N'étiez-vous pas exclusivement attaché au Petit Journal
et ne vous borniez-vous pas à écrire dans ce journal, exception faite pour certains journaux militaires ?
3. N'avez-vous pas porté l'article : «Ce canaille de D...)>, à V Eclair, à titre tout à fait exceptionnel ?
4. N'habitiez-vous pas à cette époque Cormeilles-en- Parisis ;
5. N'y voisiniez-vous pas avec le général Gonse, qui habite la même commune ?
6. Enfin, la personne qui vous a communiqué les renseignements sur la pièce « Ce canaille de D... >, ou la pièce elle-même, vous a-t-elle fait cette communication spontanémeut ou sur votre demande ?
Il nous semble que les réponses à ces questions jetteraient unjour,plutôt cru sur l'origine de cet incident, Tun des plus importants de Taffaire.
Tout le monde conviendra qu'il est en effet du plus haut intérêt d'obtenir les réponses de M. Lissajoux à des questions si cruellement précises. Il me semble qu'après l'interrogatoire préalable du juge d'instruction à Paris, une conversation de Démange ou de Labori avec Lissajoux devant le Conseil de guerre ne pourra que produire d'utiles résultats.
Oh! je sais bien que les criminels ne se rendront pas, tout d'abord. Mais comme nous n'avons d'autre but que de faire la lumière, vous verrez que leurs mensonges nous seront encore un acheminement vers la vérité. Donc questionnez, Labori, questionnez, Démange, et ne vous lassez pas, puisqu'on ne se lasse pas de mentir !
Voyez Quesnay, est-ce qu'il se fatigue jamais d'inventer des témoins innomés, à mesure qu'on démontre l'absurdité des fables qu'il accepte pour « preuves » ? Et la province encore ne renchérit-elle pas sur F Echo de Paris ? Je suis sûr que Labori n'a pas lu le Nou^ çelliste de Bordeaux du 29 août 1899. C^est un tort. Voilà ce que j'y cueille d'un ciseau satisfait :
Le gouvernement vit dans une peur bleue de l'ancien ministre de la Guerre [Mercier], Loiibet et Waldeck-rRous-' seau, loin de le faire trembler, sont à sa merci et le redou-
tent, comme le redoutait M. Dupuy qui, le jour où il demandait à la Chambre l'autorisation de le poursuivre, priait tous ses amis, dans les couloirs, de voter contre sa proposition .
Pourquoi ? Parce que d'un mot, d'un geste, le général Mercier peut amener un conflit entre le gouvernement et l'Allemagne . 11 n'a qu'à sortir de sa poche la photographie — qu'il a conservée — du bordereau annoté de
la main même de Guillaume, ou bien encore la correspondance intime de la famille de Miinster.
Il y a longtemps qu'on le répète. Aujourd'hui, tout le
monde le sait. Le Conseil de guerre le sait encore mieux que tout le monde. Ni Démange, ni Labori ne l'ignorent. Il faut être lâche et canaille comme un dreyfusard pour avoir l'air d'en douter et pour exiger qu'on le dise publiquement — dans l'espoir, toutefois, qu'on n'osera pas le dire .
C'est pourquoi le général Mercier hausse les épaules quand il entend le défenseur du traître demander qu'on le poursuive, et c'est aussi pourquoi leur indignation contre lui nous laisse froids ou nous fait rire.
Elle prouve simplement ce que nous avons toujours dit: que la campagne dreyfusiste reposait sur la plus ignoble tentative de chantage des temps modernes.
Cela est signé Paul Duché. II est évident que M. Duché est un homme qui sait beaucoup de choses. II me paraît indispensable de l'entendre. Quoi ! Labori et vous, Démange, vous savez que Mercier a dans sa poche la photographie du bordereau annoté de la main de Guillaume (ce qui, par une déduction dont je n'ai pas le fil, prouverait, paraît-il, que la trahison est de Dreyfus, non d^Esterhazy) et vous n'en dites rien par crainte de la guerre ! Vraiment ce n'est pas bien, et M. Paul Duché a raison de vous le reprocher en douceur. S'il vous reste encore quelque chose sous la mamelle gauche, faites-le comparaître devant les juges de Dreyfus, cet accusateur qui ne mâche pas les mots, et là, en présence de M. le général Mercier, qu'on montre une fois de plus où est le menteur.
Celui-là, j'en suis sûr, n est pas de l'école de Frey-
cinet. Il dira crânement les choses, et comme nous savons tous, grâce k M. Cavaignac, que nous sommes les maîtres chez nous et qu il ne dépend ni de Mercier ni de Duché de déchaîner la guerre, nous réglerons définitivement la question de savoir qui, depuis cinquante mois, commet tous les jours impunément contre la France le véritable crime de trahison.
Et c'est parce que je voudrais connaître une bonne fois toute la vérité, que je réclame l'audition du général Jamont. Vous savez que notre généralissisme a autorisé le général Mercier à dire devant le Conseil de guerre qu'il tenait de M. de Freycinet lui même le mensonge du syndicat. Mercier a fait la commission mais ce singe de Freycinet, sans nier ses paroles, les a démenties. Seulement, M. Cornély, dans le FigarOy nous apprend que, dans diverses maisons, M. le général Jamont a parlé du syndicat librement, comme d'une chose k sa connaissance. Si j'étais Labori, je voudrais le questionner la-dessus pour savoir s'il a parlé sur les informations [!) de Freycinet, ou sur celles, par exemple, de son ami le Père Didon, qui a su si remarquablement extraire de l'Evangile du Christ l'éloge de la violence. Si c'est sur les aires de Freycinet (dont nous connaissons maintenant la valeur) que le général Jamont se fonde, je le trouve d'esprit bien léger et fort dépourvu de critique. Avec un chef d'Etat-Major comme Boisdefire et un généralissime comme Jamont, Dieux puissants, détournez de nous l'expérience des talents de nos conducteurs d'armée !
Oh ! je sais bien que le général Jamont pourra soutenir qu'il a trouvé dans la déposition de Freycinet la confirmation de ses dires. Arthur Meyer lui fait, k ce propos, si remarquablement la leçon, que je veux mettre le morceau tout entier sous les yeux de mes lecteurs :
M. de Freycinet a déposé devant le Conseil de guerre
de Rennes, et ceux qui connaissent Thabituelle modération de l'ancien ministre de la Guerre estimeront qu'il a suffisamment confirmé le propos que lui prêtait le général Jamont.
Certes, il na pas dit nettement que l'étranger avait versé 35 millions pour soutenir la cause de Dreyfus, mais il a reconnu que « les agents français au dehors signalaient des efforts considérables faits par l'initiative privée en faveur de la campagne révisionniste, campagne très désintéressée en France, il veut le croire, mais qui V est peut-être moins à V étranger, »
Eh! Ton sait ce que parler veut dire, et je pense bien que tout le monde a compris M, de Freycinet à demi-mot.
L'ancien ministre de la Guerre est un fort galant homme, qui appréhende toujours de blesser son prochain ; et ce n'est pas moi qui l'en blâmerai.
Depuis qu'il est entré dans la politique active, il s*est vu condamné par le destin à se poser le plus habituellement sur un terrain qui se déplaçait sans cesse ; la nécessité de maintenir une sorte de cohésion entre des partis qui tendaient naturellement à se combattre Ta conduit à préférer la transaction à l'action nette, l'euphémisme à Ta^rmation brutale.
J'imagine qu*il ne lui plaisait point de témoigner à Rennes ; il l'a fait cependant, et je dois reconnaître ^netant donné son tempérament spécial, il s' est expliqué de façon suffisamment claire,
La fin de sa déposition est une belle page, une page patriotique qui mériterait — plus que l'arrêt de la Cour de cassation — les honneurs de Tafficnage.
M. de Freycinet trahit des inquiétudes que tous les bons Français doivent partager. Il entrevoit dans un avenir prochain la cohésion de notre armée compromise par « les attaques auxquelles nous assistons ».
— Gomment, dit M. de Freycinet, la confiance des soldats envers les chefs se maintiendrait-elle, si les chefs sont dépeints sous les plus noires couleurs ?
Et pour que l'opinion publique ne s*égare point, pour qu'elle sache exactement à qui doit incomber l'entière responsabilité de ce crime contre la patrie, M, de Freycinet se tourne vers les dreyfusistes et a les adjure de se rendre un un compte plus exact du danger quils peuvent faire courir à notre pays, »
116 INJUSTICE MILITAIRK
Cela suffit. M. de Freycinet, par respect pour Tindépendance morale des membres du Conseil.^ n'a pas voulu se prononcer sur l'affaire qu'ils ont à juger, mais il a dit aux amis de l'accusé ce qu'il pensait, ce que tous les bons citoyens doivent penser de la campagne dont ils ont été les initiateurs.
Dans quelques jours, on décidera du sort de Dreyfus^
mais dès aujourd'hui M. de Freycinet a irrévocablement condamné les dreyfusistes .
Je n'ajouterai qu'un mot.
Les préoccupations de M. de Freycinet ont toujours été les nôtres, et nos lecteurs ont pu constater que, dans la lutte engagée, notre principal, je pourrais presque dire notre unique souci fut surtout de défendre l'armée contre les tentatives antipatriotiques de ceux qui cherchaient surtout à la désagréger en discréditant les chefs qui la commandent.
Il faut avoir dégusté tout ce poison d'Eglise pour estimer à sa valeur l'ignominie profonde de la déposition jésuitique qui permet de tels commentaires. Mais quelle lumière sur des mentalités seulement entrevues si, à la place du juif barbotant dans la vase du bénitier, nous entendions notre généralissime proclamer, à son tour, que Freycinet double-face n'a fait que confirmer ses confidences, et qu'il en conclut lui, plus fermement que jamais, à l'existence du syndicat ! Quelle belle confrontation, alors ! Freycinet et Jamont. La batte d'Arlequin et le sabre de Saint- Dominique. Le jugement de Dieu... avec l'appel au tribunal de la conscience humaine.
M. Paul Meyer, membre de l'Institut, professeur au collège de France, directeur à l'Ecole des Chartes, M. Molinier, professeur à l'Ecole des Chartes, M. Giry, membre de l'Institut, professeur à l'Ecole des Chartes et à l'Ecole des Hautes-Etudes procèdent successivement à l'examen graphologique du borde-
reau et arrivent unanimement k cette conclusion précise, sans aucune réserve : 1® Que le bordereau n'est pas d'Alfred Dreyfus ; 2** Qu'il est d'Esterhazy.
Je regrette de ne pouvoir choisir quelques passa-
fes dans ces dépositions, qui sont, toutes les trois, u plus haut intérêt. Mais ces démonstrations sont surtout lumineuses dans l'ensemble et je dois me borner à y renvoyer le lecteur. L'accumulation de preuves paraît telle que lorsqu'on a suivi la discussion des trois témoins, toute contestation devient impossible. Le pauvre Bertillon est sorti fort mal en point de cette rencontre. La puérilité de ses inventions ne pouvait supporter le contact avec les arguments décisifs des trois maîtres en travaux graphiques.
M. Emile Picot, membre de l'Institut, se présente pour déposer d'une conversation curieuse qu'il a eue avec M. le colonel Schneider, attaché militaire d'Autriche-Hongrie.
Par un sentiment de réserve plutôt tardif, M. le Président Jouaust et M. le commissaire du gouvernement ont insisté pour que ce nom ne fût pas prononcé. Après avoir laissé M. le général Mercier désigner nommément M. le colonel Schneider à plusieurs reprises, ils avaient vraiment trop mauvaise grâce k refuser le même droit k M. Emile Picot. En tout cas, M. Picot a prononcé le nom et nous n'avons, nous, aucune raison de ne pas l'écrire.
Voici les faits : j'ai eu rhonneur, au mois de mai dernier, de rencontrer, dans une maison amie, M. l'attaché militaire d'Autriche-Hongrie, M. Schneider.
... M. Picot. — J'ai donc, au mois de mai dernier, rencontré dans une maison amie un agent d'une puissance étrangère (M. le colonel Schneider), et mon impression, dès que ma conversation s'est portée sur l'affaire qui nous occupe, a été que cet agent considérait comme un devoir de conscience de proclamer haut et ferme V innocence complète
et absolue du capitaine Dreyfus. VoiU quelle a été mon impression.
C'est une réponse assez topique, ce me semble, au prétendu a rapport » faussement signé du colonel Schneider, et faussement daté du 30 novembre 1897, que M. le général Mercier n'a pas craint de déposer sur le bureau du Conseil de guerre.
Il est donc maintenant certain que Tattaché militaire autrichien, qui était représenté par M. le général Mercier comme convaincu de la culpabilité de Dreyfus, a, en réalité, une opinion absolument contraire. Ce premier point valait d'être constaté.
M. Picot continue,
J*entre maintenant dans les détails de cette conversation. Ce ne sera pas long.
Tout d'abord un agent n'a pas pu s'empêcher de relever avec une certaine sévérité l'incorrection commise par des officiers qui ont pu mettre en doute une parole donnée par d'autres officiers.
Abordant ensuite cette lettre missive qui est généralement désignée sous le nom de bordereau, ce même agent a déclaré franchement que Walsin-Esterhazy était à ses yeux surtout un escroc^ et il a insisté sur ce fait que, dans les cinq ordres de documents qui sont énumérés à ce bordereau, il n*y en avait en réalité que trois qui puissent paraître des réalités quelconqnes.
Ainsi, non seulement M. le colonel Schneider regardait Dreyfus comme innocent, mais encore il déclarait savoir que le bordereau avait été livré à l'Allemagne par Esterhazy, que Schwarzkoppen, d'ailleurs, tenait surtout pour un escroc.
Sans insister sur la valeur de ces réalités, poursuit M. Picot, ces trois documents ayant une valeur « telle quelle », ce sont ceux qui portent les chiffres impairs 1, 3 et 5.
Au contraire, les documents n^' 2 et 4 semblent, d'après la conversation que j'ai eu l'honneur d'avoir avec ce per^i
sonnage, avoir été mis là uniquement pour le remplissage, pour grossir le paquet.
En ce qui concerne le premier ordre de documents, il y a cependant un point qui m'a paru intéressant dans cette conversation.
C'est qu'il était question du frein. Eh bien! j'ai été extrêmement frappé, quoique je sois complètement étranger aux questions militaires, j'ai été extrêmement frappé, dis-jé, de voir que mon interlocuteur parlait d'une façon très nette et évidemment d'une fcu-on très méthodique du frein hydraulique.
Il n'a jamais prononcé le nom de frein hydropneuma" tique .
Les numéros 2 et 4 du bordereau, que M. le colonel Schneider dit avoir été mis là simplement pour faire nombre, sont la note sur les troupes de couverture et la note relative à Madagascar. En revanche, les notes 1, 3 et 5 : (c frein hydraulique du 120 », (( modifications aux formations de Tartillerie », « Manuel de tir de l'artillerie de campagne », auraient, d'après M. le colonel Schneider, une valeur « telle
Juelle ». Ce qui est remarquable, c'est qu'il est parlé u frein hydraulique du 120 et non pas du frein hydropneumatique.
Or, c'est M . le général Gonse qui s'est avisé de traduire le texte d'Esterhazy <( frein hydraulique du
120 » par ces mots n frein hydropneumatique du 120
court ». 'Alors tout le monde s'est jeté sur le 120 court et sur le frein hydropneumatique ^ et l'on a raisonné là-dessus à perte de vue. Mais voici que noua apprenons que si Ton n'a pas tiré le canon de 120 court à frein hydropneumatique aux expériences du camp de Châlons auxquelles assistait Esterhazy, en revanche on y a très bien tiré le 120 long avec frein hydraulique devant tout le monde. Etl'on comprend maintenant pourquoi TEtat-Major s'est donné tant de peine pour faire dévier notre attention sur le frein hydropneumatique et sur le 120 court. Il s'agissait tout simplement de nous faire perdre la piste du frein hydrau-
lique et du 120 long que désigne justement Esterhazy.
La contre-épreuve de ceci se trouve manifestement dans ce fait que le colonel Schneider, avec Esterhazy, a mentionné comme faisant l'objet de la note du bordereau le frein hydraulique et non pas le frein pneumatique. C'est ce qu'indique assez clairement M. Picot lui même.
Je me suis demandé, en conséquence, si véritablement on n'allait pas chercher bien loin des raisonnements sur ce point ; mais c'est une question tout à fait en dehors de ma compétence et je ne rapporte ici que des impressions.
Cependanl, en ce qui concerne la façon dont ce mot hydraulique était formulé, elle m'a beaucoup frappé.
Quant aux informations sans intérêt, notamment celle relative aux troupes de couverture, M. Picot fait à ce sujet une remarque bien curieuse.
Ce même personnage, insistant sur ce qu'il m'avait dit précédemment et sur la nullité des renseignements qui avaient pu être livrés par l'auteur du bordereau, a fait remarquer, non sans une certaine ironie, que les seuls documents intéressant cette fameuse question des troupes de couverture qui eussent été livrés à ces attachés militaires, qui par métier se tiennent au courant des moindres détails de notre organisation et qui doivent tâcher de lire entre les lignes, il a fait observer avec une certaine pointe d'ironie que ces documents avaient été donnés par M, Cavaignac, et je dois dire que j'ai été très surpris de cela.
Depuis, j'ai fait quelques recherches et il m'a semblé constater, à la page 16 du tome 1®"^ de l'enquête de la Cour de cassation, qu'il y avait là en effet certains détails militaires.
Je cite l'édition, la seule que j'aie pu naturellement consulter, l'édition qui est dans le commerce maintenant.
Il m'a semblé qu'il y avait certains détails qui pouvaient avoir effectivement de l'importance pour ceux qui, en tenant seulement entre les doigts un simple bouton de
tunique, peuvent savoir quel est le corps d'armée qu'ils ont devant eux.
Sur les relations d'Esterhazy avec Schwarzkoppen, qui expliquent l'histoire du « petit bleu », le récit de M. Picot fait la complète lumière :
Je disais tout à l'heure que la déclaration de mon interlocuteur avait été extrêmement nette sur un point, à savoir : que Walsin- Ester hazy était surtout un escroc, et il l'a dit non seulement à propos des détails que je viens d'avoir l'honneur d'exposer au Conseil, mais il a dit même que cette escroquerie avait été dévoilée d'assez bonne heure et que la personne — je ne la nommerai pas, on me comprendra sans doute — à qui ces documents étaient fournis, l'avait simplement cassé aux gages parce qu'il n'en donnait pas pour l'argent. Et c'est alors que ce même individu a commencé les démarches sur lesquelles nous avons été édifiés depuis pour tâcher d'entrer au ministère de la Guerre .
Nous savons que ces démarches ont été tentées par lui à diverses reprises. Nous savons même qu'elles ont été sur le point d'aboutir, et c'est alors que ce même personnage a tâché de renouer des relations avec celui dont il avait été précédemment le fournisseur en lui disant que maintenant qu'il serait dans la place il aurait toute facilité pour lui faire des communications faciles.
Et au premier moment, cet autre agent étranger a cru qu'il y aurait peut-être lieu pour lui de renouer des relations qui pourraient être fructueuses, et c'est alors qu'il a dicté à une dame qui se trouvait dans la chambre le document qui a été depuis versé aux débats sous le nom de petit bleu. Puis, tout à coup, se ressaisissant, il déchira ce papier en disant : c Non ! on n'a décidément pas affaire à un homme semblable ! »
Il jeta ce papier au feu.
Ici s'arrête tout ce que j'ai pu avoir à dire au Conseil. Ce n*est pas moi qui ai ramassé le papier, et probablement on saura qui l'a été chercher.
Ici le général Roget croit devoir intervenir.
Il est visible que le débat est plutôt conduit par
MM. Mercier et Roget que par Thonôrable président lui même. Ces messieurs interviennent à tout propos dans les discussions où ils n'ont que faire. On leur donne toute liberté, toute licence. Et cela est d'autant plus choquant que M. Roget, lui, non seulement n'est pas témoin, mais se substitue simplement à M. le commissaire du Gouvernement, silencieux sur sa chaise. Avant-hier, nous avons vu M. le général Roget essayer de réfuter le capitaine Freystaetter sur la question des obus à mélinite, et tâcher d'embrouiller les faits pour obscurcir l'évidence. Hier, M. le général Mercier intervenait dans des questions d'écriture qui ne sont pas, que je sache, de sa compétence, et M. le président Jouaust le laissait libre de faire toute diversion à sa fantaisie. Enfin voici M. Roget qui veut venger l'honneur de l'armée française :
Le général Rogbt. — L'honorable témoin vient de dire qu'il s'étonnait que des officiers français ne croient pas à la parole de leurs camarades étrangers. Je vais lui demander simplement ce qu'il pense d'un attaché militaire étran^ ger qui publie un démenti retentissant dans le Figaro, et qui est obligé, ensuite, de reconnaître que la pièce est de lui.,.
Quel malheur que M® Démange n'ait pas trouvé la topique réponse î D'après le récit de M. Picot, le colonel Schneider n'avait pas mis les officiers de l'armée française en cause, mais « des officiers » seulement. Il y a une grande diflFérence. Lorsqu'on saisit M. le général Mercier et M. le colonel Maurel en flagrant délit de faux témoignage, cela signifie, non pas que <c les officiers français sont des menteurs » mais que ces deux officiers-là n'ont pas dit la vérité.
Quant à l'observation que M. le colonel Schneider a commencé par publier a un démenti retentissant dans le Figaro » et qu'il a été ensuite obligé de « reconnaître que lapièce est de lui », cela est encore une de ces assertions à double sens où se plaisent les
élèves du père Du Lac. D'abord, M. le colonel Schneider n'a pas reconnu que la pièce était de lui puia^-^ quelle ne lui a pas été montrée^ mais il a dit que^ le texte fut-il de lui, la pièce qu'il arguait de faux serait encore un faux, ayant été pourvue d'un en-tête faux, d'une date fausse et d'une signature fabriquée.
Si M^ Démange, au lieu de se laisser bonnement interroger par M. Roget, qui n'en avait nul droit, lui avait demandé nettement si une pièce ainsi falsifiée était à ses yeux, oui ou non, un faux, nous aurions eu dans tous les cas, une curieuse réponse»
M, le général Deloye-Triponé nous conte l'histoire de sa déposition devant la Cour de cassation, sur l'or* dre de Freycinet, et essaye de charger Dreyfus par voie d'hypothèse. Quand viendra la déposition du commandant Hartmann, nous verrons ce qui reste des tarturferies Freycinet-Deloye.
Le ministre de la Guerre a adressé au colonel Jouaust un dossier réclamé par la défense touchant certaines questions d'artillerie. Ce dossier sera discuté demain à huis clos, en présence du général Deloye-Triponé, du commandant Hartmann et du capitaine Ducros.
Dreyfus, toutefois, n'a pas voulu laisser passer les insinuations jésuitiques de Deloye-Triponé sans protester dès à présent. Il a fait remarquer qu'il lui était « très difficile de discuter le bordereau », parce que les accusateurs se maintenaient dans le « domaine des hypothèses ». Je voudrais savoir, a-t-il dit, d'abord ce qu'il y a dans les notes, la nature des notes et leur valeur. Je crois que nous sommes tout à fait dans le champ des hypothèses ».
Le fait est que, lorsqu'on y réfléchit, ces discussions apparaissent comme un monument de délire. Le bordereau ne donne qu'un renseignement : « Je vous adresse une note » sur tel point. Qu'est-ce qu'il y a àwàs c^XXq note ? Personne n'en sait rien. Tous les
accusateurs le préjugent, et, après y avoir mîs ce qu'il leur plaît, tous s'efforcent de prouver que Dreytus a pu le savoir. Comment réfuter des suppositions ? Cela ressemble aux conversations du promenoir de Bicêtre.
Et pour que ce soit encore plus extraordinaire, on ne respecte même pas les indications du bordereau lui même. Le bordereau dit, par exemple, frein hydraulique du 120. Gonse traduit frein hydropneumatique au 120 court, et, après qu'on a accumulé volumes et brochures pour démontrer la connaissance ua pu avoir Dreyfus du frein hydropneumatique et u 120 court, qui ne sont pas en question, voilà qu'il faut revenir au frein hydraulique et^au 120 long dont on a fait l'expérience au camp de Châlons devant Esterhazy. On attend le cri de raison dans ce tumulte de folie
31 AoiU 1899.
Le Complot
La découverte du complot a visiblement jeté le désarroi dans toute la jésuitière. Tous ceux qui crient si haut qu'il n'y a pas de preuves ont de bonnes raisons pour savoir qu'il y en a et qu'on les tient. J'ai assez librement critiqué les ministres, pour avoir le droit de leur rendre justice quand je les vois défendre énergiquement le régime républicain contre les entreprises des factieux. Méline,* Dupuy avaient pour
unique principe de laisser faire les conspirateurs. Ce fut le beau temps du père Du Lac et de ses bandes.
Tout était juste alors...
Jamais il ne sévit à travers les lois, le droit, la conscience, la vérité, la charité humaine, une si rude chevauchée. Attila bornait son ambition de barbare très simple à meurtrir, à taillader des corps, à faire saigner de la chair. Chez nous, c'est dans Tame ellemême, au plus profond de son refuge d'idéal, forteresse suprême des rêves d'avenir, qu'il s agissait de porter la dévastation, le massacre, par le triomphe absolu de la mort. Et quel champ d'épreuve ? La France précisément, la France des ambitions généreuses, la France des nobles aspirations humanitaires, la France des hautes entreprises de l'idée. Morte la France, morte la plus belle espérance. L'œuvre était digne d'être tentée.
Elle fut tentée. Hélas ! Comment oublierons-nous qu'il fut des jours où beaucoup ont pu croire qu'elle allait être réalisée ? Combien de nous, dans les tristes heures, ont maudit ce qu'ils avaient adoré, cette presse infâme, semeuse de mensonges, ce parlement qui livrait tout ce qu'il avait la charge de défendre, cette démocratie si lente à s'éveiller au péril de mort ! On cherchait des hommes, on trouvait des moines et des soldats pour crier : « La justice c'est le sabre ! >, et des politiciens pour murmurer : « Le droit humain, c'est un siège à la Chambre ou dans le ministère. »
Affreux jours qui ne reviendront plus. Un éclair de révolte a traversé les foules, le parlement s'est tout à coup souvenu qu'il devait représenter autre chose que des intérêts de coterie, et voila qu'un
Î[ouvernement s'est trouvé pour dire : « Il y aura des ois dans la République française ». Dés lois ! C'était la fin du règne de Loyola. Et, de fait, nous voyons
126 INJUSTICK MILITAIRE
qu'on s'apprête à demander des comptes aux criminels, et déjà nous découvrons que l'innocence a le droit de répondre à ses accusateurs devant des juges.
Pour ce qui est de nier le complot, c'est sans doute une plaisanterie. Malgré tout la conscience humaine, même réduite à l'état de cadavre, éprouve encore une obscure attraction vers la justice, vers la vérité, et quand des partis entreprennent de résister k cette force qui, dans la durée du temps, se montre irrésistible, ce n'est pas pour le vain plaisir de porter le défi à tous les sentiments de grandeur et de bonté. Il fallait, pour lancer des créatures humaines dans cette tentative, un intérêt pressant, celui-là même qui suscita tous les grands crimes de l'histoire, le besoin de domination, la cupidité du pouvoir, l'ambition maladive de gouverner les autres, par impuissance de pouvoir se gouverner soi-même.
Quoi ! l'on aurait chaque jour, pendant des mois et des années, menti, fait des faux, commis orimes sur crimes, pour le simple avantage d'assurer la suprématie du Dieu des chrétiens sur le dieu des juifs, qui se troui^e le même P En vérité ce serait trop bête. Non, on s'est discipliné contre la justice, le bon sens la raison pour sauver des intérêts de classe, des puissances d'oligarchie, pour conquérir le pouvoir et l'exercer en assurant à quelques-uns les profits et l'exploitation de tous.
Si tous les partis de réaction, l'Eglise romaine en tête, se sont jetés dans la bataille contre un seul (qui va les vaincre par Tunique puissance de la conscience humaine), si de prétendus libéraux les ont suivis, croyant au succès de la force d'iniquité contre l'idéal sans secours, si des lâches, comme ce Freycinet, baisent alternativement Gabriel Monod sur la joue et Arthur Meyer sur ce qu'il présente, incapables de trouver un mot de blâme contre le crime, soyez sûrs que tout cela ne se fait pas sans raison. Quand vous trouvez la bête prise au piège, c'est qu'il y avait un appât au ressort.
L'appât ici c'est le pouvoir, et tous les simples d'esprit qui chiffraient et déchiffraient les dépêches du Roy, semaient manne ou promesses à tous les vents, s'engageaient à doter la fille de tel général « républicain )), et se répandaient en propos (parfois écrits) de conspirateurs de comédie, ne sont que les pantins dont ceux qui tiennent les ficelles ne comparaîtront pas devant la Haute-Cour.
Néanmoins le coup irrémédiable est porté dès qu'on peut montrer au public, par d'irrécusables témoignages, où tendait tout cet immense effort contre la justice et contre la vérité. L'intérêt du procès c'est d'éclairer le public. Il n'en faut pas davantage. Et le procès de Rennes et le procès de la Haute Cour nous donnent et nous donneront à cet égard toutes les satisfactions nécessaires. Jésuites, césariens, royalistes, tous les entrepreneurs du final coup de main, ne peuvent s'empêcher de comprendre que la partie est désormais perdue.
Où est la belle confiance des journaux du père Du Lac ? Ils impriment encore chaque matin leurs ordinaires mensonges, qui sont devenus l'indispensable aliment de leurs tristes lecteurs, mais il apparaît au moins clairvoyant que la foi n'y est plus. L'œil morne maintenant et la tête baissée, les superbes courriers de Philippe d'Orléans courent d'un pas ralenti à la catastrophe inévitable. Mercier, qui croit stupidement que la condamnation de Dreyfus le sauverait, Roget, qui reprend sur d'autres bases, à Rennes, l'entreprise manquée de la place de la Nation, font un suprême effort en faveur du mensonge et de l'iniquité. Peines perdues. Le peuple français lui-même a eu les pièces du débat sous les yeux, et il juge, lui, en dernier ressort, ceux qui rendent la justice en son nom. Chacun voit aujourd'hui que si un soldat pouvait être ainsi condamné, sans même l'apparence d'une preuve, il n'y aurait plus de sécurité dans l'armée pour les Français dont les sectes auraient désormais toute licence de faire leurs victimes.
Le pape lui-même, ce Léon XIII qui détourne la tête aux supplications de Mme Dreyfus, vient justement de s'aviser que le clergé romain ne devait pas s'engager dans l'affaire. Il est bien temps, quand le fanatisme a fait le pire de son œuvre. Le Souverain Pontife va, paraît-il, écrire je ne sais quelle lettre ou circulaire à ce propos. Cette intervention tardive montre qu'à Rome on n'a plus de doute sur l'issue de la crise. Laissons donc Mercier livrer ses derniers combats contre l'évidence. Le malheureux commence à faire peine, s'escrimant au hasard, comme dans un vertige. Hier il mettait son espoir à prouver qu'Esterhary avait changé d'écriture, et que l'écriture nouvelle s'éloignait du bordereau.
Il paraît que demain il va nous conter une histoire d'après laquelle Dreyfus et Esterhazy, qui ne se connaissaient pas, auraient trahi d'accord avec le commandant Weil, ancien officier d'ordonnance du général Saussier.
On parle encore d'une ancienne domestique de l'ambassade d'Allemagne, la femme Bastian, qui avait donné tout son cœur à la France pour deux cents francs par mois, et qui chambrée à Rennes depuis une semaine, viendrait déclarer qu'elle a vu Dreyfus à l'ambassade. Ça c'est du pur Quesnay : Germain, ou Mertian de Muller en jupons. Qui peut croire qu'un officier français qui trahirait s'aviserait de se rendre à l'ambassade d'Allemagne pour y faire dûment constater sa présence par les domestiques du lieu ? D'ailleurs, le faux témoignage sera prouvé par les militaires qui ont reconnu qu'en 1894 il n'y avait pas contre Dreyfus d'autres charges que celles déjà connues.
Pourquoi discuter davantage ? Nous n'avons pas le droit, avant le fait établi, de supposer qu'il n'y a pas de juges à Rennes. Mais ce que nous pouvons dire, c'est que le complot d'ensemble, dont l'affaire Dreyfus n'est qu'une manifestation bruyante, a dès à présent échoué. Le salut de Dreyfus est une question de pro-
cédure. Grâce aux défenseurs de la justice, le salut de la France est assuré.
Le capitaine Lebrun-Renaud vient de donner la version des aveux, qui est connue, Dreyfus lui aurait dit :
Je suis innocent ; dans trois ans, on reconnaîtra mon innocence. Le ministre le sait. Il me Ta fait dire, il y a quelques jours, dans ma cellule parle commandaut du Paty de Clam. Et il sait que si j'ai livré à TAllemagne des documents, ils étaient sans importance et que c'était pour m'en procurer de plus sérieux, de plus importants.
Ce qu'il y a de très étrange dans cette histoire, c'est
2ue le capitaine Lebrun-Renaud est obligé lui-même e reconnaître qu'il n'a fait aucun rapport à ses chefs sur ces aveux :
J'ai mis sur mon rapport, dit-il : « service commencé à telle heure et fini à telle heure » et voilà tout.
Ici la mémoire du capitaine le sert bien mal car il oublie fâcheusement d'ajouter qu'à la colonne obser- {fations, il a écrit: (c Rien à signaler ». Ainsi que le fait remarquer Labori, comment a-t-il pu écrire ce mot quand il s'était produit un incident d'une telle importance ?
M® Démange voudrait savoir comment le capitaine Lebrun-Renaud a interprété les paroles qu'il met dans la bouche de Dreyfus. A-t-il considéré, oui ou non, que c'était des aveux ? On va voir que les appréciations du capitaine Lebrun-Renaud sont de moins en moins claires.
M® Démange. — Voulez-vous demander au capitaine Lebrun-Renaud s'il a prononcé devant la Cour de cassation cette phrase : « On peut très bien considérer la déclaration de Dr et/ fus comme des av>eux. »
Lb PRÉSIDENT. — Voulez-vous donner une explication à ce sujet ? Vous avez dit à la Cour de cassation : « Je ne me souviens pas, on peut très bien considérer la déclaration de Dreyfus comme des aveux. . . »
Le capitaine Lebrun-Renaud. — C'est une question personnelle. Il m'a dit telle phrase. Que Von considère cela comme on voudra ! Cela peut être pour les uns des aveuxy pour les autres une explication de sa conduite. C'est l'affaire de chacun.
On sait que le capitaine Lebrun-Reuaud a eu la malheureuse idée de brûler la feuille du calepin (déchirée on ne sait pourquoi) et le calepin même qui aujourd'hui auraient pu servir à corroborer son témoignage. « Cette pièce m'appartient », dit-il plaisamment aujourd'hui. On croirait entendre Mercier s'excusant d'avoir brûlé le fameux commentaire.
Pour que l'aventure soit plus étrange encore, Lebrun- Renaud envoyé par le général Mercier au président de la République pour lui parler expressément des aveux, n'en ajustement pas dit un mot k M. le président Casimir-Perier.
On connaît l'étrange excuse de Lebrun -Renaud. Il aurait entendu derrière une cloison des personnages inconnus qui tenaient de mauvais propos sur son compte, et cela lui aurait fait oublier l'objet de sa mission. Il ajoute une autre excuse qui n^est pas moins bizarre.
Le CAPITAINE Beauvais. < — Vous n'alliez à l'Elysée que pour cela ?
Le capitaine Lebrun-Renaud. — Oui y mais je nai pa^ eu le temps de parler.
Le capitaine Beauvais. — Il est fftcheux que vou^ ne rayez pas dit .
Pas de commentaires.
On verra tout a Theure que le capitaine Anthoîne déclare que le capitaine d'Attel, qui se serait trouvé à proximité de Dreyfus aurait fait une déclaration ana« *
logue à celle de Lebrun-Renaud. D'autre part le commandant Fornizetti déclare que le capitaine d'Attel, qui était son ami intime., ne lui a jamais dit un mot des prétendus aveux de Dreyfus.
Il faut maintenant donner la parole à Dreyfus. luimême :
Le capitaine Dreyfus. — Il y a deux salles à rEcole militaire. J'étais dans la salle du fond. Le capitaine Lebrun- Renaud ne m*apas quitté. Il était seul avec idgI. Que, dans dans la salle voisine, le capitaine d'Attel, que je ne connaissais pas, ou d'autres officiers soient entrés, c'est possible; iDais, dans la salle du fond, je puis presque affirmer (car, au bout de cinq ans, je ne puis affirmer que des choses dont je suis sûr) qu'aucun autre officier n'est entré.
Le président. — Le capitaine d'Attel est-il entré dans chambre où vous étiez avec l'accusé ?
Le capitaine Lebrun-Renaud. — Le capitaine d'Attel est entré cinq minutes. Les deux salles étaient très petites, c'était des salles qui avaient trois mètres carrés.
Le capitaine Dukyfus. — Je ne crois pas que le capitaine d'Attel ou un autre officier soit entré dans la salle du fond ; en tout cas, je ne me souviens pas que, lorsque j'ai parlé, il y ait eu un autre officier que le capitaine Lebrun- Renaud.
Quant aux paroles qui ont été prononcées, je ne veux pas revenir sur les conversations que M. Lebrun -Renaud a eu avec moi, et sur les paroles qu'il a prononcées luimême.
Je me contenterai de répéter devant le Conseil les paroles que j'ai prononcées et les explications que j'ai eu l'honneur de lui donner. Ces paroles sont les suivantes :
a Je suis innocent! Je vais le dire à la face du peuple ! Le ministre le sait bien, y»
J'ai déjà donné l'explication au Conseil de cette phrase : Le ministre le sait bien.
C'était la réponse que j'avais faite à la visite de M. le commandant du Paty de Clam dans ma prison, au cours de laquelle j'avais déclaré que j'étais innocent. J'avais complété cette déclaration par la lettre que j'avais écrite au ministre en réponse à cette visite et dans laquelle j'avais déclaré encore au ministre que j'étais innocent.
Le commandant du Paty de Clam est venu me trouver
dans ma prison pour me demander si j'avais livré des pièces sans importancepourenobtenir de plus importantes.
Voilà la phrase textuelle qui a été dite.
J'ai répondu à M. du Paty de Clam que non, que je voulais toute la lumière, et j'ai terminé en disant, je vous ai expliqué dernièrement ces paroles, qu'avant deux ou trois ans mon innocence serait reconnue.
Le conseil comprendra que dans l'état de tension nerveuse où je devais me trouver je n'aie pu complètement terminer ma pensée; mais j'ai dit : « Avant deux ou trois ans on reconnaîtra mon innocence ».
Permettez-moi d'exprimer mon émotion de voir aujourd'hui qu'après cinq ans quelqu'un qui a entendu les paroles débutant par une protestation d'innocence finissant par une protestation d'innocence, paroles qu'il n'a pas comprises, se soit permis d'aller transformer ces paroles devant des chefs sans en demander à l'intéressé lui même une explication franche et nette.
Ce sont là des procédés devant lesquels tous les honnêtes gens ne peuvent que s'indigner. (Long mouvement.)
Que répondre à cela ? Qu'est-ce que c'est que ces aveux dont îl n'existe aucune constatation, ofticielle ou officieuse, datée du moment où ils auraient été faits? Qu'est-ce que c'est que ces aveux dont celui qui les a recueillis n'ose pas parler au chef de l'Etat, alors qu'il est spécialement envoyé pour lui en faire la communication ? Qu'est-ce que c'est que ces aveux au sujet desquels on n'adressa au condamné aucune demande d'explications ? Quoi, il a livré des documents et on ne lui demande pas lesquels ? Il y a pourtant à le connaître un intérêt de premier ordre pour l'Etat. Comment se fait-il que personne n'y ait songé ? Mercier, interrogé là-dessus, répond ingénument : « L'idée ne m'en est pas venue ». Vraiment, voilà un accusé qui a nié tout le temps, qui, en pleine parade d'exécution, clame son innocence, et lorsqu'il entre dans la voie des aveux, ni ministres, ni généraux n'ont l'idée de le pousser, de le vider, de savoir ce qu'il a fait, ce qu'il n'a pas fait ! Le mensonge est trop grossier, personne ne s'y laissera prendre. On a invoqué les aveux quand
on n'avait plus que des faux pour prouver la culpabilité de Dreyfus.
Le capitaine Anthoine dépose que le capitaine d'Attel lui aurait fait, ainsi que je l'ai dit, des déclarations analogues à celles de Lebrun-Renaud. Je ne connais aucune raison de douter de la bonne foi du capitaine Anthoine. Pour lui, le capitaine d'Attel avait recueilli directement les paroles de Dreyfus. Cependant il reconnaît qu'il n'a pas posé la question en ces termes au capitaine d'Attel.
M® Démange. — Comment se fail-il que le capitaine Anthoine n'ait pas eu l'idée de provoquer à ce sujet des explications de son ami le capitaine d'Attel.
Le président. — Vous n'avez pas eu l'idée de demander au capitaine d'Attel comment il avait su ce qu'il vous rapportait ?
Le CAPITAINE Anthoine. — Aucunement.
Il paraît donc infiniment probable que le capitaine d'Attel s'est simplement fait l'écho de Lebrun-Renaud, Il est vrai que Lebrun-Renaud n a pas parlé au capitaine d'Attel, qu'il ne connaissait pas, mais comme Lebrun-Renaud ne s'est pas gêné pour répéter sa version à tout venant, il eût été fort extraordinaire
Qu'elle ne fût pas venu aux oreilles du capitaine 'Attel. D'ailleurs, il est remarquable qu'il n'ait rendu compte de l'incident à aucun de ses chefs..
M^Larori. -^ Il est bien certain que le capitaine d'Attel n*en a pas rendu compte au ministre ou à un de ses chefs?
Le général Mercier, consulté par le président, répond de sa place. — Non, monsieur le président.
Le lieutenant-colonel Guérin dépose que le capitaine
Lebran-Renand toi a rapporté les propos attribués à Dreyfus, ce qui n'a rien de surprenant. Il eut à ce sujet une conversation avec diverses personnes, notamment avec Picquart, qui lui demanda « si le capitaine Dreyfus avait nettement spécifié la nature des documents quil aidait Iwrés en vue de l'échange qu'il voulait obtenir, et en dehors de ceux qui étaient déjà connus ». Combien étrange que personne ne se soil posé la question suggérée par Picquart.
Pour les impressions personnelles de M. le lieotenant-colonel Guérin sur le sens véritable des paroles de Dreyfus, cet oflBcîer, comme M. Lebrofi-Renaud, refuse de les faire connaître.
M* Démange. — Voulez-vous demander à M. le colonel Guérin, comment, dans son esprit, à ce moment-'Jày il a concilié cette protestation d'innocence avec l'aveu qui venait de lui être rapporté, que Dreyfus avait livré des documents ?
Le lieutenant-colonel Guérin. — Ce sont des impres^ sions personnelles dans lesquelles Je ne puis pas entrer.
M* Démange insiste vainement pour savoir si on a cherché à interroger Dreyfus sur ses aveux.
M® Démange. — M. le colonel Guérin a rapporté à M. le général Saussier la conversation. Le général Saussîer a-t-il donné des instructions pour réunir ces aveux officiellement ?
Non. Personne n'y a songé. M. le lieuçtenan^-colonel Guérin et M. le président Jouaust répondent sérieusement que Fautorité militaire était dessaisie. Ce sera le mot de la journée.
Labori pose à Gonse cette intéressante question :
M® Labori. — Monsieur le président, je désirerais que vous demandiez à M. le général Gonse si, lorsque le colonel Picquart Ta entretenu des constatations qu'il avait faites, à la fois sur le bordereau, et s«r le dossier
INiUSTICK MILITAIRE 135
secret, et qu'il lui a parlé de Tinnocence possible du capitaine Dreyfus, M. le général Gonse a répliqué au colonel Picquart en lui parlant des aveux qui auraient été rapportés parle capitaine Lebrun-Renaud ?
Gonse est obligé de répondre non. Il allègue qu'il n'avait pas à discuter la question de l'innocence ou de la culpabilité de Dreyfus, parce qn'il considérait l'affaire Dreyfus comme distincte décolle d'Esterbazy. C'est un grossier mensonge, pnisque le bordereau ne pouvait pas avoir été écrit simultanément par Dreyfus et par Esterhazy. Gonse n'ayant pas dit à Picquart, qui alléguait l'innocence de Dreyfus, que le condamné était forcément coupable puisqu'il avait avoué, il en résulte que l'invention des aveux est nécessairement postérieure.
Le commandant Forzinetti met d'un rude coup de pied le capit»îne Lebrun-Renaud en éapilotade.
Le commandant Forzinetti. — En novembre 1897, j'ai rencontré le capitaine Lebrun-Renaud. Je lui ai demandé s*il était exact que Dreyfus ait fait des aveux.
Il m'a dit qu'il n*en avait jamais fait, qu'il avait, au contraire protesté de son innocence.
Il me répondit exactement ceci : a Jamais Dreyfus n'a fait aucun aveu ; j'ai été même très ennuyé parce que j*ai été appelé au ministère de la guerre et à la présidence de la République, où j'ai dit que Dreyfus ne m'avait fait aucun aveu. »
Plus tard, lors du procès Zola, le capitaine Lebrun- Renaud étant à la barre, M® Labori voulut me faire poser une question par le président, et me demander s'il était à ma connaissance que Dreyfus ait jamais fait un aveu. Le président ne voulut pas poser la question, et c'est alors que M® Labori dit :
— Dans ces conditions, je renonce à l'audition des autres témoins.
Dans le couloir des témoins, je rencontrai M. Lebrun- Renaud ; je l'avisai, et je lui dis en faisant allusion à un
article paru dans le Temps, et qui reproduisait une interview du député Ghaulin-Servinière : « Capitaine Lebrun- Renaud, vous ne m*avez jamais rien dit. Est-il vrai que vous ayez dit à Ghaulin-Servinière que vous m'aviez fait part des aveux de Dreyfus, alors que vous ne m'avez absolument rien dit au sujet de Dreyfus ?»
M. Lebrun-Renaud ne répondit pas ; il s'enfuit. Alors, le saisissant par le bras je lui dis :
(( — Si les propos que Ton vous prête sont exacts, vous êtes un infftme menteur. »
Le général Gonse lui-même assistait à la scène.
Sur les propos du capitaine d'Attel, le commandant Forzinetti n'est pas moins net.
M. Forzinetti. — Avant de répondre à cette question, je désirerais parler du capitaine d'Attel, que j'ai intimement connu : on a prétendu qu'il avait dit avoir reçu des aveux, les avoir lui-même entendus.
Or, j'étais intimement lié avec lui quand il était attaché au corps d'armée en Algérie, où moi-même je commandais un établissement : il venait souvent déjeunev chez moi.
Nous nous sommes vus également plus taid à Paris quand il était attaché à TEtat-Major général et que je commandais les prisons delà Seine : nous avons souvent parlé ensemble de la condamnation de Dreyfus, et jamais le capitaine d'Attel ne m'a dit avoir reçu ou entendu des aveux.
Le capitaine d'Attel était d'un caractère excessivement froid, d'une intelligence remarquable, puisqu'il sortait de l'Ecole de guerre. Il est certain pour moi que s'il avait reçu des aveux il les aurait communiqués par un rapport, à ses chefs.
Le président. — Vous avez dit que jamais il ne vous avait parlé des aveux ; mais a-t-il protesté devant vous contre la scène des aveux ?
M. Forzinetti. — Si les aveux avaient été réellement reconnus par lui, il me l'aurait dit et il aurait cherché à me détromper quand je lui disais ma conviction au sujet de Dreyfus,
Ici se place un dramatique incident dont Dreyfus, dans un mouvement d'émotion poignante, fait lui-même le récit :
Le capitaine Beauvais — Dans un de ses interrogatoires, Dreyfus n'a-t-il pas demandé à être entendu par le ministre, pour lui proposer qu*on l'envoie n'importe où pendant un an sous la surveillance de la police, tandis qu*on procéderait à une enquête plus approfondie ?
Le commandant Forzinetti. — Le capitaine Dreyfus me l'a dit.
. . .Le capitaine Dreyfus. — Je n'ai qu'une observation à faire sur la déposition qu'on vient de faire. Je crois que c'est dans l'instruction de M. du Paty de Clam, je ne crois pas que ce soit dans celle de M. d'Ormescheville que s'est produit le dernier incident qui vient d'être narre. Gomme je ne pouvais pas résoudre cette énigme, je me trouvais en face de M. du Paty de Clam, qui me demandait toujours.
« Gomment expliquez-vous cela ? Reconnaissez-vous cette écriture? ».
Je disais : a Ge n'est pas mon écriture ! » Il me demandait une explication et je disais : <( Entre les quatre murs de ma prison je ne peux pas vous donner d'explication. Je ne sais qu'une chose, c'est que ce n'est pas mon écriture. » C'est alors que je lui ai dit: « Demandez au ministre qu'on m'envoie dans un endroit quelconque pendant un an et pendant ce temps qu'on fasse une enquête approfondie.»
Maintenant, il y a un point que le commandant Forzinetti a rappelé tout à l'heure : une scène qui m'a beaucoup émotionné et que je tiens à rappeler, car je tiens à rappeler à qui je dois d avoir fait mon devoir, à qui je dois de l'avoir suivi pendant cinq ans.
Après ma condamnation, j'étais décidé à ne pas aller à ce supplice épouvantable d'un soldat auquel on allait arracher les insignes de l'honneur. (Mouvement.)
Eh bien ! si j'ai été au supplice, je puis le dire ici, c'est grâce à Mme Dreyfus, qui m'a indiqué mon devoir, et qui m'a dit que si j'étais innocent, pour elleetpour mes enfants, je devais aller au supplice ! Si je suis ici, c'est à elle que je le dois, mon colonel! (Sensation profonde.)
Le capitaine Dreyfus se rassied en pleurant. ( Vive émotion).
Le commandant Forzinetti. — C'est exact. Dans la dernière entrevue que le capitaine Dreyfus a eue avec Mme Dreyfus, le capitaine Dreyfus lui a dit: Pour toi et pour mes enfants, je subirai le calvaire de demain », ce sont là les propres paroles qu'a dites le capitaine Dreyfus la dernière fois qu'il a vu sa femme au Cherche-Midi.
Enfin une décisive confrontation de Lebrun-Renaud avec le commandant Forzinetti.
Le président. — Avez-vous nié les aveux de Dreyfus.
Le capitaine Lebrun-Renaud. — La déclaration du coni' mandant Forzinetti est exacte. Je lui ai dit, en effet: « Je ne sais rien, je ne puis pas vous dire si Dreyfus a fait des aveux. (Sensation.)
M. Chaulin-Servinière s'était permis de faire un article de polémique où il prétendait que M. Forzinetti avait menti et que je n'avais pas dit autre chose. Alors M. Forzinetti est venu me trouver. Il m*a cherché et m'a rencontré sur le boulevard.
Le commandant Forzinetti . — D'abord, ce n'est pas sur le boulevard.
Lb président. — Veuillez vous adresser à moi.
Le commandant Forzinetti. — Ce n'est pas sur le boulevard que j'ai rencontré le capitaine Lebrun-Renaud.
Le président. — Si ce n*est pas sur le boulevard, où était-ce ?
Le commandant Forzinetti. — C'était au cercle de la rue Vivienne.
Le capitaine Lebrun-Renaud. — Oui, mon colonel. M. Chaulin-Servinière ne savait pasquej'avais reçu l'ordre de me taire. Cela a fait un quiproquo, et c'est alors que le commandant Forzinetti est venu me chercher querelle, je ne sais pourquoi.
Heureusement pour le gendarme en péril, M. le général Roget, qui paraît être kla fois témoin, commissaire du gouvernement et président du Conseil de guerre, s'élance au secours de l'ami Lebrun-Renaud et le dégage par une adroite diversion. La question qu'il pose, et sur laquelle le colonel Jouaust lui laisse faire un long discours, est de savoir si le capitaine d'Attel avait plus d'amitié pour lui, Roget, que pour le commandant Forzinetti. Il est heureux qu'il ait bien voulu s'arrêter dans ce développement oratoire. Sans cela M. le président se fût trouvé dans le cas d'ordonner une audience supplémentaire.
'Maintenant il ne reste plus qu'une question à examiner à propos des aveux : le droit du Conseil de guerre à soulever ce débat, malgré la décision formelle de la Gourde cassation. Nous n'en sommes plus a compter les violations de la loi. Celle-ci, toutefois, pourrait faire l'objet d'une grave discussion, le cas échéant, dans une autre enceinte.
1"^ Septembre 1899.
La Danse de Saint-Guy
Il faut vraiment que les patriotes du faux soient à bout de toute raison pour invoquer, en désespoir de cause, l'argument fou des aveux. Le dossier secret se compose de pièces fabriquées, le bordereau est d'Esterhazy, et nul être en dehors des Allemands, ne peut savoir ce qu'il y a dans les notes du traître : ce qui rend ridicule le système de Roget établissant de son autorité ce quil doit y a^foir dans les notes et s'efforçant de montrer que Dreyfus. a pu connaître ce qu'il plaît à Roget de mettre dans le bordereau.
Condamner un homme — fût-il juif •— sur de telles accusations, resterait dans l'histoire un tel monument de sauvagerie que la seule idée en paraît le plus sanglant outrage à la civilisation. Cependant, comme nos cannibales sont en nombre, comme ils ont l'appui des grandes force! sociale» des tégimes passés, oomme iU
sont surtout puissamment encouragés par un concours de lâchetés tel qu'aucun temps n'en vit de pareilles, ils n'ont point voulu désespérer de satisfaire, en dépit de tout, leur appétit de chair humaine. C'est toute l'explication du mensonge des aveux.
Le simple fait que Gonse, lorsque Picquart allégua l'innocence de Dreyfus, ne répondit pas : « C'est im-
Eossible, nous avons les aveux du coupable » montre ien qu'on n'était pas encore avisé des aveux dans ce temps-là. Les preuves surabondent que l'invention ne surgit que plus tard. Le coup de Mercier, déjà pris en flagrant délit de faux témoignagne, apparaît ainsi dans toute sa lumière. 11 prétend avoir ordonné à Lebrun-Renaud d'aller raconter les aveux de Dreyfus à M. Casimir-Perrier, et Lebrun-Renaud n'en dit rien au président de la République. Pourquoi? C'est qu'il rCa pas eu le temps de parler^ et puis il était troublé, parce qu'il avait entendu quelqu'un derrière un mur l'appeler « cogne ». Qui aurait cru trouver à l'Elysée cette langue des casernes de gendarmerie ? Ne voit-on pas à plein le mensonge?
Et, s'il faut d'autres preuves encore, quoi de plus clair que l'attitude subséquente de Lebrun-Renaud? A la Cour de cassation, il dit : «On peut très bien ne pas considérer les déclarations de Dreyfus comme des aveux. »
Au Conseil de guerre. M® Démange lui demande s'il persiste dans cette interprétation, il n'ose répondre ni oui ni non : « Que Von considère cela comme Von fowéira, dit-il, cela peut être pour les uns des aveux, pour les autres une explication de sa conduite. » Et M. le lieutenant-colonel Guérin, à qui M® Démange demande comment il concilie les protestations d'innocence de Dreyfus avec lès aveux rapportés par Lebrun- Renaud, répond : « Ce sont des impressions person^ nelles dans lesquelles je ne puis pas entrer, »
Mais voici le plus beau. Lebrun-Renaud a dit formellement au commandant Forzinetti que Dreyfus n'avait pas fait d'aveux. Il allègue que le colonel His--
bourg lui avait commandé de se taire. Mais le colonel Risbourgne lui avait pas commandé de mentir. Il pouvait répondre aux questions de Forzinetti par ce simple mot: « J'ai l'ordre de garder le silence làdessus. )) Au lieu de cela, il dit expressément : «Jamais
Dreyfus n'a fait aucun aveu. » Et quand les mensonges de Lebrun-Renaud, exaspérant Forzinetti, celui-ci, en présence de Gonse, l'apostrophe en ces termes : « Capitaine Lebrun^Renaud si les propos que l'on cous prête sont exacts , VOUS êtes un infâme menteur. » Que répond le gendarme ? Rien du tout. Il se défile . Que faut-il de plus clair?
Eh bien, il y a plus clair encore. C'est que Mercier à qui Ton vient dire que Dreyfus avoue avoir livré
des pièces à l'Allemagne, nes'inquiète pas de savoir
lesquelles. Le mensonge ici se dénonce lui-même. Rapprochez ceci du « Rien à signaler » que Lebrun- Renaud, après la parade, écrit dans la colonne Obser^ stations de son rapport, et dites quel homme de bonne foi pourra admettre un seul instant la légende des aveux de Dreyfus basée sur le morceau de papier que Lebrun-Renaud, prudent, a fait disparaître, et sur le témoignage du capitaine d'Attel, mort. Ce « Rien à signaler » existe, on peut le dire. Il parle encore. La feuille détachée, le calepin, le capitaine d'Attel ne sont plus là. Toujours le témoignage des morts, disait Labori à Gonse se cachant derrière Henry, à Mercier se cachant derrière Sandherr.
Et avec quoi a-t-onfait cet aveu, encadré entre deux protestations d'innocence ? Avec l'allusion faite par Dreyfus à l'hypothèse que lui soumettait constamment du Patyde Clam de la part de BoisdefFre: « Peut-être avez-vous livré des documents sans importance pour en avoir d'autres ». Et c'est parce que Dreyfus, affirmant son innocence, reproduit cette accusation pour la réfuter, qu^on ose prétendre qu'il avoue !
En vérité, on se demande ce qu'il est advenu du bon sens français et de notre faculté, jadis si réputée, d'analyser et de comprendre. Est-il aujourd'hui
une seule créature humaine, douée de raison, qui pût dire sur quoi porteraient les prétendus aveux de Dreyfus ? Quand on a produit pour la première fois ce mensonge, l'invention pouvait se soutenir puisqu'alors l'attribution du bordereau à Esterhazy n'était pas encore un fait acquis. Mais, depuis que nous avons l'aveu même du Uhlan, comment soutenir la théorie des aveux de Dreyfus, quand on sait que le document de trahison n'est pas de lui. « Dreyfus a avoué » : c'est bientôt dit. Mais avoué quoi? Voilà ce qu'il faudrait expliquer. On n'essaye pas, et pour cause. Car, il faudrait retomber sur ce second mensonge : « le bordereau est de Dreyfus », et l'univers entier tient aujourd'hui que le bordereau est d'Esterhazy.
Qu'essayera-t-on maintenant? Les témoins de Quesnay? C'est un éclat de rire. La femme Bastian ou la fille Pays avec le dernier factum d'Esterhazy? Voyons donc cette affaire. Comme toujours, c'est le général Roget qui sera chargé de présenter la chose. Je ne connais pas l'article du code qui dit que les lois ne sont pas applicables au général Roget, mais il doit y en avoir un puisque tous les jours nous voyons cet officier témoigner, bien qu'il ne sache rien personnellement de l'affaire, requérir, bien qu'il ne soit pas commissaire du gouvernement, prendre la parole sans autorisation et diriger les débats, bien qu'il ne soit pas président du Conseil de guerre, et mettre impunément au compte du gouvernement français les démentis qui lui sont adressés, bien qu'il ne représente authentiquement jusqu'ici que l'indiscipline et la rébellion.
Maintenant pourquoi le président du Conseil de guerre ferait-il exécuter les lois par autrui, lorsqu'il donne lui-même l'exemple de l'illégalité flagrante en tenant pour non-avenu l'arrêt de la Cour de Cassation qui est la source unique de son autorité judiciaire? Il semble bien, n'est-ce pas, que nous soyons en pleine danse de Saint-Guy?
La déposition du piqueur Germain. Ce palefrenier n'a pas vu Dreyfus enseignant aux officiers d'artillerie allemands à tirer leurs propres pièces, comme l'avait écrit le bon Quesnay. Il dit simplement avoir chevauché dans la campagne de Mulhouse avec M. Kullmann et un autre monsieur. C'est une version nouvelle.
Je me rappelle que ce monsieur a dit en outre à M. Kulmann qu'il avait reçu du général allemand la veille une gracieuse réception . Je me rappelle encore un fait qui est absolument précis dans ma mémoire : c'est qu'il y a eu une discussion entre le général allemand et lui sur la façon de porter le fusil sur 1 épaule, plus rationnelle chez les soldats allemands que chez les sodats français.
... Le PRÉSIDENT. — Depuis, avez-vous reconnu ce monsieur ?
Le piqubur Germain. — Je l'ai revu souvent dans l'allée des Poteaux. Je le voyais tous les jours. Il était s«ul.
Le PRÉSIDENT. — Qui était ce monsieur ?
M, Germain. — C'était monsieur... Il était lieutenant.
Germain explique que c'est M. le capitaine d'Infreville qui lui a désigne Dreyfus. Il a avoué cependant que M. Kullmann, interrogé par lui, déclare n'avoir conservé aucun souvenir de cette étrange aventure. Il aborda Dreyfus au bois de Boulogne, pour lui parler de cette rencontre et Dreyfus l'envoya promener, lui disant : « Vous faites erreur. »
M« Démange. — Est-ce que le 31 décembre 1898 le témoin n'a pas été condamné, par défaut, pour abus de confiance, à six mois de prison ? Et est-ce que, sur son opposition, la peine n'a pas été réduite à trois mois ?
M. Germain. — C'est la vérité, monsieur le président, mais l'arrêt n'est pas définitif.
Allouas ! tant mieux pour Germain. Le témoin a été en relations avec M. Quesnay de Baurepaire. M® Labori
voudrait savoir pourquoi, a la suite des communications de Germain, M. Quesnay a raconté que Dreyfus avait montré le tir du canon aux officiers allemands. Germain ne peut pas expliquer cela, [mais moi je l'explique très bien par la découverte faite subitement qu'il n'y avait pas d'artillerie à Mulhouse. Voilà pourquoi la déposition de Germain n'est plus la même.
Le capitaine Dreyfus. — Probablement avant 1886 ou 1887, date* à laquelle le régime des passeports a été adopté, j'allais chaque année passer mes mois de congé à Mulhouse, tant lorsque je faisais mes études que lorque j'étais à l'Ecole polytechnique ou à l'Ecole d'application.
il est certain que je montais à cheval, puisque je monte à cheval depuis ma jeunesse.
Mais ce que je puis affirmer, c'est que jamais je n'ai assisté ni officiellement ni officieusement aux manœuvres allemandes.
C'est que jamais je n'ai été invité ni officiellement ni officieusement à y assister.
C'est que jamais je n'ai déjeuné ni dîné avec aucun officier allemand.
C'est que jamais je n'ai parlé à aucun officier allemand.
J'allais simplement, comme j'étais obligé de le faire, présenter ma permission au général commandant la brigade à Mulhouse.
Maintenant, permettez-moi de vous faire remarquer que le champ de manœuvre dont on vient de parler est le terrain de manœuvre de la garnison de Mulhouse ; c'est un petit terrain de manœuvre qui est en découpure dans la forêt et il se trouve sur la route de Mulhouse à Bâle.
En me promenant, j'ai pu voir manœuvrer des régiments, mais j'affirme d'une façon absolue que je ne suis allé a Mulhouse avec une permission régulière qu'avant le régime des passeports, qu'à partir de cette époque je n'ai jamais pu obtenir de passeports. Avant cette époque, je montais à cheval pour me promener, mais je n'ai jamais assisté, je le répète, ni officiellement ni officieusement, à des manœuvres allemandes.
Delà déposition de M. le commandant d'Infre ville .
alors capitaine, il résulte seulement que Germain lui a conté sa petite histoire. Mais il y a une difficulté, Dreyfus était alors lieutenant, dit Germain. Or, il a été nommé capitaine le 12 septembre 1889, et c'est en 1894 seulement que Germain a connu M. d'Infreville, qui déclare n'avoir jamais désigné Dreyfus à Germain, au bois de Boulogne ou ailleurs. Germain, mis en déroute, allègue qu il lui semblait bien avoir demandé à M. d'Infreville le nom de Dreyfus. « La mémoire y conclut-il^ me fait probablement défaut. » On le voit bien.
M. Kulmann, de son côté, déclare n'avoir conservé aucun souvenir de cette histoire.
Le président. — Vous avez été signalé par un précédent témoin comme ayant accompagné Dreyfus, lieutenant à cette époque, à des manœuvres dans les environs de Mulhouse ; vous souvenez-vous de ce fait ?
M. Kulmann. — Absolument pas.
Je ne suis jamais monté à cheval avec le lieuteuant Dreyfus.
Je ne suis jamais allé à cheval aux manœuvres aux environs de Mulhouse, et je donne un démenti formel à Germain.
Le président. — Vous ne lui avez jamais prêté de chevaux ?
M. Kulmann. — Jamais.
Le président. — Vous n'avez jamais monté à cheval avec lui ?
M. Kulmann. — Jamais.
Suit un incident curieux qui montre le colonel Sandherr, que personne n'a jamais eu l'idée de soupçonner de trahison, en relations plutôt cordiales (malgré lui) avec des officiers allemands :
M® Démange. — Voulez-vous me permettre une question? Est-ce que dans la lettre que M. Kulmann vous a
adressée il ne fait pas allusion au colonel Sandherr, ^i était Tami de M. Kulmann? Est-ce que le colonel Sandherr n'a pas assisté officiellement à des manœuvres ?
Le président, au témoin. — Gonnaissiez-vous le colonel Sandherr ?
M. Kulmann. — Très intimement. '
Le président. — L'avez-vous vu à Mulhouse ?
M. Kulmann. — Oui.
Le président. '' — L*avez-vous vu assister à des manœuvres ?
M. Kulmann. — Non, mais il est venu me raconter qu'un jour, étant en permission à Mulhouse, il s'était présenté devant le général ; que le général avait été très aimable avec lui et l'avait invité à assister le lendemain à des exercices de tir sur le champ de manœuvre d'artillerie.
Le colonel Sandherr m'a dit qu'il était très ennuyé d'être obligé d'y aller et qu'il tenait à ne pas se faire voir dans son pays d'origine avec des officiers allemands.
Le lendemain, il vint me raconter encore qu'il était obligé de visiter le casernement de Mulhouse parce que le général l'avait invité ; le soir, il vînt encore me dire que le général l'avait invité à aller au casino des officiers, et qu'il avait été obligé de précipiter son départ et de ne pas prolonger sa permission de trois jours, afin de ne pas assister à d'autres exercices.
Ah ! si Dreyfus s'était trouvé aux lieu et ^lace du colonel Sandherr, Quesnay et toute la bande -ne crieraient-ils pas aujourd'hui : « Cette fois nous tenons la preuve » !
Le capitaine Lemonnîer nous raconte 'l*bistoire du fameux propos de Dreyfus sur la position d'Altkirch. On parlait du projet d'envahir la Haute- Alsace dès la déclaration de guerre. Dreyfus dît que l'Etat-Major allemand avait déjà paré le coup, et, indiquant sur la carte la position d'Altkirch, aurait prononcé ces paroles :
« Je la connais fort bien cette position. Un jour j^ ai
<VJDST1CB HUJTMIXB i47
suî^î à cheval des manœuvres exécutées par des offiders allemands. »
La réponse de Dreyfus ne laisse pas de doute sur le caractère des paroles x[u'il a réellement prononcées :
Le capitaine Dreyfus. — Ma première observation, c'est que le champ de manœuvre dont on vous a parlé tout à l'heure est situé sur la route de Mulhouse "à Bâle : c'est le terrain de manœuvres habituel.
La position d'Altkirch, dont j'ai parlé avec le capitaine LemoiNiier et sur laquelle j'ai (ail un travail que l'on pourrait retrouver ^pendant «que J étais à TEcole de guerre, est sur la route de Mulhouse à belfort. Par conséquent à l'op^ ^osé précisément.
Ce sont deux situations >tciitt à >f«it contradictoires . Je connaissais bien la position sd'Altkirch.
Je la connaissais d'autant mieux que, comme je vous l'aï jraconté, mon colonel, étant né à Mulhouse^ jpendant que j'étais à l'Ecole ^polytechnique et àTEcole d'app^lication j'ai (parcouru les environs de Mulhouse etje les connaissais admirablement.
Si vous tenez à être fixé sur mes idées là-dessus, je rappellerai simplement au Conseil que pendant mon Béjour à l'Ecole de guerre j'ai aussi fait un travail sur ce sujet, et il doit pouvoir se retrouver, concernant la position d'Altkirch.
... Pendant les mois de vacances, je montais à cheval presque tous les jours sur des chevaux de mes frères. Je parcourais toutes «les positions des environs, et j'ai pu voir manœuvrer des régiments, comme cela a lieu dans toutes les garnisons, màisjen'appéllepaH cela assister à des grandes manœuvres, ou même à des manœuvres 'proprement dites.
.Toute personne qui se promène àicheval, autour, d^une xvilîe peut voirides régiments manœuvrer quand àl y, a un .régiment dans cette ville.
Pour bien caractériser l'état d'âme du capitaine Lemonnier, il faut dire qu'en se retirant il a interrprété .cette dermëve ^phrase de Dreyfus .Ciomme un
ai^eu qu*ila^ait assisté aux manœuvres allemandes. Cette allégation suffit à indiquer le véritable caractère de son témoignage.
Le boyaudier Villon, témoin cher à Billot, a entendu dans la grande salle à manger de l'hôtel Central, k Berlin, deux ofBciers supérieurs allemands tenir la conversation suivante :
L'un d'eux dit à l'autre : a C'est écœurant de voir des officiers de TEtat-Major français vendre leur pays de la sorte I »
L'autre répondit : « Que veux-tu, mon ami, pour nous c'est un bien. Tu sais que nous attendons le plan de mobili" sation de Dreyfus. » (Murmures.)
Même pour Billot, c'est trop bête. Ce plan de mobilisation attendu dit toute Tingénuité de la boyauderie. Les officiers allemands de M. Villon bavardent dans les lieux publics comme de simples tripiers. Passons.
Le lieutenant Bernheim ayant rencontré Esterhazy au café, en 1894, avec d'autres officiers, le Uhlan lui
f>osa des questions sur le tir de l'infanterie et de 'artillerie, puis finit par lui emprunter une réglette de tir « fondée sur les principes de la méthode du projet de Manuel de 1894 » et un règlement. Cçs deux objets, malgré les démarches pressantes du capitaine Bernheim, ne lui ont jamais été rendus par Esterhazy.
M. Bruyerre, ancien sous-lieutenant de réserve au
INJUSTICE MILXTÀIAS 149
29® régiment d'artillerie, raconte qu'àChàlons, assistant aux écoles à feu du régiment du 30 avril au 24 mai 1894, il a vu tirer le 120 court, accessible alors à tout le monde.
Je parlerai d'abord des facilités d'accès au parc. Au moment de notre arrivée au camp, plusieurs de nos camarades et moi désirions voir de près la nouvelle pièce. Nous nous sommes adressés aux officiers de réserve de la batterie de 120 court. Après une manœuvre d'artillerie nous sommes allés au parc.
Le parc était commun aux pièces de 80, 90 et de 120 court. A la vérité, elles étaient placées sous la surveillance d'un factionnaire, comme toujours. Mais le factionnaire n'avait aucune consigne particulière au 120 court.
Nous sommes donc entrés au parc. Une pièce fut décrochée de son avant-train et chacun put faire fonctionner à tour de rôle les différents appareils de pointage et de visée .
La pièce fut examinée dans tous ses détails et les renseignements aussi complets que possible furent fournis sur le frein hydropneumatique, règlement en main.
Il nous eût été facile de prendre tous les croquis et toutes les notes qui auraient pu nous convenir si certaines recommandations contraires ne nous avaient été faites.
Il décrit la façon dont les pièces se sont comportées, raconte certains accidents, notamment, ce fait que le frein ne fonctionnant plus, Tune des pièces fut obligée de cesser son tir, et conclut ainsi :
Au moment où cet incident s'est produit-, il y avait derrière les caissons un groupe nombreux d'officiers de toutes les armes occupés à démontrer les gargousses.
Parmi ces officiers, je remarquais tout spécialement six officiers supérieurs d'infanterie et un colonel de cavalerie. Ces officiers formaient la première des deux séries des officiers supérieurs étrangers à l'artillerie, qui, en mai 1894, ont été spécialement convoqués pour assister au tir de la 2® brigade.
Ils ont assisté au tir du 120 court dans les mêmes conditions qu'aux tirs de 80 et 90.
{96 TBISVBrtCK BRLITiUlril'
Qaant ftQ Marrael de fir, on ta fait tirer à S» presse régimentairey et M. Bniyerre en ar eu persoiw nellement sons la main plusieurs exemplaires.
Le capitaine Le Rond répond qu'il n*a pas vw tirer le 120 court au camp de Châlons au mois d*août. Comment cela pourrait-il prouyer tfat^ort ne Fa pas tiré en mai ? Enfin le généra! Roget, s'emparant de la présidence suivant son habitude, intervient pour déclarer que M. Bruyerre a donné sa démission de lieutenantdans des termes injurieux pour Tarmée française. Celui-ci le nie et répond que les injures contenues dans sa lettre ne s'adressaient qu'à certains personnages. Il oiFre de produire le document. M. le président Jouaust aime mieux le tenir du ministère delà Guerre. Quelle que soit la rédaction de cette Kièce, elle ne peut infirmer en rien les assertions de [. Bruyerre en ce qui concerne le 120 court et le Manuel de tir.
Le capitaine d'artillerie Carvalho confirme tous les dires de M Bruyerre sur le 120 court. Il résume luimême sa déposition en ces termes :
Je viens affirmer ici les faits suivants :
1^ Ce n'est pas pour des expériences en grand que le 120 court a été mis en service dans les régiments, mais à titre définitif et comme faisant partie de Tarmement de mobilisation ;
2^ L'effectif des batteries de 120 n'était nullement secret et le même d'ailleurs que celui des batteries de 90.
3*^ Aucune précaution d'aucune sorte n'a été prise pour tenir secret, soit le matériel, soit les théories ;
4^ A partir du 7 avril 1894, nous avons eu entre les mains la description complète du frein hydropneumatique, à part le détail des joints qui n'avaient pas d'intérêt pour les officiers de troupes ;
M® Labori voudrait savoir comment cette déposition
peut se coBcilier avec celle du capitaine Le Rond. Par une bizarrerrie inattendue, c'est M. le commissaire du gouvernement qui répond, et ses réponses prouvent chez lu\ une irritation regrettable.
M. LB COMMISSAIRE DU GOUVERNEMENT. — M. Càrvalho,
parle de cç qui s'est pass^ chez hii ; il ne sait pas ce qui s'est passé chez les autres.
M® Demang]ç. Rien eatendu.
Le COMMISSAIRE DU GOUVERNEMENT. — Ce qu'il dît prouve qu'on servait mal chez lui. (Rumeurs.)
Suit un long incident relatif à la communication suivante que M® Labori a reçue d'un ancien agent du bureau des renseigaen^ents :
Kreralin-Rîcétre, le 30 août 1899.
Monsieur,
Sous ce pli, vous trouverez la copie de deux lettres adresssées à divers ministres de la Guerre qui, tous, font la sourde oreille à de justes récriminations.
En face du cynisme déployé par l'Etat-Major général, tant à mojx égard que d^ns le prox:ès actuel, je crois de mon deyoir de vous d,ire ce qui suit :
Le jameua: Maiyiel de tir faisant partie du, soi-disant bordereau reproché en 189 k à votre client a powtant été copié par ny)i-m4nie en décembre 1896, dans la salle à manger de Panizzardi, dont /étais à ce moment, et depuis plus de deux ans, le pseudo-courtier en espionnage.
De plus, c'est bien Sçhwarzhoppen, que je connais de lon-^ gue date, que f ai aperçu par V entrebâillement de la porte de communication de C antichambre à la salle à manger de Cappartenientdu 52 de la rue du Colisée venant, chercher ce document prêté par lui à Panizzardi,
Une tierce personne, qu'à ce moment je mis dans la confidence, est à même d'affirmer ce qui précède, comme d'ailleurs la lettre Gribelin,
\ Enfin, je ne m'explique pas que votre client ayant soidisant fourni, en 1894, ce document à nos ennemis, ceux-ci en eussent encore besoin en décembre 1896.
. Je me tiens à votre disposition pour prouver péremptoirement ce qui prédède.
Agréez, monsieur, l'assurance de mes meilleurs senti-, ments.
Signé . CORNINGB.
L'Etat^Major allègue comme un seul homme que Corninge est peu digne de considération. Cela est bien possible. Mais les faits qu'il énonce sont confirmés par le colonel Picquart et le général Deloye. Jugez par là ce que vaut le fameux secret des Manuels de tir.
M. le général Sebert, membre de l'Institut, discute le bordereau, et établit d'une façon péremptoire qu'il ne peut pas avoir été écrit par un officier d'artillerie. Je ne puis que renvoyer le lecteur à cette magistrale démonstration. Il nous suffira de donner cette appréciation générale sur le document et sou auteur présumé :
Si l'on rapproche, d'une part, la première phrase du bordereau, dans laquelle l'auteur rappelle à son correspondant qu'il le laisse sans nouvelles, si on la rapproche, disje,- de rénumération, qui montre par le nombre même et la diversité des pièces, et par le vague aussi de leur désignation, qu'aucune d'elles ne doit être une pièce importante ;
Si l'on se reporte d'autre part à des incorrections de langage, à des tournures de phrases tout à fait particulières ;
Si l'on se reporte aux impropriétés de termes et aux preuves d'ignorance professionnelle que laisse échapper l'auteur du bordereau, on est conduit à cette conclusion que l'on doit avoir probablement affaire à un homme de bas étage, qui est en relations directes avec son correspondant, qui n'hésite pas à se rendre à ses ordres.
On a le sentiment qu'il s'agit d'un homme probablement besogneux, qui se contente de peu pour les documents qu'il apporte, peut-être même de mensualités.
INJUSTICE MILITÀIRB 153
Si, cependant, on croit devoir porter les soupçons plus haut et aller jusqu'à un officier d'artillerie, et que ce ne peut pas être un élève de l'Ecole polytechnique, on est porté plutôt à croire que c'est un officier de troupe qui, par ses relations, peut avoir des renseignements sur ce qui se passe, peut faire causer des gens et rédiger lui-même les notes qu'il envoie, à moins qu'il n'ait pu quelquefois se procurer des copies de documents mal gardés.
Le commandant Ducros, chef d'escadron au 21® régiment d'artillerie a invité à plusieurs reprises Dreyfus à venir le voir à l'atelier de Puteaux où il s'occupait d'études de construction du matériel de campagne. Dreyfus était si peu curieux (contrairement à ce qu'on a prétendu), des renseignements en dehors de ses études courantes, qu'il ne s est pas rendu à l'invitation du commandant Ducros, qui lui offrait
f>ourtant des communications intéressantes. Ceci eut ieu à deux reprises : en 1891 et en 1894.
Le commandant Hartmann commence une longue déposition ted^nique qui montre que la méthodd « d'éliminations et de recoupements )> par laquelle Billot et Gonse ont prétendu avoir été conduits jusqu'à trouver une certitude est à la fois une idiotie et un mensonge.
Il établit d'une façon indiscutable qu'un très grand nombre d'ofEciers pouvaient disposer des renseignements nécessaires pour rédiger les notes du bordereau.
On parait croire à Rennes que le commandant Carrière pourra commencer son réquisitoire lundi. J'attends ce document avec la plus vive impatience.
2 Septembre 1899
Derniers Echos
Les derniers échos de Rennes nous apportent les mêmes cris db fureur contre le juif convaincu du crime d'innocence. Pas un jour, pas une heure, la haine des chrétiens professionnels ne s'est ralentie. Le mensonge est honoré, la forfaiture, la falsification des documents, le faux témoignage sont des titres suprêmes à la glorification de personnages devant qui tous les pouvoirs publics désarment cyniquement la loi. Les juges, d'ailleurs, donnent l'exemple, abandonnant la conduite des débats à la bande et affichant un mépris des décisions judiciaires qui ne peut manquer de porter ses fruits.
Qui nous dira pourquoi M. le colonel Jouaust et M. le Commissaire du gouvernement se prêtent de si mauvaise grâce k la démonstration offerte par M. le commandant Hartmann que les prétendues mdiscrétions de Dreyfus sur l'obus Robin sont simple* ment impossibles? Il résulte, en effet, d'un examen approfondi des documents examinés à huis-clos, la preuve que le shrapnell allemand diffère de l'obus Robin au peint de n'en pouvoir dériver, contrairement aux allégations de Mercier. Le président a laissé Mercier et les siens propager le mensonge tout à leur aise. Pourquoi la réfutation le met-elle en si mauvaise humeur, et pourquoi M. le commissaire du gouvernement, dont il conviendrait de changer le titre en celui de commissaire de Mercier, s'abstient-il de réclamer la discussion d'où la vérité doit jaillir?
Les témoins ne sont pas en reste avec le ministère
fmblic, représenté, en Tabsence du gouvernement par e général Roget. Nous avons vu, nier, le capitaine Lemonnier alléguer que Dreyfus reconnaissait avoir assisté aux manœuvres allemandes parce qu'il disait : « En passant à cheval, j'ai pu voir de la route manœuvrer des soldats, comme tout le monde )>. Est-ce là le témoignage s^aashainey suns passion^ qu'a voulu la loi ? Qu'on le dise. Ce témoignage cependant n'aura pas été inutile, puisque le capitaine Lemonnier, stagiaire à l' Etat-Major en 1894 comme Dreyfus, a déclaré qu'à partir de la circulaire du mois de mai, il savait, comme tous les stagiaires, qu'il . n'irait pas aux manœuvres de cette année-là C'est une preuve de plus que Dreyfus ne peut pas être l'auteur d'un bordereau qui se termine par cette phrase : « Je vais partir en manœuvres ».
Un aiitfe témoin dont la dépositipn restera dans
l'histoire pour marquer l'étiagades âmes de cetemps^
c'est Freycinet disant qu'il a poussé Iç^ délicatesse
jusqu'à ne pas faire (T enquête sur le cas de Dreyfus,
quand il est omciellement constaté qu41 a chargé le
Sénéral Deloye de réfuter le commandant Hartmann, ont les dires aujourd'hui en faveur de Dreyfus ne sont plus que vaguement contestés par Delpye luirmèpaç. Jja dernière aventure de Freycinet n'est pas moins caractéristique. Gabriel Monod le rencontre à la gare du Mans, ^tlui arrache l'aveu qu'il croit à l'innocence de Dreyfus. Sur quoi le bon historien s'empresse de consigner le fait dans une lettre au Figaro, J'ai bien ri quand j'ai vu de naïfs révisionnistes triompher d'urne parole de Freycinet. La contradiction ne s'est pas faite attendre. Et savez-vous dans quelles conditions? C^estsurla sommation d'un télé gr amtrie d^ Arthur Meyer^ que Freycinet s^cst infligé à lui-même un démenti. En tout cas, nous avons maintenant deua: preuves. L'affirmation de Monod dont la parole suffisait à faire foi. Puis la dénégation de Freycinet qui, pour tous ceux qui le connaissent, est la plus éclat^ntQ confirmatiop du témoignage de Monod,
Il n'est plus besoin de parler des journaux qui mentent par système et prouvent ainsi d'une façon péremptoire que la vérité les confond. Quoi de plus réjouissant que de voir le piqueur Germain se plaindre que Quesnay de Beaurepaire ait dénaturé son témoignage et refusé les rectifications qu'il lui demande !
Voulez-vous mieux encore ? Lisez cette communication de Mercier à VEcho de Paris :
Nous avons relaté les premiers le propos tenu par le général Bronsart de Schellendorf, alors ministre de la Guerre en Allemagne, sur le compte de Dreyfus, au cours d'un dîner militaire. Pressé de questions par les convives, des généraux, le ministre déclara que Dreyfus avait réellement trahi la France et que les Français n'avaient que ce qu'ils méritent puisqu'ils placent des officiers juifs au grand Etat-Major.
Plusieurs journaux ont reproduit notre information et le Figaro, fidèle à ses sentiments cosmopolites, sollicite l'audition du général Bronsart de Schellendorf.
Nous ne relèverons pas ce qu'il y a d'odieux dans cette persistance à faire appel à l'étranger ; nous ferons simplement observer que cette citation est superflue.
Il existe un rapport où les propos sont consignés. Puisque la défense s'est émue du fait que nous avons révélé et qu elle tient à faire la lumière sur ce point, au lieu de réclamer une citation qu'elle sait impossible, qu'elle dispose d'une ressource plus facile. Pourquoi ne pose-t-elle pas une question à ce sujet au général Mercier, qui ne peut ignorer ni les paroles de l'ancien ministre de la Guerre allemand, ni la relation écrite qui en a été faite ?
Ainsi Mercier en invoquant le témoignage SUpposé du général Bronsart de Schellendorf ne fait pas appel à Vétranger, Mais si quelqu'un réclame le témoignage authentique du même général, c'est un odieux appel à rétrangef\Je demande dans quel pays du monde on oserait imprimer un si monstrueux défi au bon sens. Je suppose que la défense ne manquera pas de relever cette provocation de Mercier, et de confondre le misérable menteur qui n'accepte le témoignage
INJUSTldlI MILITAIRE 157
d'un Allemand qu'à la condition de lui imposer préalablement le mensonge.
Il se trouve d'ailleurs que le général Bronsart de ^ Schellendorf, interpellé, a éprouvé le besoin de répondre. Voici ce qu'il écrit à la Gazette de Colo^ gne.
Berlin, 31 août.
Je lis dans le numéro du Figaro du 25 août, que je viens seulement de recevoir, que, dans la Libre Parole du 24 courant, M. Albert Monniot révèle à ses lecteurs une conversation tenue en anglais, au cours de laquelle j'aurais dit : « Le capitaine Dreyfus est coupable ; c'est un coquin et un espion. » Ce récit, avec tous ses embellissements, est le produit d'une pure invention, d'autant plus maladroite que je ne parle pas du tout l'anglais.
BbONSART de ScHELLENOOliFF.
général d'infanterie.
Faut-il ajouter que nous saisissons une fois de plus Mercier dans l'acte de chercher à provoquer une intervention de l'Allemagne, pour s'esquiver dans le tumulte qu'il en espère ? Quand y aura-t-il en France des lois applicables à tout le monde ?
Puisque je parle de la défense, il me sera permis de lui rappeler, à propos du mensonge des aveux, que la feuille signalétique de Dreyfus à la Guyane porte ces mots : a iV'a pas fait dC aveux, » M® Démange a sans doute réservé le fait pour sa plaidoierie. Il me semble pourtant qu il aurait été bon de l'opposer aux mensonges de Mercier.
J'aurais bien voulu^ encore, qu'on demandât à Mercier comment il se faisait que Lebrun-Renaud, envoyé ar lui à l'Elysée, ne lui avait pas fait de rapport sur 'impossibilité où il s'était trouvé de remplir sa mission, qui était de raconter les aveux de Dreyfus au président de la République.
Une autre question à Lebrun-Renaud n'était pas moins nécessaire. Comment, après avoir reçu les
158 INJUSTICE MIUTAIRS
aveux, a-t-«il pu aller dire au capitaine Barbade s (( Dreyfus annonce qu'il va crier son innocence », sans ajouter : « C'est absurde, puisqu'il vient de me faire des aveux ? )> Je défie les menteura de faire sur ces deux points un semblant de réponse.
Ce qui est admirable, ce qui est le plus grand encou-s ragement aux partisans de la justice, aux amis de la vérité, c'est de voir que la seule innocence, sans le secours dçs pouvoirs pqbliçs fastueu^ement. organisés pour des gars^ntiçs de pure parade, ait pu résister à l'effroyable pression des puissances sociales de mieor songe, résister d'une force toujours croissante qui est un présage assuré de victoire.
Tous les représentants des haines de l'Eglise déjà sentent la défaite prochaine et M. le cardinal Richard, pour couvrir la retraite, s'emploie à émouvoir M. WaldeckrRousseau des malheurs de M. Jules Guérin. Nul ne s'étonnera de voir le mandataire de Léon XIII prendre officiellement sous son aile le chef le plus autorisé du mouvement antiséipite, auquel nous devons l'aflaire Dreyfus. Le pape n^a pas répondu a la lettre de Mme Dreyfus implorant sa pitié. Cinquante mois de tortures inouïes, qu'est cela pour un juif? Tandis que pour Jules Guérin, chrétien estam^ pillé de TEvangile, quinze jours d'emprisonnement volontaire sont un supplice dont s'afflige toute TE glise. Et le pieux cardinal vient apporter doucereusement la sommation de Rome à la République Française.
Que Sébastien Faure soit emprisonné pour le crime d'avoir pris le tramway, M. le cardinal y consent. Que Dreyfus, comme juif, voie se dresser devant lui toute une meute aboyante au nom de la charité de Jésus, son Eminence n'a pas un mot à dire, et trouve bon que toute la presse romaine réclame pour l'hérétirr que le bûcher. Mais que Jules Guérin s'enferme en sa maison pour braquer de là ses fusils sur la Iqi, le cœur de l'apôtre Richard se fend à ce spectacle, et Ifi croix et la mitre se jettent dans la bataille. Pour défendre qui? La loi 7 Non, le rebelle. Rome accourant
IN/tfanCB MfLlTÀfRB 15^
au secours des haines religieuses ! Toute l'histoire atteste cette tradition meurtrière.
M. le commandant Hartmann achève sa déposition et démontre d'une façon péremptoire que le bordereau ne peut pas être de Dreyfus. Pour ce qui est de l'obus Robin et du schrapnell allemand i
Je suis en mesure, dit-il, de démontrer que non seulement ces deux projectiles n'ont aucune analogie sérieuse, mais encore qu'ils diffèrent profondément comme principe, comme fonctionnement, comme mode de construction. Mais je ne^puis faire cette démonstration qu'en me servant des documents du dossier secret d'artillerie.
Or, M. le général Deloye ne m'a pas autorisé à en faire état en audience publique et il n'y a donc que la solution du huis clos.
... M' Labori. — Il a été question, dans les débats, d'une instruction sur le chargement des obus à mélinite. Est-ce que M. le commandant Hartmann sait quelque chose à cet égard ?
Le COMMANDANT Hartmann. — J'en ai parlé tout à l'heure à propos de Boutonnet, en indiquant que l'instruction sur le chargement des obus à mélinite se trouvait en 1890 dans les archives de la section technique que Boutonnet a livrées. J*ai dit quil me paraissait vraisemblable que c était à lui plutôt quà tout autre que l'on devait attribuer la livraison de ce document» ,
M® Labori. — Par conséquent, il résulte bien de la dé»position de M. le commandant Hartmann qu'il n'y a aucune impossibilité à ce que le commentaire que j'appellerai, pour la clarté du débat, le commentaire du Paty, ait parlé du chargement des obus à la mélinite.
... Le COMMANDANT Hartmann. — Certainement, mon colonel; les documents relatifs au chargement des obus à mélinite se trouvaient dans les archives de la section tech* nique, qui ont été livrées en 1890 par Boutonnet.
Le commandant Hartmann affirme que la réglette de tir demandée au lieutenant Bernheim par Esterhazy
160 INJUSTICE MILITAIRB
n'est d'aucun usage si elle n'est pas accompagnée du Manuel.
... Le commandant Hartmann. — J'ai dit tout à l'heure que la réglette de correspondance ne pouvait avoir une utilité quelconque sans le projet du Manuel, puisqu'elle est destinée à l'application des règles insérées dans le projet de Manuel.
M® Démange. — Quelau'un qui veut utiliser la réglette a-t-il besoin d'avoir un Manuel ?
Le commandant Hartmann. — Certainement.
Autre question aboutissant à la confirmation de la déposition du commandant Ducros.
M^Labori^ — Le témoin a dit qu'il avait appartenif à la section technique. Y a-t-il jamais vu le capitaine Dreyfus ?
Le COMMANDANT Hartmann. — J'ai appartenu pendant neuf ans à la section technique ou tout au moins au service du matériel des bouches à feu et des ateliers de précision. Dans ces services j'ai eu à ma disposition tous les documents confidentiels, soit aux archives, soit au secrétariat ; j'ai vu beaucoup d'officiers venir me demander des renseignements, mais jamais je n'ai vu le capitaine Dreyfus. Je dirai plus : jamais je n'en ai entendu parler.
Le général Deloye, délégué du ministre delà Guerre (délégué du ministre Freycinet au lieu du ministre Gallinet), entreprend de réfuter la déposition du commandant Hartmann. Le discours est plutôt confus. Il y a là des comparaisons empruntées au commerce des vins qui ne paraissent s'appliquer que vaguement à l'objet de la discussion. Cependant voici un passage qui peut se comprendre:
Pour mai, je suis plutôt un expert qu'un témoin. Je me considère comme étant ici pour vous renseigner sur certaines choses ; mais il se trouve que je ne suis pas un témoin ; n'aj'ant pas été mêlé à l'affaire, je n'ai pas d'indication à donner sur la culpabilité ou la non culpabilité de j l'accusé, puisque je ne connais que de seconde main les I
faits qui pourraient avoir rapport à cela et qui pourraient influer sur votre opinion.
Seulement, je suis en état, et ma conscience me permet de vous le dire, de vous donner des indications sur les possibilités ou les impossibilités quon a produites ici.
Eh bien ! à ce point de vue, je puis vous dire qu'ayant eu la bonne fortune de n.e me trouver mêlé en rien à cette affaire, je sens ma conscience tout à fait à l'aise pour vous donner mon opinion en toute franchise. Eh bien! puisqu'on m'a fait venir ici pour que je dise ce qu'il fallait penser de certaines impossibilités qu'on a alléguées, impossibilités pour l'accusé de se trouver dans telles ou telles circonstances, de commettre telles ou telles fautes, je crois pouvoir vous dire en toute franchise que ces impossibilités n'existent pas. Je ne peux pas vous dire autre chose.
Des faits de culpabilité de V accusé, je n'en connais pas, ie ne vous parle que de ce que je connais.
Il allègue croi il ri' est pas impossible que Dreyfus ait obtenu les informations dont il est question dans le bordereau par le moyen de conversations générales avec d'autres officiers.
Voici la réponse du commandant Hartmann :
Le commandant Hartmann, — Il n'en subsiste pas moins qu'il y a dans cette troisième hypothèse des renseignements détaillés avec des documents qu'il a fallu se procurer dans un endroit déterminé, en s'adressant à un officier déterminé.
Il faut nécessairement que le fait ne se soit pas produit. Car je crois bien certainement que l'officier auquel le capitaine Dreyfus aurait demandé un renseignement serait aujourd'hui à cette barre.
... Un certain nombre de témoignages montrent qu'il suffit seulement d'avoir eu contact avec le capitaine Dreyfus pour venir dire ce qui s'est passé.
Je répète que, si un officier d'artillerie avait donné des renseignements, c'aurait été pour lui un devoir de conscience.
Enfin, troisième observation. Y avait-il eu à la troisième direction d'artillerie une enquête sur les faits reprochés au capitaine Dreyfus ? Puisque le général Deloye est à la barre il pourrait nous donner des explications.
i62/ PUUSTICB BULIUàlBS
Le général Deloye est obligé de répondare : a Aucune enquête n'a été faite par les soins de ia troisième direction. » Le témoin se condamne ainsi lui-même.
Pour bien conjprendre le caractère de ïa déposition du général Deloye t— commissaire de M. de JFreyçinet avec le contreseing de M. de GalHffet — H Ç^iut savoir qu'il y a au dossier une lettre de M... Rot>iB^ l'inventeur du faQçi;eu3^ ol>us, disant textuellemj^At :
« Le capitaine Dreyfus ne m^a Jamais rien demandé de ces affaires^ rien, rien^ encore rien. Le seut rensei' gnement quil m'ait dejn^ndé', cest q^el moyen on pourrait bien employer pour faire tourn^er un pei^plus sfite des, broches de filature, »
Eb bien ! M. Deloye, au nom du gauvernemeut, essayait de faire le silence sur cette pièce. Il a fallu que M® Démange l'obligeât à en reconnaître l'existec^ce.
M® Démange. — La questfon que fai à poser est celte-ci : étant donné le raisonnement qu'il vient de faire, étant donné d'ailleuFs que BpuloAï^el a élét conda^p^iv^ pour espionnage, M. le général Deloye se trouvant dans la cour de justice où nous sommes» et oà il faut une preuve de cul^ pabilité — car c'est là ce que. nouacherchoust-^ estim&?t-il que les possibilités énoncées par lui, que dans un café ou dans une pension on ait pu parler en termes généraux d'une invention dont une personne présente aurait pu exlraii,*e la substance et la moelle (c'est son expression), M. le général Deloye estime-t-il que, quand an n'étiiblit aucun fait de con,versation ou d'entretien soit dans une peasioa, soit dans un café, de la part de Dreyfus avec des officiers, cela puisse être un argument contre Dreyfus ?•
Le genébal Deloye. — Dans mon âme et conscience, je pense que ces impossibilités n'existent pas^ ; j'en ai donné les raisons que le Conseil appréciera.
Quant à des preuves de culptabilité ou de non-pculpabilité de raccusé. il se trouve que, par le fait des clr» constances, je n'en ai aucune de première main ; par conséquent, je me sens absolument hors d état et ssbs qualité pour en parler au ConseiL Si j'en avais, assurément, je les donnerais, mais je n'en ai pas.
INJ^STIOB MILITAniB ft63
Ainsi M. Deloye n'a de première main aucune preuve de culpabilité ou de non-culpabilité, et tout son argument sur les possibilités d'information que Roget attribua à Dreyfus est que pour lui il n^est pas impossible que Dreynis ait ramassé dans tes cafés de quoi confectionner les notes dti bordereau. Je vous prte de remarquer qu'aune telle hypothèse peut s'appliquer indistinctement à tou» les officiers de Farmée française.
Enfin, comme digne couronnement de sa délégation, ïe représentant du ministre de la Guerre prend la défense du capitaine Valérîo contre îe général Sebert, Ce dernier, membre de Tlnstitut, avait Bïontré que Fexplîcateur du système Bertillon avait simplement péché par ignorance. M. Deloye, qui ne fut jamai»
S[ue de l'Institut Triponé, éprouve !e besoin de réconbrter, au nom du ministre de la Guerre,, l'officier qui 8*est engagé dans une démonstration jugé« puérilement absurde par tous les savants.
M. Havet, membre de l'Institut, étudie le bordereau et montre, en une admirable analyse, que les incorrections de s^lyle que ce document révèle chez son auteur ont de frappantes analogies dans la correspondance ordinaire du Uhian.
Il est arrivé, par hasard, que M. le général Roget n'est pas entré dans cette discussion. Elle échappait peut-être à sa compétence^ Il a donc été. remplacé, cette fois, par le commissaire du gouvernement, qui n'a trouvé que cette sevile question à adresser au témoin :
Lb commissaire du gouvernement. -^ Monsieur le pré* sident, voulez-vous demander au témoin, s'kl e^st vrai qu'il a assisté à des séances antérieures, dans des places non réservées aux témoins ?
11 parait que c'est une incorrection et que la discim pline judiciaire ne permet pas ces choses.
Voîci maintenant, sur la demande de M" Labori, la reprise du récit des machinations des faussaires contre le lieutenant-colonel Picquart. Les lecteurs connaissent déjà cette longue histoire, je n'y reviendrai pas. Il est acquis désormais que le général Gonse faisait décacheter les lettres de Picquart et montait le coup final contre lui, tout en lui écrivant des lettres doucereuses. Henry lui a montré la lettre d'injures qu'il écrivait à Picquart, son supérieur. Gonse est obligé de reconnaître qu'il n'a pas interdit au faussaire ce manquement grave à la discipline.
Dans la mesure où il l'ose, Gonse cherche à excuser Henry. Il prétend qu'Henry n'a fait ce faux que par amour de Vart, parce qu'il y avait une pièce au dossier secret, qui portait le nom de Dreyfus et constituait une preuve suffisante. Quelle est cette pièce? (Il faudrait dire : quel est ce faux?) M. le président Jouaust ne permet pas à M® Labori de le savoir, et déclare qu*/7 ne posera pas la question. L'incident montre admirablement l'état d'esprit du président du Conseil de guerre.
Le général Goxsb. — Le but du colonel Henry, je ne l'ai pas connu. Il ne me Ta pas dit. Quand il a été arrêté, je ne l'ai plus revu. Mais ce qu*îl voulait faire, c'était évidemment chercher une nouvelle preuve contre Dreyfus. (Nouvelles rumeurs.)
C'est très malheureux, parce quil n avait pas besoin de cela, fil parait que si Henry en avait eu besoin, son faux eût été légitime,}
Son idée a été de mettre le nom de Drevfus dans une pièce diplomatique. Eh bien ! il y avait d'autres pièces diplomatiques, je veux parler du dossier secret, je n*y reviens pas, où le nom de Dreyfus était tout au long. Par conséquent, c'était une pièce absolument inutile.
M* Labori. — Pardon, monsieur le président, y a-t-il dans aucune pièce diplomatique du dossier secret le nom de Dreyfus de telle manière que sa culpabilité en ressorte?
INJUSTICE BflLITAIRB 165
Si elle existe, quelle est cette pièce? Que M. le général Gonse la désigne par son numéro.
Le président. — Ceci est une affaire d'appréciation.
M® Labori. — Gomment, j'entendrai comparer le faux Henry à une pièce quelconque du dossier diplomatique, et je n'aurai pas le droit de protester ? Il n'y a pas une seule pièce dans ces conditions, ou bien que M. le général Gonse la nomme. Veuillez demander, monsieur le président, au général Gonse qu'il la nomme.
Le président. — Je ne poserai pas cette question.
M® Labori. — Vous refusez de poser cette question, monsieur le président; alors, je me réserve, le moment opportun venu, de poser des conclusions à cet effet, car la question me paraît indispensable .
Je continue.
M. le général Gonse appelle fabriquer un faux « chercher une nouvelle preuve », puisqu'il prétend justement qu'Henry n'avait aucun besoin de ce faux, pourquoi l'a-t-il fait?
On ne commet pas un crime dont on n'a pas besoin.
Une longue discussion sur le « petit bleu ». W n'en sort rien de nouveau.
M® Labori demande qu'il soit donné communication au Conseil de l'expertise de l'enquête Tavernier, d'où il ï'ésulte la preuve que le « petit bleu » a été gratté postérieurement au départ du colonel Picquàrt.
H finira peut-être par l'obtenir. « Nous n* avons pas ce dossier-là ï) ^ dit le greffier. « Il serait utile d'avoir tous les dossiers », répond M° Labori.
M. de Fond-Lamothe, ingénieur, ancien capitaine d'artillerie, breveté d'Etat-major, a fait demander le . Manuel de tir à la troisième direction. On en a apporté une dizaine.
Il n'y avait pas de mention confidentielle dit-il, a ny
avait rien du tout.
166 IN9U8fra€B KUilTJjiRB
Je «ferai même observer que les officiers titulaires -qui vont aux manœuvres de masses au mois d'aotùt «n ese^pcav tent et les remettent en place à leur retour.
Les offîciers -de TEcole de Ouerre qui vont iaipe on ^stage dans 'les régiments en emportent également.
C'était un document qu'On pouvait se procurer comme on voulait.
En tout cas, il y avait à<rE>talt*Major de Tarmée deuK Manuels en permanence : ils doivent y <ô tre encore -
Lb président. — Ceci se passait en 1894?
M. DB FoND-liAMOTHE. — «Ceci se passait en 1894.
M^ Démange demande k M. ^e FoDd^Lmnotbe s'il a cru qu'il irait aux manœuvres. Voici la réponse *:
M. DB Pônd-Laihoth'e. — 3e demande à ce profpos à voir la circulaire du 17 mai 1894 que Dreyfus a^aît demandée au procès.
Cette circulaire a été ignorée de tous les ministres.
J^e^time qu'elle e^ capitale dans le procès ; et si j'ai accepté de venir ici, c'est un acte de conscience que j*accomplis, parce que j'ai la certitude qu'aucun stagiaire de deuxième année n'a pu écrire le bordereau, et «que lesimînistres sont d'une parfaite 'bonne foi, mais qulls ntoUtjpas CDIina
ce document qui ert capital. {Mouçement prolongé.)
.... Dans aucun caa, je n'ai jamais eu l'ombra d'un doute pour savoir si j'irais aux manœuvres au titre de TËtat- Major. Tous les stagiaires étaient dans ce cas . *
Le général de Bbisdeffre allègue que certains stagiaires ont pu conserver l'espoir d'aller aux manœuvres. Toujours le système des possibilités.
Le général Rogbt. — J'ai une question à poser à M. de Fond-Lamothe.
Je voulais lui demander de quand date sa conviction,
M. DE Fond-Lamothe. — Mais, du jour où j'ai lu l'en-» quête de la Cour de cassation.
J'attendais la preuve de la culpabilité de mon camarade^ je vivais sous l'impression qu'il avait été condamné pour une pièce prise au printemps, qu'on l'avait surveillé depuis^ .
^ti'on était arc^hi-^ôr de sa culpabilité, qoe le ^rdereau n^était qû*une parcelle de Tac^sation.
J'ai lu l'enqiiète; et quand j'ai vu les dépositions des qnatre témoïns où je ^m'ottendëiis à trouver cette preuve, ]*ai été foudroyé, quand j'ai Vu quW mettait la date de la pièce au 29 août, étant donné que j'avais la circulaire présente à resprit. Alors, puisque le document était .postérieur au mois de juillet, je me dois -dit : 'L'accusation ne tient pas déhoUt, puisque ddpuis Je il 'mai, il na pu écrit*è le bordereau ào/nphenant dette phrase ■: a Je vais partir en manœu" ifresty^ et aviant «cette date il ne 'connaissait auouH des cinq documents <doift il a parte.
Je'ifie'suisâonc dit : ^U'n^est pas de jour ou d'^ore où 'Dreyfus ait pU'écrire cela.
'La réatît-é, c'est qtie les 'tnin^tres ont rétabM la ^ate du bordereau en septembre, et les «précédents en mi^i.
On a cherché dés documents.
'Latiote'de Madagascar, afrrivéele 28 août, les attitrés documents, on en a trouvé tant qu'cfn veut.
La circulaire qui rendait la chose impossible, on n'en a
^aS'p&rlé.
A la Gour, on a indiqué que les stagiaire^ 'croyaient jusqu'au dernier moment qu'ils iraient aux manœuvres, niais ce n'était que le 23 août qu'ils avaient été détrompés. Je ne m'en suis pas caché. J'ai dit atout le monde quej étais certain que Dreyfusn'a pas écrit le bordereau^
Le général ïloget répond que M. de Fond-Lamothe a cru à^la oulpabilîté de Dreyfus.
M.dè'Fond-Lamothe. — Je vivais sous l'impression que cet homme était coupable, IpUisquè j*avais Tiiclée que le bordereau éïah du printemps.
Et pour tâcher de Taire une drveJrsîon à Isi façon dis Mercier, il l'accuse de n'avoir pas dit la vérité. C'est toujours la brimade du généiral sur le'capîtaine.
Ici iritcîrvfefntîon'de Drfeyfus.
liÈ c?Ai*ttAiNE Dreyfus. -^TPoUr préciser la question des nfanteuvres, je rappellerai qu'au procès de 1894 -^ telle-
ment j'étais fixé sur ce point, quand j'ai vu que le commandant du Paty de Clam, à Taudience, voulait à un moment donné, reporter la date du bordereau au mois d'août — j'ai immédiatement prouvé l'impossibilité d'avoir pu écrire : « Je vais partir en manœuvres i>, à cause de la circulaire du 28 mai.
Vous devez posséder dans le dossier la note que j'ai remise à M® Démange, aussitôt après l'audience.
Au procès de 1894 on plaçait la date du bordereau au printemps. Dès qu'on a voulu changer cette date, j'ai apporté cette affirmation que ces mots : <i^ Je vais partir en manœuvres », n'avaient pu être écrits par un stagiaire de deuxième année, puisqu'à ce moment, on savait que les stagiaires de première année iraient dans les corps de troupe en juillet et septembre, et les stagiaires de deuxième année en octobre, novembre et décembre.
Je répète que cette note, que j'ai écrite en 1894 à M* Démange et qui doit être dans le dossier, n'a pas été faite pour les besoins de la cause.
Sur quoi une longue discussion entre M® Démange et le général Roget, où M. de Fond-Lamothe, intervenant, fait passer au général Roget un assez mauvais quart d'heure. 1^® Démange rappelle que la circulaire ordonnant que les stagiaires n'iraient pas aux manœuvres n'avait pas été communiquée à la Cour de cassation. M. le général Roget ne vient pas à bout d'en donner une explication convenable.
Pratiquant le système de la Compagnie de' Jésus,
3ui consiste à affirmer audacieusement contre l'évience, le général Roget avait dit : « Il a été entendu pour tous les stagiaires quUls croyaient aller cette année-là aux manœuvres. » Il s'attire Ik-dessus un : € Non, mon général », qui oblige le président à venir au secours du général de la place de la Nation. Inutilement, d'ailleurs, car il a suffi de lui prouver, par la déposition du capitaine Lemonnier^ que les stagiaires ne croyaient pas du tout aller aux manœuvres .
Enfin Roget est contraint de convenir qu'il avait fait des recherches à l'Etat-Major pour savoir si Drey-
INJUSTICE MILITAIRB 169
fus avait demandé à aller aux manœuvres, et qu'il n'avait trouvé aucune trace écrite ou parlée d'une telle demande. Qu'est-ce que cela peut faire ?M. le colonel Jouaust avec une accumulation de possibilités fait des présomptions, M. le général Roget avec un nombre . suffisant d'absences de preuve fait, à l'usage de la jésuitière^ une certitude,
3 Septembre 1899.
Les défroqués
La dernière audience du Conseil de guerre est mxè écrin de perles rares. Mais, sans contredit le plus précieux joyau est cette exclamation de Gonse : « Oh ! je sais qu'avec deux lignes de l'écriture d'un homme on peut le faire pendre. » Oui, guerrier redoutable à l'innocence, cela était ainsi jusqu'à ce que tu vinsses au monde. Mais, grâce à toi et à ta troupe sans {>areille, il nous est expliqué maintenant qu'avec deux ignés d'Esterhazy on doit pendre Dreyfus : c'est bien plus dt*ôle. Il fallait la Compagnie de Jésus pour in* venter cela, avec des têtes de bois de ton espèce pour exécuteurs des basses œuvres.
La rencontre s'est faite, miraculeuse, du prêtre qui veut que l'homme soit en ses mains comme un <c ca* davre » et du soldat de Tancienne conception barbare qui met la force au-dessus de la raison. Le moine Didon l'a proclamé. Il fallait un sabre ailx bons Pères. Le sabre s'est trouvé sous leur main. Quoi d'étonnant
130 INJUSTICE MIUTAIRB
qu'il s*abattît d*abord sur la tète du premier jyîf qui se trouva. Et nous, sans uniforme d'église ou soutane de guerre, nous prétendons leur arracher cette victime? L'absolutisme lutte désespérément pour empè* cher une telle victoire delà justice sur l'arbitraire, de la raison sur la brutalité du fer.
Et ces soldats de la patrie (romaine) ont ^i bien le sentiment de leur servitude cléricale qu'ils n'ont trouvé, pour désigner les dissidents — les soldats de la conscience et de la vérité — qu'un nom. Ils les appellent des « défroqués li. Mot juste, contre lequel ne protesteront, j'espère, ni Picquart, ni Freystaetter, ni Hartmann, ni Sebert, ni Ducros, ni tant d'autres qui demeurent muets en se rongeant les poings. Mot juste, car le défroqué suppose le frocard par antithèse, et Mercier et Roget, et Boisdeffre et Gonse ne sont» à les bien prendre que les Révérends Pères introduits par fraude dans rarmée de la Révolution française.
Ne Ta-t-on pas compris quand on a entendu Gonse dans une phrase tombée des Prosfinciales^ blâmer le faux de Henry comme inutile P « Cest très malheureux parce qu il n assoit pjÇLS besoin de cela ». Voilà l'exclamation d'uœ âxne ingénue qui ne sait pas garder ses élans de sincérité pour les oauseries secrètes dxi séminaire. Pourquoi fiaire un laux, quand il y avait une autre pièce — fausse, d'ailleurs, aussi — c'est ce que Gonse ne peut pas comprendre.
Quelle est cette autre pièce? Un « défroquée » anxieux de prouver sa bonne foi^ et d'appjeler en même temps le contrôle de son dire s'empres&erait de la désigner. Gonse se tait, avec l'aide du président, c Comme cela, p^ejase-t-il, JLabori ne pourra pas mettre à nu i!e bon faux que j'oppose au mauvais », A ce seul trait» sans la preuve supplémentaire de la qualification de <( défroqué » jetée en suprême injure à des adversaires, on aurait reconnu la race de Loyola.
C'est bien le mèrne Gonse qui, pour sfi disculper du (aux Henry, expliquait triomphalentient qu*aveç quelques mensonges supplémentaires^ il au-
INJUSTICE MILÏTAltiE Î7l
raît pii s'arranger de façon à ce qu'on n'en sût rien. « On n'y aurait rien vu », disait-il avec un malin sourire. Inconsciente répétition de îa parole fameuse du tnême frocard au défroqué Pîcquart découvrant Tin no-» cence de Dreyfus : « Si vous ne dites rien on ne le saura pas. » Ce fut la réponse de Picquart : « Je n'^emporterai pas ce secret dans ma tombe », qui fut la révélation, pour le sous-chef d'Etat-Major, qu'un froc de mensonge venait de s'envoler aux orties.
D'autres ont suivi pour ÏTionneurde la France, pour l'honneur de l'armée. Tout le monde ne se croit pas obligé d'honorer les faux comme Gonse, et d'en faire, au besoin, quand cela est utile. En reconnaissant que le faux d'Henry n'était destiné « qu'à tromper ses chefs » (rîeti que cela !), Gonse a proclamé la théorie du faux patriotique^ chère a Mercier et aux souscripteurs de la Libre Parole, Qu'importe, s'il y a utilité à mentir?
A ce prix on garde le froc - — faussaire ou non — on est de la bande, on gagne des galons, des honneurs, on est protégé de l'Eglise, et Rome vous reconnaît comme représentant authentique de sa France, Mais si vous dites comme le général Sebert :
ie n'ai pas cru devoir refuser mon témoignage pour contribuer à là réparation d'une effroyable erreur judi^ ciairCé
... Le bordereau ne peut avoir été écirit par un officier d'artillerie ; il ne peut pas avoir été écrit même par un offi* cier d'une arme spéciale ayant passé à l'Ecole polytechni* que«
... J'ai été soutenu dans ma déposition par mon absolue conviction de la complète innocence du capitaine Dreyfus^ et je suis heureux d'avoir eu la force d'apporter jusqu'ici ma pierre à l'édifice de réparation que vous édifiez avec tant de soin et tant de conscience, en vous tenant à l'abri des passions du dehors.
Alors vous êtes un défroqué^ un de ces êtres non classés qui, relevant de leur conscience, ne se peu-
172 INJUSTICE MILITÂIRB
vent réclamer d'aucune servitude acceptée pour es* tampille de grandeur. Vous êtes par vous-même^ au lieu de valoir par les autres ; votre clan vous rejette parce que vous mettez quelque chose', justice, vérité, conscience, au-dessus de lui. Est-ce fâcheux pour le clan ou pour vous ? L'histoire jugera la question plus tard. Mais, d'ici là, le clan se serre, et fait front commun contre ces étrangetés, justice, vérité, conscience, qui ne portent pas le froc réglementaire.
Quand le capitaine de Fond-Lamothe, ancien camarade de stage de Dreyfus à TEtat-Major, vit qu'on changeait la date du bordereau pour la commodité de l'accusation, il témoigna sa surprise. Puis, quand il entendit que le bordereau serait définitivement tenu pour être de septembre, il n'y tint plus, et s'écria, sachant que la circulaire du 17 mai dispensait les stagiaires des manœuvres :
Le bordereau ne peut pas être de Dreyfus, Car, avant le n mai, il ignorait les documents qui y sont énumérés^ et de" puis le n mai, il ne pouvait écrire quil allait partir en ma-' nœuvres.
Cela peut être vrai. Cela est même certainement vrai, et la preuve c'est que le général Roget n'a pu y répondre que par des injures. Mais il n'y a qu'un <( défroqué » pour ne pas endosser les mensonges de ses chefs, même au prix de l'anéantissement de sa conscience et de sa dignité morale. Perinde ac cada^ çer^ l'homme ne doit être qu'un automate aux mains de ses maîtres providentiellement institués. Qui veut vivre personnellement ^ qui veut revendiquer l'initiative et la responsabilité d'homme conscient de luimême, capable de garder, en dehors de la discipline accordée, le sentiment de sa personnalité morsîle et de sa dignité d'homme, est un révolté contre lequel la toute-puissante confrérie se lève. Mentez, calomniez, tuez, tout est permis contre le rebelle. Il n'y a qu'un mot d'ordre : son extermination à tout prix. Car, s'il
INJUStIGB MILITAIRE 173
triomphe, c'est l'aveu qu'il y a une conscience humaine devant qui parfois l'arbitraire social doit plier. Sus au <( défroqué » ! Haro sur l'ennemi public qui veut penser par lui-même ! Gloire à l'homme machinisé au service du dogme indémontrable !
C'est la philosophie de l'affaire Dreyfus, et si toute la terre civilisée suit d'un œil inquiet les péripéties du drame de Rennes, c'est que les questions qui s'y trouvent engagées sont d^ la philosophie même de l'humanité. Les « défroqués » ne seront pas vaincus, puisqu'il n'y a pas de force contre la conscience humaine. Voilà le grand secret du ressort qui les pousse en avant, dans l'affreuse mêlée, sûrs d'eux-mêmes, sans autre haine que du mal de haïr, et ne cherchant de la justice que ce qu'il faut de droit pour désarmer la vengeance.
P. S. — J'ai le plaisir de trouver à l'adresse de M. de Freycinet le passage suivant d'un article du Journal de Genèçe :
Remarquons cependant que tout en déclarant que l'action du syndicat ne s'est révélée nulle part en France, Tancien ministre des Affaires étrangères aurait, si Ton en croit les résumés télégraphiques, ajouté que la campagne de presse sur la revision, désintéressée en France — il en répond — a Tétait peut-être moins à l'étranger».
La presse étrangère a le droit de demander de quel droit l'ancien ministre met ainsi en doute son honorabilité, sur quelle information il s'appuie et qui il entend désigner par cette allusion faite à la cantonade. Il y a des calomnies qu'un honnête homme ne se permet pas envers d'honnêtes ^ens, même sous la forme vague et prudente d'insinuations. Nous demandons au nom de nos confrères que M. de Freycinet veuille bien s'expliquer sur ce point. Nous avons le droit de le lui demander et il a le devoir de nous le dire .
M. de Freycinet reçoit précisément Thospitalité de la Suisse à cette heure. Gageons qu^il ne profitera pas de l'occasion pour répondre.
4 Septembre 1899.
L'étranger
Cette fois, c'est bien l'intervantion de Tétranger. L'intervention de Tétpanger, par la i^olonté de M, le Drésident du Conseil de guerre.
Le centième témoin est appelé. A la surprise générale, c'est un sujet autrichien, d^origine serbe^ qui se présente Ji la barre. M. Cernusky, réfugié politique, ofEcier de cavalerie démissionnaire de 1 armée autrichienne.
Qui l'a fait venir Jà ? Cette question »e s'est posée
au'après rauditiou du fa^tum suivant, dont j ai le avoir d($ soumettra le taxte iatégral au lecteur :
Moi, j'afârme de la ùiçon la plus absolue l'exactitude des faits rappelés ci-dessous.
1^ J'ai quitte T Autriche en 1894 à la suite d'événements politiques auxquels j avais été mêlé comme descendant de r ancienne dynastie serbe.
Je suis venu en France en juillet 1894, puis j'y ai séjourné de septembre 1894 à février 1895, et enfin de septembre 1895 à ce jour comme réfugié politique.
Craignant que je sois inquiété en France, un de mes amis^ alors chef de section au ministère des Affaires étrangères d^ une puissance de f Europe centrale y et que je demande au Conseil la permission de ne pas nommer, m'indiqua ^ en août Î89(i, d'une façon précise^ les noms de quatre per-m sonnes aux gages de différentes nations étrangères en France qui auraient pu, sur les instigations d'une de ces nations, devenir dangereuses pour ma sécurité en lançant contre moi une dénonciation calomnieuse quelconque .
Le premier et le plus important de ces quatre noms était celui du capitaine Dreyfus,
2® Pendan|; mon service militaire en Autriche comme lieutenant de cavalerie^ je fis la connaissance, en 1894, d'un officier supérieur du grand Etat'MaJor d^une autre puissance de V Europe centrale ^ attaché à la personne du souverain de ce pays.
Je suis resté depuis en relations d'intimité avec cet officier.
En 1894, au commencement de septembre, je le rencon^ trai à Genève , et, dans un de nos entretiens, il me confirma les noms des quatre agents de l'étranger en France qui m'avaient déjà été indiqués. Il en ajouta même deux autres et, en les classant par ordre d'importance, il commença par celui du capitaine Dreyfus, qu'il me signala comme son informateur au bureau de l' Etat-Major générai de l'armée française.
3** Dans la deuxième quinzaine de septembre ou les premiers jours d'octobre Î89(i, j'ai retrouvé à Paris ce même officier d'Etat-Major étranger.
A la suite d'une invitation qu'il me fit, je me rendis un jour, vers trois heures à l'hôtel qu'il habitait, « Le Nouvel Hôtel », rue Lafayette, 49. Il rentrait au moment même où j'arrivais. Je montai dans sa chambre et il retira devant moi des poches de son pardessus deux enveloppes volumineuses. L'officier les ouvrit et examina les papiers qu'elles contenaient.
Avant aperçu des cartes militaires, je lui demandai ce qu'il avait entre les mains. Il hésita un instant à me répondre, puis, avec une certaine forfanterie, il me tendit les papiers en me disant : < Comme vous n'êtes pas Français, mon camarade, je ne vois pas d'inconvénient à vous montrer ces documents. Vous verrez, du reste, ce dont je suis capable.
Bien qu'il feignît de voyager pour des affaires commerciales, je n'ignorais pas à la suite de nos entretiens de Genève le but réel de ses déplacements.
Il voyageait, d'ailleurs, toujours sous des noms d'emprunt.
J'examinai tous les papiers en question, et je reconnus des documents français de première importance. Je me souviens parfaitement qu'il y avait i
A] Une vingtaine de feuilles de cartes que j'app«lierai|
176 INJUSTICE MILITÂIRB
d'après les termes employés dans l'armée autrichienne, cartes routières d 'Etat-Major de mobilisation, contenant, par signes conventionnels et par chiffres, les renseignements de réquisitions, cantonnements, viabilité des routes au point de vue des transports militaires, etc.
«T'ai remarqué spécialement la feuille de Dijon.
B) Des graphiques de l'exploitation des chemins de fer de l'Etat et du P.-L.-M. en vue de la mobilisation, avec en marge des annotations remarquables sur les quais d'embarquement et des renseignements contenant les environs de ces stations au point de vue des ressources militaires.
Etait jointe à ces graphiques une note explicative du système employé pour le fonctionnement des transports en cas de mobilisation.
Ç) Diverses feuilles contenant des renseignements sur la réorganisation des différents corps de troupe et l'approvisionnement en avant de munitions pendant le combat et la marche,
— Mais, lui dis-je alors, comment vous est-il possible d'obtenir de pareils documents ?
— Souvenez-vous d'une chose, mon camarade, me dit-il. En France f on peut tout avoir en y mettant le prix, et puis, à quoi bon avoir des juifs si on ne s'en servait pas !
Je n'eus pas à demander l'officier étranger qui lui procurait ces pièces, puisqu'^7 m'avait déjà dit que son informa^ teur au bureau de l'Etat^Major général était le capitaine Dreyfus,
Deux jours après cette entrevue, V officier étranger quittait précipitamment Paris, Son départ avait t apparence d'une fuite.
A quelques j'ours de là, les journaux annoncèrent VarreS' tation de Dreyfus.
Vers la fin de mai 1896, je reçus la visite d'un agent en-^ voyé par le ministère de la Guerre auquel je fis le récit cidessus. Ce récit donna lieu à la rédaction d'un procès-verbal signé de cet agent et de moi, dans lequel je citai les noms des personnes aux gages des puissances étrangères et, en particulier de Dreyfus, Ce document doit exister au ministère de la Guerre. Je prie monsieur le président de bien vouloir le faire rechercher.
Récapitulons. Cernusky a un ami, ancien chef de section au ministère des Affaires étrangères d'une
puissance de l'Europe centrale, qui, pour lui rendre service, luî a nommé « quatre Français^ espions aux gages des natioj^s étrangères », dont les actes (on ne sait pourquoi) auraient pu devenir « dangereux pour sa sécurité ». Le premier et le plus important de ces
auatre était le capitaine Dreyfus. II devrait bien, penant qu'il y est, nous nommer les trois autres. Un officier du grand Etat-Major d'une autre puissance, attaché à la personne de son soui^erain, lui a confirmé le nom des quatre agents, Dreyfus en tête.
Enfin, à Paris, Cernusky a vu ce même officier dans le coup de feu de l'espionnage et a constaté son départ subit quelques jours avant l'arrestation de Dreyfus.
Voilà l'accusation. Elle est très claire, je n'en ai pas omis une virgule. Il ne reste plus qu'à vérifier les dires de Cernusky.
Mais, où l'affaire me parait se compliquer, c'est lorsque Cernusky nous annonce qu'à la fin de mai 1896 il reçut la visite d'un agent envoyé par le ministère de la Guerre et qu'un procès-verbal fut dressé, signé de lui et de cet agent, relatant les informations ci-dessus. Puisque c'est une vieille affaire, comment se fait-il que les accusateurs n'en aient pas tenu compte ? Qui nous expliquera pourquoi il n'y a pas trace de cette histoire dans les dossiers publics ou secrets ? Devonsnous croire qu'on n'a pas pris les allégations de Cernusky au sérieux ? Et, s'il en est ainsi, pourquoi tout d'un coup y ^aurait-on donné de l'importance ? Nous finirons peut-être par être renseignés là-dessus.
Nous serions curieux de savoir, d'abord, comment Cernusky est arrivé jusqu'à la barre. Mais les explications de M. le commissaire du gouvernement et de M. le président du Conseil de guerre ne sont pas, à cet égard, d'une limpidité de cristal, M. Carrière déclare qu'il a reçu l'offre de déposition du témoin, à une date qu'il a oubliée.
Dans respèce, dit-il, comme je n'avais pas lu très atten-
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tîveinent, j'avais retenu simplement ceci : qu'il s'agissait d'un étranger, réfugié politique. Je me suis dit : Ce nest peut'être pas très solide , abstenons^nous. (Bruit).
M. Carrière paraît être sans renseignements sur le témoin, ou, s'il sait quelque chose, il préfère garder le silence. En revanche, il revient sur les raisons qui avaient fait, en premier lieu, écarter ce témoigi^age :
Le commissaire du gouvernement. ^^J^ ai traité la que»» tion peut-être un peu légèrement^ parce que j'en avais beaucoup à traiter.
Eh bien ! c* est par esprit de discrétion, pour ne pas pousser trop loin les investigations de la justice, ne pas faire la confusion où nous voulions faire la lumière, que j'ai restreint le champ de nos investigations.
Mais cela ne dit pas, encore une fois, qui a fait venir Cernusky a la barre. On finit pur obtenir du président cette déclaration :
— C*e8t £ office et en çertu de mon pouvoir discrétionnaire.
Dont acte.
Après ce préambule' organisé d'&Vànce, Cei'naskj déclarant qu'il a d'autres renseigoementd à fournir et qu'il est prêt à nommer les personnages, le Conseil décide d'entendre ce témoin à huis clos.
Ce que je retiens de l'incident, pour aujourd'hui, c'est que, par la volonté du président Jouaust, un étranger de présente à la barre du côté de l'accusation. Et pourquoi? pour mettre en cause des personnages étrangers qu'il fait parler et agir à sa guise. Personne ne soutiendra, je suppose, qu on peut admettie ce témoignage de seconde main sans contrôle. Il est donc nécessaire que les témoins que désigne M. Cernusky soient invités à venir s'expliquer contradictoirement avec lui.
On m'objectera peut être l'ennui de faire défiler tant d'étrangers devant le Conseil de guerre. Mais qui donc a commencé ? N'est-ce pas l'accusation ?
N'est-cç pas M le Président Jouaust ? Ils ont ouvert la porte, il faut que tous ceux qui ont droit d'y passer y passent. Or, qui aurait le droit d'y passer, sinon ceux dont Cernusky cite les noms, invoque les dires, raconte les actions ? Il faut savoir si Cernusky dit vrai ou s'il ment, et rien n'est plus facile puisqu'il fournit lui-même le moyen de contrôler ses récits.
J'ajoute, avec Labori, que, la voie des témoignages étrangers une fois ouverte, le Conseil de guerre ne peut faire autrement que d'aller jusqu'au bout. Quoi
Ju'aît k dire Cernusky, d'autres peuvent en dire bien avantage ; notamment Schwarzkoppen et Pannizzardi. Il n*y a plus de raisons maintenant pour ne pas les entendre, et je compte bien que Labori va réclamer leur audition, qui ne peut plus être refusée. Enfin, au-dessus de tous les témoignages, il y a des documents décisifs, irréfutables, qui seuls nous renseigneront d'une façon absolument certaine, comme Ta très bien dit Zurlinden, ce sont les notes du bordereau. Labori a annoncé qu'il allait déposer des conclusions pour que Le Conseil de guerre requière le gouvernement d'en demander communication par voie diplomatique. Hier, M. le président Jouaust eût pu reiaser cette demande. Il ne le peut plus aujourd'hui, après avoir mandé lui-même Cernusky à la barre.
IXe fait, cela était inévitable. Comme on l'a très bien dit, 3 ne s'est pas trouvé de colonel Picquart en Allemagne. Schwarzkoppen, Guillaume II, sachant la vérité, n'ont pas trouvé une parole à dire pour se libérer au moins de leur part de responsabilité dans le crime qui s'accomplissait à l'île du Diable. C'est leur affaire. Néanmoins il est dès à présent certain que l'empereur allemand a prévu telles circonstances où « pour faire apparaître la justice militaire française en mauvaise posture il publierait le fac-similé autographique des notes du bordereau d'Esterhazy, avec d'autres notes du traître remontant à l'époque où le malheureux Dreyfus était sous la double boucle de Lebon. Tout le monde sait également que le Times s'est pro-
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curé des pièces importantes qu'il ne veut publier qu'à l'issue du procès de Rennes.
Eh bien, je le demande à tous les gens de bonne foi, ne vaut-il pas mieux en finir dès à présent ? Disons tout, sachons tout, et que le tribunal militaire qui va juger Dreyfus rende cet immense service au pays de faire la lumière et de soulager l'unanimité des consciences en rendant un verdict fondé sur des preuves indiscutables produites au grand jour. L'étranger est entré en scène sur l'invitation du président du Conseil de guerre. Loin de blâmer M. le colonel Jouaust d'avoir voulu savoir le plus de choses possible, comme c'était son devoir, je dis que le même sentiment l'oblige à aller jusqu'au bout de sa tâche par les moyens qu'il a lui même choisis.
C'est ce qu'a très bien compris M. le ministre de la Guerre, qui vient de télégraphier au commissaire du gouvernement qu' o il était opposé à tOUte dis-
cusssion et déposition de témoins à huis clos. »
Assez de mensonges secrets, assez de faux entre quatre murs, ouvrez les fenêtres et laissez entrer la lumière.
Conformément aux règles adoptées par le gouvernement qui veut que la vérité soit établie en pleine lumière, le général de Galliffet n'autorise le huis clos de demain matin que pour que le Conseil de guerre puisse prendre connaissance du nom de l'agent étranger dont a parlé ce matin le nouveau témoin de M. Quesnay de Beaurepaire.
Tous ceux qui ne cherchent que la vérité seront unanimes à approuver ce langage de M. le ministre de la Guerre, qui ne fait en somme que mettre en pratique le fameux mot de M. Cavaignac : « Nous sommes maîtres chez nous ». Que Cernusky dise donc tout ce qu'îl peut avoir à dire, et que les personnages qu'il désignera soient appelés à confirmer ou à démentir ses paroles. La France est en état de rendre publiquement la justice sur son territoire.
M. André, greffier de M. Bertulus, était présent le 18 juillet 1898, à la conversation qui eut lieu dans le cabinet du juge entre ce dernier et le colonel Henry. Il confirme la déposition de M. Bertulus. Il déclare, qu'à un moment, Henry, à propos des scellés, s'est écrié d'une voix entrecoupée et suppliante :
« Je 90US en prie y n insistez pas. U honneur de Var^ mée^ il faut sauver Vhonneur de V armée.
A sa sortie, M. André a constaté que le colonel avait la figure congestionnée. Il Ta vu revenir sur ses pas et dire à M. Bertulus : «Accompagnez-moi jusqu'à la la porte du couloir, parce que je voudrais que l'on vît que nous ne sommes pas mal ensemble et que vous ne m'arrêtez pas ».
M. Roques est l'ancien ordonnance du lieutenantcolonel Picquart, celui à qui M. de Freycinet a tenté de substituer le musicien Savignaud, dûment stylé par l'Etat-Major pour déclarer qu'il avait porté à la poste des lettres adressées par Picquart à M, Scheurer- Kestner.
M. Roques déclare que, pendant tout le temps qu'il était en Tunisie au service du colonel Picquart^ il n'a jamais porté à la poste de lettres à l'adresse de M. Scheurer-Kestner.
M. Hadamard, maître de conférences à la Sorbonne, professeur suppléant au Collège de France, et parent éloigné de Mme Dreyfus, dépose sur une conversation qu'il a eue avec M. Painlevé au printemps de 1897.
M. Hadamard avait déclaré que Dreyfus était probablement innocent et avait ajouté : ce Ce que je sais positivement, ce qu'on peut savoir comme moi, c'est
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qu'il a été condamné sans preuves suffisantes et par une violation de la loi. >>
M. Hadamard dit encore qu'il ne connaissait pas le capitaine Dreyfus, il ne Favait vu qu'une fois le jour Je son mariage et n'était donc pas aveuglé par l'esprit Je famille. Enfin jamais il n'a dit à qui que ce soit, comme on le lui a fait dire, que les membres de la famille Dreyfus ne pouvaient pas répondre de lui.
M. Painlevé, répétiteur et examinateur à l'Ecole polytechnique, maître de conférences à l'Ecole normale supérieure, déclare qu'en tant que mathématicien il s'est intéressé au système de M. Bertillon. « Dès la première lecture il a été frappé des erreurs de toutes sortes qui faussent ce système de fond en comble ». A l'appui de son opinion, il apporte au Conseil une lettre de M. Henri Poincaré, le plus illustre de nos mathématiciens, qui, pendant dix années, a été professeur de calcul des probabilités à la Sorbonne. Cette lettre, dans laquelle le système Bertillon est mis à néant, se termine ainsi :
En résumé, les calculs de Bernard sont exacts^ ceux de Bertillon ne le sont pas.
Le seraient-ils qu'aucune conclusion ne serait pour cela légitime, parce que l'application du calcul des probabilités aux sciences morales est, comme l'a dit je ne sais plus qui, le scandale des mathématiques, > parce que Laplace et Condorcet, qui calculaient bien, eux, sont arrivés à des résultats de sens commun !
Rien de tout cela n'a de caractère scientifique, et je ne puis comprendre vos inquiétudes. Je ne sais si Taccusé sera condamné, mais s'il l'est, ce sera sur d'autres preuves.
Il est imposible qu'une pareille argumentation fasse quel* que impression sur des hommes sans parti pris qui ont reçu une éducation scientifique solide.
Votre bien dévoué.
PoiNGARB«
INJUSTICE MILITAIRB 183
M. Painlevé confirme ensuite la conversation qu'il eut au printemps 1897 avec M. Hadamard. Il déclare que ce dernier ne parvint pas à le convaincre de l'innocence de Dreyfus, qu'il rompit l'entretien et ne reparla jamais plus de VaflFaire Dreyfus avec M. Hadamard.
Un an après, au moment du procès Zola^ le général Gonse qui désirait avoir de sa bouche le récit de sa conversation avec M. Hadamard, le fit venir. On sait la suite. Nous l'avons racontée plusieurs fois. Le général Gonse, après avoir déclaré à M. Painlevé que cette conversation n'avait aucune importance, introduisit dans le dossier secret ^une pièce mensongère (c'est ce qu'on appelle « améliorer le dossier secret »), laq^uelle permit à M. le général Roget, dans une dfe ses dépositions, de prononcer cette phrase que relève M. Painlevé :
11 a été établi au moment du procès, ou peu après, que M. Hadamard avait eu à payer des dettes pour son gendre, dont il était peu satisfait ; il aurait même tenu à ce sujet à M. Painlevé un propos significatif.
Le général Roget, mis au pied du mur, s'excuse misérablement. Quant à son mensonge, Gonse croit se justifier en disant qu'il ne l'a pas consigné dans le dossier secret^ mais ce avec les pièces de renseignements, avec les documents annexes )>..
L'infortuné Gonse se débat sous Labori sans pouvoir expliquer comment les dossiers secrets, par miracle, contiennent toujours les pièces supposées défavorables à Dreyfus et jamais les pièces à charge contre Esterhazy. Ainsi une dépêche de notre ambassadeur à Rome, alléguant qu'Esterhazy aurait reçu 200,000 francs d'un attaché militaire italien ne figure pas au dossier secret.
C'est alors que le commandant Cuignet croit devoir venir au secours de son général, fâcheusement engagé. <c Cette dépêche, dit-il comiquement, contient le
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compte-rendu de conversations, ce rCest pas une preuve ». Comment ne pas rire quand on sait ce que Roget et Cuîgnet appellent des « preusfes » ? « Nous avons retiré du dossier secret, aioute-t-il naïvement, tout ce qui était le témoignage des étrangers intéressés à nous tromper ». Mais notre ambassadeur à Rome n'était pas un étranger, je suppose. La vérité c'est que tout témoignage étranger contre Dreyfus était admis, et tout témoignage contre Esterhazy récusé, en vertu de cet argument à priori : « Qui parle contre le Uhlan veut nous tromper ».
Parmi les dépêches conservées dans l'un des innombrables dossiers secrets figure un télégramme d'un attaché militaire en date du 17 novembre 1897.
Cet attaché militaire, dit Guignet, rend compte télégra^ phîquement d'une conversation qu'il a eue avec le souverain d'un pays limitrophe dont on a beaucoup parlé et directement engagé dans la question ; et ce souverain a dit à cet attaché militaire, à propos de l'affaire Dreyfus, que cette affaire et l'agitation qu'elle faisait en France étaient la preuve de la puissance des juifs.
Et Cuignet d'ajouter :
On ne pouvait interpréter cette phrase que dans le sens de la culpabilité de Dreyfus.
Est-ce bien sûr?
(( Nous ne nous en sommes pas servis », conclut-il', au moment même où il s'en sert, pour apporter à Gonse une diversion qui le dégage.
La manœuvre réussit, d'ailleurs, car tout le monde s'engage à la suite de Cuignet dans une longue discussion, d'où il résulte, comme le dit Labori, qu'on rHa pas apporté toutes les pièces qui sont au minis^ tère,
M® Labori. — M. le commandant Cuignet fait allusion à d'autres pièces que celles que vous connaissez et qui seraient au ministère de la Guerre. . .,
1NJU8TIGB MILITAIRE 185
Lé président. — Y a-t-îl d'autres pièces ?
Le commandant Cuignet. — Oui mon colonel, etje crois qu'il serait utile pour le Conseil de les voir.
J'ai cité un dossier relatif à l'espionnage et j'ai cité un dossier relatif à des personnages ayant occupé des situations importantes de l'Etat et à un ambassadeur. Je crois que ces dossiers, le second surtout, seraient utiles à consulter pour le conseil.
Le général Chamoin. — Les pièces auxquelles le commandant Cuignet vient de faire allusion existaient à la section de statistique. Ces pièces n'ont pas été montrées à qui que ce soit.
En prévision de V allusion qua faite le commandant Cuignet à ce petit dossier, je me le suis procuré etje le tiens à la disposition du Conseil y pour le montrer en séance à huis clos si le Conseil le désire.
Il est composé de douze à quatorze pièces qui font allusion à des conversations entre un ambassadeur et des personnages ayant occupé une haute situation dans l'Etat.
Quelle chance que le général Chamoin, qui ne pouvait pas prévoir — oh ! non — l'intervention du commandant Cuignet, ait justement eu ce petit dossier secret dans sa poche par hasard ! Il sera examiné demain.
M. Charles Mayet> riédacteur au Temps , dépose que l'agent Guénée, interrogé par lui sur les preuves de la culpabilité de Dreyfus possédées par le ministère de la Guerre, répondit :
— Nous possédons au ministère une photographie instantanée représentant le capitaine Dreyfus en conversation avec un attaché militaire étranger de Bruxelles (il l'a nommé), et ce n'est ni l'agent A ni l'agent B.
— Je lui dis :
— Giiénée, si vraiment cette pièce existe, c'est une preuve décisive ! Comment se fait-il qu'au Conseil de guerre de 1894, ayant une preuve de cette nature, alors
186 INJUSTICB MILITAIRE
que le capitaine Dreyfus protestait d'avoir eu des relations de cette sorte, vous ne lui ayez pas placé sous les yeux cette photographie ?
— A cette époque nous ne l'avions pas.
— Comment I une photographie instantanée, vous ne l'aviez pas ?
— Non ; nous ne l'avons eue que très longtemps après. Je le poussai pour savoir de quelle façon il l'avait eue.
Il me dit :
— C'est un de nos agents subalternes qui était à Bruxelles qui se l'est procurée et c'est moi qui aie été la chercher.
Sur une question de M® Démange, M. Mayet rapporte une conversation qu'il eut avec Guénée sur la manière employée couramment par les agents du ministère de la Guerre pour établir un dossier au moyen de pièces fausses.
— Voyez-vous, dit Guénée, les affaires d'espionnage sont des choses d'un maniement extrêmement délicat, et quelquefois on est conduit à faire certaines choses.
Et il me donna cet exemple :
— Je suis chargé de surveiller une personne que l'on soupçonne d'entretenir des relations avec l'étranger. Je la suis, je prends des renseignements. Je la vois. Je ne trouve pas grand chose de positif. Mais un beau jour, dans la rue sur le boulevard, je la rencontre en compagnie d'un attaché militaire étranger. Je vais droit à elle. Je lui donne un grand coup de chapeau (ce sont ses propres paroles). J'at- ^ tire ainsi son attention, car elle me connaît.
Alors quoi ! il faut bien donner des preuves positives ! Dans ce cas-là on fait un dossier.
Je m'en étonnai et Guénée me dit — ce sont ses paroles — « Cela se fait toujours. »
Cela se fait toujours ; on mêle deux écritures dans une même pièce. Ce sont ses propres paroles.
Comme je m'en étonnais, il me dit : « Cela se fait toujours. . . C'est comme pour un tableau. On ne peut restituer la physionomie d'une écriture, son aspect. Je ne l'ai jamais fait, je suis incapable de le faire, je suis trop vieux pour me permettre de faire des choses comme celles-là, mais je connais une personne... (Je vous demande, messieurs, de
ne pas dire son nom, cela pourrait lui créer un préjudice immérité en cette occasion). Je connais, dit-il, une personne qui imite très bien les écritures et. si vous voulez en faire Texpérience, donnez-moi quatre lignes de votre écriture, demain je vous rapporterai une lettre de quatre pages et vous aurez vous-même de la peine à reconnaître que cette lettre n'est pas de vous. >
M. Peyrot, médecin des hôpitaux, membre de r Académie de médecine, vient déclarer que M. Bertulus, avec qui il se trouvait à Dieppe au moment de l'arrestation d'Henry, lui a* fait le récit des scènes qui se sont passées dans son cabinet.
M. Tomps, commissaire spécial à Dunkerque, confirme dans le détail un certain nombre de points des diverses dépositions du colonel Picquart. II maintient fermement, après avoir filé Richard Cuers, que celuici n'était pas un agent provocateur, comme le prétendent les défenseurs d'Esterhazy. M. Tomps prouve en même temps que certaines allégations de M. le général Roget le concernant sont fausses. Le contraire aurait surpris tout le monde.
P. S. — Qu'est-ce que j'apprends ? L'Austro-Serbe Cernusky, tout issu de sang royal — lisez plutôt l'histoire de Serbie au douzième siècle — ne serait qu'un pauvre hère à bottes éculées, comme il s'en rencontre tant à la porte des « grands bars ». Un de mes amis
3ui a rencontré dans Paris ce rejeton des royautés échues, me raconte à son sujet de joyeuses histoires. Il paraît qu'avant d'avoir convolé avec une dame ayant quelque bien, notre homme courait désespérément après la pièce de vingt sous, sans trop regarder aux moyens, et ne l'attrapait pas toujours. Quand on est l'ami d^ officiers (TEtat-MaJor attachés à la personne
de leur souçeràin, il est fâcheux de se trouver dans une telle déconfiture. La faim parfois, est si inauvaise conseillère ! Si le colonel Jouaust voulait inviter la Majesté de carrefour à nous conter son histoire, on ne s'ennuierait pas. 0 Mercier, en êtes-vous là de ne plus pouvoir mettre en avant contre l'innocence que ces déplorables restes des royautés de basse Bohème ?
5 Septembre 1899.
Tous Frères
Je le demande à tous les hommes de bonne foi, si, ayant en main la note (fournie par le général Deloye) où l'attaché militaire allemand, au mois d'août 1804, demande une réglette de tir, un officier d'artillerie français venait nous informer que Dreyfus lui a emprunté sa réglette, à ce 'même moment^ et ne la lui a i'amais rendue, n'est-il pas vrai que tous les nationaistes s'écriraient à la lois : « Nous tenons enfin la preuve » ? Eh bien, l'aventure est véritable, à la seule condition de la mettre au compte d'Esté rhazy. Comment se fait-il que tous ces gens n'en tirent aucune conclusion contre le Ulhan, et continuent, les yeux fermés, de charger Dreyfus ?
Hélas ! Il n'y a qu'une raison pour expliquer ce fait, aussi bien que les autres renversements de justice dont nous sommes témoins tous les jours, c'est l'aveuglement de la haine, la folie meurtrière qui détraque l'esprit et supprime le cœur. *
Comment expliquer autrement cette indicible bêtise des c nationalistes » reprochant au gouvernement son interçention dans les débats de Rennes parce que le ministre de la Guerre s'est prononcé, à son très grand honneur, pour la publicité des accusations? Si le gouvernement n'avait pas le droit de faire connaître son opinion sur ce point, alors que ferait le commissaire du gouvernement sur son siège? Le gouvernement conclut à la suppression du huis clos. C'est son droit et son devoir. On nous fait observer que le Conseil de guerre est libre de ne pas tenir compte de cette réquisition. Rien de plus vrai. Si un colonel du génie un lieutenant colonel, un commandant, des capitaines jugent qu'ils savent mieux que le ministre de la Guerre ce que commandent l'intérêt de l'Etat, libre à eux de s'émanciper de sa direction et de faire à leur guise. Chacun aura la responsabilité qui lui incombe et la justice, à travers tout, saura trouver son chemin.
Soutiendra-t-on que M. le colonel Jouaust peut faire tout ce qu'il veut ? Son domaine d'action, tout au contraire, est nettement délimité par la loi, et, s'il en sort, une puissance judiciaire supérieure le fera rentrer dans le devoir. Au-dessus de tout, d'ailleurs la conscience publique fait la part de chacun, des juges comme des autres. Et lorsque le colonel Jouaust se plaît à rabrouer M® Labori parce qu'il ne trouve pas le ton du défenseur assez c modéré », alors qu'il laisse Mercier et Roget insulter les témoins de la défense Freystaetter et Fond-Lamothê (qui pourtant font partie de 1 honneur de l'armée), nul n'en pourra conclure
3ue l'impartialité est la qualité dominante de ce présient de Conseil de guerre.
Ce sont là, pourront penser certains esprits superficiels, de bien petites choses. Ces c< petites choses-là» sont justement des traits de caractère qui dénoncent les grandes.
Est-ce une « petite chose », le démenti télégraphiquement infligé par M. le ministre de la Guerre à
190 INJUSTIGB MILITAIRE
M. le commandant Lauth, qu'hier encore il décorait sans le savoir? On sait que l'Etat-Major poursuit d'une haine acharnée un de ses anciens agents nommé Laioux, qui a commis le crime de déclarer tenir des Allemands eux-mêmes qu'ils n'avaient eu aucun rap-
Sort avec Dreyfus et que leurs informations venaient 'Esterhazy.
Pour avoir dit cela, Lajoux fut enfermé à Saint- Anne, puis on Texpédia au Brésil avec une provision d'argent et de promesses. On alla jusqu'à déléguer un officier d'Etat-Major pour assister à l'embarquement de cet informateur trop bien informé. Lajoux revint, puis repartit, toujours sous la surveillance de l'Etat- Major, qui, tout en tâchant de se débarrasser de lui, faisait droit à ses demandes de mensualité, pour obtenir son silence.
Il s'agissait d'expliquer, si possible, ce système de persécution dorée. Lauth lui-même n'en put venir à bout. Mais, comme cet homme de ressources, il essaya de se tirer d'affaire en insinuant que Lajoux avait pris part à une « curée » de fonds secrets sous le présent ministère. Lauth accusant Galliffet, qui l'a décoré par mégarde ! Oh! la reconnaissance de « l'honneur » !
Mais Galliffet n'a pas voulu rester sous ce coup, et nous. apprenons ainsi que la mensualité de Lajoux est de mars 1899, et que le capitaine François, de l'Etat- Major fut envoyé tout exprès à Gênes pour annoncer la bonne galette à cet agent dont on nous dit aujourd'hui tant de mal. Alors, quoi ? C'est Freyciûet qui a fait le coup. Comment ne l'avions-nous pas deviné ! De quelle fourberie peut-on le trouver absent celui-là? Nous devions le rencontrer protégeant Esterhazy, et tâchant de faire taire à prix d'argent le témoin qui accuse a le Ulhan ». « Cet épisode, dit aimablement • Cornély, éclaire d'un jour nouveau la déposition de M. de Freycinet. Il ne peut pas dire que l'argent soit venu de l'étranger pour soutenir l'affaire Dreyfus, mais il sait comment Vargent sort de France pour
aller à V étranger, afin que ^e taisent les gens qui savent Dreyfus innocent et Esterhazy coupable, » Comment s'étonner désormais que Freycinet, sur
la sommation d'Arthur Meyer, démente Gabriel Monod, après lui avoir dit que Dreyfus était innocenta et ne démente pas Quesnay qui oflFre de prouver que le même Freycinet a dit à des officiers — prêts à
en témoigner — que Dreyfus était coupable ? Et le
dernier trait sera que, lorsqu'on lui posera la question, Freycinet, tout surpris, répondra : « M, Quesnay de Beaurepaire a dit cela ? Vraiment je ne le savais pas. »
Il faut revenir à notre bohème de Serbie. J'ai eu le plaisir d'apprendre à mon réveil qu'il avait été mon voisin dans Passy. Il habitait rue Claude-Chaliu 11, au rez-de-chaussée, non loin de M. Quesnay de Beaurepaire. Cernusky est bien connu dans le quartier, ayant laissé pour souvenir de menues dettes entre chaque pave. Il se trouve que nous avions le même crémier : de là mes informations. Mon crémier, honnête commerçant de Passy, contre qui personne n'a rien à dire, m'est venu voir, ce matin, pour me montrer un curieux morceau de papier.
C'est un billet à son ordre, pour une somme de cent dix francs, signé de notre prince royal de Serbie. Je n'ai pas besoin de dire, n'est-ce pas, que TefiFet non payé fut retourné au créancier par ses endosseurs, dûment orné du classique protêt ? Les huissiers n'ont pas de respect pour le sang royal de Serbie. L'eflFet est ainsi libellé :
Paris, le 15 juillet 1899,
a Je payerais [sic) — ô saveur de ce conditionnel ! « — à monsieur X. ou à son ordre, la somme de cent € dix francs, valeur reçue en marchandises, payable
« fin d'août 1899, dan$ mon domicile judiciaire^ élu « chez M® Auzoux, 118, rue de Rivoli.
« Signé : Eugène Lazarowich de Cernuzky. »
Voilà le morceau.
Mon fournisseur m'apprit que Cernuzky avait déménagé fin juillet, pour aller dans un hôtel garni. Fort mal payé jusque-là, le créancier avait exigé ce règlement de comptes, dont la vanité lui apparaît maintenant.
Cernuzky avait un domestique se disant de la Suisse allemande, parlant un français déplorablement tudesque. Il devait à ce serviteur trois mois de gages, et cet homme charitablement avertissait les fournisseurs de ne pas faire de crédit à son maître. <c Surtout ne rendez pas les effets sans argent », dit-il à la teintu-rière de Passy, qui suivit ce conseil et s'en trouva bien. Que notre bon crémier ne fut-il averti, ainsi que le boulanger qui reste avec une note de trente francs impayée !
Maintenant une question se pose. Aux frais de qui Cernuzky est-il installé au Grand Hôtel de Rennes ? Quand on ne peut pas payer ses domestiques, quand on n'a pas de quoi s'offrir pour deux sous de lait ou de pain, un voyage en Bretagne et une installation au Grand Hôtel (on dit que les prix de Rennes sont encore moins modérés que le ton de Labori) sont choses inexplicables.
Cornély nous informe qu'il se tient chaque aprèsmidi au cercle militaire de Rennes un Conseil de guerre des généraux de l'accusation, et que c'est là que se préparent tous les incidents de séance. Il paraît que c'est là aussi que fut décidée, dimanche, la comparution de Cernusky. C'est en vertu de la décision prise par ce syndicat botté que le colonel Jouaust fit comparaître solennellement devant le Conseil de ffuerre le triste créancier des commerçants de Passy. J ai d'autres raisons de croire qu'il s'est adressé à Mercier, et que c'est Mercier, en vertu de son pow
çoir discrétionnaire qui l'a élevé à la qualité de témoin contre Dreyfus. En ce cas, on pourrait deviner qui vient en aide à son Altesse royale de Serbie. Qui que vous soyez, bonnes âmes, n'oubliez pas le crémier, le boulanger de Passy, ni le pauvre serviteur qui, comme Sganarelle, voit son maître disparaître sans lui payer ses gages.
Séance de huis clos pour examiner le dossier secré^ tissime de MM. Chamoin et Cuificnet. J'ifirnore ce oui s est dit autour du tapis vert, mais tout ce que nous savons des pièces rassemblées contre Dreyfus par ces deux collaborateurs du général Mercier nous porte à croire que toute information sérieuse est bannie de cette paperasse supplémentaire.
Au début de la séance publique, M® Labori prononce les paroles suivantes :
J'ai l'honneur d'avertir le Conseil que, ce matin même, j'ai fait notifier à M. le commissaire du gouvernement, d'appeler devant le Conseil de guerre de Rennes et de faire déposer devant lui MM. le colonel de Schwarzkoppen et le général de Panizzardi comme témoins que je crois nécessaire, s'ils veulent bien s'y rendre.
Je fais remarquer, monsieur le président, que c'est seu^ lement aujourd'hui, à la dernière heure et cl raison des cir" constances tout à fait exceptionnelles qu'a créées f incident d'hier, que nous sommes décidés à appeler ici des témoignages d'officiers étrangers.
J'ajoute qu'étant données les circonstances actuelles, cela n'a rien qui puisse troubler personne, que c'est d'ailleurs conforme aux précédents; et, dans ces conditions, jç suis sûr que nous touchons enfin le moment d'avoir une lumière complète sur la situation qui est créée au malheureux capitaine Dreyfus, dont à coup sûr l'innocencQ sortira éclatante des dépositions que nous sollicitons.
194 INJUSTICE MILITAIRB
M. le commandant Carrière répond qu'îl luî parait difficile de recourir à la voie diplomatique pour obtenir la remise des notes du bordereau.
Quant à la notification qui a été faite à MM. de Schwarzkoppen et Panizzardi, dit-il, je ne vois aucun inconvénient à ce que ces messieurs soient entendus parlé Conseil, s'ils veulent bien venir.
A la surprise générale, M. Paléologue, répondant en ministre des affaires étrangèreSy prend sur lui de venir au secours des accusateurs. Il reconnaît Timportance que les défenseurs attachent à ce que les notes du bordereau soient versées à la procédure, « puisque ces pièces constituent le fond même du débat », mais il prend sur lui d'opposer aux défenseurs un refus de secours, au nom du gouvernement français.
Ainsi M. Paléologue, représentant du ministre des Affaires étrangères, se substitue à M. Delcassé pour prendre sa part des manœuvres contre Dreyfus, comme nous avons vu le général Chamoin se faire l'agent de Mercier pour introduire frauduleusement — lui représentant du ministre de la Guerre — une pièce fausse dans le dossier secret. M, de GallifTet et M. Delcassé jouent en cette occasion un rôle de subordonnés désavoués qui n'est pas à leur avantage.
M. Serge Basset (Paul Ribon) du Matin raconte comment Esterhazy lui fit l'aveu qu'il était l'auteur du bordereau.
M. Serge Basset. — Je ne pensais pas qu'Esterhazy fût Fauteur du bordereau.
En retournant à Londres le 23 mai dernier, le hasard voulut que j'apportasse au commandant Esterhazy les plus fâcheuses nouvelles :
M« Ballot-Beaupré venait de déclarer, en pleine Cour
de cassation, qu'en son âme et conscience il croyait qu'Esterhazy était Fauteur du bordereau. La Cour de cassation semblait devoir se rendre à cet avis. De plus, Mme la comtesse Ësterhazy, probablement à Tinstigation de sa famille — sans que je puisse Taffirmer — venait d'introduire une instance en divorce .
Le commandant Esterhazy, atterré en apprenant cette nouvelle, se mit à se lamenter et à déplorer le sort de ses enfants, disant : a Je suis perdu. Tout est fini pour moi. Ma femme veut divorcer. Mes enfants vont être élevés dans la haine et l'horreur de leur père, et voici que, pour dernier coup, les généraux, pour qui j'ai tout fait, tout sacrifié, m'abandonnent indignement : c'est.à se tuer, c'est à se loger une balle dans la tête ! »
. Je vous assure qu'en entendant parler ainsi cet homme, et quoi qu'on ait pu me dire de lui, je fus très réellement touché, et tout naïvement, sans aucune préoccupation de métier, je lui dis : « Si les généraux, après avoir imposé à votre dévouement les missions, dites-vous, les plus difficiles, les plus dangereuses, vous abandonnent, ce sont de grands coupables, et vous avez le devoir, pour vos enfants, de vous dégager de toute compromission avec eux.
Il faut dire la vérité tout entière.
Vous assurerez ainsi votre tranquillité et vous vous pré-
Î>arerez un moyen de défense contre des accusations dont e flot peut rejaillir sur vos enfants. >
J'avais parlé en toute sincérité. Le commandant le comprit. Il réfléchit pendant quelques instants et il me dit tout d'un coup: — Je me rappelle l'endroit. C'était dans le quartier Français.
— Ecoutez, Ribon, je crois que vous avez raison. Je vais dire la vérité. Eh bien ! je vais vous dire quelque chose que peu de personnes ont su jusqu'à présent. C'est moi qui ait fait le bordereau.
A cette déclaration inopinée, je restai interdit :
— Comment ! c'est vous !
Il me dit :
— C'est moi qui, en 1894, ai écrit le bordereau à la prière du colonel Sandherr, mon supérieur.
Il y avait à TEtat-Major un officier qui trahissait. Cet officier s'appelait Dreyfus. Il fallait le pincer. Voilà comment j'ai écrit le bordereau .
Quant à dire pourquoi, je le dirai plus tard.
A quelques jours de là, Esterhazy, en présence de M. Basset, rédigeait et signait la déclaration autographe où il reconnaissait le bordereau pour être de sa main.
Tout le inonde est d^accord, bien entendu, pour rejeter la fable du bordereau écrit par ordre du colo* nel Sandherr. M. le commandant Carrière proteste même en termes particulièrement solennels :
Le commandant Carrière. — Au nom de la mémoire vénérée du colonel îSjandherr, je proteste contre une insi-^ nuation de cette nature, qui est indigne de la mémoire de cet homme qui est vénéré par tous : le colonel Sandherr.
C'est fort bien. Mais puisque M. Carrière révère à ce point la mémoire du colonel Sandherr, comment se fait-il qu'il n'ait pas trouvé une parole de protestation lorsque le général Mercier a osé accuser le même colonel Sandherr â! avoir ^ contrairement auX ordres du ministre» introduit une pièce fausse dans le dossier secret sur lequel a été condamné Drey^ fus ? Je pose la question, mais je n'aurai pas de réponse.
De la discussion qui s'engage au sujet d'Esterhazy, il résulte la confirmation de ce fait curieux, déjà signalé par la presse, qu'Esterhazy a écrit à M. le général Roget et lui a même envoyé des documents.
M. Roget est prié d'en donner connaissance. Il lit une lettre insignifiante d'Esterhazy :
M®Labori. — Esterhazy annonce une volumineuse correspondance.
Le GÉNÉRAL Roget. — Celle-là, j'y ai jeté un coup d'œil. Elle contient des renseignements de toute nature. Mais, à partir de ce moment-là, je n'y ai plus fait attention.
Pas curieux, le général Roget. Ces pièces ont été
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remises par lui au président, qui ne les a p€ts versées au débat, La raison qu'il en donne, c'est qu' «elles ne contiennent rien qui pût nous éclairer ». M. le colonel Jouaust oublie qu'il n'a pas qualité pour prononcer là-dessus au nom dé M' Labori. Les pièces seront versées aux débats.
En une série de questions qui gênent considérablement M. Roget, Labori cherche a savoir comment le général peut concilier ces deux assertions contradictoires : (( Esterhazy homme de paille de Dreyfus » et Esterhazy protégé de l'Etat-Major — comme le prouvent l'histoire du document libérateur, les machinations, les débats et le verdict du Conseil de guerre présidé par M. de Luxer, et la fameuse lettre où M. Zurlinden, gouverneur de Paris, sollicite l'indulgence du ministre pour un officier proxénète. Les explications de Zurlinden dépassent le maximum de la jocrisserie :
Parmi les questions qui ont été posées pour le commandant Esterhazy, il y avait une question qui était très grave: le ministre accusait ou tout au moins donnait des documents qui accusaient le commandant Esterhazy d'avoir écrit une lettre au président de la République, dans laquelle il faisait intervenir des souverains étrangers.
Pendant le Conseil d'enquête, au moment où on a examiné cette question, le commandant Esterhazy a mis au pied du mur le lieutenant-colonel du Paty de Clam et Ta forcé d'avouer que c'était lui qui lui avait dicté cette lettre au président de la République.
Il est bien certain que cette circonstance a dû produire un très gros effet sur l'esprit des membres du Conseil. '
Le deuxième chef d'accusation était très grave, on prétendait que le commandant Esterhazy s'était associé ou avait voulu s'associer avec la tenancière d'un établissement de mauvais aloi. Le renseignement qui avait été envoyé parle ministre sur cette question consistait exclusivement dans un rapport de police et même ce n'était pas un rapport de police, c'était un simple renseignement de police non signé, et dans lequel on se bornait à relater les propos de la tenancière.
Quand on a lu le document devant le Conseil, le commandant Esterhazy a protesté vivement, et les membres du Conseil ont cru, je partage leur opinion, qu'ils ne devaient pas toucher à Thonneur d'un officier, uniquement sur un simple renseignement de police non signé et non contrôlé.
Mais qu'est-ce qui empêchait le conseil d'enquête de rechercher les preuves, si faciles à se procurer ? A quoi sert le conseil d'enquête s'il refuse d'enquêter ? Et puis, que de souci pour « l'honneur d'un omcierD quand il a écrit la lettre du Uhlan ! Que de mépris pour « l'honneur d'un officier » quand il est juif, et que ceux qui sauvent un traître s'acharnent, par le mensonge et par le faux, contre l'innocent !
Mais n'oublions pas les explications personnelles de Zurlinden.
J'ai cru qu'il était de mon devoir, moi qui était le dernier défenseur du commandant Esterhazy, quelle que fût mon opinion personnelle sur sa situation absolument troublée à ce moment-là, de dire au ministre quelles étaient les conséquences qu'au point de vue des traditions de l'armée on devait invoquer en faveur du commandant Esterhazy.
Depuis, je dois affirmer que le commandant Esterhazy s'est conduit de telle façon qu'il a montré qu'il était un besogneux à court de toute espèce de ressources, au bout de tous ses moyens, et qu'en ce moment-ci il serait impossible de croire en quoi que ce soit à aucune allégation de cet officier.
Ainsi M. Zurlinden a subitement découvert un Esterhazy besogneux qu'il ne soupçonnait pas. Mais pour le traître, pour le faussaire, pour l'escroc, pour le proxénète, amnistie ! Voilà ce que ce malheureux appelle : « défendre l'armée ».
Quant au général Roget, ce qui le gêne pour croire qu'Esterhazy soit l'auteur du bordereau, c'est qu'il n'y a pas de présomptions à l'appui de son dire. La ressemblance des écritures, l'identité du papier, l'aveu (qui ne compte pas pour Esterhazy quand il l'a faitj
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et qui compte pour Dreyfus quand il ne l'a pas fait), la réglette livrée, les relations d'Esterhazy avec Schwarzkoppen, toute la vie et tous les écrits du Uhlan, il parait que ce n'est pas des présomptions cela, tandis que pour Dreyfus, les possibilités sont des preuves* Voilà ce qu'on peut dire devant un Conseil qe guerre sans soulever les protestations du tribunal ! Après quoi M. Roget, profitant de ce qu'il a la liberté de tout discuter à tort et à travers, revient sur la question des stagiaires aux manœuvres, et tâche à rembrouiller de son mieux. M® Démange voudrait répondre. Il ne le peut pas. Ce serait de la discussion.
La discussion n'est permise par le président qu^ M. Roget.
Dreyfus, cependant, trouve moyen en dix paroles de mettre à néant tout le verbiage de Roget :
Le CAPITAINE Dbeyfus. — J'aurais un mot à dire : c'est sur la période des manœuvres ; le Conseil a à sa disposition la circulaire du 17 mai, qui est claire et nette.
Je rappellerai qu'en août 1894 on a demandé aux stagiaires le régiment dans lequel ils désiraient faire leur époque de stage ; cette désignation a été la conséquence de cette circulaire du 27 août.
Par conséquent, notre situation était très nette .
Quant au voyage d'Etat-Major, nous avions participé tous à un voyage d'Etat-Major de fin juin aux premiers jours de juillet, voyage qui avait duré une quinzaine de jours.
Je ne sais pas si, dans l'esprit de certains officiers, il a pu y avoir des doutes ; si certains officiers ont demandé à aller aux grandes manœuvres, <moi je ne l'ai jamais demandé.
Je fais remarquer que, dans le bordereau, il y a : « Je vais partir en manœuvres » , ce qui exprime une idée positive : or, non seulement je n'ai pas été aux manœuvres, mais jamais je n'ai demandé à y aller.
M. Defffes, rédacteur du Temps, a eu directement
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d^Esterhazy lui-même la confirmation des aveux faits à M. Basset.
Demain, le grand huis clos en l'honneur de Son Altesse Cernusky, si dure au menu peuple de Ps^ssy» Voici le texte de la dépèche adressée par M. de Galti£^t au commandant Carrière :
En ce qui concerne la déposition de M. de Cernusky, mettant en cause le témoignage de personnalités étrangères, le commissaire du gouvernement, dans rintérêt d8
la manifestation publique de la vérité, devra demander
que le huis clos soit limité à la désignation des noms de ces personnalités étrangères.
M. Trarieux, sénateur, ancien garde des sceaux.
En 1894, il a cru, comme tout le monde, a la culpabilité de Dreyfus. En J895, nommé garde des sceaux, il apprend de son collègue Hanotaux que. le procès c< açfait été engagé sur des preuves assez légè" res ». Le doute augmenta dans son esprit lorsqu'il apprit que son collègue M. Scheurer-Kestner, qui, pas plus que lui, ne connaissait Dreyfus, croyait à l'innocence du condamné.
Il alla le voir.
Je m'étais porté de Tavant, dit M. Trarieux, j'avais monté à l'assaut comme on fait lorsqu'on sent que l'on marche vers la vérité.
Le lendemain, j'avais donc un droit acquis à aller de nouveau à mon collègue.
J'allais chez lui et lui disais : « Après avoir été à côté de vous à la bataille, vous me devez ces communications ; ces communications, il me lés faut ».
J'appris comment, en 1896, les premières inquiétudes étaient nées au bureau même des renseignements del'Ëtat-
Major dans l'esprit d'un officier supérieur, le lieutenantcolonel Picquart.
J'appris comment cette préoccupation était née dans son esprit à la suite de la réception d'un document révélateur qui a pris place dans ce débat, intitulé le « petit bleu ).
Je demandai alors à mon collègue : « Mais comment se fait-il que, si ces révélations étaient fixes et déterminantes, le lieutenant-colonel Picquart n'ait pas entraîné autour de lui tous ses chefs, heureux de s'associer à son acte et d'arriver à réhabiliter un innocent ? >
Il me dit :
« Mais ma conviction est que ses chefs ont, dans une certaine mesure, partagé son sentiment et n*ont pas cherché à arrêter ses investigations. J'en ai la preuve en main. »
Scheurer-Kestner lui fît connaître la correspondance échangée entre le général Gonse et le colonel Picquart. La lumière se fît alors dans son esprit, il comprit pourquoi Picquart avait été écarté du bureau des renseignements, pourquoi l'article de V Eclair avait
S^aru, pourquoi la fabrique de faux avait commencé^ à bnctionner^ depuis le faux Weyler, jusqu'au faux Henry. Puis c'est l'écriture d'Esterhazy, identique à celle du bordereau, qui achève de le convaincre. Puis la question des aveux.
Y aurait-il eu, par exemple, des aveux ? s'écrie M. Trarieux, des pièces constatant la culpabilité de Dreyfus ? Mais si cela eût çxisté, le général Gonse eût dit à son subordonné : « Mais vous êtes fou ! » Arrêtez-vous là ! Comment! vous prétendez faire faire des expertises, vous prétendez me lancer dans cette aventure, mais vous voyez bien que Dreyfus est indéfendable ! Nous avons en main la preuve de sa culpabilité certaine. »
Les démonstrations de Scheurer-Kestner prouvèrent à M. Trarieux que le bordereau était l'œuvre d'Esterhazy et que la condamnation de 1894 était une* erreur lamentable.
202 INJUSTICE MIUTAIRB
Je m'y intéressai à cette affaire, messieurs, parce que je suis citoyen, parce que je dois à la chose publique de défendre les intérêts de justice, toutes les fois que je les vois compromis, parce que ce devoir existe, plus impérieux chez moi encore parce que j'ai l'honneur de représenter mon pays dans une haute assemblée publique, Ï»eut-être parce que j'ai eu l'honneur d'être ministre de la ustice .
Enfin ropinion publique s^empara de Taffaire et conduisit à la révision.
M. Trarieux explique alors comment il fut amené, pour savoir « si réellement oui ou non des documents secrets existaient qui affirmeraient la culpabilité de Dreyfus », k aller rendre visite à M. Tornielli, ambassadeur d'Italie à Paris, avec qui il avait eu l'occasion de traiter de gros intérêts d'Etat, au cours de son ministère, et qui lui inspirait confiance.
— Ma personnalité est gravement engagée, lui dit M. Trarieux, je me suis occupé de cette affaire, et jusqu'ici je lui ai donné tout mon dévouement. Dois-je aller plus avant ? Ne commettrai-je pas une imprudence ? Y a-t-il quelque chose de caché que j'ignore et qui doive m'arrêter ? Je vous demande, en homme d'honneur, de me dire si vous pouvez m'éclairer. Si vous ne le pouvez pas, j'aurai à interpréter votre silence.
M. Trarieux fut frappé de Témotion de M. Tornielli, qui lui répondit :
— Non, vous ne vous trompez pas. C'est votre gouvernement qui a commis une erreur, nous vous l'avons fait savoir, et nous avons protesté en disant que Dreyfus n'est pas coupable du crime qu'on lui impute. Non seulement aucun de nos agents militaires à Paris n'a entretenu de relations avec lui, mais chez nous, aucun officier, dans aucune arme, ne Ta connu ou, tout au moins, n'a entretenu avec lui des relations suspectes. »
l'ambusadeiir d'Italie lui fit le récit des relations
d'Esterhazy avec Schwarzkoppen. Il lui dit TafiTolement d'Esterhazy au moment des révélations Scheurer-Kestner, la scène de menaces entre Esterhazy et Schwarzkoppen le 20 octobre 1897, etc., etc.
Avant de se présenter devant la Cour de cassation en décembre 1898, M. Trarieux est allé voir Tambassadeur d'Italie pour lui demander s'il ne voyait aucun inconvénient à ce que sa conversation fut portée devant la justice.
M. Tornielli lui dit aussitôt:
« Il y a d'autant moins d'inconvénient pour moi que la plupart des choses que je vous ai dites, Je les ai dites aU
gouvernement français il y a longtemps ; je les ai affirmées véridiques* >
« Il ajouta même, dit M. Trarieux, un fait grave sur lequel il ne m'avait pas, à notre première rencontre, renseigné ». M. Tornielli avait, en effet, depuis longtemps prévenu le gouvernement de l'existence du faux Henry.
ce Ce faux, il y avait longtemps que nous le savions dans les mains du gouvernement, lui dit l'ambassadeur d'Italie, et il y a longtemps que, pour ma part, je le lui avais fait connaître. J'ai averti le gouvernement dès le mois^de novembre 1897, il y a déjà plus d'un an ; je lui ai dit : a Méfiez- D vous; on parle de pièces que vous avez en main et où » se trouverait en entier le nom de Dreyfus, ce qui exclu- » rait dans votre esprit toute incertitude sur la culpabilité » du capitaine. C'est une imposture et un faux. »
M. Trarieux rappelle la lettre qu'il adressa k M. Cavaignac en août 1898, peu de temps avant la production du faux Henry à la tribune française^ lettre dans laquelle il le mettait inutilement en 'garde.
L'ancien garde des sceaux réfute avec une grande force les dépositions de Roget et de Cuignet, défenseurs d'Esterhazy, et dans une péroraison, de haute
éloquence, montre que la question de droit légal prime tout dans l'affaire Dreyfus.
Mais au premier rang, et avant tout, c*est l'heure de faire la justice, de la faire sans souci d'aucune autre considération, de la faire pour elle-même, pour elle seule, suivant cette belle définition du droit commun : « Accordez au plus petit comme au plus grand, sans distinction d'origine, de sexe ou de personne, son droit à chacun : Jus suum cuique»
Une émotion poignante s'empare de tout Tauditoire. L'accusé cnerche en vain à refouler ses larmes. Toutes les mains se tendent vers le témoin. Je ne serai
F as le dernier à le féliciter d'une déposition qui est acte d'un homme de cœur.
6 Septembre 1899*
Dernières convulsions de la bote
Une chose a frappé tout le monde dans le débat d'hier, c'est l'extraordinaire insistance de M. le président Jouaust pour empêcher Labori de parler. Mercier, Cuignet, Roget peuvent prendre la parole et la garder comme il leur plaît, traiter toutes les questions, accuser les témoins, les injurier, sans que personne tente de leur imposer une règle. Mais dès qu'on se permet de leur répondre, le président s'écrie : « Vous allongez les débats ».
Avant-hier, à propos de rien, M. Roget reprenait la
question du a Je pars en manœuçres », qui a été définitivement vidée à son désavantage. Le président ne rinterrompait pas. C'était un accusateur, il pouvait se donner du champ. Mais, dès queLabori osait demander au même Roget comment il conciliait l'inconciliable : la théorie d'Esterhazy homme de paille de Dreyfus, et la protection scandaleuse dont TEtat-Major a couvert jusqu'à ce jour le Uhlan, à ce point que la défense d'Esterhazy nous a été récemment présentée par M. Roget lui-même, le président devenait nerveux et tâchait d'arrêter les questions au passage. Je note le fait entre mille autres, pour tirer plus tard de l'ensemble telles conclusions qu'il appartiendra.
Hier matin, M. le président Jouaust a fait à Czernusky les honneurs du huis clos. Il y a peut-être disproportion entre la solennité de cet appareil et la valeur publiquement connue du témoin. Mais M. le général Chamoin, délégué de M. de Gallifiet, s'étant promené en sa compagnie comme pour attester la bonne entente dont je n'avais jamais douté pour ma part, on ne peut pas nier que ce triplicien de TEtat- Major n'ait gardé de cette haute fréquentation comme un reflet de prestige. Il en a besoin, après tant de malheurs.
Beaucoup ont douté de lui, ne comprenant pas qu'un homme qui ne paye pas son boulanger pût s'installer très confortablement dans un des premiers hôtels de Rennes. Mais tout s'explique maintenant. Il y a syirdicat et syndicat, comme il y a étranger et étranger. Le bon étranger^ fût-il de la Triplice, c'est celui qui accuse Dreyfus. Le mauçais^ c'est celui qui ne veut pas mentir.
Lorsqu'un « dreyfusard » prend l'omnibus, c'est le syndicat qui paye les trois sous du voyage. Mais quand on pourvoit aux dépenses de l'aventurier autrichien qui ne peut pas payer son pain de quatre livres, il faut
206 INJUSTICE MILITAIBB
savoir que ce oriy c'est tout le inonde et personne, une sorte de Providence antijuive qui produit tous les effets d'un syndicat sans en revendiquer le nom.
Malgré cela, nous voyons que la colonie serbe désavoue Czernusky en termes plutôt durs : <( Vindwidu en question ! » Il est très rare que des princes royaux soient désignés sous ce vocable. « Son Altesse » est totalement inconnue en Serbie. Les témoins de son mariage eux-mêmes — tous étrangers — ne l'avaient jamais tant vu. Bizarre dynastie !
De Budwels(en Bohême), ville natale du « prince » on écrit au Tagblatt de Vienne :
Vienne, 5 septembre.
L'audition de Czernusky à Rennes est beaucoup commentée dans notre ville. On se rappelle plusieurs manifestations bien caractéristiques de la monomanie de Hudeck de Czernusky.
Ainsi, il s'est vanté devant témoins d'être le neveu de llmpératrice Eugénie, dont il aurait reçu un sabre orné de diamants, comme souvenir du prince impérial à un ami ; il a raconté avoir été en Serbie pour faire de l'agitation et recueillir des signatures dans la population pour ses prétentions au trône de Serbie . Les Bosniasques qui voyagent en Autriche pour offrir leurs marchandises seraient ses agents.
A chaque événement qui se produisait dans le monde, il tâchait de le mettre en rapport avec sa personne. Certains médecins croient à une hérédité mentale.
C'est la basse jalousie, je suppose, qui fait parler ces gens. M. le général Chamoin, comme représentant du ministre de la Guerre, n'est point homme à se commettre en compagnie de telles gens. S'il honore Czernusky de sa conversation publique, c'est qu'il a des raisons pour cela. Je ne suis pas fâché de le constater hautement.
Le Conseil de guerre, toutefois, a tenu compte de l'avis du ministre de la Guerre, et n'a entendu secrètement Czernusky que pour lui demander le nom de
son Informateur, officier d*état-major général, attaché à la personne de son souçerain. Cette cérémonie accomplie, Czernusky pourra déposer publiquement en désignant par un X le mystérieux personnage qui lui a révélé les noms des quatre principaux agents de la Triplice en France.
Et je pense bien que Labori ne manquera pas de demander au royal témoin le nom des trois autres. Cela est nécessaire, d'abord pour mettre fin au mal que nous font ces trois traîtres, et puis parce qu'il y aura là, pour nous, un remarquable moyen de contrôle sur la partie de la déposition de Czernusky relative à Dreyfus.
Les journaux de TEtat-Major nous prédisent le bouleversement du monde si SchwarzkoppenetPanizzardi sont entendus. Je sais bien que, dès qu'un étranger a l'habitude de payer son pain, il ne mérite pas créance. Cependant la crainte que les faussaires manifestent de ces témoignages me paraît de bon augure.
Il faut que les ban dits aient de la vérité une effroyable peur pour nous menacer d'on ne sait quelles violences si les deux témoins cités par Labori comparaissent. Je veux croire qu'il y a encore un gouvernement, et que nous ne sommes pas à la merci des bandes d'Arthur Meyer.
Le seul fait pour Dreyfus de réclamer les notes du bordereau montre qu'il n'a rien à redouter de leur production, tandis que le silence d'Esterhazy, aggravé de sa fuite, constitue contre lui une présomption que je signale à M. Roget, impuissant — par miracle — à rien découvrir qui accuse le Uhlan.
7 Septembre 1899.
Des juges ?
La scélératesse des accusateurs s'exaspère k mesure que nous approchons de la crise. Par malheur, l'homme qui pourrait et devrait dominer la situation, M. le colonel Jouaust, paraît, de son côté, en plein désarroi.
Reculant de mensonge en mensonge, Taccusation en est à produire Czernusky. Demain, elle ira déterrer je ne sais quoi, je ne sais qui. Sentant venir l'heure fatale, les fauteurs de l'assassinat de Labori ne reculeront devant aucune folie, devant aucun crime. De quoi n'est-on pas capable quand on s'est donné publiquement pour tâche d'écraser l'innocence ?
Avant-hier, c'est l'infâme menteur Billot qui, après avoir prétendu qu'il avait donné par inadvertance l'ordre d'accuser réception au traître d'un document secret de l'armoire de fer, tâchait à couvrir la défaite de sa bande en produisant contre Dreyfus une accusation nouvelle. « Esterhazy fût-il coupable, disait ce lâche coquin, cela n'innocente pas Dreyfus ». Etcomme un cri de stupéfaction sortait de l'auditoire, comme Dreyfus protestait avec véhémence. Billot cherchait à aggraver cette accusation sans apporter à l'appui de son ignominie l'ombre même d'une vraisemblance. « Croyez mon expérience â^ homme de guerre (l)^ osaitil ajouter, un espion n'opère jamais seul, il a un, deux, trois complices, quand il n'y en a pas quatre ». Eh bien! en quoi cela accuse-t-il Dreyfus, méprisable canaille ?
Les relations d'Esterhazy sont connues. Il fréquen-
taît Henry, et les soupçons les plus graves pèsent sur le suicide duMont-Vaférien. Esterhazy dînait avec le général Saussier, chez un ancien officier dont le dossier, paraît-il, a des points d'interrogation ? Est-ce que quelqu'un de nous a jamais prétendu que, parce Esterhazy était un traître, le général Saussier devait être soupçonné de trahison ? Alors pourquoi dénoncer la complicité de Dreyfus avec Esterhazy qu'il ne connaissait pas, sans même produire r apparence d'uneprésomption l A quelle profondeur faut-il être tombé audessous de rinfamie, pour se vautrer publiquement dans cette honte?
Ah? je sais bien que, mis en demeure de s'expliquer, le misérable a tourné le dos, comme toujours, balbutiant quil rCa^^ait pas dit au! Esterhazy fût corn,'-* plice de Dreyfus, Alors qu'avait-il dit, le menteur ?
Labori, qui protestait contre l'accusation mensongère produite pour la première fois, Labori qui était au cœur du débat, puisque la seule question posée devant le Conseil de guerre est de savoir si Dreyfus a livré les documents annoncés par Esterhazy, Labori se vit refuser par M. Jouaustle droit de questionner le témoin, avant même d'avoir pu formuler sa question. Tel Delegorgue, faisant venir Boisdeffre pour produire son faux, et refusant la parole au même Labori qui voulait questionner les faussaires. Et tout cela pour condamner le même juif innocent ! Et tout cela pour sauver le même zouave du pape, traître !
Car voilà qui confond l'esprit. Pourquoi tous ces soldats ont-ils fait quinze faux ? Pourquoi viennent-ils mentir impunément à la barre ? Pourquoi s'acharnentils dans une haine de démence contre l'accusé et contre ceux qui veulent la vérité, la justice, la loi ? Pour obtenir ce double résultat : sauver un traître, confondre l'innocence. Et cela, disent-ils, au nom de l'intérêt de la patrie.
Sauver le traître, ils l'ont fait. On peut provisoirement l'oublier, puisque la trahison de leur client est f^ujourd'hui démasquée.
Confondre Tinnocence, ils ne le pourront pas, parce qu'ils sont sous le regard — non pas du Dieu qu'ils invoquent et auquel ils ne croient pas — mais des hommes de toute la terre civilisée, qui portent au plus vif de leur âme, la conscience du crime dont, témoins, ils repoussent la complicité.
Si les criminels pouvaient réussir, ce serait fait de la France, car une nation sans conscience n'est plus rien qu'un troupeau en route vers l'abattoir. Mais ils ne réussiront pas, parce qu'il y a des Français qui ne craignent rien, et qui ont juré que cela ne serait pas. Ils l'ont juré et ils tiendront parole, n'ayant besoin, pour vaincre, que de l'efficacité des lois.
Je comprends combien doit être pénible à M. le pré- •sident Jouaust le spectacle affreux que donnent certains de ses chefs, dans le prétoire où sont attachés les yeux de tous les peuples de la terre. Il a voulu servir son pays dans le métier des armes, et je ne doute pas qu'il y fait de son mieux. Il s'est dévoué, et il a admis implicitement que tous se dévouaient de même. Quel eff*royable réveil d'un si beau rêve ! Je m'explique la douleur. Je m'explique les cris de rage. Mais il ne serait pas d'un homme de s'entêter contre 1* évidence.
Nous ne naissons pas avec un pantalon rouge aux jambes. Nous venons au monde tous nus, vagissant après la conscience d'homme qui fera notre dignité supérieure. C'est beau d'être soldat pour ' défendre quelque chose, mais il faut d'abord avoir ce quelque chose à défendre. Et nous l'avons précisément, nous. Français, nous avons les traditions de justice et de droit qui sont la beauté de notre patrie.
Alors, il se découvre que la défense de la patrie ne suppose pas nécessairement toujours une troupe en uniforme marchant sans peur au canon, mais qu'on peut se trouver dans le cas de faire à la patrie un sacrifice beaucoup plus difficile et beaucoup plus cruel que celui de la vie : le sacrifice des préjugés, le sacrifice des passions, le sacrifice des erreurs qui, trop
souvent nous apparaissent comme le fondement même de la vie. Il y a plus d'héroïsme à se vaincre soimême, tout seul, entre quatre murs, face à face avec sa pensée, qu'à sabrer l'ennemi dans une fureur d'ivresse meurtrière.
Voilà le grand effort que la France demande des juges de Rennes. Ils peuvent être grands dans l'histoire, et, faisant — eux soldats — la justice dans l'armée, concilier, d'un même acte, l'intérêt militaire et le devoir suprême de justice pour l'honneur de la
Eatrie. Seulement qui pourrait croire que, s'ils failissent, la France doive succomber pour cela? Ce qu'ils ne feront pas, d'autres le feront : voilà tout. Et si d'autres ont même défaillance, d'autres recueilleront le legs d'honneur jusqu'à ce que les derniers Français, défenseurs de la cause du droit, emportent la France dans leur tombe...
Lorsque les sept juges se réuniront en chambre du Conseil pour répondre à cette seule question : « Drey- *fu& est'-il coupable (T a^foir Iwré les documents mentionnés dans le bordereau », je ne puis croire, jusqu'à preuve du contraire, qu'ils tranchent par l'affirmative une question qu'ils n'auront pas même examinée. Car ils ne Tont pas examinée, Tunique question sur la-
3uelle la loi appelait leurs débats : ils se l'entendront ire plus d'une fois encore. Ils ne l'ont pas examinée. M. le président Jouaust a interdit à la défense l'interrogatoire qui aurait confondu Billot. Mais la question, en dépit des juges, a été tranchée sous leurs yeux, à mesure que se découvraient, un à un, les mensonges des accusateurs.
Il est prouvé que Dreyfus ne connaissait pas Esterhazy.
Il est prouvé que tout l'Etat-Major s'est rué contre le colonel Picquart, quand il a découvert qu'Esterhazy était le traître.
Il est prouvé qu'on a entassé les faux et les mensonges, y compris les faux témoignages — n'est-ce pas Mercier ? n'est-ce pas Maurel ? — pour sauver le
traître, et perdre l'officier condamné en violation de toutes les lois.
Il est prouvé par la déposition de M, Paléologue
3ue M. de Schwarzkoppen a reconnu ses relations 'espionnage avec Esterhazy, ainsi que l'authenticité du «petit bleu», pour lequel Zurlinden a tenu le colonel Picquart onze mois en prison, alléguant aujourd'hui que cela n'avait pas d'importance.
Il est prouvé par la déposition de M. Trarieux que M. le comte Tornielli ayant dénoncé au gouvernement de Méline et de Billot la pièce de Henry, comme fausse, Méline et Billot s'en sont servis tout de même, tombant ainsi sous l'article du code qui punit des travaux forcés le crime d'usage de faux.
Il est prouvé qu'au jour même où 1 agent Desvernine surprenait Esterhazy entrant à l'ambassade d'Allemagne, celui-ci allait demander à Schwarzkop" pen de le sauver en proclamant que c* était Dreyfus le véritable traître.
Il est prouvé que la pièce « Ce canaille de D. ^fut> dénoncée par M. Tornielli comme s'appliquant non à Dreyfus, mais à un nommé Dubois, que VEtat^Major rC a jamais osé poursuivre.
Il est prouvé qu'il n'y a pas moins de quinze faux au compte de l'Etat-Major, sans compter ceux qu'on n'ose pas produire, comme les fausses lettres de l'empereur d'Allemagne et les fausses photographies de Picquart à Carlsruhe.
Il est prouvé qu'Esterhazy est un traître, qu'il a livré des pièces à l'Allemagne, et qu'on ne veut pas savoir d'où elles lui venaient, dans la crainte sans doute de trouver des complices trop haut placés.
Il est prouvé qu'Esterhazy est un traître et que l'Etat-Major le sait, et que tout l'Etat-Major l'a protégé par des machinations criminelles étalées maintenant au grand jour.
Il est prouvé que, de toutes les accusations contre Dreyfus, il ne reste rien que des calomnies dont les journaux jésuites fput eux-mêmes justice, puisqu'ils né
peuvent les soutenir qu'en tronquant les documents, qu'en altérant cyniquement la vérité.
Que vous faut-il de plus?
Après cela, j'entends dire que des juges, voyant le soleil, peuvent toujours dire: « C'est la nuit. » Peutêtre. Mais c'est le grand jour tout de même. Et, avec un haussement d'épaules, le reste de l'humanité passe, méprisant, dans la lumière.
Au début de la séance, M* Labori prononce les paroles suivantes :
M* Labori. — Voulez- vous, monsieur le président, me permettre de vous demander la parole auparavant, pour une coipmunication d*une certaine urgence ?
Monsieur le président, j'ai été averti officieusement que, pour des raisons d'ordre public M. le colonel Schwarzkôppen et M. le général de Panizzardi ne pourraient venir en
Î>ersonne devant le Conseil de guerre de Rennes et, par a même source, je suis avisé qu'ils répondraient à une commission rogatoire qui leur serait envoyée, soit par M. le président du Conseil de guerre, soit par le Conseil de guerre lui-même.
J'ai donc l'honneur, monsieur le président, de vous prier de vouloir bieii ordonner que, comme le lieutenant-colonel du Paty de Clam, MM. de Panizzardi et de Schawarzkoppen seront entendus par voix de commission rogatoire.
Le Conseil, après délibération, se déclare incom* pètent.
M® Démange interroge M. Cochefert sur certaines parties de l'interrogatoire de Dreyfus par du Paty de Clam en 1894.
M. Cochefert raconte comme suit un incident qui parait bien significatif.
En eiffet, il avait été convenu entre les chefs qui faisaient partie de la réunion qui avait eu lieu la veille ou Tavant veille dans le cabinet du ministre de la Guerre, qu'on placerait un revolver d'ordonnance chargé d'une balle à proximité du capitaine Dreyfus afin que, quand il aurait fait des aveux complets, qu'il était raisonnable de prévoir à ce moment, il pût se faire justice lui-même.
Je ne vous cache pas, mon colonel, que si incorrect que ce procédé parût, il m'a semblé d'accord avec les traditions d'honneur que je connais, que je sais devoir encore subsister dans l'armée.
J'ai fait partie de l'armée pendant sept ans, pendant une époque troublée, et c'est ainsi qu'on opérait.
J'ai donc laissé poser le revolver. Le revolver était couvert d'un dossier.
A un moment donné, après le premier interrogatoire, le commandant du Paty de Clam a répondu à certaines questions du capitaine Dreyfus qui disait : « Tuez-moi ! Mais logez-moi une balle dans la tète », il a répondu :
« — 11 ne nous appartient pas de vous tuer. »
A ce moment, le revolver s'est trouvé découvert, je ne sais pas par quel moyen. Le capitaine Dreyfus Ta vu et a dit :
— Je ne veux pas me tuer, parce que je veux vivre pour établir mon innocence.
Ce propos qui n'a pas été rapporté, je l'ai dit moi-même, je l'ai dit le lendemain au général Mercier et au général de BoisdefTre, qui doivent se le rappeler.
M® Démange voudrait savoir si la réglette que M. le lieutenant Bernheim a remise à Esterhazy est indentique à celle déposée par M. le général Mercier.
Le lieutenant Bernheim après avoir examiné la réglette. — Non mon colonel, la réglette que j'ai remise à Esterhazy était une réglette qui était fondée sur la méthode de 1894 et et non sur celle de 1889.
La réglette que j'ai remise à Esterhazy avait été construite au régiment précisément au moment où les projets de Manuel de tir de 1894 sont arrivés. Ces projets de Manuel ont été donné sans réglette. Seulement il était dit
que, d'après une décision du Comité d'artillerie de mars 1894, on devait mettre en essai ces réglettes, et ces réglettes, nous n*en avons pas eu pour nos exercices, de sorte qu'au régiment on est arrivé à en créer.
Ici le commissaire du gouvernement, qui avait déclaré plus haut qu'il jetait au panier les lettres d'Esterhazy, se trouve, comme par hasard, avoir en main une lettre d'Esterhazy où il est question de la réglette.
M. LE COMMISSAIRE DU GOUVERNEMENT. — Je n'ai paS
à aborder ici le témoignage d'Esterhazy, mais j'ai trouvé par hasard, dans une des lettres qui ont été versées ces jours-ci au dossier, une indication qui a trait au point en question.
Dans cette lettre, qui m'est adressée, Ësterhazy dit ceci :
C Monsieur le commissaire du gouvernement, si vous voulez faire une perquisition à tel endroit, tel hôtel, au sujet du lieutenant Bernheim, vous trouverez la réglette que je lui ai adressée à telle destination, et à telle époque. »
Cette déclaration vaut ce qu'elle vaut, je n'attache pas plus d'importance aux déclarations d'Esterhazy. Mais enfin, il semble qu'il y ait là une certaine concordance avec les faits en cours.
Quelqu'un pourrait-il expliquer pourquoi cela empêche Ësterhazy d'avoir livré la réglette aux Allemands.
Le général Mercier, toujours maître des débats, rouvre, de son autorité privée, la discussion entre lui et le capitaine Freystaetter, en l'absence du capitaine Freystaetter. C'est bien plus commode, pour avoir raison,de supprimer le contradicteur.
« Cet incident j dit-il ingénument^ ne fait pas partie de la question qui cous est soumise, » Il en parle tout
de même, et M. le colonel Jouaust, qui arrête M® Labori quand il veut traiter les questions en cause, laisse, sans une parole d'observation, M. Mercier prendre à partie un témoin absent, sur un sujet qui ne relève pas du verdict à venir.
Mercier, pour prouver qu'il n'a pas introduit le faux Panizzardi dans le pli des pièces secrètes de 1894, invoque l'autorité de Boisdeffre (!) et de Gribelin (!!) et de Gonse (!!!). Il n'a oublié qu'Esterhazy. Il a l'audace encore d'en appeler au commentaire qu'il a détruit, et au témoignage de du Paty de Clam, que Cuignet lui-même et noget ont déclaré faussaire.
Enfin, il dépose sur le bureau du Conseil la lettre suivante du capitaine Roche (qui fut juge de Dreyfus en 1894) :
Mon général,
J'ai l'honneur de vous rendre compte des souvenirs qui me sont restés, et qui ont rapport à la communication du dossier secret au Conseil de guerre de 1894.
Je me souviens très nettement avoir vu la piècre désignée € Ce canaille de D... » Cette pièce était accompagnée de deux, trois ou quatre autres.
La première m'a frappé à cause de l'initiale qui correspondait à celle du nom de Dreyfus. Il est probable que si une autre pièce contenant le nom entier m'avait été montrée j'en aurais conservé le souvenir a fortiori.
Mais je ne puis \?ous affirmer ni Valoir vue ni ne pas V avoir vue.
Cette déclaration est la déposition à peu près littérale que j'aurais faite devant le Conseil de guerre, si j'avais été convoqué.
Comme preuve, c'est médiocre, puisque le témoin ne peut rien affirmer.
Mercier ajoute :
Les déclarations que m'ont faites le commandant Gallet et le colonel Eichmann, et que j'ai envoyé recueillir par
INJUSTICE MILITAIRI 217
Mitry pour ce qui concerne le commandant Gallet, sont absolument identiques.
Elles se résument en ceci : Nous ri aidons aucun souvenir d'avoir vu une traduction de la dépêche Panizzardi dans les dépêches qui ont été communiquées ; mais I10l(S ne pourrions pas l'affirmer sous la foi du serment, parce que
notre attention s'est presque exclusivement portée sur la pièce a Ce canaille de D... ». et que nous n'avons conservé qu'un souvenir très vague des autres pièces qui accompagnaient celle-là.
Ici une observation s'impose. De quel droit Mercier qui n'appartient plus à l'armée donne-t-il des ordres à des officiers en activité de service et leur délègue-t-il le droit d'enquête qui ne lui appartient pas ? S'il voulait interroger les membres du Conseil de guerre de 1894, que ne les faisait-il comparaître à la barre, pour les confronter avec le capitaine Freystaetter? Il ne l'a pas osé. Il a trouvé plus simple de se faire leur truchement, pour les faire parler à sa guise. Et même, en acceptant sa version, que disent-ils? Qu'ils ne peuvent pas affirmer sous la foi du serment ce qu il prétendait leur faire dire.
Un seul juge, le commandant Patron, déclare que, suivant lui, le faux Panizzardi ne faisait pas partie des pièces secrètes. Une confrontation avec le capitaine Freystaetter s'imposait. Mercier a eu soin de produire ces témoignages au dernier jour des débats, après que le tribunal avait renvoyé le capitaine Freystaetter à la Rochelle. Cette basse manœuvre suffit à le juger.
Le reste est un amas de diatribes contre le capitaine Freystaetter absent, avec cette conclusion, annoncée dès le premier jour : « Entre lui et moi, choisissez. > Querelle d'Allemand pour obscurcir la conscience des juges, et les entraîner à sa suite dans la rébellion contre les lois.
218 INJUSTICE MILITAIEB
l'incident czbrnuçky
M® Labori. — Je n'ai que quelques observations qui seront, d'ailleurs, très courtes.
J'aurais d'abord à dire un mot sur le témoignage de M. Gzernuçky et sur son absence ce matin. Le Conseil sait que nous aurions pu appeler hier et faire rechercher deux ou trois personnes qui ont été désignées par M. Gzernuçky.
Je dois dire qu'en ce qui me concerne, la maladie de M. Gzernuçky, qui doit donner au Gonseil la valeur de son témoignage, me détermine à ne plus rechercher ces témoins.
Cependant il serait utile de tout faire pour que M. Gzernuçky vînt à la barre. 11 y a un point sur lequel je veux l'interroger et je ne violerai certainement pas le huis clos en le signalant, puisque ce que je constaterai sur ce point c'est qu'il n'a rien été dit.
Hier, quand on a demandé à M. Gzernuçky s'il avait, en dehors des points dont il avait parlé en audience publique, des renseignements à fournir, il a déclaré qu'il n'avait rien à dire parce qu'il s'était trompé sur la personnalité du capitaine Dreyfus.
M. LE PRÉSIDENT. — Sur un point.
M« Labori. — Oui. sur un point, mais je constate un fait certain : c'est qu'il a dit qu'il n'avait aucun fait nouveau à faire connaître, our le reste, il est évident qu'il a maintenu sa déclaration.
Je ne parle pas des renseignements et des noms qu'il a donnés, je n'en ai pas le droit, mais ce qui est certain c'est qu'il a dit :
— J'avais cru, surune photographie, reconnaître Dreyfus pour une personne avec qui j'avais déjeuné en Suisse. Je ne le reconnais plus.
Gomment se fait-il qu'il ait demandé ce huis-clos pour compléter sa déposition sur des faits nouveaux, alors qu'il a vu ici pendant la première partie de sa déposition le capitaine Dreyfus ?
Vous savez que nous devions l'interroger en audience publique, qu'un petit vocabulaire avait été convenu pour qu'on puisse l'interroger.
INJUBTICB MILITAIRE 219
Peut-être y aurait-il lieu d'insister pour qu'il vînt ici, et de s'assurer si son état de santé lui permettait de venir.
Je voudrais verser au dossier un certain nombre de dépêches et de lettres que j*ai reçues et qui concernent son témoignage.
Voulez-vous me permettre d'en lire trois ou quatre, pas davantage ? Je déposerai toutes les autres.
€ De Zurich :
i Czernuçky Lazarovitch, alors demeurant ici, fut mon client en 1895. A été mis en tutelle pour une aliénation mentale.
» Signé : M..., avocat. ]»
« De Vienne :
» Il est archiconnu au ministère de la Guerre de Vienne. Il est atteint d'aliénation mentale. Signe particulier : A eu la petite vérole. »
Sur ce point, étant donnée Turgence, j'ai fait prier M. Paléologue de demander des renseignements à l'ambassadeur d'Autriche.
Une autre de Caen, et celle-ci est assez importante, parce qu'elle est signée de personnes honorables qui prennent la responsabilité de leurs affirmations.
« Lettre renseignement Czernuçky assez importante pour retarder audition témoin.
» Signalons abandon deux jumeaux recueillis par marquise de J...
» Fait dupes partout.
» A conservé et retourné nombreux plans et cartes saisis.
» Czernuçky habitait à Neuilly, rue Malherbe. Faites citer son propriétaire M..., et son domestique actuellement dragon àLunéville, Signé Goldschmitdt, etc. »
J'ai encore un nombre important de télégrammes. Je ne veux pas les lire tous.
M. le président vérifiera au dossier.
Un dernier mot. Si l'on s'adressait au ministère de la Justice, on y reconnaîtrait l'exactitude des renseignements suivants :
Qu'une demande d'extradition au sujet de Czernuçky a été rejetée, que sa position de fortune était de 60.000 francs; qu'il payait un loyer de 380 francs; qu'il a quitté l'Hôtel
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d'Harcourt en laissant des dettes ; qu'il n'habite pas la France ; qu'il s'est donné comme persécuté politique.
Se trouvant à Prague en 1894, il n'a dû qu'à la fuite de ne pas être enfermé dans une maison de santé.
J'en ai fini avec Gzernuçky.
Le pr£SIJ>ei>ît. — Versez tout cela au dossier.