaine Le Rond dépose qu'en 1894 la troisième brigade n'a jamais tiré le 120 court. M« Démange demande si, au camp de Chàlons, on a tiré le 120 long. Le capitaine Le Rond répond affirmative^ ment,
Picquart, après avoir répondu clairement à diverses insinuations du capitaine Le Rond, fait remarquer que dans le bordereau il n'est pas question du frein hydraulique du 120 court, mais simplement du 120.
Le capitaine Le Rond répond que le 120 long faisait bien partie de la dotation du camp de Châlons et quHl a été tiré en présence d^ Esterhazy,
Le greffier donne lecture de la déposition d'Esterhazy devant la Cour de cassation. J'ai déjà analysé ce document, qui est connu. Il est inutile d'y revenir. On n'a pas oublié qu'à ce moment Esterhazy refusa de répondre sur la question de savoir s'il était oui ou non l'auteur du bordereau. Son aveu autographe est postérieur.
M^ Labori demande et obtient U lecture des fameuses lettres de chantage du Ulhan au présidât Félix
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Faure. On se souvient des phrases où il menace le
[^résident de la République de Tintervention de Guilaume II, «chef de son blason ».
Lecture est également donnée de l'article « Dixi » intitulé (c Le Complot » publié par Esterhazy dans la Libre Parole. C'est là qu'on trouve toute la théorie de la substitution de ce l'innocent Esterhazy » au (( traître Dreyfus par les machinations du syndicat ».
Ce fut le thème concerté entre le traître et l'Etat- Major. C'est encore celui qui présentement gît au plus profond de l'esprit des juges. L'origine de cette idée devrait cependant suffire à la dénoncer comme suspecte, puisqu'elle émane de l'homme, à jamais disqualifié, contre qui s'élèvent toutes les charges de trahison.
Le général Gonse demande à répondre. Cet étrange sous-chef d'Etat-Major se vante de n'avoir connu l'entrevue de Montsouris qu'au mois de juillet 1898. Henry, prétend-il, « fut très embarrassé » quand il lui fit cette révélation. Le fait est d'autant plus extraordinaire que le général Gonse est obligé d'avouer que c'est lui qui s'occupa avec du Paty de Clam de la correspondance secrète de l'Etat-Major avec Esterhazy.
C'est à ce titre qu'il porta au général Billot sa surprenante proposition de faire avertir Esterhazy par voie de lettre anonyme. Et que disait-on dans cette lettre, qui d'ailleurs ne fut pas envoyée ? « Restez tranquille si vous n'avez rien à vous reprocher, cela va très bien ». Vraiment, il n'y a pas besoin de tant de mystère pour envoyer des communications de cette importance. La vérité est qu'on voulait amorcer et régulariser les communications avec le traître, comme conséquence des entrevues du cimetière Montmartre et de Montsouris. On était en 1897. C'est le 15 novembre seulement que M. Mathieu Dreyfus dénonça Esterhazy. Il fallait concerter avec le Uhlan ses moyen? de défense contre- lasyéi'ité. M. Gonse
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est au premier rang de ceux qui, par le faux et le mensonge, ont machiné cette infamie.
Gonse prétend encore que, pendant tout le temps de l'instruction relative à Esterhazy, le général de Pellieux n'a pas eu de rapports avec TEtat-Major. Alors comment explique-t-il la note aux deux écritures ? Il ne l'explique pas. C'est plus simple.
Gonse nie encore avoir consulté M® Tézenas en qualité d'avocat. Il prétend qu'Esterhazy a fondé ce « roman » sur ce simple fait que M® Tézenas lui a parlé, à lui Gonse, dans la salle des témoins, au procès Zola. Dès cette époque, dit-il, il considérait Esterhazy comme un « personnage compromettant ». II aurait bien dû le dire, car c était le temps où les (( patriotes » acclamaient le traître aux cris de : « Vive Esterhazy ! Vive l'armée ! »
Gonse n'était pas en relations avec M*^ Tézenas, mais il avoue qu'il chargea du Paty de Clam de se mettre en relations avec l'avocat du traître. C'est se moquer du monde. Gonse voulait savoir ce que faisait Esterhazy : <c Ce n'était pas un accusé ordinaire ». On l'avait laissé en liberté <c sur l'ordre du général Saussier ». L'allégation est assez importante, elle a produit quelque émotipn, car les relations d'Esterhazy avec le général Saussier n'ont jamais été contestées.
M* Labori. — Est-ce que M. le général Saussier connaissait toutes les démarcheB de M. du Paty de Clam et tous les avertissements donnés à M. lé commandant Esterhazy ?
Le général Gonse. -^ Il ne les connaissait pas plus que nous.
M® Labori. — Donc, M. le général Saussier a été trompé et, par conséquent^ même les décisions de faveur qu'il prenait à l'égard du commandant Esterhazy étaient des décisions provoquées par des circonstances tout à fait particulières que le Conseil connaît, et qu'il était nécessaire de liii signaler.
Le nième Gonse raconte encore qu'Henry lui amena
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Esterhazy au moment du duel avec Picquart. Gonse n'a pas donné de témoins à Esterhazy. Oh ! non ! mais voici ce qui s'est passé :
Henry était très hésitant ; et alors, voyant qu'Henry était hésitant et qu'il prouvait en résulter pour lui quelque chose de désagréable et de fâcheux dans l'esprit des camarades et du public, je lui di^: «Vous avez vos témoins. Je vais voir votre premier témoin, le colonel Parés, et s'il peut se charger de la chose, il ira demander à l'un de ces messieurs de vouloir bien assister Esterhazy. »
... C'est moi qui intervins auprès du colonel Parés pour trouver le second témoin que cherchait Esterhazy.
Voilà ce que Gonse appelle des explications nettes !
M® Labori demande que le dossier de l'enquête faite par M. Tavernier contre M. le lieutenant-colonel du Paty soit versé aux débats :
Je considère, dit-il, qu*ily a là un document d'une importance considérable, et je ne vois pas ce qui, dans une affaire aussi large et où la lumière doit être faite d'une manière complète, peut s'y opposer.
Le président. — N'est-il pas parvenu?
Le commissaire du gouvernement. — Je l'ai demandé, on en a refusé la communication. (Rumeurs prolongées.)
M® Démange. — Alors, que M. le président l'ordonne, M. le commissaire du gouvernement peut la demander, mais il n'y a que M. le président qui puisse l'ordonner.
L'interrogatoire de Gonse repris par Labori achève de déconcerter l'ancien sous-chef d'Etat- major. « Nous savions bien, ose-t-il dire, qu'on devait chercher à substituer le commandant Esterhazy à Dreyfus )>. Comment le savait-il? A cause des enquêtes de Picquart en 1896. Et c'est pour sauver Esterhazy des preuves trouvées contre lui par Picquart que Gonse, du Paty de Clam et toute la bande se sont portés d'ensemble au secours du Uhlan.
Comment du Paty de Clam était-il au courant de toute cette affaire, puisqu'il n'appartenait pas au
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deuxième bureau? Ici un chef-d'œuvre de jésuiterie." Du Paty de Clam n'appartenait pas au deuxième bureau, mais il devait y venir plus tard. Alors Gonse Ta pris comme secrétaire et il lui a fait toutes ses confidences. Ici il faut donner le dialogue et Taveu de Jocrisse qui est au bout.
M* Labori. — Eh bien ! Qu'est-ce qui peut excuser, aux yeux de M. le général Gonse, des démarches aussi coupables, à mon sentiment, que celles de M. du Paty, qui se servait de la confiance dont il était investi pour se procurer des pièces et prévenir M. le commandant Esterhazy, ou le faire prévenir d'une manière ou d'une autre ? Qu'est-ce que M. le général Gonse en pense ?
Le général Gonse. — Je ne crois pas qu'il ait pris des pièces pour prévenir Esterhazy. Qu'il l'ait fait prévenir, c'est autre chose... Le couvrir, c'est bien difficile. Mais enfin, dans une certaine mesure, j'ai expliqué et je m'explique l'attitude de du Paty, qui est un homme emballé. Eh bien! maintenant ^ je ne m'explique pas les conversations que Je tenais devant lui, (Rires.)
Est-ce que le général Gonse, demande Labori, aurait pris une initiative du même ordre? — Jamais de la çie ! s'écrie Gonse en sursautant. Il venait de lâcher Henry et Esterhazy. Au tour de du Paty de Clam maintenant :
M® Labori. — Le général Gonse n'a-t-il pas assisté à un conciliabule où étaient présents le commandant Lauth et le colonel Henry, et où on a examiné ce qu'il y avait lieu de faire pour Esterhazy ?
Le général Gonse. — C'est faux! Il n'y a pas eu de conciliabule ! On répète toujours cela! Si ce sont des insinuations, je ne les accepte pas !
M® Larori. — Ce n'est pas une insination, c'est une déposition de M. du Paty.
Le général Gonse. — Ce n'est pas pour vous, monsieur le défenseur, que je dis cela. Mais on a dit, d'une façon générale, que je venais voir ces messieurs et que je leur» traçais leur ligne de conduite. Eh bien ! Je nai Jamais songé à tracer leur conduite à ces messieurs . Je leur donnais des in^
dications pour le service. Le commandant Lauth, le colonel Henry et du Paty assistaient à ces conversations ; je causais avec eux très franchement : on ne peut pas appeler cela des conciliabules. D'abord, le commandant Lauth n*y était pas.
M® Labori. — Cependant, M. legénérai Gonsea eu l'idée de soumettre une lettre anonyme à M. le ministre de la guerre ?
■ Le GÉNÉRAL GoNSE. — Parfaitement je l'ai dit.
M* Labori. — Eh bien ! comment une pareille idée a-telle pu naître dans l'esprit de M. le général Gonse et croitil véritablement que de tels procédés soient justifiables ? (Mouvement.)
..: Un homme allait être dénoncé, allait être livré au Conseil de guerre, qui croyait juger en toute conscience et en toute connaissance de cause. N'est-ce pas tromper la justice militaire que de procéder par des moyens louches et illicites pour prévenir cet homme ? (Mouvement.)
Le général Gonse, — Evidemment, si on emploie des moyens illicites. Mais nous n'avons pas employé de moyens illicites.
Nous verrons plus tard ce qu'il restera de ce satis" fecit accordé par le général Gonse au général Gonse.
Mais, poursuit M* Labori, l'article « Dixi », que je viens de faire lire, et qui est du 15 novembre 1897, qui présente tout le système de défense qu'on a présenté alors en faveur d'Esterhazy et qu'on présente encore aujourd'hui, les prétendues machinations de Picquart, le syndicat, l'impossibilité pour Esterhazy de se procurer les documents du bordereau, M. le général Gonse a-t-il eu connaissance de cet article ?
Le général Gonse. — Je l'ai lu dans les journaux.
W Labori. — Ne s'est-il pas dit qu'il était singulier que les journaux eussent des renseignements aussi précis ?
Le général Gonse. — Bien entendu. Mais comment chercher, comment trouver ?
On a cherché de tous les côtés.
S'il y a eu des indiscrétions faites à l'Etat-Major avec des journaux, ceux qui les ont commises se sont bien cachés de venir me le dire, et je n'ai pas pu le savoir.
M® Labori. —i Monsieur le général Gonse sait-il que cet
article de la Libre Parole pairsiii devoir être attribué comme inspiration au colonel Henry ?
Le général Gonse. — Je n'en sais rien.
C'est fini. Gonse est à bout de résistance. De son aveu, il a tout préparé, tout fait, mais il n'a rien compris au résultat de ses propres machinations en faveur d'Esterhazy, traître. Gomme si la bêtise excusait la canaillerie !
Le lieutenant-colonel Gendron est rappelé. II a beaucoup connu le colonel Sandherr, et Ta même aidé dans des travaux de traduction. On lui demande s'il croit à la fable du bordereau par ordre telle que la raconte Esterhazy. Voici sa réponse :
Je n'ai jamais entendu dire que le colonel Sandherr avait eu la moindre relation avec Esterhazy. (Mouvement.)
... En un mot, mon impression est que, de tous les mensonges d'Esterhazy, celui qui serait le plus particulièrement odieux est celui qui consiste à dire qu'il aurait fait le bordereau sous l'inspiration du colonel Sandherr, ce qui est stupide.
Voilà mon impression.
Enfin le général de Boisdeffre confirme énergiquement les dires du colonel Gendron.
Le général de Boisdeffre. — Je donne le démenti le plus formel aux allégations d'Esterhazy.
S'il s'était présenté comme témoin, je vous aurais dit que je repousse ses allégations avec le mépris qu'elles méritent. (Sensation.)
Une reste donc, de ce qu'a dit Esterhazy, qu'un fait à retenir, confirmé d'ailleurs par la comparaison des écritures, c'est qu'il «st l'auteur du bx^rdereàiii
INJUSTICE MILITAIRE 3t
Le général Lebelin de Dionne est entendu. On sait que ce général donna des notes excellentes à Dreyfus avant la condamnation et détestables après : sa déposition est simplement dénuée de sens. Il résulte de son témoignage même qu'un membre d'une souscommission. d'examen a donné la note 0 à Dreyfus et à un de ses camarades israélite, parce qu' « il ne voulait pas de juif a l'Etat-Major )>. On est là à la source même des premières accusations contre Dreyfus.
Faut-il rapporter la parole que M. Lebelin de Dionne continue d'attribuer à Dreyfus : « L'Alsace est plus heureuse sous la domination allemande que sous la domination française ». Ce propos, Dreyfus affirme ne l'avoir jamais tenu. M. Lebelin de Dionne ne l'a jamais entendu. Il se garde bien de mentionner le nom de la personne qui l'aurait entendu. Voilà comment on fait le dossier d'un juif.
M. Lanquéty, dont Dreyfus fut l'ancien à l'Ecole polytechnique, a fait dans sa vie beaucoup de voyages à Bruxelles. Un jour, à une date qui lui est impossible de déterminer, il a rencontré Dreyfus dans les fjaleries Saint-Hubert, dînant à la Taverne Royale. 1 lui a dit bonjour, il lui a donné une poignée de mains. Et puis c'est tout. Voilà la preuve de la trahison.
Dreyfus explique qu'il revenait de l'Exposition d'Amsterdam et qu'il l'a déclaré dans l'enquête de 1894. M. Lanquéty est l'un des témoins principaux de M. Cavaignac et de M. Quesnay de Beaurepaire contre Dreyfus. Quelle folie de haine anime ces deux malheureux pour qu'ils osent produire de tels témoignages à titre de preuve !
24 Août 1899.
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Le coup de 1894
Le sous-chef d'Etat-major du père Du Lac s'est mal trouvé de se rencontrer avec Labori. Ce pauvre Gonse est un jésuite benêt qui se dément lui-même avec une touchante candeur. « Je n'ai pas eu de relations avec M"* Tézenas, mais j'ai chargé du Paty de Clam d'en avoir ». a Je n'ai pas eu de conciliabule avec Henry, mais nous avons causé des moyens de sauver Esterhazy ». « Je ne traçais pas leur conduite a mes omciers. Je leur donnais des instructions ». « Je n'ai eu recours à aucun moyen illicite^ mais j'ai proposé au ministre d'envoyer au Uhlan une lettre anonyme ». (La collusion est peutêtre un moyen illicite, peut-être aussi les lettres de menaces au président de la République^, ainsi que l'acte de livrer un document secret au traître). « Je blâme Henry, je blâme du Paty, mais je les excuse ». Je n'ai pas fourni de témoins a Esterhazy, mais je suis intenfenn auprès des officiers pour qu'ils acceptassent ce rôle ». « J'ai dit à du Paty tout ce qu'il fallait pour servir Esterhazy et je suis stupéfait qu il ait fait usage de ces informations. Je ne ni* explique pas les conversations que je tenais devant lui, » Quant à Esterhazy, c'était un accusé spécial^ privilégié, puisqu'on ne l'a pas arrêté ? Pourquoi ne Ta-t-on pas arrêté ? C'est sur l'ordre du général Saussier. Le général Saussier était donc au courant des relations serviles d'Esterhazy avec l'Etat-Major? Pas le moins du monde. Voilà qui est clair.
INJUSTICE MILITAIRB 33
. Le mot dH accusé spécial est joli. Il n'y a rîen de si spécial^ en effet, que d'être acquitté par une série de machinations criminelles, quand on est traître avéré. Dreyfus aussi a sa spécialité dans cette affaire, c'est de représenter le verso d'Esterhazy ; l'innocence torturée. Tous les sauveurs du traître sont les accusateurs de Dreyfus. Il y a au moins une logique dans cette histoire.
On a vu que Roget et Cuignet tenaient toujours bon pour le Uhlan. Le Matin nous apprend même que le général Roget est en correspondance ordinaire avec le Dandit. Esterhazy, ces derniers jours, n'a) pas écrit moins de trois lettres à son défenseur. L'une contient « la preuve » qu'on a voulu l'acheter. Qui diable avait jeté ses vues sur cette marchandise ?
Boisdeffre, qui sent venir le vent, a fini par lâcher le traître, non sans peine. Si Esterhazy n'avait pas fui le prétoire, Boisdeffre aurait repoussé ses allégations avec mépris. Ceci marque plutôt un changement dans la bouche d'un ancien protecteur. Il est vrai de dire que le Uhlan avait pris l'offensive. « Il y a, disait-il récemment à propos de Boisdeffre lui-même, des gens qui feraient bien mieux de racommoder des bas que d'être militaires ». Combien vrai! Raccommoder des bas est un art précieux aux piétons — très nombreux dans le monde. Tandis que faire quinze faux pour l'honneur de l'armée ne nous a pas avancés d'un seul pas vers la reprise de l'Alsace- Lorraine.
Vous savez la grande nouvelle. Le faux Mercier- Schneider n'est plus un faux.
1** Le lieutenant-colonel Schneider ayant déclaré qu'il ne pouvait dire, avant d'avoir vu le papier, si c'était son écriture, tous ceux que la grâce divine dispense d'un tel contrôle déclarent que c est un aveu ! chacun sait qu'on n'est pas très difficile là-dessus dans le monde des faussaires ;
2® Si VOUS voulez bien lire le Gaulois^ vous y verrez que prendre un texte quelconque, y mettre un en-tête faux, une date fausse, authentiquer le tout d'une signature fabriquée, ce n'est pas faire un faux. Voilà ce qu'enseigne un juif vinaigré d'eau bénite par la grâce du père Du Lac.
Mais c'est la conclusion qu'il ne faut pas perdre .
Le colonel Schneider est battu sur son propre terrain et par ses propres armes.
En novembre 1897, au point où en était la campagne commencée en faveur de la revision, le colonel Schneider, officier autrichien, était intéressé, en effet, à n'avoir plus l'opinion exprimée dans son rapport. Mais la date de son rapport est très antérieure. L'autheuticité, aujourd'hui, ne fait plus doute pour personne, et cette authenticité, c'est la con- ' damnation de Dreyfus, puisque le nom de Dreyfus y figure en toutes lettres.
Ce <( Mais la date de son rapport est très anté- Heure » a toute la saveur d'un chei-d'œuvre. Mercier a commencé par donner une date fausse. Puis, quand Labori l'a contraint d'avouer, voilà nos faussaires qui triomphent d'une date que personne encore ne connaît, et arguent de ce qu'ils ont menti pour prouver qu'ils disent vrai.
Recueillons encore cette perle : « du moment où le nom de Dreyfus figure en toutes lettres dans les papiers d'un officier « de la Triplice » qui le croit coupable, la cause est entendue, les juges français n'ont plus qu'à se soumettre à l'arrêt de l'ennemi de la France.
Tout ceci s'éclaircira à souhait dans une petite conversation de Labori avec Mercier dont je compte bien que nous aurons notre part.
Le greffier donne lecture de la déposition faite par M. Pénot devant Ravary dans l'afiaire Esterhazy ;
M. Pénot, régulièrement cité, ne s'est pas présenté à Rennes.
C'était lui qui disait tenir du colonel Sandherr qu'une offre d'argent considérable lui avait été faite en 1894 par les frères de Dreyfus pour étouffer l'affaire.
M® Démange se contente de faire lire la note écrite le 13 décembre 1894 par le colonel Sandherr luimême, aussitôt après la visite qu'il reçut des frères Dreyfus. On sait qu'il en résulte que ceux-ci lui ont dit « qu'ils dépenseraient au besoin toute leur fortune pour trouver le véritable traître et pour arriver à la découverte delà vérité ». M. Penot s'est rendu justice en s'abstenant de venir à Rennes.
M. Linol, avocat, liquidateur judiciaire, vient ensuite déclarer qu'il a connu M. et Mme Bodson, chez qui on rencontrait des gens de bonne compagnie^ et il ajoute :
J'ai revu M. Bodson quelque temps après la condamna-» tîon et la dégradation de M, Dreyfus, qui nous avait vivement impressionnés.
M. Bodson qui, pour des motifs particuliers, n'aimait pas le capitaine Dreyfus, m'a déclaré de la façon la plus nette qu'il ne le considérait pas coupable du crime de tra« hison pour lequel il avait été condamné*
Le colonel Maurel, ancien président du Conseil de guerre de 1894, dépose qu'il n'a été fait aucune communication verbale ou écrite aux juges au courts des débats» Tout le monde sait que ce n est pas la question. Il s^agit de savoir si une communication secrète a été faite après les débats.
Diaprés le colonel Maurel, Henry a parlé sans haine
et sans passion {!). Pour le président de 1894, sa con- . viction s'est formée au cours des débats contradictoires. Et il croit qu'il en est ainsi de tous les iuffes. 11 avoue la communication de pièces secrètes par le général Mercier. Voici ses propres paroles :
M. le général Mercier, alors ministre de la Guerre, me fit remettre un pli fermé et scellé portant l'adresse du président du premier Conseil de guerre.
Ce pli, le seul (j'insiste sur ce mot) que j'aie reçu pendant toute la durée du procès Dreyfus, ne m a pas été remis par M. Picquart.
Je reçus donc un pli, et l'officier qui était chargé de me le remettre ne me fit pas connaître cequ'il renfermait.
Mais il m enjoignit y aunom du ministre^ d^ en donner connaissance aux juges dans des conditions de temps et de lieu nettement déterminées.
Labori demande au colonel Maurel s'il sait pourquoi cette communication secrète a été faite. Le colonel Maurel n'en sait rien. C'est M. du Paty de Clam qui lui a remis le pli ministériel.
Quelles pièces ont été communiquées au Conseil ? A cette question, voici la réponse du colonel Maurel :
Le colonel Maurel. — Je ne connais pas... J'ai lu une première pièce, je n'ai pas lu les autres, parce que ma conviction était faite.
Ici une explication parait nécessaire. M. le colonel Maurel déclare qu'il n'a pas été plus loin que la première-pièce, parce que sa conviction était faite. Mais si ce qu'il a dit précédemment était exact, il n'avait même pas besoin de faire cette lecture, sa conviction étant déjà faite, a-t-il dit, avant d'entrer dans la chambre du Conseil. Puisque sa conviction n'était pas tellement inébranlable qu'il n'ait trouvé intérêt à lire une première pièce, il est inexplicable qu'il n'en ait pas lu une seconde.
'* ^D'ailleurs, comment pôuvait-il savoir s'il n'y- avait
pas dans ce dossier des pièces à décharge ? C'est ce que M® Labori lui demande, sans d'ailleurs pouvoir obtenir de réponse.
M® Labori. — Monsieur le président, M. le colonel Maurel dit qu'il n'a pas pris connaissance des pièces secrètes parce que sa conviction était faite.
Pensait-il donc qu'il ne pouvait y avoir dans ce pli que des pièces à charge et que ceux qui le lui faisaient remettre étaient incapables d'y avoir mis des pièces uniquement dans la préoccupation d'éclairer les juges, c'est-à-dire que ces pièces fussent à charge ou à décharge.
Et comment, en sa qualité de juge, a-t-il cru — du moment qu'on lui communiquait des pièces qu'il recevait et dont il devait par conséquent, à ce moment et de bonne foi, considérer la communication comme licite — comment, dis-je, a-t-il pu considérer sa conviction comme faite avant d'avoir achevé complètement l'examen du dossier qui lui a été remis ?
...Le colonel Maurel. — Je n'ai pas à répondre à cette question, parce que je serais obligé, pour répondre, déparier de la première pièce que j'ai lue et qui a suffi pour m'éclairer d'une manière complète.
Bref, M. le colonel Maurel essaie de se tirer d'affaire en ne répondant pas, moyen à la portée de tous les gens embarrassés, même quand ils ont juré de dire toute la vérité.
-Rentrée en scène de M. le général Mercier. Hier, nous avons eu l'effondrement de Gonse ; aujourd'hui, c'est l'écroulement de Mercier.
M® Labori. — Est-ce que le général Mercier reconnaît bien avoir fait donner l'ordre à M. Maurel de donner au Conseil de guerre, en chambre du Conseil, des pièces communiquées secrètement ? ;
Le général Mercier. — Oui, j'en ai pris la responsabilité complète.
Je n'avais pas le droit de donner un ordre absolu, vous le savez mieux que personne, mais j'en ai donné r ordre mo' rai aussi complet que possible.
Ce commencement de dialogue ne manque pas d'intérêt. M. Mercier reconnaît avoir donné Tordre au colonel Maurel de communiquer toutes les pièces secrètes au Conseil de guerre. Si le colonel Maurel a dit vrai, il n'a donné connaissance que d'une pièce seulement. Pourquoi n'a-t-il pas obéi à l'ordre reçu ? Cela paraît inexplicable. J'aime à croire que la question lui sera posée.
On comprend que, là-dessus, le commandant Carrière, qui porte, je ne sais pourquoi, le titre de commissaire du gouvernement, se soit empressé d'accourir au secours de M. Mercier. Il a essayé d'intimider M® Labori, mais il n'a réussi qu'à s'attirer cette répli-
3ue : (( Si M. le commandant Carrière entend me donner es leçons, je ne les accepte pas. »
Labori demande au généra! Mercier si, lorsqu'il a discuté la question Dreyfus, dans le conseil des ministres, il y avait des charges contre Dreyfus en dehors du bordereau :
Le général Mercier. — Il y avait d'autres chiarges : les pièces dont j'ai donné la nomenclature, sur lesquelles j'ai donné des explications, et qui ont constitué ce qui a été communiqué comme dossier secret au Conseil de guerre.
M® Labori. — Pourquoi alors, monsieur le président, le général Mercier n'en a-t-il pas fait part aux ministres ?
Le général Mercier. — Je ne crois pas avoir à répondre à cette question.
Toujours le truc du silence. On jure de dire toute fa vérité, et quand on est acculé à ce dilemme : mentir ou s'accuser soi-^même, on se tait malgré le serment solennel de parler.
Labori continue :
Comment se fait-il alors que M. le général Mercier, à
INJUSTICE MILITÀIRS 39
une date où d'après lui sa conviction était faite, ait pris rengagement, vis-^à-vis de M. Hanotaux, de ne pas suivre sur les poursuites, s'il n'y avait pas d'autres charges ?
S'il connaissait d'autres charges, pourquoi n'en parlaitil pas ?
Et s'il n'en connaissait pas, il est en contradiction avec la réponse qu'il vient de faire.
Le général Mercier. — Je n'ai pas pris d'engagement vis-à-vis de M. Hanotaux.
M® Labori. — Alors M, le général Mercier contredit — c'est le mot le plus modéré que je puisse employer — M. le ministre Hanotaux sur ce point : car il y a au dossier une note qui a été lue. M. Hanotaux a déposé — je regrette qu'il ne soit pas là — en disant que M. le général Mercier avait pris l'engagement de ne pas suivre, s'il n'y avait pas d'autres charges.
Le GÉNÉRAL Mercier. — ...L'engagement de ne pas produire, dans le courant des débats, de pièces pouvant mettre directement en cause une puissance étrangère. Voilà Tengagementque j'ai pris.
M* Labori. — Voilà la réponse. Je prie le Conseil de retenir qu'elle est en contradiction avec la déposition de M. Hanotaux.
On sait que du Paty de Clam a dit que si Dreyfus était sorti victorieux de répreuve de la dictée, l'arrestation n'aurait pas eu lieu.
Le général Mercier. — Je ne sais pas s'il a tenu ce propos, mais il n'y a rien d'impossible à ce qu'il l'ait tenu.
M* Labori. — Est-ce que ce propos correspondait au sentiment personnel de M. le général Mercier ?
Le général Mercier. — J avais encore une certaine indécision.
M* Labori. — Donc, et c'est le dernier point de la conclusion de cette seconde partie de mon questionnaire, M. le général Mereier n'était pas absolument convaincu et décidé sur les charges qu'il possédait antérieurement ?
Le président. — Les charges que vous possédiez à ce moment-là étaient-elles de nature à entraîner votre conviction ?
Lb général Mercier. — Non. puisqu'il n'y avait pas eu'
d'enqaète de faite. Il n'y avait eu que des présomptions jusqu'alors.
Contradiction flagrante avec l'affirmation antérieure qu'il y avait, en outre du bordereau, des charges suffisantes contre Dreyfus.
En réponse aune question de M^ Labori, M. Mercier déclare qu'en 1894 il n'a pas eu à s'occuper directement de la façon dont se faisait l'information judiciaire. Etrange parole d'un homme qui a communiqué le dossier secret aux juges pour obtenir une condamnation en violation de la loi. Etrange parole encore de l'homme qui a examiné minutieusement les questions relatives aux notes du bordereau. Etrange parole d'un homme qui a fait condamner Dreyfus sur un bordereau daté d'avril et qui maintenant, pour la commodité de l'accusation, propose de dater la même pièce d'août ou de septembre.
Labori cherche, en vain, à tirer du général Mercier quelques indications sur l'emploi des fonds du syndicat :
— Monsieur le général Mercier veut-il dire que cet argent aurait été employé à de la publicité ou à acheter des consciences ?
Le général Mercier. — Je'ne veux rien dire du tout.
Nous voilà renseignés.
M® Labori. — Voulez-vous, monsieur le président, demander au général Mercier s'il connaît une pièce du du dossier secret qui porte, avec son enveloppe, les numéros 367 et 368 et qui est à peu près conçue en ces termes — car nous n'avons pas eu le droit de prendre copie des pièces secrètes ;
a Mon cher ami, je vous envoie le Manuel. Entendu pour mardi, huit heures soir, chez Laurent. J'ai invité trois de mon ambassade, dont un seul juif. >
Le général Mercier. — Je n'ai jamais su d'où venait cette pièce»
M« Lâbori. — Eh bien ! cette pièce est, je vais rapprendre à M. le général Mercier, la pièce qui a servi au colonel Henry pour fabriquer son faux.
M. LB GÉNÉRAL Mbrgier. — De quelle date est-elle ?
M® Labori. — Je vais vous l'expliquer. Elle porte à Tencre rouge et d une main que je ne connais pas — mais que pourrait peut-être reconnaître un des officiers qui sont ici — dans le coin, à gauche, la date du 16 juin 1894.
Je crois que c'est une pièce qui est précisétnent celle sur laquelle M. Cavaignac s'est appuyé pour peser, comme il l'a dit, l'authenticité matérielle et morale du faux.
Or, je crois qu'il est extrêmement intéressant de savoir à quelle date et dans quelles conditions cette pièce est entrée au service des renseignements.
Gonse, interrogé, répond que la pièce est entrée au service des renseignements en 1896 ; or, elle porte la date de juin 1894 à l'encre rouge. Le général Roget fait à ce sujet la réponse suivante :
Maintenant, pour répondre complètement à la question de M® Labori, je dois dire que la date qui a été inscrite sur la pièce y a été inscrite après coup et quelle y a été inS" crite probablement quand on a fabriqué le faux Henry, Si c'est cela qu'on veut savoir, on le sait maintenant.
L'aveu est dépouillé d'artifice. Voilà comme on faussait les pièces à l'état-major. M. Roget ajoute:
Je crois que quand le faux Henry a été fabriqué — et ceci a déjà été expliqué devant le Conseil — on s'est servi plus eu moins de la pièce de 1894 ; or, comme il a été constaté qu'une partie de la pièce de 1896 avait été intercalée dans celle de 1894, c'est comme cela que nous avons découvert Le faux.
... Celui qui a fait la pièce a inscrit à ce moment-là la date de juin 1894 qui est probablement vraie, mais il l'a inscrite après coup, de sorte que cette date se trouve à cheval sur une partie de la pièce fausse, ce qui prouve évidemment que la date a été inscrite à ce moment-là.
Par qui la pièce fut-elle présentée au général
Roget? C'est le général Gonse qui répond: Par le colonel Henry.
M^Labori. — Par qui M. le général Mercier a-t-il été renseigné ?
Le général Gonse. — C'est par le colonel Henry.
M* Labori. — Je crois que le fait est précisé. Je voudrais demander à M. le général Roget quand la pièce a été retrouvée et par qui elle Ta été ?
Le général Roget. — Elle a été apportée, d'après ce qu'on m'a dit, au général Gonse par le colonel Henry. Elle a été apportée pour authentiquer les pièces apportées entre leurs mains.
M® Labori. — Pourquoi le général la croit-il vraie ?
Le général Roget. — J'ai dit ceci : « Je crois ».
M® Labori. — Je crois qu'elle est fausse.
Le général Roget. — J'ai dit au cours de mon enquête que j'avais interrogé les officiers du service des renseignements pour savoir s'ils avaient eu connaissance de la pièce en 1894 et que ces officiers m'avaient répondu oui. Par conséquent, il y a une chose très simple à faire, c'est d'interroger les officiers qui m'ont renseigné.
Le Président. — Quels sont ces officiers ?
Le général Roget. — C'est l'archiviste Gribelin et probablement le commandant Lauth.
Voilà deux bonnes garanties.
M® Labori. — Nous avons assez de faux. Il est bien entendu que cette pièce était connue par le commandant Lauth et par M. Gribelin .
Comment se fait-il que cette pièce, qui était écrasante pour Dreyfus, n'ait pas été versée au procès de 1894.
Je demande à M. le général Mercier de bien vouloir m'expliquer pourquoi elle n'a pas été présentée en 1894.
Le général Mercier. — Je vous ai déjà répondu que je ne connaissais pas cette pièce, et elle ne m'a pas été communiquée.
M® Labori. — M. le général Mercier veut-il dire comment il explique que ces officiers — qui avaient certainement la pièce à ce moment-là en mains, et tout à fait présente à l'esprit, puisqu'on lui attribue la date de juin 1894,
et que ces messieurs l'ont vue avant le procès — comment il explique que ces officiers n'ont pas porté cette pièce à sa connaissance.
Pas d'explication. Le général Gonse qui étaît chargé de communiquer les pièces au ministre, naturellement ne connaissait rien de cette affaire.
Interrogé sur la destruction de Tacte d'accusation qui accompagnait les pièces secrètes, Mercier répond comme toujours qu'il avait fait faire cette pièce pour son usage personnel.
M^Labori. — Si c'était une pièce à l'usage personnel du général Mercier, pourquoi l'a-t-il fait communiquer au Conseil de guerre ?
Le général Mercier. — Parce que je considérais que c'était utile aux juges, qui ne connaissaient pas l'origine de CCS pièces, de quelle façon elles nous parvenaient ni de qui elles émanaient. Il fallait leur apprendre tout cela, et le commentaire était la seule chose qui pût le leur apprendre.
Puisque ce commentaire fut mis à la disposition des juges, il n'était donc pas seulement personnel à l'usage de M. Mercier.
M® Labori. — Quel intérêt avait-il à le faire disparaître en 1897, à un moment où on cherchait la lumière ?
Le GÉNÉRAL Mercier. — Parce que j'avais donné l'ordre auparavant qu'il fût détruit.
M® Labori. — Monsieur le président veut-il demander à M. le général Gonse pourquoi il a remis ee commentaire au général Mercier?
Le général Gonse. — J'en ai reçu l'ordre du chef d'Etat-Major général. Je l'ai dit à la Cour de cassation tout au long.
M® Labori. — Alors, nous poserons la question au général de Boisdeffre quand il sera là.
Nous arrivons maintenant à l'incident si grave de la dépèche Panizzardi. Le texte qu'en adonné Mercier
est faux, il est oblîgé de le reconnaître. Il prétend Tavoir reconistîtué simplement de souvenir. Il affirme encore une fois qu'il a donné Tordre qu'on ne communiquât pas la, pièce au Conseil de guerre.
M® Labori. — M. le général Mercier affirme qu'il a donné Tordre qu'on ne communiquât pas la pièce au Con« seil de guerre ?
Le général Mercier. — Parfaitement.
M® Labori . — A qui a-t-il donné cet ordre ?
Le général Mercier. — C'est moi-même qui ai fait faire le dossieç secret.
M® Labori. — C'est le général qui a fait faire le pli alors ?
Le général Mercier. — Non. Je ne sais pas qui l'a fait. Je ne puis donner de détails précis.
M® Labori. — Mais qui Ta préparé ? Le général a-t-il donné des ordres pour cette préparation ?
Le général Mercier. — Oui, au chef d'Etat-Major général.
M® Labori. Par conséquent, ce doit être au chef d'Etat- Major général que M. Mercier a dû dire de ne pas faire état de la pièce Pannizzardi ?
Le général Mercier. — J'ai dû le dire au moment où la seconde traduction nous est arrivée.
M' Labori. — Est-il bien sûr que son ordre ait été exécuté ?
Le président. — Etes-vous sûr,' mon général, que cette dépêche n'ait pas été communiquée au Conseil ?
Le général Mercier. — Parfaitement.
Nous verrons plus tard ce qu'il faut penser de cette affirmation.
Maintenant, c'est le général Chamoin qui va entrer en scène. Nous allons voir se dérouler Tune des plus graves péripéties du procès.
M® Labori. — Maintenant, n'avez-vous pas détenu une
note de trois pages rédigée je ne sais par qui, écrite je ne sais par qui, pour établir un texte de la dépêche, qui n'est même pas le texte que je viens de lire, mais qui est un texte encore plus violent: a Capitaine Dreyfus arrêté. On a la preuve qu'il a fourni des documents à TAllemagne. » M. le général Mercier ne connait-il pas la note à laquelle je fais allusion ?
Le général Mercier. — Il faudrait que je connaisse au moins la pièce pour répondre.
M® Labori. — Alors, monsieur le président, voulez-vous faire venir M. le général Chamoin à la barre ?
M® Labori. — Monsieur le général Chamoin voudrait-il rappeler au Conseil quelle est la pièce qu'en délibéré il lui a communiquée et à laquelle je fais allusion ? Monsieur le général me doit comprendre certainement.
Le général Chamoin essaie de faire des réserves embarrassées sur la nécessité du huis clos pour discuter les pièces secrètes. Mais Labori répond que la pièce dont il s'agit n'a jamais fait partie du dossier secret, et le général Chamoin est obligé de s'exécuter.
Voici l'étrange discours de cet étrange délégué de notre étrange ministre de la Guerre :
Le général Chamoin. — Monsieur le président, le 7 août, au moment où commençaient les débats, et où j'arrivais au lycée, je suis entré en même temps que le général Mercier, et je l'ai salué très respectueusement.
Le général Mercier m'a alors parlé et m'a dit : « Général Chamoin, j'ai une pièce à vous remettre ; je vous prie de vouloir bien en prendre connaissance. > . fai commis là une première irrégularité ; je n'ai aucune espèce de scrupule à le reconnaître. Je ne me suis peut-être pas assez préparé aux difficultés de la mission que j'ai à remplir.
J'agis franchement, simplement, et je dis tout.
J'ai pris la pièce que m'a remise M. le général Mercier, je l'ai mise dans ma poche, j'en ai pris connaissance le 7 août au soir.
. Elle contenait, sur la première feuille, des indications d'une certaine précision au sujet des deux traductions suc<«
46 INJUSTICE MILITAIRR
cessives du télégramme du 2 novembre 1894: à la deuxième et à la troisième page, figuraient des indications inexactes et fantaisistes, même fausses et, dans mon esprit, je me suis dit que je nen ferais pas usage au cours de t exposé du dossier secret ,
Comme M. le général Mercier m'avait remis cette pièce et étant donné que moi, délégué du ministre de la Guerre, je Tavais acceptée, en mon âme et conscience elle m'appartenait, je pouvais en faire ce que je voulais.
Si j'avais bien rempli ma mission, monsieur le président, je vous l'aurais peut-être remise immédiatement sans en prendre connaissance.
Quand je suis arrivé à la discussion — ou plutôt à l'exposé — car je n'ai pas discuté les conditions dans lesquelles avait été établie la pièce 44, j'ai donné des détails dont le Conseil se soin lent certainement, et, dans le feu de ma
conversation, j'ai oublié la décision que j'avais prise avec moi-même, à savoir que, ce document étant erroné, je ne devais pas m'en servir.
J'ai passé outre et dans le but que vous connaissez. J'ai voulu donner connaissance au Conseil de la première
page.
J'ai donc, au moment où j'ai donné ce papier au Conseil^ commis une deuxième erreur. J'ai demandé quon ne prit pas connaissance de la deuxième et de la troisième page.
Pourquoi ? Parce que dans mon esprit la discussion sur le télégramme du 2 novembre 1894 ne peut pas être ouverte de nouveau .
11 y a une entente absolue et complète entre le ministère de la Guerre et le ministre des Affaires étrangères au sujet non seulement de l'authenticité du décalque fourni par l'administration des télégraphes à la Cour de cassation, mais aussi et surtout au sujet de la traduction du télégramme.
yous sommes donc absolument d'accord et sur Vauthenti'' cité du décalque et sur f authenticité de la traduction.
Dans ces conditions, montrer les deuxième et troisième pages, c'était rouvrir le débat.
Or, les moments étaient précieux, et il était inutile d'en dire davantage.
Xai donc commis cette erreur, au moment où la pièce arrivait entre les mains de M* Labori, de lui dire, sur ce ton de courtoisie qui a régné entre nous pour la commun!-
cation du dossier secret, que je le priais de ne pas regarder la deuxième et la troisième page. Je reconnais très bien que M® Labori m'a dit : « Je ne regarderai pas la deuxième et la troisième page. »
Le lendemain au soir, le 8, et dans toute la journée du 9 août, j*aî été obsédé par cette pensée que f avais commis une chose que Je n aurais pas dû faire ; c'est à savoir que, com" muniquant ce papier en audience secrète et dans les conditions où nous nous troussions, j'av&is COnunis 11116 réollo faute, et je le reconnais très sincèrement et très loyalement en demandant qu'on ne regardât pas la deuxième et la troisième page.
Et si vous vous souvenez de ce détail, mon colonel, dar .^ la matinée du 10 août, je vous ai demandé de retarder de quelques minutes l'ouverture de l'audience pour avoir une conversation avec M® Labori.
Le général Chamoin explique que, sur ses instances, M*' Jjabori a fini par prendre connaissance de ce qui se trouvait à la deuxième et à la troisième page. Il conclut ainsi :
Je suis rentré en séance et vous vous rappelez, mon colonel, qu'à la fin de l'exposé du dossier secret, j'ai pris la parole et j'ai dit tout mon sentiment et ce que je viens de dire au sujet de la pièce qui m'a été remise par M. le général Mercier.
Je vous ai offert de la remettre.
Vous avez bien voulu me dire que cette pièce m'avait été remise personnellement par M. le général Mercier et qu'elle était ma propriété. Je l'ai gardée.
M. le général Mercier me l'a fait demander. J'ai fait répondre à M. le général Mercier, par mon officier d'ordonnance, qu'ayant eu la mauvaise idée de m'en servir au cours de l'exposé du dossier secret, j'étais dans l'obligation de la garder pour la tenir à la disposition du Conseil.
Quelques jours après, vous m'avez montré la lettre du général Mercier en me disant que le général désirait qu'elle vous fût remise. Je vous l'ai remise. Je vous exprime mon regret sincère de mon ignorance des choses de la justice, qui m'a mis dans cette situation d'accepter franchement ce
que M. le général Mercier me donnait et d'en faire Tusage sincère qu*il en désirait.
Maintenant, voici sur le même point les explications parfaitement folles du général Mercier :
Lb général Mercier. — Au moment où j'allais quitter Paris pour me rendre à Rennes, il m'a été apporté de la part du colonel du Paty de Clam une note qui était relative à la traduction cryptographique de la dépêche. J'ai vu qu'il y avait des signes, des groupes de chiffres. Je ne suis pas cryptographe. J'ai vu que le colonel du Paty paraissait s'intéresser surtout à savoir si un mot se trouvait deux fois répété dans la dépêche. Voilà le seul souvenir qui me soit resté de cette note.
En arrivant ici, comme je sais que le général Ghamoin s'était occupé de cette dépêche, je lui ai remis cette note en le priant de voir s'il y avait quelque chose de vrai làdedans, et je me proposais de \sl lui demander deux ou trois jours après en lui demandant s'il fallait en tenir compte.
Cette pièce a été versée aux débats dans les conditions indiquées par M. le général Chamoin. Je ne sais même pas au juste ce quil y a dans cette pièce.
Que dire de ce général qui tente d'introduire subrepticement dans le dossier secret, par l'entremise injustifiée de M. le délégué du ministre de la Guerre, une pièce reconnue fausse par M. le général Chamoin luimême ?
McLabori. — C'est entendu. Il reste établi seulement ceci, c'est que le général Chamoin venait de faire passer sous nos yeux tout le dossier secret, lorsqu'il a demandé à son adjoint une pièce, puis il l'a rendue à son adjoint .
Le général Chamoin. — Parfaitement.
M® Labori. — Sur quoi j'ai dit : a Monsieur le général, permettez-moi de demander communication de cette pièce. »
Lfi GÉNÉRAL Chamoin. — Parfaitement.
M* Labori. — M. le général Chamoîn me Ta communiquée.
Le GENERAL Chamoin. — C'est cela.
M. le greffier Coupois donne lecture de la pièce :
Deux versions de ce télégramme ont été fournies à la Guerre par les Affaires étrangères ,
Version n° 1 :
Arrestato capitano Dreyfus, ministro délia guerra traputo, Relazione (pu prova) segreto offerte Germania cosa inS" trutta conogni segreto (ou réserva), Rimana pervenuto emissario.
Traduction: «Arrêté capitaine Dreyfus, ministre de la Guerre a eu rapport ou preuve secret offert Allemagne. Chose instruite pas secrète et prévenu émissaire. » Les mots ik Arrêté capitaine Dreyfus > pouvaient s'interpréter, soit: « Capitaine Dreyfus est arrêté», soit plutôt: a La personne arrêtée est capitaine Dreyfus >.
Version n° 2 : a Si capitaine Dreyfus n*a pas eu relations avec vous, là-bas, serait bon de faire démentir officiellement pour éviter commentaires presse. Il n'y a pas eu de version adressée par écrit* à la Guerre, des Affaires étrangères.
(Le reste du document est une discussion de crypto^ graphie,)
M* Labori. — Voulez-vous être assez bon, Monsieur le président, pour demander à M. le général Chamoin si même la première page de cette pièce n'est pas fausse, comme les deux autres ?
Le général Chamoin. — Je ne peux pas entrer dans
la discussion des mots qui y sont inscrits : ceci est du dossier secret.
J'ai dit toutefois que je combattais de la façon la plus absolue les assertions qui étaient contenues à la deuxième et à la troisième page, qu'elles étaient fausses, complètement fausses, et que c'était pour cela que je n'avais pas voulu en entretenir le Conseil.
... Je dois ajouter, monsieur le président, que j'ai rendu compte de cet incident par écrit au ministre de la Guerre.
Je dois dire aussi que lors du voyage que j'ai fait à Paris, j'ai eu l'honneur d'être reçu par le général de Galliffet ; que V incident à ses yeux na aucune importancCy et quil a bien voulu approuver ma conduite à ce sujet.
Ainsî,M. de Galliffet trouve/?CM important que M. le
fénéral Chamoin se présente au Conseil de guerre e Rennes en délégué du général Mercier, alors qu*il est officiellement le délégué de M. le ministre de la Guerre ? Et pourquoi cet étrange changement de rôle ? Pour introduire dans le dossier secret une pièce fausse. Si M. Chamoin a dit la vérité, si M. de Galliffet a vraiment amnistié la tentative abominable dont la responsabilité remonte à M. Mercier et dont M. Chamoin a accepté d'être complice^ M. le général de Galliffet n'a rien fait de moins qrue de se mettre, comme ses prédécesseurs, au service des faussaires. Je veux croire que le gouvernement aura hâte de lui demander des comptes. S'il ne le fait pas, nous y pourvoirons.
M. Chamoin, d'ailleurs, qui a eu si grande hâte de courir à Paris pour se faire donner un satisfecit par son ministre, a fait avec Mercier la plus piteuse figure devant le Conseil de guerre. Mais ni l'un ni l'autre ne réussiront à tromper le public sur la réalité de leur criminelle tentative.
M® Labori. — Ce qui n'a pas été discuté à fond, c'est la prétention par M. le général Mercier de venir, sous le nom du colonel du Paty de Clam, faire remettre par le général délégué du ministre, lequel l'apporte en chambre du Conseil, une version de la dépêche que ni M. le général Chamoin ni M. Paléologue n'accepteront .
Le président. — Il vous a dit qu'il y avait eu une erreur.
M® Labori. — Cela me suffît.
Voulez-vous maintenant demander à M. le général Mercier quand et où M. du Paty de Clam lui a remis la noie en question.
Le PRÉSIDENT. — Je ne poserai pas cette question»
M* LA.BORI. — Voulez-vous enfin demander à M. le général Mercier quel était son but en remettant au délégué du ministre cette note le lundi matin, 7 août.
Le général Mercier. — Je Tai dit déjà. Cette note m*a été remise à mon départ de Paris, et je voulais savoir s'il y avait quelques indications qui puissent favoriser la manifestation delà vérité. C'était à titre de document privé, et cest par suite d'un malentendu complet que le général Chamoin s'est cru autorisé à la communiquer au Conseil.
M® Labori. — Alors, c'est le général Chamoin qui en prend la responsabilité ?
Le président et le général Chamoin, ensemble. — Mais, absolument!
La vérité est que, lors de la deuxième séance consacrée à l'examen du dossier secret, au cours de son commentaire sur les incidents relatifs à la dépêche Panizzardi, le général Chamoin demanda brusquement à son officier d'ordonnance, le capitaine Moreau, une pièce que celui-ci lui transmit, et d'après laquelle « le délégué du ministre » continua son commentaire : puis d'un geste rapide, il la rendit à Moreau. Labori, à ce moment, demanda à voir la pièce : refus de Chamoin, insistance de Labori. Finalement, Chamoin montre la pièce à condition que Labori ne lira que la première page, qui contenait quelques indications relatives aux deux versions connues de la dépèche Panizzardi.
Le lendemain, troisième séance du dossier secret. Avant l'ouverture, Chamoin demande à Labori un instant d'entretien, il s'excuse sur l'incident de la veille et propose à Labori de lui faire lire les pages qu'il n'a pas voulu lui montrer. Refus de Labori, insistance de Chamoin, horriblement empêtré. Enfin Labori accepte, et lit sur la deuxième ou troisième page la version de la dépêche Panizzardi, version fausse, et celle qu'ont toujours donnée les journaux antisémites. Stupeur de Labori ; il demande à Chamoin comment cette pièce est venue au doâsier. Chamoin répond qu'elle ne fait pas partie du dossier et qu'elle lui a été remise par Mercier.
52 INJUSTICE MILITAIRB
Voyons. Quî ne comprend l'aventure ?
Mercier est pris en flagrant délit d'introduction frauduleuse d'une pièce secrète fausse dans le dossier secret pour faire condamner Dreyfus. Le coup qu'il a fait en 1894 avec Henry et du Paty de Clam, il le recommence en 1899 avec Chamoin pour complice.
Les deux coupables peuvent arranger leurs contes comme ils voudront. Le fait est indéniable. Ils sont pris la main dans le crime.
Donc, je pose ces questions : M. le général Chamoin est-il le délégué de M. le général Mercier ou de M. le ministre de la Guerre ? Et, s'il est le délégué de M. le général Mercier, comme les faits le prouvent, comment M. le ministre de la Guerre ose-t-il Tabsoudre d'avoir tenté d'introduire un faux dans le dossier secret au lieu de l'envoyer, avec M. Mercier, à la prison du Cherche-Midi, méditer sur les dangers du métier de faussaire ?
25 Août 1899.
Comme sous Billot
Le colonel du Paty de Clam est bien malade, sî malade qu'il ne peut venir à Rennes. Mais il est assez bien portant pour fournir des pièces fausses au général Mercier qui les passe à Chamoin, lequel en donne partiellement lecture au Conseil de guerre, par inadvertance. Je ne veux pas revenir sur les excuses piteuses de M. le délégué de M. le ministre de la
&uerre. Ce général, qui a oublie la décision quHl apait prise en lui-même de ne pas se sentir d^un document faux », manquait à notre collection, ainsi que le ministre qui, sans rien savoir, l'absout de cette peccadille.
M. de Galliffet a laissé Roget, Cuignet compromettre le gouvernement français vis-à-vis de l'étranger, sans trouver, à l'adresse de ces délinquants en récidive, une seule parole de blâme. Il a décoré Lauth, sur qui pèse plus que le soupçon d'avoir gratté le « petit bleu ». Le voilà maintenant qui couvre le général Chamoin lorsque la vigilance de Labori surprend le délégué du ministre dans l'acte de glisser subrepticement un faux dans le dossier secret, au nom du général Mercier. Je demande en quoi ce Galliffet jusqu'ici se distingue de Billot, deCavaignac et autres Chanoine de la bande. Les membres du gouvernement feraient bien de ne pas le laisser sortir seul. Il arrivera des accidents.
La criminelle tentative du groupe du Paty-Mercier- Chamoin est certainement Tune des plus audacieuses qui soient sorties de la caverne des faussaires. Il n'est pas surprenant que Mercier, à bout d'imagination dans le crime, n'ait rien trouvé de mieux que de recommencer en 1899 l'accusation secrète par voie de faux au moyen de laquelle il réussit en 1894 à envoyer un innocent au bagne. L'histoire de tous les criminels les montre toujours revenant à leur même conception du crime. C'est ainsi qu'ils se font prendre. Mercier ne pouvait pas échapper à cette règle. Mais qu'il ait obtenu la complicité du délégué du ministre de la Guerre, et que celui-ci, ayant échoué, se fasse couvrir par le ministre même qu'il a trahi, cela passe la mesure de toutes les aberrations connues.
Et, pour qu'il n'y manque rien, lorsque Labori cherche à remonter jusqu'à 1 origine du faux, lorsqu'il demande au général Mercier quand et comment la pièce lui est venue, le président Jouaust, en toute tranquillité d'esprit, lui répond : Je ne poserai pas la
question. Il était dit que la parole à jamais fameuse : « La questiorCne sera pas posée » restera, dans l'histoire, la caractéristique du procès. Qu'est-ce qu'une « justice » qui ne veut pas tout savoir, qui a peur d'une vérité trop complète, qui protège ouvertement le crime par l'organisation du silence ? Le crime se pavane avec des plumes d'autruche sur la tête. Pourtant M. le président Jouaust avait prononcé cette parole: « Il n'y a ici ni supérieurs ni inférieurs ». Quel dommage que le vent qui passe ait emporté cette pensée !
Je ne sais pas si, dans mon travail hâtif d'hier, j'ai réussi a faire goûter toute la saveur de la fabrication du faux Henry.
Le dossier secret est une telle merveille qu'on n'y trouve même pas une pièce authentique pour fabriquer un faux convenable, Henry, pour faire son faux, en fut réduit à prendre une pièce plus que douteuse. Découpant l'en-tête et la signature, il intercala entre les deux fragments la pièce de sa fabrication, puis remplaça les deux morceaux manquants sur le document primitif. Sur l'en-tête ajouté en octobre 1896, le bureau des renseignements écrivit : avril 189i. Roget, aujourd'hui, déclare que la pièce est bien d'avril 1894, mais avoue qu^elle na reçu cette date que deux ans plus tard. C'est pour se livrer à ce tripatouillage qu'on s'abstient soigneusement de dater les pièces au moment de leur entrée. Grâce à ce système on a fait condamner Dreyfus en 1894 sur un « bordereau » daté d'avril, et, pour la commodité de l'accusation actuelle, nous voyons maintenant ce même bordereau daté de septembre.
Seulement, pour la pièce utilisée par Henry pour son faux, si l'on admet la date imaginée à deux ans de distance, une difficulté très grave se présente. Si l'Etat-Major avait en 1894 une pièce a décisive »
contre Dreyfus, pourquoi n'en a-t-il pas fait usage, alors qu'il en était réduit à invoquer les faux du dossier secret? La question est embarrassante. C'est sans doute pour cela que Labori, malgré toutes ses instances, n'a pas pu obtenir de réponse.
De nouveaux témoins à l'horizon, et pas des témoins ordinaires. Le colonel de Schw^arzkoppen, le général Bronsart de Schellendorf et peut-être même 1 empereur d'Allemagne.
Ces trois témoins sont plutôt étrangers, autant que je le puisse croire. Maisc est la LibreParole^ ennemie des témoignages étrangers, qui les invoque. Vous pouvez augurer par là qu'ils sont « probants » contre Dre3'fus. Car le témoignage étranger, suivant la règle antisémite, n'est irrecevable que s il démontre l'innocence.
Donc M. Gaston Méry est prêt à « prouver » que M. de Schwarzkoppen, chassant au château de Boulleaume, commune de Lierville (Oise), a dit en présence du comte de Chézelles et de son fils : « Eh bien I oui, Dreyfus nous a liçré des documents ». Quant à M. Al- ' bert Monniot, il est à sa connaissance que le général Bronsart de Schellendorf a dit, en anglais, à un dîner: «Dreyfus est un coquin et un espion.» M. Albert Monniot ajoute : « U opinion du général Bronsart de Schellendorf est conforme à celle de l'empereur d^ Allemagne ». Il n'y a rien de plus clair. Labori va certainement inviter MM. Gaston Méry et Albert Monniot, avec tout leur cortège de témoins, à venir s'expliquer devant le Conseil de guerre.
On a lu la belle protestation de Dreyfus en réponse aux allégations du général Risbourg sur les prétendus aveux Lebrun-Renaud. Je n'y reviens pas, mais il est
56 INJUSTICE MILITAIRB
impossible de passer sous silence l'incident signifi-* catif d'une question de M® Démange, à laquelle M. Mercier s'est trouvé dans l'impossibilité de répondre.
M® Démange. — M. le général Mercier a dit, au cours de sa déposition, que s'il avait envoyé le commandant du Paty trouver Taccusé dans sa prison, c'était pour se rendre compte de l'étendue du mal qu'il avait peut-être fait par sa trahison.
C'est cela que j'ai entendu.
Voulez-vous demander à M. le général Mercier pourquoi, lorsqu'il a reçu la communication de M. Lebrun- Renaud ayant trait aux aveux, si à cemoment il a cru enleffet qu'il y avait des aveux, il n'a pas renvoyé auprès du capitaine Dreyfus le commandant du Paty pour lui dire : «Maintenant que vous avez avoué, dites-nous ce que vous avez livré » ?
Le président. — Pourquoi n'avez-vous pas envoyé quelqu'un, lorsque vous avez été au courant des aveux, auprès du capitaine Dreyfus pour tâcher de fixer ces aveux et connaître ce qu'il n'avait pas dit au commandant du Paty de Clam?
Le général Mercier. — Le capitaine Dreyfus m'avait écrit. Il refusait d'entrer dans la voie des aveux avec le commandant du Paty. Je n'ai pas renouvelé la démarche.
Le président. — Du moment qu'il semblait entrer dans * cette voie, n'avez-vous point pensé qu'il y avait lieu de renouveler cette démarche ?
Le général Mercier. — J'aurais peut^'être pu avoir cette
pensée. Elle ne m'est pas venue.
Le capitaine Dreyfus. — Voulez-vous me permettre, mon colonel, une petite observation au sujet de cette légende des aveux.
Je suis resté à la prison de la Santé quinze jours ou trois semaines — je ne peux pas fixer la durée exactement après cinq ans — j'ai vu M® Démange. J'ai écrit pendant la période où j'étais à la prison de la Santé et ensuite à l'île de Ré, et je crois que vous avez dans le dossier secret ces lettres que j'ai écrites au ministre, à d'autres ministres ; je crois même que j'ai écrit au chef de l'Etat.
Je me demande comment on ne m'a jamais parlé de cette légende des aveux, que j'aurais détruite immédiatement.
INJUSTICE MILITAIBE 57
On ne m'en a Jamais dit un mot.
Ce n'est que quatre ans après, en janvier de cette année, lorsque j'ai été interrogé par commission rogatoire venue de la Cour de cassation, que j'ai enfin appris qu'il y avait une légende des aveux .
Ce que je ne comprends pas, c'est que, immédiatement, pendant que j'étais en France, à la prison de la Santé, et à l'île de Ré, on ne m'ait pas parlé de ces choses-là.
J'aurais pu détruire, avant que l'œuf n'ait pris de développement^ cette légende, cette fausse légende.
La déposition Desvernine donne lieu à une intéressante passe d'armes entre M® Labori et le général Roget.
M® Labori profite de Toccaslon pour demander au général Roget des renseignements sur le syndicat : « C'est une institution publique, dît le général Roget, tout le monde en parle. » Tout le monde, pour M. le
Î général Roget, cela veut dire tous les menteurs, tous es faussaires. Lui, il répète ce que dit « tout le monde » mais il ne peut rien prouver, il ne peut même citer aucun fait à l'appui de son dire.
M. le général Roget avait osé prétendre que la visite d'Esterhazy à Schwarzkoppen, le 23 octobre, n'était
f)as prouvée. M^ Labori l'oblige- à reconnaître, après a déposition de M. Desvernine, que le fait maintenant ne peut plus être contesté. Il se trouve que la visite d'Esterhazy à Schwarzkoppen a eu lieu précisément le même jour que l'entrevue de Montsouris. Qu'est-ce que pense M. le géiiéral Roget de cette visite ?
Le général Roget. — Je n^ai pas à dire ce que j'en pense.
Comme cela simplifie les dépositions, de se taire après avoir juré de dire la vérité, toute la vérité !
■s Le colonel Fleur raconte des histoires de cette force;
Il a rencontré dans un train un monsieur bien mis qui lui a dit avoir vu Dreyfus monter à cheval avec un général allemand pour suivre les manœuvres de la garnison de Mulhouse. Qui est ce monsieur, il n'en sait rien. Nous voilà renseignés. Dreyfus se lève et prononce les paroles suivantes :
Le capitaine Dreyfus. — Mon colonel, comme je Tai dit tout à l'heure, je ne réponds qu'aux faits et je ne réponds pas aux mensonges. Seulement, si vous attachez la moindre importance, mon colonel, aux prétendus faits qui viennent de vous être révélés, je vous demande instamment, *mon colonel, je vous demande de tout mon cœur, mon colonel — je suis convaincu que le Conseil m 'écoutera — l'enquête la plus complète et la plus éclatante qu'on puisse faire !
Voilà tout ce que je demande à vous, mon colonel, président du Conseil, et aux membres du Conseil.
On ne peut pas discuter plus sérieusement la déposition de M. Mertian de Muller, qui a vu à Potsdam, dans un château impérial, qu'il ne peut pas déterminer (il y en a quatre), dans une chambre qu'on lui a dit être celle de l'empereur, un numéro de la Libre Parole sous un annuaire militaire. Quelqu'un avait tracé au crayon bleu sur le journal : « Der kap Drey^ fus ist,.. » Là, un mot dont' il ne se souvient pas, mais qu'il croit être gefangen, M. Mertian de Muller ne sait pas l'allemand ; tout ce qu'il peut dire, c'est que le mot signifiait /?m. Qui donc l'a renseigné là-dessus. Je ferais injure à mes lecteurs en retenant leur attention sur de pareilles histoires.
M. du Patyde Clam ne veut toujours pas venir déposer au procès. Il y serait, en effet, horriblement gêné entre les accusations convergentes de Roget, de Cuignet et des deux avocats de la défense. Il a trouvé
des médecins pour lui donner un certificat. Une des raisons principales pour lesquelles ces messieurs estiment que le lieutenant-colonel ne peut pas se déplacer, c'est que « le malade accuse de la diarrhée la nuit )). Comme ces messieurs ne disent pas qu'ils y soient allés voir, c'est à peu près comme si du Paty de Clam se donnait un certificat à lui-même.
M® Labori, très sagement, demande au président de commettre des méoecins pour se transporter chez M. du Paty de Xlllam. Le président refuse avec éclat, (c La maladie est connue, elle est publique », la question ne sera pas posée. On ne peut pas mettre plus d'empressement à refuser d'entendre un témoin gênant. Il y a bien l'intérêt de la défense, mais, comme le dit si bien M. le commandant Carrière : Cela est d'ordre secondaire, Esterhazy en fuite, Henry suicidé; du Paty de Clam silencieux par ordre : on peut maintenant charger Bertillon de prouver que le bordereau, açoué par Esterhazy^ est de Dreyfus.
M. Rowland Strong raconte comment Esterhazy lui a fait à diverses reprises l'aveu qu'il était l'auteur du bordereau. M. Strong ajoute que suivant Esterhazy les documents mentionnés dans le bordereau auraient été livrés au gouvernement allemand par le capitaine Dreyfus. C'est toute la question qui est posée devant le Conseil de guerre actuel, et ni un témoin, ni le
{>résident, ni le commissaire du gouvernement, après a seizième audience, n'en ont seulement dit un mot. C'est qu'il faudrait établir pour cela qu'il y a eu à un moment quelconque des relations entre Dreyfus et Esterhazy, et l'on n'a pas encore osé faire le faux qui le prouverait. On y viendra.
Le sergent Levêque a vu le capitaine Dreyfus copier
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de petites cartes à l'Etat-Major. Le président lui-mèm^ donne l'explication de ce crime. C'est le jour où Dreyfus a fait la liste des quais de débarquement. Voilà quelle sorte d'accusations on en est réduit à produire contre Dreyfus.
On entend M. Gobert, expert près la Banque de France et la Cour d'appel. Je n'ai paç à revenir sur l'histoire de cette expertise (1894) qui est connue. M. Gobert ne se montra pas favorable à l'accusation, et fut, pour cette cause, écarté. On l'a traité, dit-il, d'expert suspect. Il proteste contre cette injure. « Mais, ajoute-t-il, je n'ai pas le droit de me plaindre quand je considère le malheureux qui est ici ».
Dès son premier examen, il reconnut que l'écriture du bordereau était rapide y naturelle ^ régulière ^ nor" malcy et notablement différente de celle de Dreyfus, bien que de la même famille. C'est sur ces premières conclusions qu'on s'empressa de le dessaisir de l'expertise pour la passer à M. Bertillon, qui n'avait jamais fait de travaux de cette sorte.
Les conclusions de M. Gobert sont d'une netteté absolue.
M. Gobert. — Donc, l'écriture rC est pas de Dreyfus.
Elle est d'Esterhazy,
Cecinest pas douteux»
C'est le résultat d'une vérification que j'ai faite avec l'écriture d'Esterhazy dès la dénonciation de Mathieu Dreyfus.
La famille Dreyfus, à ce moment, et ceci n'est pas mauvais à dire, vint demander mon concours. Je le lui refusai pour des raisons que je n'ai pas à faire connaître au Conseil. J'avais pris cependant un intérêt si grand à l'affaire que je voulus, néanmoins, comme satisfaction personnelle et à titre de technicien, faire une vérification.
Je me suis donc — c'était très facile — procuré de l'écriture absolument authentique d'Esterhazy, et j'ai fait ma vérification.
Je n'entre pas dans plus de détails à propos de récriture d*Esterhazy que je ne l'ai fait pour Técriture de Dreyfus, mais je ne crains pas de dire que les résultats sont d'une netteté absolue .
A côté de cela vous avez les aveux d'Esterhazy, des aveux implicites devant la Cour de cassation, et enfin vous avez un document qui, permette/.-moi de vous le dire, est absolument la clé de l'affaire.
C'est la lettre datée de Rouen, le 17 août 1894, écrite et signée par Esterhazy et reconnue par lui, lettre écrite sur ce même papier pelure présentant les mêmes caractères comme nuance, en un mot l'identité la plus complète et la plus absolue.
Et je vais, messieurs, par un procédé extrêmement simple, qui ne va pas comporter de longs développements comme exposition, vous prier de faire un rapprochement, du reste très simple.
Je vous demande de vouloir bien, sur un carton blanc de dimension appropriée, placer au milieu le bordereau, l'y maintenir par de petits piquets qu'on appelle, je crois, des punaises, placer à droite ou à gauche du bordereau la lettre du 17 août 1894 qui émane certainement et incontestablement d'Esterhazy, et de l'autre côté, placer tel document que vous voudrez de la main de Dreyfus.
Vous aurez, messieurs, la possibilité de faire ainsi vousmêmes une vérification qui ne vous coûtera pour ainsi dire aucune peine.
Ce n'est plus une vérification d'écriture, ce n'est plus une expertise, c'est une simple et complète constatation qui vous édifiera d'une façon absolue.
Toute personne qui fera un rapprochement dans ces conditions sera et demeurera frappée de l'identité absolue qu'il y a entre l'écriture d'Esterhazy et celle du bordereau.
Sur la question du papier :
Je pourrai vous dire quelques mots du papier. Je ne -voudrais, messieurs, pas beaucoup parler de moi, je le ferai cependant, car je suis, messieurs, expert delà Banque de France. La question du papier, pour la sécurité des
62 INJT7STIGB BtiLITAIRE
billets, a un intérêt très grand, ce qui fait que je me connais un peu en papier.
Eh bien ! on a dit que le papier du bordereau était un papier rare. C'est vrai, mais enfin il faut bien comprendre aussi ce qu'on veut dire par rare.
Il est rare parce que c'est un papier qui n'est pas un papier commercial, parce que c'est un papier qui n'est pas vendable, qu'on n^utilise pas souvent et que, dans ces conditions, il est assez rare et assez difficile de se le procurer.
Vous feriez, messieurs, peut-être dix papetiers avant de trouver du papier pelure quadrillé. Le papier pelure est moins rare, mais quadrillé il est plus rare parce qu'en effet le papier pelure étant de sa nature absolument transparent, il n'y a pas beaucoup de raisons pour le faire quadriller .
Dans ces conditions donc, le fait d'avoir un papier pelure et de ravoir quadrillé constitue une spécialité pour ainsi dire particulière. J'ajoute encore que vous en trouverez difficilement dans le commerce, à acheter.
Je ne veux pas dire par là que si vous en vouliez des quantités considérables vous ne pourriez pas en avoir. Certainement, vous en auriez dix mille kilos . S'il est rare, ce n'est pas parce qu'il est difficile à trouver, [ c'est parce que les marchands ne le vendent pas.
Eh bien ! messieurs, le papier du bordereau est absolument semblable, identique, à celui de la lettre du 17 août
Maintenant voici Bertillon.
Je me borne à citer au hasard cet échantillon de sa manière :
Quand on superpose les mots du bordereau au gabarit X on ne tarde pas à être frappé par la présence entre les deux t, de la chaîne double ; et, à l'extrémité de la barre du t, deux points de repère qui indiquent qu'il y a un complétoent de tracé qui nous échappe»
Ce complément de tracé est obtenu de la façon la plus
bizarre, en avançant le mot intérêt de 1^25; cette avance peut-être réalisée de la façon la plus précise, en emboîtant r accent circonflexe des mots « intérêt » l'un contre Vautre,
Inutile de promener mes lecteurs à la suite de ce fou dans le préau de Charenton. Ceux qui ont pris la peine de suivre ses tentatives de raisonnement déclarent qu'il n'a pas même l'excuse de la bonne foi. Par le moyen d'un quadrillage, il peut dessiner une écriture, mais les mesurations qu'il donne comme justes ne le sont pas, les coïncidences qu'il signale ne coïncident pas, et, de fait, pourquoi Dreyfus auraitil, au prix d'un prodigieux casse-tête, machiné une écriture déterminée, pour n'en tirer aucun argument au moment de son procès ? Laissons les juges reconnaître par eux-mêmes la mentalité du personnage qu'un sévère devoir leur commande d'écouter. Le plus beau de l'affaire, c'est qu'en dépit de tout, le mathématicien qui est en Dreyfus trouve le système « ingénieux » et ne permet pas qu'on en rie. Il n'y a qu'une paille : « Le point de départ de la démonstration est faux », dit-il. Je m'en doutais.
26 Août 1899.
La preuve du crime
Tandis que le Conseil de guerre est aux prises avec son fou, comment résumer l'impression générale jusqu'à ce jour? Bertillon prétend démontrer aux juges que le bordereau d'Esterhazy est de Dreyfus, et nous
tenons de la jésuîtîère bottée elle-même que cette démonstration est le suprême espoîr des faussaires.
Tout le reste leur a manqué. Ils raisonnent à perte de vue sur les « notes » du bordereau, mais ils sont obligés de reconnaître que tout ce qu'ils disent n'est quhypothèsey puisque personne ne sait rien des informations mentionnées dans la lettre missive du traître. Ce serait donc faire outrage auxjugesquedeles croire capables de baser un verdict si^r des suppositions qu'il dépend de l'Allemagne de faire écrouler demain par la publication des « notes » authentiques d'Esterhazy.
Que reste-t-îl, puisque nul homme de bonne foi ne peut prendre au sérieux les accusations de fantaisie à la Quesnay de Beaurepaire ? Je ne vois que les trois faux du dossier secret.
Le faux Henry, fabriqué sur une pièce réputée authentique, mais datée de 1894 en 1896, ce qui rend inexplicable qu'en 1894 on n'en ait pas fait usage contre Dreyfus.
Le faux Schneider doté par Mercier — si tant est qu'il ait une partie authentique — d'un faux en-tête, d'une fausse date, et d'une signature fabriquée. Que prouverait cette pièce, même sans ces falsifications ? C'est qu'en 1894, ou en 1895, le colonel Schneider, comme tout le monde, a cru Dreyfus coupable. A quel titre cela peut-il être une preuve? Et si l'on tient compte de l'opinion du colonel Schneider en 1894, comment refuser d'entendre ce même témoin lorsqu'il nous déclare que dès longtemps avant le 30 novembre 1897 (c'est la fausse date de Mercier), il avait reconnu l'innocence de Dreyfus ?
Enfin, nous avons le faux Panizzardi. Tout le monde sait qu'après avoir vainement essayé de faire adopter la fausse version de Henry, qui naturellement incriminait Dreyfus, l'Etat-Major fut obligé de confesser par la voix de M. le général Chamoin lui-même qu^il ny avait quune traduction exacte^ et que c'était la
version produite par M. Paléologue, laquelle mettait Dreyfus hors de cause. Il ne paraissait donc pas que ce dernier faux pût être de quelque usage devant le Conseil de guerre. Je sais bien que le général Chamoin s'est donné beaucoup de peine pour démontrer que ce faux s'était fait tout seul et que « Thonneur de l'armée » s'était justement réfugié chez les faussaires. Mais il semblait que son effort ne pût aller plus loin. C'était mal le connaître. Tout le monde sait aujourd'hui comment le délégué du ministre de la Guerre a fait usage de sa délégation — as^ec V approbation de M. de Galliffet — pour tenter d'introduire frauduleusement dans le dossier secret une nouvelle version fausse, à la charge, bien entendu, de l'accusé.
De qui M. le général Chamoin s'est-il fait l'instrument dans cette criminelle tentative ? De M. le général Mercier et de M. du Paty de Clam, les deux artisans abominables du crime de 1894 pour tromper les juges de Dreyfus. M. du Paty de Clam, avec le concours de M. le cplonel Jouaust, refuse de venir s'expliquera la barre, quand ses collègues eux-mêmes l'accusent de faux et quand la défense est prête à faire la preuve de ses crimes, mais il fournit à son complice Mercier les nouveaux faux destinés à procurer l'écrasement de l'innocence, et pour mieux lui venir en aide, M. le président du Conseil de guerre ne veut même pas qu'on pose la question de savoir d'où vient la pièce fabriquée.
Quant à Mercier, il a avoué la forfaiture de 1894, il a avoué la destruction d'une des pièces du dossier dans le but d'empêcher la revision, il a avoué la tentative frauduleuse d'introduction d'une pièce fausse dans le dossier secret. Les complices sont connus. A tout ce monde de bandits l'impunité est assurée, d'autant plus scandaleuse que c'est au nom de M. le ministre de la Guerre que M. le général Chamoin a tenté de commettre le crime.
Le crime a échoué, c'est vrai, et l'on ne tirera pas argument de ce faux contre Dreyfus. U semble même
que tous ces faux, attestant que TEtat-Major ne possède pas une preuve authentique, devaient militer en faveur de l'innocence, comme la tentative d'assassinat sur Labori. Car on n'aurait pas peur de la défense si l'accusation se sentait forte d'une puissance probante de raison. Cela devrait être ainsi, mais cela n'est pas, parce que nous vivons dans une tourmente de déraison et que ces gens, qui ont pris leur parti de la forfaiture du faux, de la destruction des pièces du mensonge et de l'assassinat, en sont au point de pouvoir aggraver tous leurs crimes sans faire cesser leur privilège d'impunité.
On nous dit que le gouvernement ne veut pas actuellement frapper les coupables, par crainte de se donner l'apparence de vouloir exercer une pression sur le Conseil de guerre. Le scrupule est honorable, mais le raisonnement ne se comprend guère. Comment, pour obtenir du Conseil de guerre qu'il veuille bien appliquer la loi, faut-il que le gouvernement se résolve à ne pas l'appliquer lui-même ? Comment peut-il permettre que Mercier couvert de crimes, suivi de toute sa bande, dise, du haut de ses plumes d'autruche, au simple colonel qui préside le Conseil de guerre : (( Entre ce juif et votre général choisissez » ? Et que peut-il penser, ce colonel, quand il voit l'homme qui tient ce langage terroriser jusqu'au gouvernement lui-même, et montrer par l'impunité — honte des
{pouvoirs publics — que son crime est au-dessus des ois? Est-il tenu de comprendre que le châtiment qui va venir n'a rien à voir avec le verdict du Conseil de guerre et n'en saurait être afiFecté ? Pourquoi, dans un cas aussi difficile, permettre aux vrais coupables de troubler la conscience des juges par des considérations qui devraient demeurer étrangères aux débats ? Hélas ! ministre de la Guerre et gouvernement ne paraissent pas soupçonner la réalité profonde du drame de Rennes. Pourtant ils savent bien que M. le
fénéral Mercier, en proclamant, lui, ancien ministre e la Guerre, que l'empereur d'Allemagne est à la
tête de l'espionnage international, cherchait manifestement à nous jeter dans des complications extérieures et que ce n'est pas sa faute s'il n'y a pas réussi. Quel plus grand crime contre la patrie? Pourtant les ministres ne peuvent pas ignorer que Roget, que Cuignet ont cyniquement soutenu que le démenti du colonel Schneider à Mercier retombait sur le gouvernement français, et que le président du Conseil de Guerre a laissé dire sans protester.
Croyez-vous que les puissances intéressées ont pu apprendre sans ressentiment, de la bouche même des officiers de l'Etat-Major, que certains papiers de leurs représentants avaient été dérobés, et qu une muraille avait été truquée pour permettre d'entejidre certaines confidences ? En quelle disposition d'esprit ces aveux d'inutile vantardise, mettent-ils l'Europe à notre égard. Le gouvernement n'a sans doute que trop de bonnes raisons de le savoir.
Ce n'est pas sa faute si les criminels aux abois tentent de susciter des conflits internationaux grâce auxquels ils voudraient se faire oublier. Mais c'est sa faute s'il le tolère, et si, aux crimes privés, le crime politique peut s'ajouter impunément. En voyant tous ces forfaits impunis que peut-on penser de nous au dehors, sinon que nous sommes en pleine anarchie, impuissants même à maintenir l'ordre vulgaire des lois, comme dans tout pays civilisé ? Et le fait est que la rébellion installée dans Paris, sous la surveillance de la police, tient en échec le gouvernement luimême.
Tout cela se tient d'un lien très apparent. Quand toutes les lois sont impunément violées par tous les représentanta hauts et bas de la jésuitière, quand le ministre de la Guerre pousse la faiblesse jusqu'à tolérer, que dis-je, jusqu'à approuver la trahison de ses pauvres agents, quand le châtiment des crimes publics est différé de jour en jour jusqu'à rassurer pleinement toutes les scélératesses, quand l'opinion s'établit qu'on peut tout se permettre et que le gou-
vernement reculera toujours, pourquoi attendre de sept ofHciers pris au hasard Théroïsme, dont on ne leur donne pas l'exemple, de respecter simplement la loi ?
Pourquoi le Conseil de guerre s'inclinerait-il devant l'arrêt de la Cour de cassation, puisqu'il résulte des paroles mêmes qu'on apporte à sa barre que le Code n'est pas obéi? Le gouvernement n'agit pas, dans la crainte d'effaroucher les juges. Il n'ose même pas tenir en bride celui-là même qui le représente devant le Conseil de guerre, et qui, de commissaire du gouvernement, est devenu tout simplement commissaire de l'accusation. Les juges à leur tour semblent craindre d'effaroucher les criminels. Et je ne vois que les criminels qui, seuls, ne craignent rien du tout, le fait de chaque jour leur enseignant qu'ils n'ont rien a craindre. Tel est Tordre social dans la République française.
Etonnez-vous maintenant que dix-sept séances du Conseil de guerre aient été employées à des recherches basées sur ce double principe : 1** L'aveu auto- Sraphe d'Esterhazy n'est pas un aveu ; 2® Le non-aveu e Dreyfus commençant par ces mots, d'après Lebrun- Renaud, lui-même : (c Je suis innocent.., y> doit être retenu comme l'aveu du crime.
Qui pourrait dire jusqu'où cette conception de la vérité judiciaire, et de « la justice » qui doit s'ensuivre, pourra mener le peuple français?
Maintenant, c'est l'infamie suprême de Mercier.
Le capitaine Freystaetter est à la barre. On se souvient que c'est un des juges de 1894. C'est un soldat : c est aussi une conscience comme Picquart. Notre chère Alsace aura la gloire d'avoir fourni ces grands témoins de l'âme française.
Le capitaine Freyst-«:tter. — Ma conviction a été établie par les témoignages des experts en écriture et par les
témoignages des commandants Henry et du Paty de Clam.
En plus de cela, je dois ajouter qu'il y a eu une légère influence due à la communication des pièces secrètes.
Cette influence n'est pas très considérable.
Mais voici les pièces qui ont été communiquées :
1® Une notice biographique imputant à Dreyfus des trahisons commises à 1 Ecole de pyrotechnie de Bourges, à TEcole de guerre, et troisièmement pendant son séjour à l'Etat-Major ;
2** Une pièce qui est connue sous le nom de Ce canaille de D.,, ;
3° Une lettre qui permettait d'établir, par la similitude des écritures, l'authenticité de la pièce Ce canaille de D... Je crois que cette pièce est connue sous le nom de « lettre du colonel Davignon » ;
4® Une lettre d'un attaché militaire étranger, dépêche qui affirmait très nettement la culpabilité de l'accusé.
Cette dépêche, si j'ai bonne mémoire, est ainsi conçue : Dreyfus arrêté^ émissaire prévenu, [Sensation et mouve" menis prolongés,)
Pour comprendre l'émotion causée par cette dernière phrase, il faut se rappeler que la dépèche à laquelle fait allusion le capitaine Freystaetter n*est autre chose que la version fausse donnée par Henry du fameux télégramme Panizzardi qui était supposé prouver la culpabilité de Dreyfus. Le faux incriminait en efiFet Dreyfus, mais le texte véritable, sur lequel l'Etat-Major et le ministère des Affaires étrangères ont fini, non sans peine, par tomber d'accord, ne laisse rien supposer que l'attaché militaire italien ait jamais eu affaire à Dreyfus-
Cette fausse dépêche, on a demandé dix fois, cent fois, au général Mercier s'il l'avait communiquée aux juges, n a toujours répondu, devant la Cour de cassation, comme devant le Conseil de guerre, qu'il n'avait pas été fait usage de ce « document ». Et, il y a quelques jours, sur l'interrogatoire pressant de M^Labori le général Mercier déclarait qu'il était absolument certain que cette pièce n'avait pas été montrée aux
juges de 1894. « La dépêche Panizzardi, avec sa première traduction, ou avec sa deuxième traduction n'est entrée pour rien dans le procès de 1894 » : voilà les paroles textuelles de M. Mercier.
Quant au colonel Maurel, président du Conseil de guerre de 1894, il a déclaré qu'il n'avait lu qu'une seule pièce. Il reçoit donc de M. le capitaine Freystœtter le plus éclatant démenti. Aussi, à peine le capitaine Freystaetter a-t-il terminé l'énumération des pièces secrètes, que le colonel Maurel et le général Mercier demandent simultanément la parole.
Le colonel Maurel se présente le premier à la barre :
Le colonel Maurel. — Je n'ai qu*un mot à dire.
L'autre jour, M* Labori m'avait entraîné snr un terrain glissant, celui du secret dans la salle des délibérations.
J'ai répondu : « Je n'ai lu qu'une pièce > ; et ces mots ; je les maintiens.
Je n'ai lu qu'une pièce ; mais je n'ai pas dit: (( II n'a
été lu qu'une pièce ». (Explosion de murmures.)
Je crois que cette réponse méritera de rester dans l'histoire des restrictions mentales suivant le rite de la Compagnie de Jésus. Ce soldat, qui dit qu'il n'a lu qu'une pièce, et qui oublie de dire qu il a fait lire les autres, est digne à tous égards de porter le petit collet des bons rères.
Pour ses explications, elles accusent une compréhensible stupeur :
Je tenais à ne pas violer le çecret de la salle des délibérations, et devant la question du défenseur qui, certainement, m'en a fait dire plus que je ne voulais, je m'en suis tenu à ces mots : a Je n'ai lu qu'une pièce », mais, après cette pièce lue, puisque M. Freystaetter a tout dit, j'ai passé le dossier à mon voisin, en disant : « Je suis fatigué, » (Longues exclamations ; bruit prolongé ; une violente rumeur s'élève dans la salle.)
La fatigue causée par la lecture d'une seule pièce
INJUSTICE MILITAI&E 71
est étrange. Maïs il y a mîeux ! Que dire de ce président d'un tribunal de justice qui n'éCOUte que d'une oreille distraite les pièces d'après lesquelles il va disposer , quelques minutes plus tard, de la vie et de l'honneur d'un officier français ?
M* Labori. — Monsieur le président, voulez-vous être assez bon pour demander à M. le colonel Maurel, maintenant que des explications ont été fournies par M. le capitaine Freystaetter, si, conformément aux renseignements fournis par ce dernier, en ce qui concerne la dépèclie attribuée à l'agent Panizzardi et contenant, les mots émis» saire prévenu, cette dépêche a bien été communiquée au Conseil.
Lb colonel Maurel, très ému et agité d'un tremblement, — Je réponds en toute franchise et toute sincérité : « Je
ne m'en souviens pas.»
En présence de ces réponses folles, M« Labori met le capitaine Freystaetter en demeure de préciser, et le témoin s'empresse de le faire de façon à ne laisser aucun doute dans les esprits :
M' Labori . — Est-ce que M. le capitaine Freystaetter maintient bien son témoignage en ce qui concerne ces pièces, et les a-t-il lues ?
Le capitaine FREYSTiETTER, d unc voix forte. — Non seulement Je les ai lues, n^ais f affirme que le colonel Maurel les avait en mains, et quil a fait un commentaire à chacune des pièces quil nous a passées, (Sensation).
Ainsi la fatigue n'a pas empêché M. le colonel Maurel atteint présentement d'un fâcheux manque de mémoire de soumettre aux juges un commentaire de chacune des pièces secrètes.
Ce mot de commentaire afflige visiblement le colonel Maurel, qui, cherchant à s expliquer, s'embourbe de plus en plus :
Le colonel Maurel. — Je proteste énergiquement contre le mot commentaire dont vient de se servir le capitaine Freystaetter. (Rires).
j ^ J'avais trop conscience de mon devoir pour me permet
i tre de vouloir influer, d'une manière quelconque sur le
•.} juges dont j'étais le président.
i A ce que M. Freystaetter vient de dire, je réponds : c S
j moi, étant juge, le colonel-président avait essayé d'exer
I cer sur moi, une pression, et de peser sur mon indépen
dance de juge, c'est immédiatement, et cela malgré so
âge, malgré son grade, malgré ses fonctions, que je l'au
rais rappelé à l'ordre et au sentiment du devoir. »
Et je n'aurais pas attendu cinq ans pour venir ici crée un incident d'audience publique.
Mais le capitaine Freystaetter, bien loin d'accepté cette leçon, la retourne énergiquement contre soi ;.| interlocuteur :
Le capitaine Freyst-«:tter. — J'ai dit ce que je devai; répondre. J'avais une ignorance absolue des règles d\ droit, je ne savais pas qu'il fût interdit de nous communl quer quelque chose en chambre du Conseil.
En second lien, je puis dire — et jusqu'à présent je m< suis toujours tû — que fai adressé au colonel Maurel, à U date du 8 avril dernier^ une lettre dans laquelle je lui a exposé très nettement tout ce que je me proposais de faire ai moment où j'ai su quil était illégal de communiquer de. pièces en chambre du Conseil,
'*' ment exact.
Cette fois, le colonel Maurel, confondu n'a plus rîei à dire. Il a au moins le mérite de comprendre :
Le COLONEL Maurel. — C'est exact. Le capitaine Freystaetter m'a écrit une lettre dans laquelle il exposait que U faux Henry avait fait naître des doutes dans son esprit, et que la lecture de pièces qui avaient été lues en chambre du Conseil, ce qui constituait une illégalité dont il ne se rendait pas compte au moment où ce fait s'était produit, avait amené des angoisses dans sa conscience. C'est parfaite-
Je n'ai pas répondu au capitaine Freystaetter, parce que j'ai pour habitude de laisser à chacun la liberté de son opinion et la liberté de conduire sa barque comme il l'entend.
11 reste le général Mercier, que M® Labori s'empresse de mettre en demeure de s'expliquer a
M^ Labori. — En tout cas, monsieur le président, je prie le Conseil de retenir que nulle contradiction n'a été faite à M. le capitaine Freystaetter par M. Maurel, à la communication en chambre du Conseil de la dépêche de l'agent Panizzardi.
Dans ces conditions, le général Mercier ayant affirmé qu'il avait donné l'ordre que cette dépêche ne fût pas communiquée, ayant ajouté qu'à son sentiment cet ordre avait été exécuté, j'ai l'honneur de vous prier de demander à M. le générBl Mercier s'il n'a pas quelque explication à fournir sur un fait qui vient contredire formellement ce qu'il a affirmé à un autre moment. (Agitation.)
Voici la réponse du fournisseur de faux, pris en flagrant délit de mensonge. Vous croyez peut-être qu il va s'expliquer sur la dépêche Panizzardi? Non. Il préfère chercher une querelle d'Allemand au capitaine Freystaetter à propos de l'obus Robin :
Le Cenéral Mercier. — M. Freystaetter, qui paraît avoir ^ conservé un souvenir très précis des pièces communiquées au Conseil, a parlé de documents livrés au gouvernement allemand par le capitaine Dreyfus pendant qu'il était à l'école de pyrotechnie. A quels documents le capitaine Freystaetter a-t-il voulu faire allusion ?
Le capitaine FRETSTiCTTER. — Je sais que cela concerne un obus.
Le général Mercier. — Eh bien I le capitaine Freystœtter est pris en flagrant délit de mensonges ! (Rumeurs et mouvements prolongés,)
L'obus Robin auquel il est fait allusion n'a été adopté par l'Allemagne qu'en 1895 et nous n'avons été prévenus qu'il y avait eu trahison qu'en 1896. Par conséquent, en 1894, il n'a pu être question de l'obus Robin.
Puis, incidemment :
J'ajoute, que, quant à la dépêche du 2 novembre^je main^ tiens qu'elle na pas été communiquée au Conseil.
Le président, à M, le capitaine Freystœtter. — Etesvous sûr d'avoir vu cette dépêche ?
Le capitaine FREYSTiETTER. — Ouî, mon colonel, et j'affirme qu'il y avait : a Dreyfus arrêté, émissaire prévenu ». Il y avait encore autre chose que je n'affirme pas, je crois qu'il y avait « précautions prises ».
C'est à cause de cela que je ne me suis pas permis de citer
cette première phrase ; mais j'affirme que les deux premières phrases étaient dans la dépêche. (Sensation.)
Quant à la contradiction qui vient de m 'être faite par le général Mercier, j'insiste sur ce point que Je nai pas dit du tout quil y avait une dépêche ou une pièce quelcon^ que parlant de tobus.
J'ai tout bonnement dit qu'il y avait dans le commentaire une accusation de trahison qui concernait précisément une trahison faite à l'Ecole de pyrotechnie, et j'affirme que cela concernait un obus. Je ne sais pas si cela concernait le chargement ou la fabrication même de ce matériel.
Le président. — Etait-ce le chargement de l'obus à mélinîte ?
Le capitaine Freyst-«:tter. — Je ne puis pas l'affirmer, mon colonel. Je n'affirme ici que ce dont je suis absolument sûr.
Le général Mercier. — Il n*a pas pu en être fait état en 1894, puisqu'à ce moment-là on a demandé à la direction de l'artillerie ce qui s'était passé pour l'obus en question, et que la direction n'a pu retrouver le dossier.
Ce n'est que plus tard, en 1897 ou même en 1898, je crois, que la direction de l'artillerie en a fait état.
Vraiment, il faut avoir une belle audace pour oser accuser de mensonge Thomme qui vient précisément de prouver que vous êtes un menteur. Rien ne peut plus étonner de M. le général Mercier.
Quant à cette affirmation qu'il maintient que le faux Panizzardi n'a pas été communiqué aux juges, que devient-elle devant la constatation du fait, dont la confusion de M. le colonel Maurel est une assez éloquente confirmation? M. le général Mercier est pris dans l'acte de mentir. Il a détruit le commentaire de du Paty de Clam, parce que ce commentaire, faisant allusion au faux Panizzardi, prouvait le mensonge du
INJUSTICE MILITAIRB 7S
ministre, de la Guerre. Puis il a nié, absurdement, pensant qu'aucun des juges de 1894 n'aurait le coulage de se dresser devant lui. Eh bien ! pour l'un d'eux, iiu moins, il s'est trompé. Et voilà le capitaine Freystœtter qui l'accuse !
Il y a quelques jours, se débattant sous les questions de Labori, il s'écriait : « Je ne suis pas un accusé ». Maintenant, il ne pourrait plus prononcer cette parole.
Il est accusé, il est convaincu d'avoir commis un acte de forfaiture en communiquant des pièces secrètes aux juges de 1894, sans permettre à l'accusé de se défendre. Il est accusé, il est convaincu d'avoir détruit la pièce qui prouvait son crime. Il est accusé, il est convaincu d'avoir fait condamner Dreyfus par le moyen d'un faux, et d'avoir menti pour essayer de se disculper. Il est accusé, il est convaincu d'avoir tenté d'introduire frauduleusement un faux supplémentaire dans le dossier secret avec la complicité du général Chamoin, délégué du ministre de la Guerre, et du lieutenant-colonel du Paty de Clam, son ancien complice dans le crime de 1894.
A ce propos, Labori, revenant sur la prétendue maladie de du Paty de Clam, blotti sous ses couvertures, demande à nouveau que ce témoin soit mis en demeure d'obéir aux réquisitions de la justice. Cela est l'occasion, pour M. le général Mercier, d'un nouveau mensonge encore plus ignoble que les autres. Se sentant perdu, il cherche à se cacher derrière un mort.
Le général Mercier, déclarait Labori, a dit que le pli avait été fait par le colonel du Paty de Clam .
Le général Mercier. — Je vous demande pardon. Je n'ai pas dit cela. J'ai dit que « le pli n'avait pas été fait par moi ». Depuis, j'ai pris des renseignements auprès de M. le général Boisdefire, lequel m'a dit que c'était le colonel Sandherr qui avait fermé le pli.
M® Labori. — Toujours le mort ! Le colonel est mort I Le colonel Henry est mortl M. du Paty de Clam ne vient pas I (Mouvement prolongé.)
r Je dis que ce dernier mensonge est le plu^s infâme de tous.
Dans la séance du 24 août, M. le général Mercier,"^ en réponse à M® Labori, a prononcé ces paroles textuelles : (( C'est moi-même qui ai fait faire le dossier
secret »• Il n'y a pas de paroles plus claires et plus décisives,
Labori lui demanda s'il avait fait le pli. Il répondit que non, qu'il avait donné les ordres nécessaires au chef d'Etat-Major général, M. de Boisdeflfre. De M. le colonel Sandherr pas un mot. Et lorsque le président Jouaust, répétant une question de Labori, disait : Etes'çous sûr y mon général^ que cette dépêche vH ait pas été communiquée au Conseil? », M. le général Mercier avait le toupet de répondre : <( Parfaitement »«
Seulement, il paraît que M. de Boisdeffre n'a pas été d'humeur à accepter la responsabilité qu'il plai-< sait au général Mercier de rejeter sur lui. Alors, ils ont causé tous deux, et ils sont tombés d'accord que c'était Sandherr, mort, qui devait avoir commis leur crime. C'est la défense ordinaire de tous les bandits : « Ce n'est pas moi, c'est lui ! » On croit que le colonel Sandherr, mort, ne pourra pas se défendre. Mais il est trop tard pour inventer de nouveaux mensonges. La preuve du crime est faite contre M. le général Mercier. Rien ne peut le sauver du châtiment.
27 Août 1900.
INJU8TICB MILITAIRB 7?
Au secours du Mensonge
Il est humiliant d'être obligé déparier de Bertillon. Mais comme les faussaires, n'ayant plus de faux à produire 9 sont contraints de se rabattre sur cette prétendue (( démonstration », il faut bien que j'en dise un mot.
Constatons d'abord que ce n'est plus le diagramme dépure folie soumis aux juges de 1894 par ce même Bertillon. On se souvient de la clef^ du cadenas, des chemins souterrains de fortifications, avec ces men« tions extravagantes : « Coup monté par un subor^ donné, par un s^éritable espion ténébreusement conseillé,,. Tir à longue portée et en tous sens.., se réfu^ gier dans V arsenal de V espion habituel.., Ins^oquer le coup ténébreusement monté,.. Je regrette bien vivement que la défense n'ait pas exigé de Bertillon des explications sur ces preuves de désordre intellectuel que Ton cache aujourd'hui. Il me semble que cela n'eût pas été inutile pour les juges.
Toute différente qu'est la « démonstration » de 1899, elle n'en reste pas moins d'un esprit convaincu d'insanité. Le prodige, c'est les gens qui ont compris Bertillon. Ah! il ne faut pas leur demander des explications a ceux-là, car s'ils ont compris quelque chose, ils sont hors d'état de le faire comprendre. En revanche, tous s'écrient : Le résultat ! Voyez le résultat ! Bertillon a reproduit l'écriture du bordereau. Qui pourra dire quelle sorte d'argument est cela? Bertillon, au bout de quelques années, est arrivé par
le jeu du quadrillage, couramment employé dans Tin-* dustrie, à dessiner l'écriture du bordereau? Quelle conclusion peut-on tirer de là, sinon qu'il ferait, s'il voulait, un excellent faussaire ? Ne l'avons-nous pas vu, d'ailleurs, refabriquer le faux Weyler avec une si merveilleuse exactitude que du Paty de Clam luimême aurait pu s'y méprendre ? Cela prouve-t-il que le faux Weyler avait été écrit par Dreyfus à l'île du Diable ? Vraiment il est honteux d'avoir à discuter ces choses.
Déjà M. Ballot-Beaupré s'était demandé si M. Berfillon ne serait pas arrivé à des constatations identiques en prenant pour point de départ, dans tine lettre d'Esterhazy, le mot intérêt, de la main du Uhlan. Vous pourriez croire peut-être que Bertillon piqué au jeu a voulu faire la démonstration contradictoire qui lui était proposée. Le faux fou, sagement, ne poussa pas la folie jusque-là. Et lorsque M* De-» mange lui a demandé s'il avait soumis l'écriture d'Esterhazy à la même expérience que celle de Dreyfus, il a bien été obligé de reconnaître qu'il s'était soigneusement abstenu de cette épreuve. Alors, comment peut-on faire à une démonstration systématiquement tronquée les honneurs de l'audience ?
Pour s'excuser, Bertillon accuse Esterhazy d'être a l'homme de paille » de Dreyfus.
Voici la lettre qu'il écrivait, le 18 novembre 1897, au général de Boisdeffre :
Mon général,
Je crois de mon devoir de vous affirmer que les alléga^ tiens du commandant Esterhazy sur le rôle rocambolesque qu'il s'attribue dans la confection de la lettre missive incriminée, allégations que je peux préciser mieux que tout autre, me confirment de plus en plus dans l'idée qu'il est Fhomme de paille choisi par la famille pour attirer l'afTaire sur le plus mauvais terrain.
L'air accusateur qu'il prend vis à vis du colonel Picquart n'a pas d'autre but que de nous abuser.
Maïs alors, encore une fois, que Bertillon n'en faîsait-il la démonstration par la contre-épreuve ? Comment se fait-il qu'il ait reculé lui-même devant l'expérience concluante ? Aucun juge du Conseil de guerre ne la lui a demandée. Pourquoi ?
Faut-il rappeler que, pour justifier le système dont il refuse l'épreuve de contrôle, Bertillon est obligé d'admettre qu'Esterhazy, complice de Dreyfus, écrivait certains mots de son écriture courante sur le même gabarit qui devait servir ultérieurement de base à la cryptographie de Dreyfus ? Et, pour que ce soit complet, Dreyfus lui-même, dans des pièces de service (notamment dans une note à M. de Galliffet), plaçait çà et là, dit Bertillon, des mots écrits sur ce même gabarit. Voilà ce que les juges ont entendu sans hausser les épaules.
Il est vrai que Bertillon, en 1894, s'était fait fort 4e tirer la signature A, Dreyfus des mots adresse et copie du bordereau. M® Démange lui a demandé de recommencer ce tour de force. Il s'y est modestement refusé, alléguant que cela rCavait pas d'importance. Pas d'importance, la signature de Dreyfus dans le bordereau ? Mais ce ne serait pas moins que la preuve irréfutable. Je voudrais croire que les juges, en entendant cette parole se sont trouvés, cette lois, édifiés.
M® Labori a voulu questionner Bertillon sur son allégation qu'Esterhazy était l'homme de paille de Dreyfus, mais le président s'est jeté au secours de ce l'expert » empêtré.
M® Labori. — Comment M. Bertillon rattache-t-il sa théorie de la substitution à la théorie qu'il présente ? Est-ce qu'il prétend que le commandant Esterhazy s'exerçait à écrire comme le bordereau avant la condamnation du capitaine Dreyfus, ou depuis cette condamnation ?
Le président. — Croyez-vous que le commandant Esterhazy s'exerçait à écrire comme le bordereau avant la condamnation du capitaine Dreyfus, ou depuis cette condamnation ?
M. Bertillon. — Je n'en sais rien.
M' Labori. — Comment M. Bertillon estime-t-il qu'Esterhazy est un homme de paille, alors que tout ce qui le concerne démontre le contraire ; car M. Bertillon doit être mis en demeure de nous expliquer le rôle du commandant Esterhazy comme homme de paille ?
Le président. — M. Bertillon est un expert, et il n*apas à s'occuper de cette question.
M« Labori. — C'est un point qui ne peut être détaché de son expertise. Comment M. Éertillon peut-il concilier Esterhazy homme de paille, alors qu'en 1897 il n'a rien avoué ?
Le président. — L'expert n'a pas à entrer dans cette question.
M" Labori. — Il est donc entendu qu'il ne doit rien rester de cette question d'homme de paille ?
Le président. — M. Bertillon a déposé sur son expertise. L'opinion qu'il peut avoir sur Esterhazy est une opinion personnelle qui n'a rien à voir ici.
On ne peut pas dire que cette allégation de Bertillon n'ait rien à voir dans son c expertise», puisqu'elle en est la base, et que si Esterhazy n'est pas F homme de paille de Dreyfus, tous les raisonnements de Bertillon croulent. M. le président Jouaust lui a donné le moyen d'esquiver cette question. C'est vraiment trop de bienveillance pour a l'expert » en péril d'être culbuté.
L'interrogatoire a pris fin par cette courte observation de l'accusé :
Le capitaine Dreyfus. — En 1894, oubliant les convenances les plus élémentaires, le témoin s'est constamment tourné vers moi en parlant du « coupable >. C'est dans ces conditions que je lui ai envoyé le mot de « misérable ». Voilà dans quelles conditions j'ai prononcé ce mot.
Je ne discuterai pas sa déposition au point de vue technique. Cette tâche sera faite par des personnes plus compétentes que moi.
Je vous demande simplement la permission de présenter une observation de simple bon sens.
D'abord, il y a une chose dont je suis sûr : c'est que je jie suis pas l'auteur du bordereau. On vous a cité des minu-
tes du ministère de la Guerre qui seraient truquées. Il serait étrange de voir des notes faites par les officiers du bureau et qui auraient été truquées .
En particulier, il est passé sous mes yeux hier une note qui était destinée à M. le général de GaUiffet, et î'ai constaté sur cette note des rectifications faites par le chef de section lui-même. Par conséquent, cette note a été mise sous les yeux du chef de section qui a fait ces rectifications.
M. Bertillon a parlé de la lettre du buvard. (Cest la lettre où se trouve le mot « intérêt » que Bertillon suppose la clef du système de la cryptographie.) Cette lettre est absolument authentique.
Si le Conseil le désire, JQ lui demande de faire citer Fauteur de la lettre, qui est mon frère ; ensuite Mme Dreyfus, qui a reçu la lettre en même temps que moi. Je suis convaincu que personne ici ne doutera de la parole de Mme Dreyfus. Vous, messieurs, moins que personne.
M. Paraf-Javal, dessinateur, vient démontrer que le système de Bertillon repose sur le néant. M. le président Jouaust, toutefois, lui manifeste à plusieurs reprises son déplaisir de cette démonstration, et fait tout son possible pour l'intimider, le gêner, le réduire au silence. Heureusement, il n'y réussit pas.
« J^ai eu Vidée, dit le témoiriy de vérifier les mesures
de M, Bertillon. Eh bien ! elles sont toutes fausses,
toutes sans exception* Je vais vous le démontrer. Je serai aussi bref que possible. M. Bertillon a pris sept heures pour sa déposition. Il ne m'en faudra pas plus de deux. » Mais à peine a-t-il entamé sa démonstration que le président s'écrie : a Nous ne pouvons pas recommencer la déposition de M. Bertillon. » Ainsi il faut discuter les allégations de Bertillon sans dire en quoi elles consistent. Je serais curieux de voir M. le colonel Jouaust lui-même soumis à cette épreuve.
Un peu plus loin, M. Paraf-Javal prononce cette phrase :
82 INJUSTICE MILITÀIRB.
M. Bertillon n*est pas un expert en écritures/ce n'est pas un monsieur qui compare deux écritures. Non, il suit une idée fixe . Il la poursuit, et il y arrive envers et contre tout, contre la fausseté des mesures^ contre la fausseté du raisonnement.
Et le président de se fâcher :
Vous n'avez pas le droit, dit-il, déparier ainsi. Ménagez vos expressions. (Mouvement.)
C'est assez claîr. Pour M. le président du Conseîl de guerre, on n'a pas le droit de prouver que des mesures fausses sont fausses et d'observer qu'il en résulte un raisonnement faux. O justice de Ravary, voilà bien de tes lumières !
Les moines de la Croix ont composé une chanson ordurière sur la blessure de Labori. Je suppose qu'ils disent des messes pour la prolongation de la diarrhée nocturne de du Paty de Clam, car l'on veut à tout prix — adj'uçfante Jouaust -. — épargner au faussaire l'épreuve accablante des confrontations. Comment ! Labori, qui n'a pour tout appareil guerrier qu'une simple robe noire, se présente à l'audience avec une balle dans les reins, et le lieutenant-colonel du Paty de Clam, tout caparaçonné d'or et de fer, pour une misérable « {>a-nte » reculerait devant l'ennemi ? Nous n'aurons pas ce spectacle. Si les bons Pères insistent
f)our garder du Paty rivé à sa table de nuit, c'est bien 'occasion, n'est-ce pas, défaire fonctionner la commission rogatoire,qui peut se corser à domicile des confrontations nécessaires.
Il parait que la déposition du capitaine Fr^ystœt-
ter n'est pas aussi complète qu'il serait désirable. C'est ce qu'écrit au Figaro un personnage qui signe (( Un Témoin », et qui, par conséquent, ne peut être, s'il a été témoin des choses dont il parle, qu'un des juges de 1894. Voici cette note qui me semble d'un très grand intérêt :
Rennes, le 26 août.
On a lu dans le compte-rendu sténographicjue de l'audience d'hier rémouvant récit de la confrontation du capitaine Freystœtter, du colonel Maure! et du général Mercier. Le colonel Maurel, revenant sur sa déposition de jeudi, a dû avouer la communication secrète au Conseil de guerre de 1894 de la fausse dépêche Panizzardi, portant les mots : Emissaire prévenu, précautions prises, mais il Ta fait avec des restrictions, alléguant qu'il s'était contenté de lire la première pièce et qu'il avait laissé lire les autres parce que, a-t-il dit, il était fatigué .
Nous sommes en mesure d'affirmer que, sur ce point, la déposition du colonel Maurel est incomplète et contraire à la
la réalité.
Le commentaire du commandant du Paty et les quatre pièces secrètes qui l'accompagnaient ont été luS effectivement par le colonel Maurel lui-même, qui en a fait au fur et à mesure un commentaire détaillé.
Ce commentaire était tellement précis, il indiquait si nettement la manière dont les pièces étaient parvenues et il comprenait de tels détails sur toutes les circonstances accessoires, ^tt'«7 a laissé dans V esprit des Juges l'impression formelle, que le colonel Maurel avait été instruit précédem'-^ ment de la nature de la communication quil était chargé de faire.
Il a notamment fait allusion, au cours de ses explications, à l'intervention d'un personnage étranger, attaché à l'ambassade d'Espagne, qu'il n'a pas nommé, mais qui était vraisemblablement le marquis de Val-Carlos, la personne honorable dont il a été si souvent question.
Ces faits sont d'une rigoureuse exactitude.
Ils démontrent que le colonel Maurel, en même temps du reste que le général Mercier, s'est rendu coupable du délit de faux témoignage.
Si, au lieu d'arrêter les questions de la déte\i&^^ \%
président du Conseil de euerre avait compris, à ce moment, toute l'étendue de son devoir, nul doute que le Conseil de guerre eût été édifié d'une façon absolue sur la sincérité des témoignages de certains officiers.
Il est vraisemblable que le capitaine Freystœter n*a pas oublié ces incidents, et Ton peut regretter qu'il n'ait pas cru devoir sur ce point compléter sa déposition.
Un Témoin.
Voilà des points qu*il convient d'éclaircîr. Quand on est témoin^ c'est devant le tribunal qu'on doit apporter son témoignage.
II est fort possible que le capitaine Freystœtter n'ait osé dire que le strict nécessaire, et n'ait pas voulu, quand le général, pris dans l'acte de mentir, l'accusa de mensonge, démontrer par surcroît les mensonges du colonel. Mais ce qui est certain, c'est qu'il n'a rien dit qui ne soit l'absolue vérité.
Mercier, mis dans l'impossibilité de répondre sur le faux Panizzardi, a cherché a équivoquer à propos de la communication relative à <( un obus », en faisant croire que Freystœtter reportait à 1894 des faits connus en 1896 seulement. La vérité est que, dès 1894,
on prétendit — ceci m'est affirmé par quelqu'un qui le prouvera si c'est nécessaire — que Dreyfus avait
commis des indiscrétions à l'Ecole de pyrotechnie de Bourges, et qu on lui attribuait généreusement les révélations de tout ce qu'il a{>ait pu apprendre à cette
école : en particulier, le chargement de Tobus à la mé* linite.
Nous ignorions jusqu'ici que ces mensonges eussent fait l'objet d'une note secrète accompagnée d'un commentaire à l'usage desjuges de 1894. Mais certains ministres le savaient, car l'un d'eux, dont le nom
{pourrait être cité, répondit à l'officier qui lui faisait a description de l'obus allemand en 1896 : « Les Alle^ mands doivent açoir copié cela sur nous, grâce à la trahison de Dreyfus, » L'excellent du Paty, très bien portant alors, avait donc déjà stylé son ministre. Il
était entendu d'avance (le propos du ministre suffit à montrer la fausseté des allégations de Mercier) que les indiscrétions commises par Dreyfus à l'Ecole de pyrotechnie étaient articles de foi a{>ant 1896» Et fatalement toute ressemblance, si minime fût-elle, entre le matériel français et le matériel allemand devait être attribi^ée à sa trahison.
En résumé, dès 189i, on affirmait que Dreyfus avait livré aux Allemands ce qu'il avait appris à l'Ecole de pyrotechnie, en particulier le chargement de l'obus à la mélinite. La découverte, ou plutôt la soi-disant découverte de 1896, n'a eu, aux yeux des accusateurs, que la valeur d'une confirmation, et ce qui résulte de tout cela c'est que Freystaetter n'a -dit que la stricte vérité, tandis que Mercier a trouvé laie moyen défaire un nouveau mensonge. La défense pourra éclaircir ce point quand elle voudra.
Je me demande pourquoi elle a laissé passer sans observation le faux témoin Savignaud, qui prétend que Picquart écrivait à Scheurer-Kestner à une épo-
Î[ueoù il ne le connaissait pas. Il y a là une histoire de aux curieuse à raconter. Puis il faudrait demander à cet individu quels sont les personnages qui sont allés le voir pour préparer son témoignage. Il serait obligé de nommer justement deux des personnages les plus compromis de l'Etat-Major. Il me semble que la conclusion naturelle de cet interrogatoire serait le dépôt d'une plainte en faux témoignage.
Je m'étonne également qu'on n'ait pas coulé à fond le bateau de M. Mertian de Muller, quand on avait en mains tout ce qu'il fallait pour cela.
P, S, — C'est ennuyeux. Voilà un témoin qui manquera à Quesnay de Beaurepaire. M. de Chézelles écrit qu'en effet M. de Schwarzkoppen a été son hôte en 1897, mais qu'il n'a pas été clit, au château de Boulleaume, un seul mot de l'affaire Dreyfus. A quand le prochain conte?
28 Août 1899.
Pour renseignement public
Je recois d'innombrables lettres sur le cas de Bertillon. Je ne retiens qu'un point des remarques de mes correspondants. Pourquoi Dreyfus, s'il voulait déguiser son écriture, n'a-t-il pas employé la machine à écrire au lieu de la combinaison fantastique de Bertillon ? Quel homme de bon sens, militaire ou civil, acceptera de croire que Dreyfus se soit fabriqué une écriture artificielle sur sa propre écriture et sur celle de son frère, pour n'en tirer aucun parti quand il a comparu dei^ant les Juges P Enfin y qui comprendra que cette écriture fabriquée soit justement identique à celle d'un homme que tous les témoignages et tous les faits connus dénoncent comme traître, et qui se trouve justement avoir été acheté par Dreyfus pour être son homme de paille : moyennant quoi tout l'Etat- Major met ses faux, ses mensonges, ses actes de collusions et ses forfaitures au service de cet homme de paille, qui d'ailleurs accuse Dreyfus de trahison? Si quelqu'un, en dehors de Bicêtre, croit pouvoir expliquer ces mystères au moyen de la faculté connue sous le nom de raison, je crois pouvoir lui promettre l'attention soutenue de la terre civilisée.
Il est vrai que la question posée est précisément de savoir de quel usage peut être la raison en France présentement. Il y a à Rennes un innocent: c'est contre lui que se déchaînent toutes les fureurs de l'Etat et de l'Eglise. 11 y a à Rennes des criminels authentiaues qui reconnaissent avoir violé toutes les lois :
INJUSTICE MIBITÀIRE 87
tous les pouvoirs publics s'accorjient jusqu'ici à leur assurer l'impunité, à les entourer d'honneurs. Quand un pays supporte sans broncher un tel défi à la raison humaine, de quel usage peuvent être les facultés moyennes de Tesprit qui, jusqu'à présent, avaient servi de lien entre les intelligences diverses d'une commune patrie ?
Je trouve, par exemple, dans VEcho de Parisy un long factum où se révèle la main jésuitique d'un de ces prétendus témoins, fournisseurs de réquisitoires, que la justice de Rennes admet à remplacer le ministère public, sous prétexte de témoignage. Quand on a requis contre l'accusé en violation des lois, on peut bien se faire journaliste en violation de la discipline, pour l'avantage d'adresser au juge, après le réquisitoire parlé, le réquisitoire écrit, crayonné de bleu ? Eh bien! que dit cet accusateur public? Textuellement
ceci :
Me montrât'On les notes dont parle le bordereau écrites de la main de V ancien major du 74® miraculeusement conservées par les attachés militaires d'Allemagne et d'Italie et remises à la famille Dreyfus par un esprit chevaleresque — d'ailleurs tardif à s'émouvoir — que je ne m'en embarrasserais pas»
Saint Thomas voulut toucher les plaies de son Maître. Mais au moins, quand il y eut mis le doigt, il se rendit. Le chrétien de VEcho de Paris est d'une autre école. Si on lui montre les notes àxi bordereau écrites de la main £Esterhazy^ il continuera de dire qu'elles sont de Dreyfus. Au moins voilà qui est parlé, et la franchise de ce déraisonnement a le grand avantage de couper court à la discussion, en montrant que le mot de orewf e n'a plus de sens, et que l'appel à l'évidence doit être désormais remplacé par l'abrutissement sous le sabre. On nous propose de revenir à la mentalité de la jungle. Il ne s'agit plus que de savoir si la France en est arrivée à ce degré de déchéance.
C'est de ce point de vue que je juge tout ce qui se passe à Rennes. Ceux de mes correspondants qui regrettent que la cour de Cassation n'ait pas cassé le jugement de 1894 sans renvoi devraient comprendre rintérèt supérieur qui s'attache à la grandiose démonstration dont le prétoire de Rennes est le théâtre. Peut-on croire qu'il soit inutile à l'enseiguement public du peuple Français, qui est aujourd'hui notre besoin le plus pressant, d'entendre les paroles qui se disent la-bas, et de méditer sur les leçons qui s'en déduisent?
Quoi de plus suggestif que de voir d'abord un des « juges » venir au tribunal dans la voiture et en la compagnie de Mercier, le criminel ?
Quel plus décisif enseignement que le spectacle de ce Conseil de guerre qui se refuse à tenir aucun compte de l'arrêt de la Cour de cassation qui Ta saisi de l'affaire, et se met d'emblée au-dessus des lois ?
Donnez assez 'de possibilités au président Jouaust, il vous a dit lui-même qu'il en construirait des «présomptions» et chacun sait que les présomptions accumulées font une preuve. Ainsi parle un jugCy sans réfléchir qu'avec son système ni lui ni personne en France ne serait en sûreté.
La fusillade de Labori dans le dos est aussi d'un bel enseignement, n'est-il pas vrai ? Surtout quand on songe que l'assassin avait des complices pour voler les papiers de la défense, et qu'il a trouvé un refuge chez les camarades de ceux qui blaguent Labori de n'être pas mort.
Et la continuation des débats malgré la défense mutilée, n'est-ce rien cela ?Quoi de plus beau comme manifestation d'un état d'âme ? Les juges se conformant à la volonté de l'assassin qui a voulu Labori hors des débats, et ne comprenant pas quels sentiments se peuvent induire chez eux de cette coopération apparente !
Quel dommage que le mot prodigieux du commandant Carrière n eût pas été prononcé ! Les intérêts de
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la défense, d'ordre secondaire ! Quand un magistrat est animé d'une telle pensée, il est de nécessité première qu'il la traduise en langage articulé^ pour l'édification de ses contemporains.
Et le président qui laisse insulter un témoin par celui-là même que son témoignage de vérité vient de confondre, croyez-vous que cela soit inutile pour la compréhension publique de l'affaire ?
Quant aux mensonges de Mercier, à l'aveu de sa forfaiture, à l'aveu de la destruction de la pièce qui prouvait son crime, ainsi qu'à d'autres menus faux témoignages, quel malheur si tout cela fût resté dans l'ombre!
Le faux témoignage du colonel Maurel est dès à présent prouvé. N'est-ce rien? Ecoutez les paroles du capitaine Freystœtter à un rédacteur du Figaro :
Très simplement, le capitaine me raconte qu'à la lecture de la déposition du général Mercier dai)s le compte rendu in extenso des débats, il n'avait pu retenir son indignation. // ne comprend pas qu^un soldat hésite à dire la véritéy toute la vérité.
Samedi dernier, en écoutant les paroles embarrassées du colonel Maurel, il n*a pas voulu insister sur la lecture du dossier secret.
— Mais, capitaine, lui dis-je, le colonel Maurel a-t-il bien lu toutes les pièces du dossier?
— Gomment, s'il les a lues ! J'étais assis à côté de lui. Les pièces secrètes étaient contenues dans une grande enveloppe scellée par le cachet rouge : <{ Cabinet du ministre de la guerre ». Le colonel Maurel a lu à haute voix chacune des pièces et, comme je l'ai dit au Conseil de guerre, après la lecture de chaque pièce, il la com* mentait .
J'ai vu et lu moi-même toutes les pièces du dossier. Jevois encore le fameux commentaire écrit sur du papier à l'en-tête du ministère de la guerre. « Cabinet du ministres. Cette pièce n'était pas signée, et dans mon esprit elle semblait avoir été faite par le ministre lui-même, pour que nous puissions connaître toutes les trahisons alors attribuées à Dreyfus .
Y a-t-îl encore, en France, une loi sur le faux témoignage? Il me parait excellent, en tout cas, que la question soit posée.
Et la longue série des faux, avec, pour couronnement, la communication du faux Panizzardi en 1894, comme pièce secrète, n'était-il pas d'intérêt public que tout cela fût connu ?
Enfin, quelle précieuse lumière venue de la tentative de Mercier pour introduire frauduleusement, avec la complicité de Chamoin, délégué du ministre de la Guerre, et de du Patyde Clam, artisan de la première condamnation de Dreyfus, un nouveau faux dans le dossier secret !
Tout cela n'est pas perdu, faibles cœurs qui voulez la victoire avant la bataille. Rien ne se perd, ni du bien, ni du mal. Tout profite, en fin de compte, à la lente construction d'une âme humaine supérieure. Ma manière, à moi, d'aimer ma patrie, c'est que je voudrais qu'elle continuât d'apporter comme jadis la plus noble part d'elle-même à la grande œuvre d'humanité, tandis que les brutes qui prétendent au droit exclusif d'être de bons Français, préparent contre la France de la Compagnie de Jésus le triomphe de la justice et de la vérité.
Le drame de Rennes, n'est qu'un acte de l'immense tragédie. Méditez ces paroles du capitaine Freystaetter sur l'esprit des juges de 1894 et jugez de leur frappante application aux événements d'aujourd'hui:
Mais, vous avez déclaré, dit l'interlocuteur du capitaine, que votre conviction avait été établie par les dépositions de MM. Bertillon, du Paty de Clam et Henry?
—r- Oui, c'est la vérité. Mais à ce moment M. Bertillon avait une grande réputation, la presse le représentait comme un savant et ses affirmations très nettes m'avaient convaincu. Depuis, j'ai bien regretté d'avoir attaché de l'importance à ses folles théories. Je ne pouvais également pas mettre en doute les dépositions de du Paty de Clam et d'Henry. Ces officiers étaient les supérieurs de Dreyfus, ils
ne pouvaient en être jaloux et la fameuse déposition d* Henry m^ avait fort impressionné.
Des supérieurs avaient parlé : la cause était entendue. C'est la philosophie du procès de 1894, Dans l'intérêt de la France il vaut la peine de savoir si les crimes, aujourd'hui connus, de ces c supérieurs » nous ont appris à mettre la justice au-dessus de l'arbitraire, la vérité au-dessus du mensonge. Non pour le bon plaisir des représailles — les criminels sont perdus quoi qu'il arrive — non pas même seulement pour la pure joie de voir triompher l'innocence, mais encore, et surtout, parce qu'il s'agit de savoir si la France doit triompher du poison destructeur de la conscience humaine ou en ipourir.
L'arrêt de Rennes peut être un des plus beaux tournants de notre histoire. Ce peut être aussi la course à l'abîme. L'événement nous trouvera prêts. Sauver Dreyfus est bien. Sauver la France est mieux. Pour sauver du jésuite mortel ce qui subsiste de l'esprit français, nous n'épargnerons rien de nos forces, rien de notre volonté, rien de notre vie.
M. Paraf-Javal continue sa démonstration, et montre surabondamment l'inexactitude des mesures de M. Bertillon. J'écarte toute la partie technique pour ne citer que le passage suivant à titre d'exemple:
Pour arriver à montrer que ce mot sur la lettre du buvard en forme de courbe est droit, il explique qu'il faut trouver dans le t final un repère. .II y a une figure qui montre ce t final agrandi quarante fois.
Il y a un endroit où il tronve un petit creux dans le t grandi quarante fois. Je n*ai pas la figure sous les yeux. Le conseil la retrouvera facilement.
• ,, M. Bertillon trouve quily a dans le t un petit creux où ce point doit entrer. On ne peut pas trouver ce petit creux.
Je considère, pour moi, que je ne puis attacher une im-^
portance quelconque ù une chose qui doit être grossie qua* rante fois pour se voir,. C'est pour cela que M. Bertillon a dit à un endroit — et je vous prie de porter une grande attention aux mots que je vais dire — que le mot intérêt de la lettre des obligations a été écrit probablement par un myope comme tétait Dreyfus .
Alors, suivant M. Bertillon, la lettre dite des obligations serait non pas de M, Mathieu Dreyfus^ frère de l'accusé, mais du capitaine Dreyfus lui-même.
Je ne me charge pas de trancher ce point, n'ayant point de compétence pour cela: mais il devra l'être, car si la lettre est réellement de l'un et non pas de l'autre, tout le système de M, Bertillon se trouve encore détruit.
M. Bernard, ingénieur des mines, démolit d'une prestesse merveilleuse toute la fantasmagorie de M. Bertillon, et le grand avantage de sa claire démonstration c'est qu'elle est à la portée de tout le monde.
Voici le plan de la déposition :
M. Bernard, — L'argumentation de M* Bertillon, dépouillée de toutes les raisons psychologiques qu'un expert ne doit jamais employer, est contenue tout entière dans les deux propositions que voici :
1** Le bordereau est forgé :
2° Le procédé qui a dû servir à le forger a pu servir à écrire certains mots de comparaison dont la nature et la place accuseraient Alfred Dreyfus.
M. Bertillon indique lui-même d'une façon très nette que le point premier et capital de sa conviction a été la découvrte de la forgerie du bordereau.
Si le bordereau lui avait paru un document naturel, il n'aurait prêté aucune attention à la formation kutschique du mot intérêt, de la lettre de Mathieu Dreyfus, ni à la superposition discutable des mots du bordereau avec ceux des rapports des stagiaires.
Je m'attacherai donc, pour les réfuter, aux soi-disant preuves de forgerie du bordereau.
J* emploierai pour cela le procédé d'inquisition de M. Ber^ tillon lui-même, et j'en tirerai la conclusion que le bordereau est un document naturel.
Cette contradiction dans les résultats ne proviendra
Ï)as, comme on pourrait le croire, d*une différence dans a mesure, car, quelque contestable qu'elle soit, j'accepte celle de l'expert.
Elle aura sa cause dans la façon fantaisiste dont M. Bertillon a employé le calcul des probabilités et en a tiré, de la meilleure foi du monde et par pure ignorance , des conclusions précisément contraires à la vérité .
Au surplus , et pour rendre palpable l'expertise de M. Bertillon, je ferai la critique d'un document qui, interrogé par les procédé et raisonnement de cet expert, se révélera comme forgé.
Je ferai connaître ensuite l'origine de ce document et je puis dire dès maintenant qu'il est naturel, et que je l'ai choisi au hasard de vingt autres qui, interrogés par la même méthode, auraient répondu de la même façon.
Je voudrais pouvoir donner la déposition toute entière. Elle est courte et lumineuse a évidence. Je ne puis malheureusement qu'en citer un passage qui sufBra pour édifier le lecteur.
J'arrive aux véritables pseudo-preuves de la forgerie du bordereau à celles qui avant tout et par-dessus tout ont dû déterminer la conviction de l'expert et qu'on peut et qu'on doit résumer ainsi :
l® Certains groupes de mots spéciaux se placent d'une façon anormale et non imputable au hasard par rapport aux barreaux d'une grille de 5 milimètres d'écartement.
C'est la première preuve.
2^ Le calcul des probabilités enseigne que sur un million de documents pris au hasard^ on en rencontre un à peine qui présentera ces particularités.
C'est là la seconde preuve de la forgerie.
Je suis obligé de séparer en deux ordres ces preuves, car elles sont de nature et surtout de mérite bien inégal .
Le premier est scientifique et il appelle et supporte la discussion.
Le second est enfantin et misérable.
Je m'attache pour le réfuter au premier ordre de preuves.
Ici, pour la bonne méthode se pose une question préalable : celle de l'exactitude des mesures de l'expert, mal«
gré et peut-être à cause de leur excessive précision. Pour être complet et pour faire les réserves nécessaires, je dois signaler que les mesures de M, Bertillon ri ont pas été prises sur le bordereau original.
Dans le but louable, assurément, de faire disparaître l'influence des déchirures, M. Bertillon a constitué un docu^ ment spécial qui a la prétention de représenter le bordereau tel quil se trouvait aidant d'être déchiré. C'est sur ce docu» ment que toutes les mesures subséquentes ont été faites^ et c'est lui que f appellerai document Bertillon,
Or y un examen attentif montre quil existe des différences certaines entre ce document et le bordereau d'avant les dé" chiruresy ce bordereau que, sauf son auteur, personne na vu et ne verra jamais.
Les difiérences sont de nature à faire tomber certaines coïncidences qui ont frappé M. Bertillon et qui lui ont servi de bases pour la confection du bordereau. J'examinerai pourtant ces différences de M. Bertillon et cela est un témoignage rendu à sa bonne foi.
Ces différences obéissent aux diverses lois du hasard et leur présence n'infirme ni mes conclusions personnelles ni celles ne M. Bertillon — je vais prouver par la méthode de M. Bertillon que le bordereau est un document naturel.
Ainsi nous apprenons que M. Bertillou avait pris ses
mesures sur un simili-bordereau de sa fabrication.
Ce n'est pas étonnant si M. Paraf-Javal trouvait toutes les mensurations fausses. Je disais bien que le prétendu fou était tout simplement un sinistre farceur.
Enfin voici l'amusante conclusion où M. Bernard, reprenant la contre-épreuve que Bertillon avait refusé de faire, montre — en appliquant le système^ Bertillon à une page d'un rapport de M. Bertillon lui-même écrite par le commis greffier du Conseil de guerre — que la démonstration sur ce document, identique à celle obtenue sur le bordereau, conduirait à prouver qu'une pièce naturelle est une pièce ' forgée.
' Je vais d'abord traduire l'idée de M. Bertillon. Je la ré^ futerai ensuiteé >
INJUSTICE MILITAIRB 95
Le bordereau, dit l'expert, contient un certain nombre de groupes de mots, mettons-en dix, qui se placent d'une façon semblable par rapport aux barreaux de la grille, c'est-à-dire dont les distances sont des multiples exacts de 5 millimètres.
Dictons le bordereau à un million de personnes et sur le million de copies, cherchons combien présenteront ces particularités,
— Il y a en une à peine, dit Bertillon, et ce calcul est absolument exact.
Donc, pour suivre l'expert, il y a neuf cent-quatre-vingtdix-neuf chances contre une pour que le bordereau soit forgé, et cette conclusion — qui serait accablante pour l'auteur du bordereau, quel qu'il soit — est lancée avec une confiance parfaite .
Par bonheur elle est tout simplement enfantine. Je le démontre.
Ecrivons dix nombres qui ne soient pas des multiples de 15, c'est-à-dire qui n'auraient pas attiré l'attention de M> Bertillon dans cette masse de un million de copies; cherchons combien d'entre elles offriront les dix groupes de mots en question placés à une distance représentée par ces nombres.
Le même calcul servira et conduira aux mêmes conclusions: il existera à peine une copie présentant les mêmes particularités. En d autres termes, le nouveau document sera tout aussi rare que le premier, que le bordereau. Alors est-il forgé, ce nouveau document, et quelle est donc la portée de la remarque de M. Bertillon.
Ceci veut dire, en dernière analyse — et c'est la découverte que M. Bertillon a cru faire — que sur un million de bordereaux dictés à un million de personnes, il n'y en aura pas deux qui se ressemblent.
Mais, dira-t-on, ceci est une vérité connue, c'est évident, mais encore fallait-il la dépouiller de son appareil mathématique pour la faire apparaître, d'abord ; puis pour démontrer qu'elle est sans intérêt et ne permet de tirer aucune conclusion favorable à l'idée de forgerie.
M. Bertillon s'est posé un problème identique à celui-ci et il a cru le résoudre : « Une forêt contient un million d'arbres ; combien sont identiques à un arbre déterminé d'avance ?
— ÂucuDy répondra tout le monde.
Va-t-on accuser l'arbre de comparaison d'être une forgerie ?
Au surplus, dans ces matières délicates et très difficiles à manier pour ceux que leur instruction première n'y prépare pas, les raisonnements les plus sérieux et les plus rigoureux gagnent à être illustrés d'un exemple.
J'ai l'honneur de faire passer sous les yeux de messieurs les membres du Conseil de guerre une page d'écriture qui, interrogée par la grille, et avec le raisonnement de M. Bertillon, n'y résiste pas. En effet, on ne trouve pas moins de onze groupes de mots polysyllabiques redoublés dont les débuts coïncident rigoureusement ; et, chose curieuse, parmi ces coïncidences se trouve quatre fois celle du fameux mot ( manœuvres » du bordereau.
Si l'on descend aux monosyllabes, les coïncidences sont encore bien plus curieuses ; on rencontre quatorze fois, pour ne citer qu'un exemple, la préposition de ou des encadrée d'une façon rigoureusement exacte entre les barreaux de la grille.
Tout ceci fait l'objet d'une note accompagnant la planche que j'ai eu l'honneur de faire passer tout à l'heure.
Sur cinquante millions de documents semblables écrits au hasard on n'en trouverait pas un qui présente cette particularité.
Faudra-t-il en conclure que ce document est forgé? M. Bertillon n'hésiterait pas.
Il aurait tort cependant, car ce document est une page d'un rapport de M. Bertillon lui-même, et il est écrit par le commis greffier du Conseil de guerre. (Mouvement.)
Teyssonnîères, l'homme qui livra le facsimilé du bordereau au Matin^ reprend sa dissertation de 1894. Pour lui, l'écriture d'Esterhazy est de Dreyfus, et il le ((prouve ». On sait que le tribunal de la Seine a cru devoir se priver des services de ce monsieur.
Yarinard et Couard arrivent, comme on sait, aux conclusions de l'expertise de Teyssonnières.
L'expert Pelletier en 1894 a conclu que le borde-
reau n'était pas de la main de Dreyfus. Cela lui a valu les attaques du général Mercier, habitué à fournir uniquement ses faux comme preuves de la culpabilité de Dreyfus.
M. Pelletier déclare qu'il « maintient ses conclusions dans toute leur intégralité ».
M. Charavay, lui, avait conclu contre Dreyfus en 1894. Mais dès qu'on lui a montré Técriture d'Esterhazy il s'est empressé de reconnaître hautement son erreur.
Mon chemin de Damas a été extrêmement simple. C'est la découverte de l'écriture d'Esterhazy.
C'est le faux Henry.
C'est l'arrêt de la Cour de cassation.
C'est enfin ma conscience qui ne me permettait pas de ne pas revenir sur mon opinion quand je suis convaincu que je me suis trompé en 1894. ^Sensation.)
Il y a encore une chose dont il faut tenir compte : c'est l'aveu même du commandant Esterhazy.
Oh ! je sais bien que cet aveu peut paraître suspect ; mais en critique historique, quand un témoignage est suspect, nous le rejetons .Mais quand ce témoignage concorde avec la réalité des faits ou avec d'autres témoignages qui sont considérés comme sincères, nous retenons ce témoignage , et c'est le cas ici.
C'est pourquoi je crois que l'aveu d'Esterhazy doit être retenu.
...Je tiens seulement à résumer ma position d'une façon aussi claire et aussi nette que positive. Je tiens à déclarer ceci, c'est qu'en 1894, abusé par une ressemblance, je me suis trompé en attribuant la pièce appelée bordereau à l'auteur d'une écriture anonyme qui se trouve être celle du capitaine Dreyfus.
Ayant trouvé un nouvel élément d'écriture, j'ai reconnu mon erreur et c'est pour moi un très grand soulagement de conscience de pouvoir devant vous, messieurs, et surtout devant celui qui a été victime de cette erreur, déclarer que je me suis trompé en 1894 et que /estime actuellement
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qice l'écriture du bordereau n est pas l* écriture graphique du capitaine Dreyfus, mais qu'elle est celle du commandant Esterhazy. (Sensation).
... Le Président. — Cet examen a été rapide. Malgré cela, vous l'avez jugé suffisant ?
M. Charavay. — Oui, monsieur le président, et je crois que dans cette affaii'e la question est beaucoup plus claire qu'elle ne semble, qu'il suffit de comparer le bordereau aux deux écritures pour que la chose saute aux yeux.
Il suffit du simple bon sens pour cela. (Mouvement.)
Allons! Je commence à croire qu'en dépit des 'bons Pères, on ne trouvera pas des juges pour s'insurger contre Tévidence. Personne ne sera pressé de se montrer dans l'attitude piteuse où M. le colonel Maurel a recueilli tout autre chose que la considération de ses concitoyens.
29 Août 1899.
Le Syndicat
Où est le syndicat? Cherchez le syndicat. C'est la
Juestion du jour. Il y a, dans une opérette, l'histoire 'un terrible bandit nommé . Gasparone, qui n'existe pas, mais dont le nom est habilement exploité par un aubergiste malin qui s'en fait des rentes. Tel notre <( syndicat » dont tout le monde parle, comme dit Roget, que tout le monde connaît, que tout le monde a vu, mais dont nul ne peut établir l'existence.
ic Le syndicat » a le privilège d'être partout, de tout
savoir et de tout faire. D'immenses cavernes pleines d'or, de perles et d'escarboucles, sous la plaine, la montagne ou la mer, rendent universellement puissants tous ceux qui possèdent le mot de passe pour emplir les sacs monstrueux qu'ils vident à pleines mains sur l'humaine cupidité. Vous n'attendez pas de moi que je vous désigne le lieu de ces gisements. Malgré mon aililiation bien connue, je n'ai jamais pu obtenir sur ce point que de vagues informations, d'ailleurs contradictoires.
Les uns me disent que ce sont les trésors de l'Atlantique retrouvés sur la mer Océane, les autres qu'il s'agit de la découverte d'un procédé pour extraire l'or fin de l'air du temps par le moyen d'un kutsch distillé sur le fin réticule d'un gabarit lunaire. Tout ce que je sais, c'est qu'on entre, la nuit, par un chemin creusé en tire-bouchon au sein de l'obélisque, dans les souterrains capricieux qui mènent à la chose. Je ne m'y suis jamais aventuré, à cause des dragons à langue de flammes qui n'admettent le visiteur qu'à la condition de se laisser circoncire tout ce qu'il a sur lui de propre à satisfaire les exigences du sécateur. De fait, je ne connais personne qui soit allé la-bas. Mais le nombre est immense de ceux qui en sont revenus, avec la puissance magique dont les effets nous crèvent les yeux. Car si le syndicat est enveloppé de mystères, il n'en est pas ainsi de ses résultats.
Il faut d'abord savoir que toute la France est à vendre, et que le syndicat l'achète au fur et à mesure de ses besoins. C'est du moins la conception de la patrie française que nous offrent des patriotes fameux qui ne demandent qu'à joncher de leurs futurs cadavres tous les champs de bataille du siècle prochain. Eux seuls ne peuvent être achetés. Ils se proclament impayables, et le sont bien : cela est sûr. En revanche, tout ce qui n'est pas de leur orthodoxie à trois poils est vendu, vendu au syndicat, c'est-à-dire rembourré d'or et de rubis, et par conséquent prêt à se vendre encore pour un surcroit de capitonnage.
De là, sous la providence d'un syndicat dW, deux classes d*hoinines bien distinctes: ceux qui n'ont rien, et ne peuvent, dès lors, dépenser plus dé 50,000 francs pour donner à boire aux soldats de Roget, dans le trajet de la place de la Nation jusqu'à l'Elysée, et ceux qui boivent le Pactole à longs traits comme Picquart, se faisant payer chèrement pour dire qu'il fait clair en plein jour.
Vous remarquerez que ce système a pour trait caractéristique de nous fournir une conception de l'histoire à la portée des esprits les plus simples, et de rendre intelligible aux hommes les moins pourvus d'intelligence le miracle des contradictions qu'ils rencontrent. C'est la tendance constatée de chacun de nous d'admirer qu'on puisse de bonne foi soutenir une opinion différente de la nôtre. Il parait que le phénomène s'explique, à la condition de se donner beaucoup de mal pour comprendre ITiomme et ses ressorts. Le système du syndicat a pour grand avantage de supprimer tout ce labeur en fournissant aux plus crasseux ignares l'explication de toutes choses. On se dit simplement: (( Tous ceux qui pensent autrement que moi sont vendus». Et c'est fait. Herder et Vico n avaient vraiment i)as besoin de se donner tant de mal pour courir après a philosophie de l'histoire.
Par ce procédé, plus de mystères, plus de problèmes insolubles. Tout devient d'une simplicité enfantine, et le crétin du Valais enseignerait à Renan le pourquoi de tout l'univers. Enfin, le plus beau, c'est que, la passion faisant son œuvre, avec l'autorité des sug-
Î restions officielles de l'Etat, de l'Eglise ou des foules ivrées aux courants profonds de l'inconscience obscure, on peut rencontrer tous les jours des hommes de culture que la méthode syndicataire ramène à la mentalité du Valais.
C'est un magistrat qui m'a dit sérieusement, l'autre jour, qu'on açait acheté tous les membres de la Cour de cassation. « Quoi! m'écriai-je en éclatant de rire, même le fameux trio Crepon-Petit-Lepelletier?» « Tous
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ceux qui ont voté la révision»: telle fut la réponse. Et comme j'essayais d'entrer dans la discussion du fond : (( Je rCai besoin de rien savoir y me fut-il répliqué ; c^est Véndence. » Vous voyez que dans ce système il n'est pas besoin de s'embarrasser de raisons.
Un autre exemple encore n'est pas moins frappant. Un de mes amis me vint faire visite hier, que je n'avais pas vu depuis longtemps. C'est un savant, athée, qui se plaît à l'encens, aux cierges, aux orgues des églises, et qui serait déjà entré dans les ordres, s'il n'était nécessaire de professer une croyance en Dieu, d'abord. Au premier mot sur la tentative d'assassinat de Rennes, je reculai d'effroi. Mon ami ne croyait pas à la blessure de Labori. Pas d'assassin, pas de balle (je ne m'étonne plus qu'on n'ait pas voulu l'extraire), donc pas d'assassiné : c'était aveuglant de lumière, a Voyons, me dit le savant exquis, avec son plus aimable sourire, en me perçant de la double flèche aigué d'un ironique regard, m'expliquerez- vous ce que Brissaud et Reclus faisaient là, par hasard? » C'est vrai. De quel droit Brissaud et Reclus vont-ils à Rennes, s'ils n'y sont pas envoyés par le syndicat? Pouvait-il y avoir une autre explication du voyage? Mon savant ne le supposait pas, et, pour achever de me convaincre: <( Je le connais, Brissaud, répétait-il, je le connais. » Et sentant l'inutilité de la réplique à cet unique argument, je pensais: « Encore un qu'on aura rencontré dans les souterrains de l'obélisque, traînant des fourgons d'or ! »
Et quand mon ami fut parti, je m'émerveillai de ce syndicat qui accomplissait tous ces prodiges, dont le plus étonnant peut-être est de faire d'un grand esprit une âme si simple. Et je songeais que si le syndicat, qui n'a pas eu même besoin d'exister pour exercer sa puissance de miracle, avait été vraiment une vérité tançible, tout le métal précieux enfoui dans les entrailles de la terre ne lui eût pas permis de réaliser les rêves dont nos hallucinés le gratifient.
Car, enfin, en dépit d^ nos « patriotes », on peut
bîen admettre à la rigueur qu'il y ait encore en France des vestiges de générosité, de noblesse, de griindeur d'amc, de désintéressement, et qu'il n'est pas indispensable que toutes vertus soient réfugiées dans le camp des menteurs et des faussaires. Des hommes auraient pu se rencontrer, qui, pour la simple joie de de sauver un innocent et de servir ainsi leur pays en lui fournissant l'occasion d'un acte de justice supérieure, eussent apporté leur concours à la grande œuvre, chacun dans la forme que lui permettaient ses moyens. Il n'y aurait rien eu là que de très légitime assurément, et, s'il en eût été ainsi, je ne crois pas que personne se fût avisé d'en rien cacher. Mais cela n'a pas été nécessaire, la famille du condamné se trouvant en état de pourvoir aux dépenses à ciel ouvert qu'exigeait le redressement de l'erreur judiciaire. En revanche, est-on bien sûr qu'il n'y a pas de puissance syndicataire du côté de ceux qui crient au « syndicat » ?
N'a-t-on jamais vu des meurtriers se sauver en criant il Tîissassin ? Quels fonds ont jamais manqué â Tadreuse propagande contre la justice, contre la vérité, contre les lois ? Les bons Pères ne sont pas sans ressources d'argent : la démontration n'en serait pas difficile à faire, et qui voudrait seulement connaître les quelques immeubles du moine mendiant de la Croix ^ n'aurait besoin que d'aller faire un tour au Cours-la-Reine.
Nous savons par leur propre aveu que les émeu« tiers disposent de sommes rondes. Les souscriptions au monument d'Henry le faussaire, sont pleines d'enseignements. Relisez ces listes fameuses, cous y trouverez le nom d'un des juges de Dreyfus. Je n'insiste pas pour aujourd'hui. Il me suffit de dire que ce syndicat, lui aussi, accomplit des miracles. Le miracle prédit par Pascal. On donne des hommes, des frocards, et par la vertu de leur souffle, ils annoncent qu'ils vont faire des anges. On écarquille les yeux. Miracle !' Ils ont fait des bêtes*
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J'aime à penser que vous n'aviez pas compté sur M. deFreycinet pour vous donner l'adresse du syndicat. Cet ancien ministre connaît tous les escaliers en tirebouchon de la terre, car sa vie s'est passée à tourner en spirale autour de toutes choses, mais il n'en convient pas facilement. Quand j'ai vu que Mercier et Jamont avaient mis en lui leur espoir, j'ai compris
3u'ils seraient déçus. Leur ami Didon leur aurait pu ire que Rome elle-même n'a jamais pu obtenir autre chose que de l'eau bénite dS ce huguenot cafard. Pourquoi le colonel Jouaust serait-il plus heureux que l'Eglise.
Voici la partie de la déposition du général Mercier qui concerne M. de Freycinet :
En 1896, au moment où la campagne commença à grands coups de millions, comme vous le savez ; à cet égard, je tiens à vous faire part d*un propos que M. le général Jamont m'a autorisé à répéter devant vous : ayant été voir M. de Freycinet, le lendemain du jour où il quittait le ministère de la Guerre, M. de Freycinet lui dit :
ce Le gouçernement dont je faisais partie et que je quitte sait que 35 millions sont venus soit de l* Allemagne, soit d'Angleterre^ pour soutenir l'effort de la campagne drey^ fusiste, »
C'est bien clair, n'est-ce pas? M. de Freycinet a-t-il tenu ou n'a-t-il pas tenu ce propos ? Lisez sa déposition du premier mot jusqu'au dernier, et je vous défie de dire s'il a connrmé ou nié les paroles qu'on lui attribue.
Ainsi qu'il est dit dans le passage qui vient d*étre lu, M. le général Jamont est venu me voir à mon domicile dès le premier jour de ma démission, pour me faire une visite de courtoisie à l'occasion de ma sortie du ministère.
J'ai reçu à cette époque un grand nombre de visites
semblables ; je ne crois pas exagérer en disant que j*ai reçu peut-être plus d'une centaine de visites pour le même motif : ma démission.
Jq nai pas noté les propos échangés avec les différents interlocuteurs f mais il est facile de se rendre compte que nous avons dû effleurer les questions du jour, selon le tour d*esprit et la conversation particulière de chacun d'entre eux.
Avec le général Jamont nous avons naturellement parlé de l'armée.
Nous avons parlé de l'ébranlement causé par cette campagne de paroles et de presse qui se poursuit depuis plus de deux années dans les divers pays du monde au sujet de l'affaire Dreyfus.
J'ai été amené à dire que nos agents du dehors nous signalaient des efforts considérables faits par C initiative privée en faveur de cette campagne ; campagne très désintéressée en France, j'en suis certain, mais qui l'est peut-être un peu moins à l'étranger, et que le spectacle de nos discordes n'est pas fait pour diminuer.
Je ne suis pas entré dans les détails.
Je ne connais rien de précis à ce sujet.
A un autre moment de la conversation, je crois avoir rapporté les estimations que f avais entendu faire par des personnes qui sont au courant ou qui se disent au courant des questions de puhlicitéj estimations fort arbitraires que je nai jamais eu la prétention de m^ approprier, et qui, d'ailleurs, visaient, non pas les dépenses qui avaient pu être faites dans tel ou tel pays, mais l'effort total de la campagne depuis l'origine dans le monde entier.
Et maintenant tâchez de vous reconnaître dans cette bouillie. M. de Freycînet a rapporté des « estimations fort arbitraires » quïl ne s^ est pas appropriées <( de personnes qui se disent au courbant des questions de publicité )). Mais bien malin qui lui fera dire les sommes dont il a parlé (peut-être quarante millions, peut-être dix-huit sous), ou nommer les personnes imaginaires derrière lesquelles s'abrite la candeur de sa fourberie. « La campagne en France est désinté^ rcssée >>. Voilà pour les dreyfusards. « Des personnes qui se disent au courant des choses m'ont parlé de
sommes dont je ne puis montrer les reçus y> : yoilà
E ourles jésuites antidreyfusards. Conclusion : ce Mes ons amis, dans la première semaine de janvier qui va venir, réconciliez-vous donc, pour me nommer sénateur ».
Oh ! ce n'est pas à lui-même qu'il songe. « Ses çœux partent (Tun cœur qui na plus grana chose à souhaiter pour lui ici-bas ». Mais « il a la passion de çoir sa patrie grande et noble » , et voilà pourquoi il a parlé au général Jamont de 35 millions anglo-allemands qull ne peut aujourd'hui confirmer.
Tel est. Monsieur le président, le résumé, aussi fidèle que mes souvenirs me permettent de l'établir, de cette partie de ma conversation avec le général Jamont.
Nous échangions nos inquiétudes sur les conséquences possibles de cet état de choses, s'il devait se prolonger, car, il ne faut pas se le dissimuler, les attaques auqueiles nous assistons ont une répercussion fâcheuse sur les institutions militaires et elles pourraient à la longue entamer la cohésion de notre armée.
Tel était le sujet de nos réflexions. Nous nous disions que la discipline pouvait à un moment donné avoir à en souffrir.
Je sais bien qu'on croit que la discipline est sauvegardée suffisamment par les sévérités du Code de justice militaire; mais, messieurs, vous le savez, il y a une discipline plus haute, plus nécessaire, comme je le disais un jour à la Chambre des députés : c'est celle qui repose sur la confiance des soldats envers leurs chefs.
Et comment, disions-nous avec le général Jamont, cette confiance se maintiendra-t-elle si les chefs sont dépeints
SOUS les plus noires couleurs ?
... Messieurs, c'était là le sujet de nos craintes, c'était là le sujet de mes réflexions ; ceux de nos compatriotes qui se livrent à ces attaques sous V excitation d'une passion gêné" reusCf je suis sûr, dans le but de servir des idées nobles et élevées, je les adjure de se rendre un compte plus exact du danger qu'ils peuvent faire courir à notre pays.
Vous voyez que nous sommes en proie nous aussi
ik à une passion généreuse », car notre voix compte au scrutin. Mais nous avons le tort de dépeindre certains chefs de Tarmée soiis les pliis noires couleurs.
Tandis que si nous disions que les faux témoignages constatés devant le Conseil de guerre sont une chose recommandable, si nous voulions seulement nous extasier devant les quinze faux de TEtat-Major, et jurer que c'est plus beau que du vrai, si nous déclarions que le capitaine Freystœtter ment pour avoir dit la vérité et que le colonel Maurel dit vrai lorsqu'il est convaincu de mensonge, si nous voulions seulement proclamer qu*en faisant condamner Dreyfus sur un faux montré secrètement aux juges, et qu'en cherchant à introduire frauduleusement un nouveau faux dans le dossier secret avec la complicité du général Chamoin et du lieutenant-colonel du Paty de Clam, le général Mercier a accompli des exploits qui dépassent ceux d'Alexandre, si nous proclamions qu'amnistier le commandant Esterhazy (comme a fait Zurlinden) pour la peccadille d'avoir tenu une maison de prostitution, et que souscrire au monument de Henry le faussaire (comme a fait le général Mercier) est une action d'éclat, M. de Freycinet serait d'accord avec nous pour reconnaître que le mal n'est pas pour les chefs d'armée de commettre des crimes, mais pour ces faquins de civils de demander l'application impartiale des lois. Oh! alors, quelles victoires cela ne vaudrait-il pas pour la France !
Nous aurions enfin cette patrie « grande et noble » que rêve Freycinet où menteurs, faussaires, criminels, protégés par de bons Pères, mettraient la botte sur tous les fronts.
(( Apprenons à nous estimer » dit Freycinet, oubliant sa formule pour rendre le faux et le banditisme organisé contre l'innocence, des actions dignes d'estime.
Un juge a la naïveté de demander à Freycinet s'il a une opinion sur le fond de l'affaire. C'est bien mal le connaître, ce Le gouvernement dont il fut a poussé la
délicatesse en cette matière jusquà s^ interdire toute sorte denquéte ». Freycinet avoir une opinion, lui ? Un éla^nducœur? Tendre Taide d'une parole secourable à la malheureuse victime que piétinent Mercier, Roget, Cuignet, sous les bénédictions du père Du Lac, voilà un mouvement bien étranger à M. le sénateur ! Ah! si Dreyfus était électeur sénatorial, on pourrait voir. Mais il n'y a pas encore de sénateur de nie du Diable.
Tout de même, Labori, entêté, finit par arracher un (c non » à son Excellence.
M® Labori. — Je vous serais reconnaissant, monsieur le président, de permettre à M. de Freycinet de bien préciser sa déposition, de vouloir bien lui demander s'il con^ naît un fait qui lui permette de croire que l'argent étranger ait joué un rôle dans le procès en revision ?
M. DE Freycinet. — Non, monsieur le président.
Le président. — Vous ne connaissez aucun fait spécial ? Aucun envoi d'argent ?
M. de Freycinet. — Non, monsieur le président.
Cette fois, paraît-il, il n'y avait pas moyen de s'esquiver.
Après un long débat, Labori obtient un autre succès. Freycinet déclare préférer son collègue Scheurer- Kcstner à Savîgnaud, faux témoin. Voilà un bon certificat pour Scheurer ! On te lâche, ô Savignaud. Que penses-tu, toi, de ce Freycinet, qui fut, d'abord, ton défenseur?
Avant que de partir, l'ancien ministre nous régale d'un résumé d'un de ses anciens discours à la Chambre où il disait que la plupart des prétendus secrets militaires sont fatalement connus d'avance des deux côtés de la frontière.
. Au-dessus de ces secrets, de détails, il est des choses qui doivent planer : c'est la science, c'est la bravoure, c'est la confiance en soi, c'.est Je pati*iotisme»
Sans doute, mais la question est de savoir si le
{)atriotisme commande de faire des faux, de violer es lois, pour supplicier l'hérétique innocent. C'était la question. Voilà pourquoi M. de Freycinet s'est abstenu d'y répondre.
Le lieutenant-colonel Cordier a fait une déposition d'une clarté remarquable sur l'organisation du bureau des renseignements. L'espace me manque pour citer tout ce qu il faudrait.
Une seule citation pour montrer comment la vérité s'est fait jour dans l'esprit du colonel Cordier :
Nous savions qu'il n'y avait contre Dreyfus absolument qu'une seule pièce, le bordereau, et nous savions que sur cette pièce deux experts s'étaient prononcés pour qu'elle ne fût pas de Dreyfus et trois pour qu'elle fût de lui.
C'est ce que j'ai dit à la Cour de cassation.
Nous savions aussi que les témoignages d'officiers étaient nombreux et nous les savions devoir être graves : mais remarquez que je ne les connaissais pas à ce moment. Je les connais depuis que je les ai lus, et je les trouve moins graves.
Ce qui nous a rassurés, c'est l'unanimité du Conseil de guerre. S'il y avait eu une seule voix pour Dreyfus au Conseil, nous aurions eu des doutes. J'en aurais conservé. Je n'en ai pas eu à ce moment-là, précisément à cause de cette unanimité.
Les premiers doutes quej'ai éprouvés, je les ai eus quand je me suis aperçu, à mon grand étonnement, que ce bordereau, que je savais pertinemment avoir été apporté au mois de septembre, on en avait travesti la date d'arrivée quand on avait dit au Conseil de guerre de 1894 que ce bordereau était du mois d'avril ou de mai.
C'est ce qui a commencé à éveiller mes doutes.
Ce qui a aussi contribué, à ce moment-là, à les éveiller, c'est la campagne que je me permettrai de qualifier d'infâme qui a été faite contre U colonel Picquart.
INJUSTICE MILITAIUE 109
Je connaissais de longue date le colonel Picquart et j'ai toujours eu pour lui la plus grande estime.
Quand j'ai vu ses anciens subordonnés, qui étaient également les miens, se retourner contre lui ; quand j'ai vu l'accuser injustement, je me suis dit : a II doit y avoir quelque chose. >
C'est là que j'ai commencé à suivre, et puis c'est là que, successivement, j'ai examiné toutes les charges, que j'ai suivi l'affaire.
Un témoin est venu dire ici qu'à une certaine époque je croyais à la culpabilité de Dreyfus, que je la proclamais. Oui, j'ai cru à la culpabilité de Dreyfus.
Le COLONEL Fleur. — Je demande la parole.
Le lieutenant-colonel Cordier. — Et si je n'y avais pas cru, j'aurais été le dernier des hommes parmi les officiers des renseignements de ne pas proclamer la vérité.
J'ai cru à sa culpabilité.
Maintenant, je crois à son innocence ; j'y crois de la façon la plus absolue.
Au moins, ne confondez pas. Ce n'est pas le ministre politicien qui dit cela. C'est le vieux militaire.
Prière de savourer cette dépêche du Figaro :
Rennes, 28 août.
Le héros de la matinée d'aujourd'hui a été, on s'en doute, le général Mercier. Viendrait-il?... A six heures moins le quart on l'a vu arriver, en civil, dans la cour du lycée, oii il s'est promené jusquà la demie avec le colonel Jouaust,
On ne reprochera pas au président du Conseil de guerre de cacher ses sympathies. On pourrait même souhaiter qu'il en fit une démonstration moins éclatante. M. Jouaust représente la loi. M. Mercier le crime avoué. La loi et le crime ont évidemment
quelque chose à se dire, mais non par voîe de conversation privée.
30 Août 1899.
Tout savoir
Les séances succèdent aux séances , et il m'a pas encore été dit un mot de la seule question posée devant le Conseil de guerre. Je pense que le président Jouaust, le dernier jour, fera venir le premier f)assant que l'huissier pourra raccrocher devant le ycée de Rennes et lui tiendra, par acquit de conscience, ce discours :
— Monsieur, connaîtriez-vous quelque fait, quelque parole, quelque rumeur qui vous permît de penser que le capitaine Dreyfus, ici préseirt, ait pu livrer à une puissance étrangère les pièces mentionnées dans le bordereau d'Esterhazy ?
Si le passant dit oui, le procès commencera. Si le passant dit non, il ne restera plus qu'à condamner Dreyfus sur la seule question où aucun témoin n'aura tenté de produire contre lui le laoïoindre semblant de preuve.
D'ailleurs, pourquoi se gênerait-on ? Est-ce que M. le général Roget se gêne pour annuler, de sa seule autorité, les décisions de la justice, et déclarer que le faux fabriqué par Lemercier-Picard (sur l'ordre de qui ?) pour faire croire que le colonel Cordier avait offert ses services aux juifs, n'est pas de Lemercier--
Picard [malgré V ordonnance du juge qui le constate)^ et pourrait bien être du colonel Cordier ? Ainsi Ton voit à plein la déchéance morale des prétendus défenseurs de Tarmée qui réservent le respect militaire aux criminels en uniforme, et déversent impudemment, malgré les preuves faites^ les pires calomnies sur les soldats, Picquart, Cordier, Freystaetter, parce que ceux-ci refusent de mentir.
Ah ! c'est qu'il faut se croire bien sûr de l'impunité, quand on est de l'Etat-Major, pour oser prononcer cette parole : « Lemercier-Picard est mort, mais il n'est pas encore enterré ». Il semble entendre don Juan défier le Commandeur. Ne troublez pas ces cadavres mal enterrés, général ! Il y en a qui ne veulent pas rester sous terre ! Qui sait si Lemercier- Picard, mort, a bien dit son dernier mot ? Voyez le faux de Y Eclair^ on croyait bien que c'était fini . Eh bien, voilà qu'à quinze jours de la prescription, l'affaire commence à peine. Et elle commence par un coup d'éclat fort inattendu. M. Lissa^oux, à qui paraît revenir jusqu'ici toute la responsabilité du faux document était, à l'époque du crime, rédacteur du Petit Journal de MM. Judet et Marinoni. Or, le journal le Véloj dont le directeur, M. Pierre Giffard, était alors rédacteur en chef du Petit Journal^ publie justement sur l'arrestation de M. Lissa joux cette note évidemment rédigée à l'intention des défenseurs de Dreyfus :
A notre avis il est regrettable (ju'avant d'être appelé chez le juge d'instruction, M. Lissajoux n'ait pas été cité à Rennes. Au lieu d'être connues du seul M. Josse, ses réponses l'eussent été du public, et elles auraient peut-être été intéressantes, surtout si le Conseil de guerre lui avait posé les questions suivantes :
1. Pendant plusieurs années, n'avez-vous pas dit aux personnes qui vous entouraient, au Petit Journal y que vous étiez au mieux avec le général Gonse, le colonel Henry, le greffier Vallecalle, etc. ?