‹ Injustice militaireChapitre 6 sur 13 · REQUISITOIRE DU COMMISSAIRE DU GOUVERNEMENT · texte numérisé non relu

REQUISITOIRE DU COMMISSAIRE DU GOUVERNEMENT

Un mauvais retapage des réquisitoires de Roget.

Pour le commandant Carrière, les allégations de Guénée et de Val-Garlos (le rastaquouère à 1,200 francs) sont des preuves.

Un autre agent étranger, ami de la France, appelait, par un intermédiaire, l'attention du bureau des renseignements : a Vous cherchez mal, vous cherchez des agents d'ordre inférieurs ; vous vous trompez ; cherchez plus haut, cherchez dans les bureaux de l' Etat-Major même. Cherchez parmi les officiers et à une époque caractéristique, c'est-à* dire dans le premier semestre de 1894. L'auteur, je ne le connais pas, mais il est du deuxième bureau. Cherchez bien, Guénée, et vous trouverez. Prévenez ces messieurs. »

Dreyfus a cru en août qu'il irait aux manœuvres, malgré la circulaire du 17 mai qui l'avertissait qu'il n'y irait pas. Tout le reste est de cette force.

Le bordereau naturellement est de la* main de Dreyfus. Lisez le morceau qui suit, et jugez en quelles mains sont remis les intérêts sociaux les plus élevés : l'honneur, la vie, la liberté des citoyens français.

Je suis convaincu qu'en écrivant le bordereau il ne Ta pas écrit comme on écrit un vulgaire papier, une lettre vulgaire qu'on adresse à un ami; il y a peut-être bien mis quelques précautions, et ces précautions tendant à des simulations d'écriture ont bien pu faire tomber la facture du bordereau dans la facture de son frère ou dans la fac-*

ture d'Esterliazy, qui sont des écritures qui ont des points de ressemblance.

Et c'est peut-être bien le hasard qui a fait ces similitudes.

Du reste, il y a quelque chose qui m'a frappé quand nous avons reçu les volumineux paquets d'écriture qui venaient de l'île du Diable, nous avons trouvé là des lettres et des brouillons de lettres de Dreyfus.

Voilà un homme qui écrit à sa femme une lettre quelconque, pas assez d'ordre général, ne portant sur rien de spécial, n'ayant aucun caractère de particularité, et cette lettre de dix lignes écrite sur un cahier de brouillon, on la bâton'ne, on la recommence, toujours à la même date, du reste, à peu près dans les mêmes termes, sans une idée nouvelle, rien, rien.

Deuxième édition du brouillon de la même lettre, puis troisième, quatrième, jusqu'à trente !

Si nous avions affaire à une nature inculte, à un homme d'une portée intellectuelle infime, nous dirions : « C'est un travail mécanique qui s'est fait sans aucune préoccupation de l'esprit, sans but appréciable. » Gela pourrait prendre, mais de la part de Dreyfus, nous ne pouvons pas accepter cette version-là.

Et alors je m'étais dit, cherchant l'explication de cette bizarrerie : Il y a peut-être là un secret de cryptographie, un secret de correspondance. Tout prisonnier qui est au secret, qui est privé de relations libres avec les siens, avec ses amis, a toujours un grand intérêt à pouvoir correspondre avec sa famille.

Cela est de règle commune et se conçoit parfaitement.

Et je me demandais si cette répétition multiple (il y en a une quantité considérable), si ces répétitions ne répondaient pas à une idée de ce genre, si l'arrangement de certains mots ne correspondait pas à une convention antérieure.

Incapable de vérifier par moi-même, j'ai provoqué un examen cryptographique. Il n'y avait rien. (Mouvement.)

L'examen cryptographique n'a absolument rien donné.

Mais si cela n'a rien donné c'est qu'il y avait autre chose. Cet autre chose, c'était un exercice de graphologie apparent.

L'écriture de Dreyfus à cette époque n'est plus de l'écriture de Dreyfus d'autrefois.

Pourquoi cette simulation ? Pourquoi ces transformations d*écriture alors qu'il est à Tîle du Diable ?

Je n'y comprends rien. Vous interpréterez cela comme vous voudrez. Pour moi, cela a une signification.

Conclusion : Dreyfus est coupable.

Gardons ce document d'insanité, et souvenons-nous que, le 7 septembre 1899, Tan vingt-neuvième de la troisième République française, ainsi fut défendue la justice des lois, au nom du peuple français.

8 Septembre 1899.

Vers la Victoire !

Dreyfus est condamné. Tous ceux qui ont lu mes articles ont compris que cette nouvelle ne me pouvait causer aucune surprise. La façon dont lesdébatsontjété conduits par M. le président Jouaust ne permettait aucun doute à cet égard.

L'esprit prétorien qui anime nos grands chefs militaires s est infiltré, par la propagande jésuite, dans une grande partie de notre corps d'officiers : il faut avoir le courage de le reconnaître. Pour ces soldats, la question posée n'était point celle de l'innocence ou de la culpabilité. Il s'agissait d'abord

— la presse de l'Etat-Major l'a publié assez haut

— de ne pas donner tort aux chefs infaillibles qui avaient prouvé la culpabilité de Dreyfus par le faux, le mensonge et la forfaiture. Entre Dreyfus, retour

de l'île du Diable, et le général Mercier, il faut choisir : tel est le mot d'ordre dont, depuis trente jours, on nous fatigue les oreilles. Le Conseil de guerre a choisi Mercier, et il n'y aura que des laïques pour , s'émerveiller de l'événement.

Je ne veux point revenir sur Içs scandales de ces débats, où a retenti pour la centième fois le mot symbolique : « La question ne sera pas posée, » Plus tard, nous reprendrons l'histoire de ce deuxième procès, qui ne sera pas le dernier. On y verra Mercier, essayant d'introduire, avec la complicité de Chamoin, un nouveau faux dans le dossier secret. On refera l'histoire des faux témoignages. On découvrira dans leur nudité les mensonges. On montrera Roget, ministère public en violation de la loi, qui ne lui permettait même pas d'être entendu puisqu'il n'avait pas la qualité de témoin. On montrera Mercier, Roget injuriant les témoins de la défense sans être réprimés, alors que quiconque n'était pas un accusateur s'est vu mesurer avarement la parole ou sommer de se taire. Tout cela sera dit et redit en son temps. C'est de l'histoire, de l'histoire que nul ne peut plus reprendre, pas plus nous, qui sommes fiers de notre rôle, que les juges, à qui la conscience universelle des hommes va demander des comptes demain.

Pour moi, quand j'ai vu que, dans une séance secrète, Dreyfus, protestant avec énergie contre je ne sais quelles accusations, M. le président Jouaust avait interrompu brutalement l'accusé par ce mot effroyable : « Nous sommes ici à huis clos, gardez cela pour la séance publique », j'ai compris qu'il y avait là un état d'âme impénétrable, irréductible, et que c'était folie d'attendre la liberté de critique, l'élan de conscience impartiale, ou même simplement de cœur, d'hommes à qui l'on avait persuadé qu'ils allaient prononcer moins sur l'accusé que sur l'institution même dont ils faisaient partie.

Donc, je n'attendais rien qu'une condamnation, et, en effet, c'est une condamnation qui est venue. Sur

3uoi basée ? Je défie tout être doué de raison de le ire.

Voyons, juges, voyons, soldats, voyons, prêtres, sur quoi avez-vous envoyé votre juif au bûcher ? Je sais bien qu'il n'y a pas besoin d'une bonne raison — l'histoire nous en fournit le témoignage — mais, ' bonne ou mauvaise, il faut une raison a la portée des sots, à la portée des lâches, à la portée de ceux qui ne veulent pas savoir, et qui ont besoin, le soir, sous la lampe, en famille, de pouvoir dire : Dreyfus a été condamné parce qu'il avait fait ceci ou cela, n'importe quoi, quelque chose.

Sur quel faux témoignage, sur quelle pièce fausse, sur quel mensonge avez-vous condamné cet homme ? Dites, pour que le public de toute la terre civilisée sache qui vous êtes, et juge à son tour les juges qui prétendent avoir jugé. Avez-vous déclaré que le bordereau d'Esterhazy était de Dreyfus ? Le faux- fou Bertillon vous a-t-il convaincus de ses mensonges arithmétiques, mis en pièce par le mathématicien Poincaré ? Avez-vous accepté les faux aveux de Dreyfus tandis que vous repoussiez le véritable aveu d'Esterhazy ? Sur quel faux du dossier secret s'est faite votre conviction ? Il n'y en a que quinze, le seizième, de Mercier, aidé de Chamoin, n'ayant pas été admis. Quelle fausse date vous a paru probante ? Quelle signature fabriquée ? Est-ce Guénée, Val-Carlos ou Czernuçky qui ont lait la lumière dans vos âmes ? Ou bien Mme Henry, apportant le testament du faussaire ?

Oh ! j'entends bien, vous voudriez ne pas répondre et vous allez dire que la question ne sera pas posée. Mais ces mots, sachez-le, ne sont bons que dans certains prétoires, quand les témoins de vérité sont entourés de gendarmes pour les empoigner et les réduire, sur un signe du président, au silence. Au dehors de ces salles où se brasse une « justice » officielle que trop de faits dénoncent, il y a un prétoire supérieur, l'immense champ de la conscience humaine, là où

tout ce qui répond au nom d'homme développe la vie sur les continents habités. Là, point de contrainte. Point de brutalité qui fasse taire la voix des profondeurs disant : « Cela est, mais cela ne doit pas être », iEt, bien que depuis une heure à peine le verdict de Rennes soit rendu, voilà déjà qu'il est en appel partout où il y a une pensée libre^ uniquement occupée de justice et de vérité.

C'est de cela que nous allons causer maintenant, et nous sommes prêts, je vous le dis, pour une conversation aussi longue qu'il sera nécessaire. Car, lorsque la conscience dit à l'homme : a Marche », il doit marcher. Et elle le pousse, et elle ne permet ni repos ni relâche, et, vivant, elle lui fait braver tous les périls, et, mort, elle l'emporte dans la gloire des hauteurs.

« IlrCy a pas de preuves d* innocence », ont dit quelques cyniques, oubliant que ce mot n'a pas de sens, et que la loi exige des preus^es de culpabilM ! Qu'est-ce que cela fait ? Le mot devait faire fortune,

puisqu'il permet de couvrir la Condamnation sans preuves.

Et il faut démontrer que les juges eux-mêmes ont conscience de la preuve manquante dans le verdict que, sous la parole impérieuse de leurs chefs, colonels, commandants, capitaines, ont laissé tomber de leur lèvres? Un verdict avec circonstances atténuantes? Depuis quand y a-t-il des circonstances atténuantes pour la trahison ? Est-ce vous, des soldats, qui osez proclamer cette doctrine abominable qu'il y a des circonstances qui atténuent le crime de trahison ? Il n'y en a pas. Pourquoi laissez-vous SMxpékins le soin de vous faire cette leçon ?

Et, s'il a trahi, Dreyfus a moins de circonstances atténuantes à faire valoir que tout autre. Il est de la terre d'Alsace, que nos chefs militaires de la précédente génération ont livrée, par leur criminelle impéritie, a l'Allemagne. Il a opté pour la nationalité française... dans le dessein de la trahir, sans doute, et il l'a trahie en effet, si l'on doit vous croire : deux

foîs criminel envers nous, et par sa volonté menteuse d'être des nôtres, et par son crime déjà prémédité. S'il a vraiment trahi, le châtiment le plus exemplaire, le plus rigoureux, n'est pas de trop pour ce félon doublement criminel. Et vous qui le dites coupable, vous ne craignez pas de prétendre que la responsabilité de son crime peut-être atténuée ! Ce n'est pas vrai. J'en atteste tous les Français quels qu'ils soient, amis ou ennemis, et ceux qui l'ont défendu jusqu'ici et ceux

?[ui l'ont poursuivi d'une haine impitoyable. Si Dreyus a trahi, il n'a pas de circonstances atténuantes. Alors, pourquoi l'avez-vous dit ! Encore une question qui ne sera pas posée, peut-être ? Eh bien, moi je la pose, et je défie les juges d'échapper à l'étreinte de la réponse.

Deux voix se sont prononcées pour Dreyfus. C'est énorme quand on y pense. Deux consciences capables de s'élever au-dessus de l'esprit de corps, pour ne regarder que le droit humain, la justice, et s'incliner, au prix peut-être d'une carrière brisée, devant l'idéal supérieur. Deux héros. C'est beaucoup. Picquart et Freystsetter avaient donné l'exemple. D'autres suivent Qu'ils soient glorifiés ! Deux voix pour l'innocence, voilà notre gain pour deux ans de combat sans une heure de défaillance. C'est beaucoup, car c'est l'espérance qui se réalise, car c'est la victoire de la justice et de la loi au bout du prochain effort.

Deux voix pour l'innocence, dans le Conseil de guerre. Savez-vous qu'une voix de plus c'était l'acquittement proclamé ? Après quelles luttes secrètes s'est-on arrêté à ce chiffre de deux voix contre cinq ? Qui le saura jamais? Tout ce qui éclate, c'est que, la voix ou les voix chancelantes, on ne les a acquises à la condamnation que par le moyen des circonstances atténuantes. On a dit, je suppose, et en tout cas on a certainement pensé : Nous condamnons pour donner raison aux chefs de l'armée qui ont voulu, exigé, imposé cette condamnation, et nous enlevons du même coup les effets de la sentence pour satisfaire aux droits de

l'humanité. Ainsi s'expliquent les dix ans de détention inventés par quelque Du Lac de génie pour, permettre au gouvernement, en vertu de la loi sur la libération anticipée, de mettre demain Dreyfus, qui a déjà fait cinq ans de supplice, en liberté par décision gracieuse.

0 trouvaille admirable ! On ne prend à l'innocent que l'honneur, et on lui laisse la vie ! Tu es innocent, juif! Eh bien, nous permettons qu'on te pousse dehors par les épaules. Va, dans la vie, marqué du stigmate comme tes ancêtres du ghetto. Nous te déshonorons, nous te salissons, nous te couvrons de boue et de crachats, et nous t'envoyons promener avec les tiens dans le monde la souillure ineffaçable dont nous te marquons, nous chrétiens, nous Français. Voilà notre justice à nous, de la République française. Il ne nous faut pas davantage. T'ayant pris ce qui fait vivre, nous te laissons le droit de te vautrer publiquement dans la honte.

Evangile du Christ, est-ce là de tes coups ? Voilà donc ce qu'un juge a trouvé dans l'invocation qu'il est allé faire, en son temple, à ce juif qui paya de sa vie la gloire d'avoir dit aux hommes de s'aimer, quand les mots d'amour ne couvrent chez eux que des passions de meurtre et de torture.

Hélas ! ce même Dieu, depuis dix-huit siècles chrétiens, consulté par l'entremise de ses prêtres, n'a jamais fait qu'une réponse : le bûcher, les supplices, la mort. Nous nous croyions sortis des mares de sang qui empuantissent l'histoire. Eh bien ! non. Voyez le pape Léon XIII ne trouvant pas de réponse à la supplique de Mme Dreyfus, voyez toute rÊglîse catholique de France sans un mot de pitié, soufflant la haine par sa presse furieuse, voyez les juges de Rennes que cinq ans des pires supplices, en rétribution de l'innocence, n'ont pas pu désarmer.

Il n'y a pas assez de sang sur nous. Il faut du sang encore pour apaiser la charité des hommes de Dieu. Soit. Nous prenons cela comme un fait brutal contre

lequel toute récrimination serait vaine. Nous ne descendrons pas dans les consciences. Qu'importe qu'ici l'intelligence ait fait défaut, et là le caractère ? Qu'importe que celui-ci ne sache pas ce qu'il a fait, et que celui-là le sache trop bien ? A chacun ses responsabilités. Nous avons autre chose à faire que de juger des juges. Nous avons autre chose à faire que de nous perdre en discours. Nous avons à maintenir le droit humain imprescriptible, nous avons à réaliser ce qui se peut accomplir, dans notre temps, et dans notre pays, de justice imparfaite ; nous avons à sauver l'innocence. Nous avons à agir.

Et c'est pourquoi dès le premier jour, dès la première heure, aussitôt le verdict connu, nous nous levons pour dire : La justice crie des consciences non enchaînées, et sa voix étouffée entre les quatre murs d'un Conseil de guerre emplira bientôt le monde de sa clameur. Partout où il y a des hommes qui refusent de se soumettre à l'iniquité triomphante, les consciences répondront aux consciences, et tout le genre humain proclamera : Plutôt enlever à cet homme la vie, que l'honneur ! Et alors se dressera devant tous l'impossibilité pour l'esprit d'accepter cette transaction de Loyola qui offre une cote mal taillée entre la vie et l'honneur. Ce marché de justice, un verdict de sept juges peut le formuler. La conscience des hommes ne l'acceptera pas. Il faut à l'innocent, avec la vie, l'honneur. Il est moins criminel de le tuer que de le laisser vivre en le déshonorant.

Quoi ! on ose nous donner pour conclusion de cette effroyable affaire un traître acquitté, un innocent condamné, et demain de lâches pharisiens qui savent Dreyfus innocent nous diront : Taisez- vous, acceptez le verdict, c'est la loi !

Non I ce n'est pas la loi. La loi a été violée dix fois, cent fois, contre Dreyfus, et nous n'invoquons pour le sauver que l'aide de la loi. La Cour de cassation a donné un mandat limité au Conseil de guerre. 11 en est sorti sciemment. La Cour de cassation doit faire

prévaloir la loi contre ceux qui ont affecté de n'en pas tenir compte. L'instinct de justice est suprême dans l'homme et la loi n'en est que l'instrument. Nous voulons la justice par la loi. Nous l'aurons. Nous ne choisirons pas, pour reculer dans la bataille, le moment où les partisans de la violence ne doivent leur victoire qu'à une voix conquise on ne sait par quels arguments. L'iniquité recule, et nous, nous avançons toujours.

C'est la volonté de justice qui agit en nous, mais c'est en même temps, nous sommes fiers de le dire, Tamour de la patrie que nous ne voulons pas livrer aux criminels qui vont triompher d'un verdict obtenu au prix de quelle pression de l'Eglise, au prix de quelles violations des lois ! Demain les peuples stupéfaits chercheront ce qu'il reste des traditions historiques qui firent de nous les champions du droit par toute la terre. Un cri va retentir dans le monde : Où est la France ? Qu'est-il advenu des Français ? Seuls les bons soldats de la justice auront le droit de répondre : Présents.

10 Septembre 1899.

L'aveu

11 est bien certain qu'en aucun temps, en aucun pays, on ne vit jamais un pareil défi à la raison humaine. Béhanzin faisait venir ses prisonniers paquetés dans une jatte d'osier, la tête seule émergeant, et là tout

galonné, coiffé lui aussi de plumes d'autruche panachant au soleil : (c Allez, prononçait-il, dire à mes ancêtres que je suis très grand ». Après quoi, sur un signe, les têtes volaient par douzaines dans la poussière, et le peuple acclamait le divin maître. C'était cruel, mais ce n'était pas malhonnête. Ce n'était même pas déraisonnable en un certain sens.

Ce sauvage appliquait la loi de la brute, qu'il eût subie si vaincu. Au delà il ne voyait rien, et comme le fauve de la jungle, il suivait sa raison de carnassier, sa conscience de bête. Aussi, quand il s'était aspergé du sang de ses frères, quand il avait humé le parfum du meurtre, et délecté son àme des convulsions de la mort, Béhanzin, bon sauvage, ne rentrait point chez lui pour philosopher sur les choses, édifier des systèmes, des doctrines, des méthodes de pensée, ou adorer des idoles peintes qui lui recommandaient de ne point tuer. Telle était sa probité d'être simple, sa vertu. Accroupi entre ses femmes qui lui bourraient sa pipe ou lui tendaient leur paume pour crachoir, il était content de lui, ayant le sentiment d'une fonction naturelle accomplie. Il dormait lourdement, tout heureux après une orgie de victuailles arrosées d'alcool et le matin ses yeux s'ouvraient délicieusement aux massacres qu'avaient préparés son Chamoin, son Roget, pour la félicité de son cœur.

Tout cela a un sens, tout cela a une explication. Ce n'est pas plus irrationnel que des loups en bataille, ou des quartiers de roc qu'une rupture d'équilibre précipite les uns sur les autres.

Mais quand, s'étant dressée sur ses pieds, la bête a regardé le ciel pour lui jeter ses interrogations, et recevoir, en répercussion, des réponses ; quand l'homme a lancé ses points de repère de monde en monde, calculé l'espace, soupesé les soleils, heurté son front aux portes de l'Infini ; quand, rentrant en lui-même, il s'est considéré, observé, reconnu ; quand, découvrant la conscience où se reflète l'univers, il a osé se mesurer au Fabricateur universel des mondes et se

déclarer fait a son image ; quand il s'est gratifié d'une âme immortelle, quand il a claironné sa gloire de beauté, de bonté, de justice a tous les vents de Thorizon ; quand il a pour témoin Çakya-Mouni, Socrate, Jésus, tous les phijosophes, tous les artistes, tous les savants, a-t-il le droit d'allier cette noblesse suprême aux instincts les plus bas de la plus basse créature et de se révéler à la fois brute et Divinité, antinomie de grandeur et de bestialité? Non, non. Il faut choisir, et si la brute demeure au fond du dieu — car elle demeure — il faut au moins que ce soit à son insu.

Or, aujourd'hui, dans la République française, après mille ans de raffinement humain, nul de nous ne peut se méprendre aux choses que nous faisons. Il y a cinq ans, nous avons pris un Juif et nous l'avons mis en croix, comme firent sans savoir exactement pourquoi, il y aura bientôt deux mille ans, les Romains, de qui nous procédons.

Nous l'avons mis en croix pendant cinq ans, jour par jour, heure par heure, et nous savons très bien pourquoi. C'est que nous haïssons d'une haine sectaire le peuple élu de notre Dieu, la race dont il fit choix quand il voulut qu'une femme conçût dans son sein le Fils venu de lui-même. Nous haïssons le juif, et nous refusons de le descendre de son bois d'infamie après cinq ans de crucifixion. « Innocent ou coupable, qu'il périsse. » Le mot a été dit et complété de cet autre : « Son innocence est un crime. » Depuis hier, après bien des combats, nous avons mis ces paroles précieuses en forme de jugement, et nous en somme^ très fiers. La ce fo-orme » de Bridoison a été dûment respectée. Sept hommes de grades divers ont été baptisés juges, suivant le rite militaire, et ils nous ont donné la représentation d'un drame de justice tel qu'ils ont pu le composer au jour le jour. Et maintenant c'est fini. La sentence est prononcée, et tout le pharisaïsme politicien et tout le pharisaïsme prêtre nous crie : « C'est le dénouement de la tragédie. Content ou mécontent, que chacun se retire. Par'^

Ions d'autre chose. A qui le prochain bureau de tabac ? »

Le dénouement, ça ? Mille regrets. C'est impossible, Une péripétie, et non des moins belles. Mais il manque encore un acte, et si la troupe est à bout de ressources, les spectateurs se chargeront de le fournir. C'est le dénouement, lorsque, dans la forêt, le tigre a dévoré sa proie. C'est le dénouement, lorsque, dans la brousse, le nègre a mangé le nègre. Ce n'est pas le dénouement, lorsque, dans la République française, le plus faible a injustement succombé sous le plus fort.

Car la conscience humaine, en poursuite de justice, tend inflexiblement vers l'approximation du droit qu'elle est capable de concevoir, et ne s'en laisse détourner par aucune convention de mensonge. Un jugement, pour être respecté, doit être un jugement, et non pas un complot. Il se peut que le complot soit principalement autour des juges, et que de puissantes confréries monacales ou militaires aient exercé sur eux la pression monstrueuse qui les a conduits à la violation des lois de la communauté, aussi bien que de la conscience publique et de la raison humaine.

Qui nous fera le tableau des alentours du prétoire de Rennes ? Qui comptera les visites des généraux aux juges, ou, ce qui est plus grave, des juges aux généraux ! Qui nous rapportera leurs entretiens ? Qui

F>èsera les propos tenus, et fixera la limite entre 'affirmation, la suggestion et l'ordre militaire ? Je ne m'en charge point, le jugeant inutile, depuis que la note aux deux écritures nous a révélé le scandale de la collusion militaire entre le juge et l'accusé. Esterhazy est un traître connu, et ceux qui prétendaient le juger lui communiquaient d'avance les questions qui lui seraient posées et lui préparaient ses réponses. Le fait est aujourd'hui prouvé, et la lâcheté de nos gouvernants divers a permis aux criminels de croire qu'ils étaient au-dessus des lois.

INJUSTICE MILITAIBE 233

Des amîs, retour de Rennes, m'affirment que certains généraux, plusieurs jours avant le jugement, ont déclaré que Dreyfus irait à la maison de détention de Corte. Comment avaient-ils connaissance du verdict, qui n'était pas encore rendu ? Y avait-il donc un marché fait pour laisser à l'innocent la vie au prix de l'honneur? Tout l'atteste. La réplique du commissaire du gouvernement porte la marque de la meilleure jésuitière. Combien de nos soldats aujourd'hui ont une mentalité de moines brûleurs !

^ Si trop d'entre eux se croient une mission divine de propagande meurtrière, s'ils ont repris le vieux cri de : a Tuez, tuez, Dieu reconnaîtra les siens », la société civile doit faire sa besogne de leur apprendre qu'il y a des lois pour empêcher le meurtre même par voie judiciaire, et qu'on est juge pour juger, non pour condamner par esprit de haine sectaire. Va- t-on me dire que c'est là une interprétation du jugement de Rennes qu'il me plaît d'adopter? Non. Les juges militaires qui ont reconnu des circonstances atténuantes à la trahison ne sont pas des juges, et toute la France comprend que lorsqu'ils ont parlé ainsi ils n'ont pas exprimé leur pensée.

Où sont-elles, les circonstances atténuantes qui plaident pour Dreyfus ? Dans « le syndicat » ? Dans le fait que le bordereau est d'Esterhazy ? Ou dans les pièces du dossier secret dont on na pas parléy et qui démontrent sans contestation possible, au* Esterhazy est un traître ? Croit-on que de pareilles questions puissent rester sans réponse ? Personne ne s'y est trompé. Tout le monde a vu clair, et déjà le mot court: € Les circonstances atténuantes ne sont pas pour l'accusé, mais pour les juges qui se les ont votées à euxmêmes ! » Voilà la vérité. Mais alors qu'y a-t-il dans ce vote sinon l'aveu, l'aveu des juges qu'ils ont cherché une impossible transaction entre la discipline et le devoir de conscience. La Cour de cassation leur apprendra bientôt à distinguer le prétoire du champ de manœuvres. 11 Septembre 1899.

A l'Action

Esterhazy est bien content. « Quelle canaille que ce Dreyfus, dit-il à tout venant : il avait trahi la France, le misérable » ! Du haut du ciel, sa demeure dernière, le colonel Henry approuve ces sentiments. Et TEtat- Major, et ses moiues, et sa presse, ne se tiennent pas de joie. Arthur Meyer nous dit que depuis 1870, c'est sa première victoire sur Tétranger. La victoire est même si complè^ que vous pouvez lire les télégrammes qui annoncent de tous côtés les manifestations violentes contre la France et contre le drapeau français. Les hauts faits d'Arthur Meyer nous valent ces sympathies du dehors à l'heure oir toute notre ambition se borne à voir l'Europe et l'Amérique élire Paris comme lieu de plaisir. Nos anciens connurent de plus hautes pensées. Cela n'est plus de notre temps.

Ce qui est de notre temps, paraît-il, c'est de faire de la France un pays où il n'y a plus de sécurité ni pour la liberté, ni pour la vie, ni pour l'honneur des citoyens. Une bande s'est ruée sur nous, bande de prétoriens, bande de moines, qui a détruit le droit, la justice, les lois, et ravagé au ras de la sauvagerie tout ce que quarante siècles d'efforts humains nous avaient gagné de conscience. Une multitude abêtie de singeries de cirque ou de sacristie a permis ce crime, l'a même encouragé par son indifférence et sa lâcheté. Des généraux gorgés de capitulations^ des jésuites hantés de l'esprit de torture n'ont rien laissé debout

dans ce qui fut la France qu'une domination furieuse de bêtise et de crime. Ils nous dénoncent comme des sans-patrie, et ils mentent moins qu'ils ne croient puisqu'ils nous ont volé notre patrie. Maintenant, regardons-nous, et sachons si nous sommes de taille à la reconquérir.

Un pays qui met son « honneur » à acquitter un criminel et à frapper un innocent, peut se dénommer indifféremment république ou monarchie, démocratie sociale ou impériale, avoir un parlement, des conseillers municipaux, des ministres, des juges, des hôpitaux et des théâtres, toute la façade extérieure d'une civilisation apparente ; il peut construire des chemins de fer, conquérir des territoires sur de3 nègres sans défense, utiliser partout l'électricité, le téléphone et battre le tambour des expositions pour emplir ses auberges et appeler le monde à ses tréteaux de foire, tout cela ne sera que poussière aux prochaines tourmentes, faute du fondement profond dans les âmes pensantes, faute du ciment moral de droit et de justice sans lequel il n'est point de société vivante.

C'est pourquoi, dans cette heure grave, chacun a son devoir : gouvernement et citoyens. Un devoir tout simple, tout clair, qui ne permet pas l'hésitation, qui ne tolère pas la faiblesse. On avait accusé le cabinet actuel d'être le ministère de l'acquittement. Il s'est surtout occupé de ne pas mériter ce titre et y est arrivé sans trop de peine. Galliffet, sans autorité, sans volonté, sans intelligence, a couvert de son approbation la tentative de Chamoin au service des faussaires. Je me borne à cette constatation parce qu'elle est universellement acquise, et je passe. Ce n'est pas le temps de récriminer. Nos ministres ont eu au moins ce mérite de s'offrir pour l'action de justice, dans la déroute générale, des hommes et des lois. Même si son action fut principalement de défaillance, ce cabinet nous aura du moins sauvés du gouvernement des bandits. Nous ne désirons rien tant que de seconder les bonnes intentions des ministres

s'ils veulent le permettre. Mais on ne peut aîder que ceux qui s'aident eux-mêmes, on ne peut suivre que ceux qui sont en mouvement.

Je n'ai jamais attendu du ministère une pression quelconque, directe ou indirecte, sur le Conseil de guerre. J'aurais simplement souhaité qu'il ne permît pas la pression extérieure du crime galonné sur la conscience des juges. Cela fut impossible à obtenir. Il parait que c'était trop demander. Moines et prétoriens ont pu se ruer librement contre l'innocence. C'est déjà beaucoup, paraît-il, que le gouvernement de la République française n'ait pas été de la partie.

Oublions tout cela, puisque c'est le passé, et marchons, confiants, à la conquête de l'avenir. Toujours la question de savoir ce qu'on aurait dû faire est oiseuse. Il n'en faut retenir que ce qu'il est nécessaire pour connaître le devoir du jour, et se tenir ferme à la résolution de l'accomplir.

Le devoir du jour, comment ne pas le connaître, en ce moment, et comment s'y soustraire ? Le devoir du bon citoyen est toujours de chercher dans la loi le moyen de redressement des abus : fautes, délits ou crimes, aussi bien des pouvoirs sociaux que des particuliers. Si jamais les sombres jours doivent revenir où la loi se déclare impuissante à exprimer même la moyenne des sentiments de justice des foules, faisons tout pour qu'il ne nous soit pas reproché d'avoir jeté notre malheureuse patrie dans de nouvelles aventures. Donc, il n'y a qu'un devoir, s'accrocher à la loi, revendiquer le bénéfice de la loi par tous les moyens possibles. C'est l'unique recours du condamné et de ses défenseurs. C'est le devoir des citoyens, qui servent dans la cause du droit d'un seul la cause du droit de tous. C'est le devoir du gouvernement, qui peut-être s'avisera quelque jour qu une réalisation de justice n'est pas indigne d'un effort.

Le devoir pour l'accusé et pour ceux qui se présentent en son nom, c'est d'épuiser toutes les juridictions offertes, et de ne laisser passer aucune occasion d'af-

firmer l'innocence et de réclamer tout leur dû des lois de la République française. Dreyfus s'est pourvu en revision : il n'avait pas autre chose à faire. Une loi imbécile renvoie a des militaires le jugement des fautes de droit commises par des militaires. Il serait aussi sage de demander aux juristes de se prononcer sur les conceptions stratégiques de Metz ou de Sedan.

Sur le Metz et le Sedan de Rennes, c'est un général qui va prononcer, en vertu de cet axiome d'évidente imbécillité qu'un général doit être plus fort en droit

Ju'un colonel. Le colonel et ses quatre acolytes ont écidé qu'un traître était innocent et qu'un innocent était traître. De l'innocence de l'innocent et de la trahison du Jraître ils n'ont pas pu douter, puisqiiil y avait au dossier secret une preuve décisive qu Esterhazy était au service de la Triplice^ non Dreyfus, Le gouvernement allemand, le gouvernement italien avaient déjà affirmé le fait sur Thonneur. Mais ceux qui se sont fait un point d'honneur de mentir ne peuvent comprendre qu'un adversaire puisse mettre sa chevalerie à dire la vérité. C'est entendu. Guillaume II ment, de Bûlow ment. Munster ment, Schwarzkoppen ment, Humbert et Panizzardi mentent, il n'y a que Czernuçky qui dise la vérité. Mais ces dépêches qui ne nous étaient pas destinées, et qui sont venues cependant a notre connaissance ? Mais celle où il est dit par un ambassadeur : « Vous pouvez déclarer publiquement et en toute assurance que nous n'avons jamais eu la moindre relation directe ou indirecte avec Dreyfus. Quant à Esterhazy, vous agirez prudemment en gardant le silence »? Est-ce que cela n'est rien ? Comment peut-on sans se déshonorer comme juge, comme soldat, comme homme, n'en pas tenir compte ?

Tout est possible assurément à qui sacrifie sa conscience personnelle aux intérêts sectaires. Demain le général chargé de la revision peut déclarer que les 'cas de nullité manifestes n'existent pas^ (\iie W Vov

n'est pas la loi, et que le sabre qui n'a pas su défendre la patrie doit être élevé par un peuple de brutes au-dessus de la raison humaine. Le général peut dire cela. Mais le général n'est pas la Fraace, et quand le

f général aura Tait la capitulation de conscience après es capitulations militaires, il y aura encore des consciences françaises pour ne pas se rendre, et pour dire ?[ue l'innocence condamnée par le mensonge et le aux est rinnocence tout de même, et que la trahison absoute par des criminels demeure la trahison.

Après le Conseil de révision, dont on nous donne par avance la décision, comme Mercier et Boisdeffre annonçaient la détention de Corte pour Dreyfus huit jours avant le verdict, il y a la Cour de cassation qui devra dire s'il suffit de se mettre des plumets sur la tête et de se déguiser en épouvantail chinois pour avoir le droit' de détruire chez l'homme tout ce qui le justifie, et de saper les fondements de toute vie civilisée.

Après les prétoriens vainqueurs de la justice, vaincus de l'étranger, après les juges de la forme, il reste l'appel aux lois répressives : l'appel du gouvernement, l'appel des citoyens.

Quand nous avons demandé, au cours du procès de Rennes, l'application des lois aux faussaires, aux faux témoins, aux révélateurs de secrets d'Etat, aux comploteurs abominables qui essayaient, par des mensonges, de créer des conflits internationaux, aux délégués du gouvernement qui trahissaient leur délégation, il nous fut répondu que l'intérêt suprême était de ne pas troubler les juges. Et vraiment les juges n'ont pas été troublés. Ils ont pu céder en paix aux volontés des criminels galonnés, aux suggestions des moines, moins discrets que le gouvernement de la République française.

C'est au nom du gouvernement tout entier que M. le commandant Carrière a requis la condamnation de l'homme que chacun des ministres sait innocent.

Quand les faibles cœurs défaillent, comment les scélérats n'imposeraient-ils pas leur domination souveraine? C'est fait. Le <c jugement » est rendu. Il est officiellement décidé que la France est sans châtiments pour la trahison, et sans protection pour l'innocence. Mais, maintenant, qu'est-ce qui retient le gouvernement pour agir ?

Tous les manquements à la discipline, tous les délits, tous les crimes, qui ont été relevés, avoués, prouvés, et devant la Cour de cassation et devant le Conseil de guerre comment ne sont-ils pas encore, sinon punis, du moins en voie de répression ? Il n'est pas besoin d'en faire le catalogue. Le gouvernement sait très bien quels témoignages peuvent être démontrés faux et comment ils conduisent à la preuve du complot contre la justice, contre la vérité. Aujourd'hui, quelle raison arrête le gouvernement dans son premier devoir ?

Déjà le grand parti des pharisiens réclame, avec le TempSy le repos... dans la honte. Il importe de savoir au plus tôt si le ministère est pour 1 application ou pour l'abandon des lois.

Mais le gouvernement n'est pas seul en face du devoir. Tous ^les citoyens dans une démocratie ont fonction de gouvernants : ils peuvent parler librement, ils doivent mettre l'acte au bout de leur pensée. Notre devoir, à nous, c'est de réclamer la loi, à l'heure où chacun recule effrayé devant elle.

Voyez plutôt le pharisaïsme prétorien se voiler, en rougissant, la face devant l'acte qui est sien, et qu'il n'ose contempler. Lesjuges du Conseil de guerre après avoir dit que Dreyfus innocent est un traître, reniant leur verdict, demandent maintenant qu'on épargne au condamné le supplice de la dégradation qui lui fut, par leur vote, infligé. Il leur suffit d'avoir déshonoré le Juif, et après vingt-quatre heures de prières, cléments dans leur férocité comme les moines qui les conseillent, ils demandent grâce moins pour Dreyfus que pour eux-mêmes. Frottez, frottez, mes-

sieurs, la tache de sang que la mer n'effacera pas. Nous courons, nous, au secours de la France qui ne peut pas vivre sans justice et sans lois.

13 Septembre 1899,

Distractions

Ne parlez plus de Dreyfus ! Nous avons promis d'autres distractions à l'univers, dit le Temps^ qui demande l'indulgence pour la victime. Voilà une belle idée. Soyons indulgents pour Dreyfus innocent, après l'avoir mis à mort tout doucement pendant cinquante petits mois, par le moyen du pilori, du cachot, de la fièvre, de la dysenterie, avec, pour unique remède, la double boucle de Lebon. Soyons indulgents, puisqu'il va rendre l'âme, au premier jour. Il ne peut plus rien prendre qu'un peu de lait que l'estomac rejette de temps à autre. La déposition du commandant Hartmann, me disait le docteur Reclus, lui fit une telle joie qu'en rentrant dans sa prison il crut pouvoir manger. Impossible. La nausée, la fièvre, le grelottement sous les couvertures. Viens donc voir ça. Du Lac, et dis-moi si tu es content de tes bourreaux.

Il ne faut pas être juif, voilà tout, et si on est juif il ne faut pas être Français, à moins de se convertir dare dare. Et si quelque pudeur vous retient, il n'y a qu'à se mettre au service de l'Eglise comme Arthur Meyer, lécheur de goupillon, avec la sébile tendue. Surtout ne croyez-pas, comme on le dit, qu'Arthur

Meyer, PoUonnais, Klotz, le colonel Bertin-Mourot le capitaine Kahn et tant d'autres soient de races exceptions. Hier, un de mes amis rencontra sur le boulevard un des premiers banquiers juifs de Paris : « Quelle chance que ce jugement ! s'écria le digne marchand d'or. Si Dreyfus açait été acquitté ^ c est noUS qui aurions payé pour lui. » En voilà un, je suppose, qui n'est pas du <( syndicat » !

Il est évident que les ancêtres de certains juifs ont plié l'échiné pendant trop de siècles : leurs descendants ne peuvent pas se redresser. Dreyfus n'est pas de ceux-là. Il est resté tout droit sous la torture, et

3uand la mort va le prendre il nous laissera l'énigme 'une incommensurable douleur. Mais nous, Aryens, race noble à nous en croire, sommes-nous bien sûrs que l'acte de se mettre à quarante millions contre un juif, soit d'une gloire très haute ? J'ose penser autrement, et même je ne suis point du tout surpris que tous les peuples de la terre n'éprouvent pour cet exploit de bravoure que des sentiments de mépris.

Oh ! ce n'est pas que je croie les hommes meilleurs ou pires sur tel versant de telle ou telle montagne, sur telle rive de telle ou telle rivière. Quand les Russes, les Anglais, les Allemands, peuples de proie, tout comme nous-mêmes, frémissent de l'acte inique où se complaisent nos factions, c'est qu'aucun de leurs mensonges nationaux ne vient voiler leur conscience et jeter hors de la droite voie le simple jugement humain. Ils sont hommes, et jugent un acte humain en soi. La fortune les place au point de vue d'où ils

{meuvent apprécier les choses en toute liberté d'esprit. Is se révoltent donc contre le crime qui est nôtre, et probablement demain seraient plus indulgents pour les leurs.

Mais cela prouve-t-il que leur sentiment ne soit pas juste, et que nous n'ayons pas à en tenir compte ? Tout au contraire, puisque leur unanimité, parmi des intérêts divers et même contradictoires, ne Fait qu'attester ce concours universel d'humanité dont W \\i^q-

logie et la politique, faute de mieux, tirent leurs preuves.

Quoi ! Toutes les découvertes de la science aboutissent, par la vapeur et l'électricité à rapprocher les distances, a multiplier les contacts, à fondre les pensées, préparent, en dépit des guerres stupides, une humanité plus unie, plus solidaire, plus humainey et nous. Chinois d'Europe, comme dit cet autre, nous ne voudrions rien savoir de ce qui se passe au delà de notre muraille de porcelaine? Nous nous élirons, par décret d'un Conseil de guerre, fils du Ciel, maîtres de de l'empire du Milieu, souverains possesseurs de l'absolu des choses, jusqu'au jour où, comme il arrive en ce moment aux Français jaunes de l'Asie, l'étran-

§er viendra se rappeler à nous par la brèche ouverte ans le puéril rempart.

Si les brutes, cultivées ou grossières, qui nous ont fait notre situation actuelle dans le monde étaient capables de réflexion, l'insurrection sans précédent de tous les peuples civilisés de la terre contre l'abomination de Rennes arrêterait encore les mains levées avant l'achèvement irréparable du crime. Je n'y compte pas. La férocité carnassière triomphe : une servilité littéraire lui met en musique ses rugissements de joie. C'est le commun spectacle des époques immondes.

Mais si, d'ici le mois d'avril, la justice, la vérité n'ont pas repris leurs droits en France, qu'arriverat-il ? Je ne sais pas du tout ce qui sortira du projet de boycottage de l'Exposition. C'est vraiment le moindre côté de 1 affaire. Mais le boycottage moral, comment s'y soustraire? La France en quarantaine, qui aurait pu rêver cette affreuse douleur ? On n'est pas tenu d'admirer, d'eslimer son fournisseur de plaisirs. On le met à son rang dans les relations sociales. Sommesnous prêts pour cette suprême déchéance ?

J'entends les nationalistes disant que les étrangers n'y tiendront pas, que le plaisir l'emportera sur la répugnance, et qu'ils nous apporteront quand même leur argent. C'est possible, c'est même probable. Cela

VOUS suffit-il ? Et les écus empochés vous tiendront- Ils lieu du respect et de la bienveillante confraternité humaine qui seront absents ? L'étranger viendra mais qu'est-ce qu'il dira, qu'est-ce qu'il sentira, qu'est-ce qu'il remportera chez lui de pensées? N'entendezvous pas déjà les plaisanteries affreuses ? « Où est la vitrine de Dreyfus? Derrière quelle grille Mercier, Boisdeffre, Gonse, Maurel, Jouaust, Carrière et toute la bande ? Est-ce que Cook ne met pas l 'Etat-Major sur ses itinéraires? Montrez-moi le tribunal où l'on fait les faux témoignages, la muraille derrière laquelle se fabriquent les faux. Dans quelle section Lebon avec sa double boucle? etc., etc. »

Voilà les « distractions » qui, par les soins du Tempsy vont succéder, comme clous de la foire, à la Tour Eiffel déchue.

Pour nous, après le procès Zola, le procès Esterhazy et le procès de Rennes, il n'est plus de surprise. Il ne nous aura manqué que la seconde dégradation de Dreyfus. Mais les «juges » en ont eu peur. Les nerfs de ces messieurs peuvent très bien supporter leur signature mise au bas de la condamnation d'un innocent. Leur main ne tremble pas et, le dernier paraphe achevé, ils vont à l'Eglise ou au café, suivant le goût de chacun, prendre la sainte hostie ou l'absinthe. Non, ils n'auraient pas pu voir une seconde dégradation : cela aurait gâté le cigare de l'après-midi ou troublé le bezigue . Eh bien, moi, si je pouvais faire abstraction du martyre, je regretterais, pour la belle leçon de choses, cette parade sans seconde.

Je voudrais voir revenir au champ-de-Mars ce mannequin sinistre, à qui cinquante mois de torture n'ont pu enlever encore toute apparence humaine. On le verrait traîné par Lebrun-Renaud, Cavaignac, proclamant ses « aveux » après l'avoir soigneusement bâillonné pour l'empêcher, cette fois de crier son innocence. Il va sans dire, n'est-ce pas, qu'on irait chercher Esterhazy pour cette fête ? C'est lui qui, au nom de l'armée française, après avoir juré sur Vhonneur que

Dreyfus a écrit la lettre du Uhlan, et commandité une

f proxénète, arracherait les boutons et briserait l'épée de 'officier « indigne ». Ce serait beau. Nous aurions la fille Pays sur l'estrade, avec son ami Gonse qui l'accepta jadis pour intermédiaire au nom de l'Etat- Major. Je gagerais que du Paty de Clam guérirait pour la circonstance. Gribelin, Boisdeffre, Billot, Mercier, massés autour du buste de Henry, en groupe symbolique, offrant le laurier des victoires à messieurs du Conseil de guerre. Méline, Dupuy, Freycinet Lebon, Hanotaux, au pied des tribunes, prêts à tout faire. Lauth sur un piédestal avec la décoration de Galliffet éblouissante, en guise de soleil, aiguiserait ses dents sur le crâne de Picquart, à côté de Pellieux déchiquetant Zola. Puis Quesnay de Beaurepaire, accompagné de Jules Lemaitre, prenant des notes pour « l'histoire ». Sur eux, l'ombre de Guénée, la pensée de Czernuçky. Tout en haut, Galliffet avec ses dignes collaborateurs, Chamoin, Deloye, Carrière Auffray. Enfin , plus haut que tout en haut, le Père Du Lac, dans les nuées, en compagnie de Jésus qui montrant le Sermon sur la montagne, dirait ces simples mots : « Je me suis trompé ».

Il me semble que les pharisiens du Temps euxmêmes ne détourneraient pas la tête, et reconnaîtraient qu'il y a là une distraction digne de faire recette d'étrangers à Paris. Les Français eux-mêmes, les Français surtout, trouveraient là manière à s'instruire. C'est pour cela, sans doute, qu'on a si grand peur d'étaler trop publiquement le crime.

14 Septembre 1899.

INJUSTIGB MILITAIRE 245

Défaillance

Quand on me l'a dit je ne voulais pas le croire, mais puisqu'aucune dénégation n'est venue, il faut bien que je me rende. Il est donc avoué que M. Jules Auffray, avocat royaliste de la grande Jésuitière, a servi d'auxilliaire officiel à M. le commissaire du gouvernement contre Dreyfus, juif innocent. Ça, c'est vraiment le scandale qui ne sera pas dépassé. Qu'aurait-on pu trouver de mieux avec M. le duc d'Orléans à l'Elysée?

Nous avions vu le président Jouaust aux ordres de Mercier, criminel d'Etat sous le coup des poursuites de la Haute Cour, abandonner le réquisitoire à Roget, interrompre les témoins de la défense, enlever la parole à Labori quand l'interrogatoire devenait trop gênant, et manifester à tout propos son dépit de voir éclater l'innocence de Dreyfus. Mais ce que nous n'avions pas imaginé, c'est que Carrière fût officiellement enrégimenté au service de la Jésuitière. Cela était pourtant, et grâce à M. de GalliflFet lui-même.

Le ministre avait devant le Conseil de guerre un porte-parole officiel : le commissaire du gouvernement. Il pouvait, il devait le charger d'exprimer la pensée gouvernementale, si lé gouvernement avait fait cet enort d'avoir une pensée. Les ministres croient Dreyfus innocent. Mais prendre la responsabilité de le dire, quel acte d'audace au-dessus des forces humaines^! Ah ! si Méline avait été au pouvoir, il n'aurait pas eu, je suppose, cet excès de timidité. Alors, Carrière... Mais qu'aurait-il pu faire déplus?

En la circonstance il fit d'abord, je dois le dire, ce qu'il devait faire. Sentant le fardeau trop lourd* pour ses frêles épaules il pria son ministre de lui donnar l'aide d'un avocat conseil. A cette requête, si légitime, Galliffet fut troublé, comme on pense. Indiquer un avocat conseil, laisser soupçonner par là qu'il était capable d'avoir une opinion, apporter à l'innocence le secours des lois, c'était trop lui demander. Qu'auraient dit les césarieas, les jésuites qui, après quelques glapissements préliminaires, ont fini par lui accorder la faveur du silence?

Il est vrai que le ministre eût pu simplement désigner un maître en renom du barreau de Paris qui ne fût point engagé dans l'affaire. Mais cela même demandait encore de M. de Galliffet trop de courage. Il répondit donc simplement à son subordonné que le ministre renonçait à remplir son devoir, et que le représentant du gouvernement eût à chercher ses inspirations où il voudrait. Le bon Carrière ne se le fit pas dire deux fois. La lâcheté gouvernementale lui dictait sa bravoure. Il courut se jeter dans les bras de Mercier, pour tomber de là aux pieds des bons Pères. Au m'oins il y avait une force en ces gens, une force de combat, dans la déroute du ministère. Ainsi M. Jules Auffray devint ministère public contre l'innocence, au profit du criminel Mercier, comme du père Du Lac, confesseur de TEtat-Major. Ce fut le royaliste qui parla au nom de la République française. Ce fut le jésuite qui prit charge de conduire le juif au bûcher. Ce dernier trait manquait pour complément de l'histoire. Grâce à Galliffet nous l'avons, et nous pouvons juger par là de la chute profonde de ce qui fut le gouvernement de la République française.

Comment s'étonner de ce qui a suivi ? Galliffet félicitant Chamoin de l'avoir trahi; Galliffet déléguant Deloye-Triponé au service des accusateurs ; Mercier, Gonse, Roget, Cuignet, Lauth, du Paty de Clam, im= punis; Dreyfus innocent condamné, cependant que là police assiège M» Jules Guérin^ et lui fait en même

temps passer des vivres, pour bien attester aux yeux du monde entier qu'il n'y a pas même en France l'ombre d'un gouvernement.

S'il était besoin d'une preuve supplémentaire, j'appellerais l'attention de mes lecteurs sur la lettre de M. Trarieux au même Galliffet. Savez-vous ce qu'il y a dans le dossier ultra-secret de M. Cuignet ? Des rapports de mouchards que l'Etat-Major avait chargés de filer MM. Trarieux, Joseph Reinach et Scheurer- Kestner ? Voilà comment nos grands militaires emploient les fonds qui leur sont remis pour défendre la France contre l'étranger. On les croit occupés de la préparation de la guerre, ils sont embourbés dans la basse mouchardise. Et GallifiFet, répondant à Trarieux, lui écrit sérieusement qu'il a pris des mesures pour éviter le retour de ces « irrégularités » !

M. Joseph Reinach a préféré s'adresser à M. de Freycinet, sous le règne de qui — on devait s'y attendre — ces actes honteux furent commis. J'extrais de sa lettre le passage suivant :

La lettre que votre collègue, M. Trarieux, vient d'adresser à M. le général de Galliffet, ministre de la Guerre, nous apprend que le bureau de statistique, qui employait, en 1897, les deniers deTEtat à fabriquer des faux, s*en servait, en 1898, pour exercer des filatures contre deux sénateurs et un ancien député.

Vous étiez ministre de la Guerre quand j'ai fait à M. l'ambassadeur d'Italie, à là fin de 1898, les visites qui font l'objet des rapports du bureau des renseignements, rapports qui ont été versés dans un des dossiers secrets et communiqués, à huis clos, au Conseil de guerre de Rennes. C'est donc à vous que je m'adresse.

J'ignore si l'agent du deuxième bureau qui était chargé de ma filature s'est contenté de me suivre dans la rue ou s'il était en mesure d'écouter aux portes de l'ambassade d'Italie.

Dans ce dernier cas, il a dû entendre M. le comte Tornielli me faire le récit qne voici :

C Lorsqu'Esterhazy proposa ses services au colonel de Schwarzkoppen, l'attaché militaire allemand eut des sou^-^

çons : cet homme, qui s'offrait ainsi, appartenait-îl vraiment à Tarmée française ?

€ On retrouve un écho de ces perplexités de l'attaché militaire allemand dans la fameuse pièce : « Doutes — Preuves ».

» Schwarzkoppen n'avait point à se gêner avec Esterhazy ; il lui dit nettement qu'il ne le prendrait à ses gages qu'après avoir eu la preuve qu'il était vraiment officier français, non un simple aventurier.

» Et Esterhazt/f qui tenait fort à être engagé ^ ne se forma' Usa point. Il donna à Schwarzkoppen un rendez^vous où V attaché allemand put le voir défiler à cheçaly en uniforme d'officier supérieur^ la croix sur la poitrine^ à Côté d'un

général également en uniforme, avec lequel il s'entretenait familièrement.

» Schw^arzkoppen fut convaincu, prit Esterhazy à son service. »

Tel est l'un des récits que me fit le comte Tornielli dans l'une de ces visites où j'ai été suivi par un agent du deuxième bureau. Vous regretterez, comme moi, qu'il ne l'ait pas fait également à M. Trarieux. Votre éminent collègue l'aurait reproduit dans sa déposition, qui est à la fois une fi;rande page d'histoire et un noble plaidoyer pour la justice.

Quel est ce général qui, sans le savoir, fut auprès de Schwarzkoppen le garant du bon espionnage d Esterhazy? Boisdeffre ou Saussier? Il serait intéressant de le savoir, car, puisqu'on nous y force, nous pousserons jusqu'au fond les enquêtes, toutes les enquêtes.

Je ne sais quelle réponse Arthur Meyer dictera à Freycinet, mais cela ne nous importe guère, puisque nous savons d'avance qu'il y aura de tout là-dedans, hormis la vérité. Ces malheureux hommes de guerre, comme dit si bien Billot, ne peuvent ouvrir la bouche que pour mentir. Sans être de la force de Freycinet, ni même de Billot, Zurlinden à cet égard est admirable. Au Conseil de guerre, il a déclaré qu'il avait demandé l'indulgence pour le proxénétisme d'Esterhazy parce qu'il n'y avait sur ce point dans le dossier qu'un rapport de police. Or, à la Cour de cassation, le même

INJUSTICE MILITAIRI 249

Zurlinden a avoué qu'il y avait au dossier des lettres de la proxénète. Ils sont comme cela tout le temps. Voyez Gribelin disant sous la foi du serment qu'il n'a jamais reçu l'ordre de décacheter les lettres de Picquart, tandis que Gonse , à Rennes, sous l'interrogatoire de Labori, est obligé de confesser, pour lui-même et pour Gribelin, l'ignominie. Ah ! si l'on pouvait reprendre Strasbourg avec des mensonges...

Pourtant, tous ces guerriers de capitulation devraient voir qu'il ne leur sert à rien de mentir, puisque finalement la vérité se découvre. A cet égard, nous devons beaucoup au procès de Rennes, et cela nous montrerait, s'il était nécessaire, comment, pour achever notre victoire, il n'y a qu'un moyen : faire toujours plus et plus de lumière.

Au 27 novembre, le procèâ de Zola nous apportera son nouveau contingent de vérités. Le procès de Mercier devant la Haute Cour complétera l'œuvre. Car je ne peux pas supposer que le gouvernement renonce à l'application des lois. Ce serait la banqueroute finale de ce qu'il peut rester de sentiment de justice parmi nous.

Le journal d'un ministre nous fait cette faveur, après le commandant Carrière, de nous ofiFrir le marché de la grâce. Un ami d'un autre ministre écrivait l'autre jour : « La grâce ne sera pas un acte de pitié, ce sera un acte de justice ». Je propose la formule toute contraire : Acte de pitiéy non de justice.

Je suppose qu'il ne se trouvera pas de chacal de lettres pour se plaindre qu'on ait « V indulgence », comme dit Hébrard, de mettre un innocent en liberté. Mais quand on aura fait droit à la pitié, il restera la justice à satisfaire. La justice pour Dreyfus... et aussi pour les autres.

P, S. — Je reçois, depuis le verdict de Rennes, une telle avalanche de correspondance qu'il m'est impossible de répondre à tout le monde. Je prie donc qu'on veuille m'excuser. C'est un grand plaisir pour moi de voir tous nos amis unanimes à recommander l'action

Vigoureuse. Ils savent bien que je ne leur ferai pas défaut. Mais s'ils pouvaient seulement m'obtenir l'aide du ministère, ma tâche en serait bien facilitée.

15 Septembre 1899.

Pour l'histoire

J'ai observé qu'il se trouve toujours, dans les moments graves, des Saint-Jean Bouche d'Or pour dire le mot de la situation. Aujourd'hui c'est deux Chrysostomes qui m'arrivent : un prêtre, un soldat. Par le droit triomphant du sabre, c'est le soldat qui doit passer d'abord.

Le soldat, d'ailleurs, n'est pas de petite envergure, c'est le héros du jour : pas moins que M. le colonel Jouaust lui-même. Tout le monde conviendra que ce guerrier excelle dans la stratégie judiciaire, etque Turenne et Condé n'étaient en comparaison de lui que de minces juges de paix. Il vient dé rendre un jugement qui a répandu le nom de la France dans le monde, et fait plus de bruit en quatre lignes d'écriture que toutes les batteries de canon. Lorsqu'on a accompli de tels prodiges on retient les yeux de l'univers. Si l'œuvre est belle, on a la louange des hommes; si criminelle, le mépris.

Mais louange ou mépris, c'est un grand point de pénétrer dans l'ame de celui qui vient d'étonner l'humanité par un de ces actes dont retentit toute la terre. On veut savoir ce qu'il a pensé, par quelle opération

mentale il fut conduit à parler, à agir comme il Ta Tait, et quels sont les ressorts de ce phénomène. Or la . fortune a permis que M. le colonel Jouaust ait justement dit une de ces paroles révélatrices, par où toute une lumière se fait sur une intelligence. On lui parlait d'un officier très distingué qui venait de témoigner sur des faits matériels favorables à la défense de Dreyfus. Quelqu'un s'en étonnait devant lui (nous len sommes là) et concluait par cette interrogation : « Que pensez-vous de cet officier ?» — « Je pense^ dit le colonel, que c'est un insurgé, voilà tout. »

Un grand mot dans la bouche d'un juge ! M. Jouaust ^'est déboutonné, comme on dit militairement. Nous le voyons à nu. Hélas! il n'est manifestement pas question, dans son esprit, de vérité ou de mensonge, de justice ou d'iniquité. Non, ce sont là des considérations qui n'ont rien à voir avec la discipline militaire, telle que la conçoit son intelligence. Une s'agit pour lui, au terrain de manœuvres ou sur le siège du juge, que d'obéissance. La condamnation en douze temps. Mercier est général : un colonel doit faire ce qu'il commande. Une, deux : ouvrez la séance. Une, deux, par le ûanc droit, en avant les officiers-témoins qui répètent les mouvements de Mercier. Braves soldats. Obéissants. Disciplinés. Bons esprits. Seront récompensés. Lacroix à Lauth. Vive Esterhazy ! Vive l'armée ! Une, deux, par le flanc gauche, les officierstémoins qui n'obéissent pas au commandement sous prétexte de conscience et de vérité. Hou! hou! Mauvais soldats. Cherchent la petite bête. Font les malins. En révolte contre la discipline. Regardez pas. Sont des insurgés. Une, deux, réquisitoire. Une, deux, condamnation. Mon général, êtes-vous content?

Oui, oui, des insurgés. H a dit le mot, le juge classant les témoins, non selon le degré de créance qu'ils lui paraissent mériter, mais suivant leur soumission ou leur insoumission aux ordrieâ du criminel qui reste, devant l'humanité tout entière, l'accusé. H n'en faut pas plus pour caractériser à jamais « la justice »

252 INJUSTICE mLITÂIRB

(/)de ce militaire. Lui dire que son devoir est de découvrir la vérité serait peine perdue, puisque cela manifestement est au-dessus de sa compréhension. Lui expliquer que la condamnation n'a lieu d'intervenir qu'en cas de culpabilité prouvée, c'est lui demander un trop grand efibrt d'esprit, puisqu'il ne conçoit, pour lui-même ou pour autrui, que deux attitudes : la discipline ou la révolte, l'obéissance ou l'insurrection. C'est un général qui accuse Dreyfus, Il est donc condamné puisque Dreyfus n'est que capitaine, comme il serait innocent si son accusateur était maréchal des logis. Barthole et Cujas n'auraient pas trouvé ^ela. Des robins !

Cependant, quand le colonel Jouaust a prononcé son jugement disciplinaire, quand M. l'intendant Baratier a puni pour manquement à la discipline l'officier qui avait dénoncé un de ses collègues voleur, et quand M. le général Billot a remis en activité l'intendant Baratier que Cavaignac avait puni dans un moment d'irréflexion, je vois bien que la société militaire est pleinement satisfaite. Mais la société civile, qui fait vivre l'autre de son travail, ne l'est pas. J'entends par là ceux d'entre nous qui se rendent compte que les sociétés humaines sont censées reposer sur le droit et non sur l'arbitraire, ceux qui savent que l'obéissance militaire n'a été instituée que pour mettre la force au service de ce droit et que V insurrection est précisément de déchaîner la force brutale contre le droit humain.

Nous sommes tous d'accord pour dire qu'il y a des insurgés quelque part. Nous ne différons que sur ce point de savoir où est l'insurrection. J'estime, quant à moi, que la question ne sera pas longtemps posée. Les bandits, qui expliquent avec Mercier « par le syndicat » tous les grands penseurs qui sont nos garants dans cette affaire, s'apercevront bientôt que la moustache et le plumet de M. le colonel Jouaust ne sont pas des épouvantails à faire rétrograder l'humanité dans sa lente mais fatale évolution de justice et devé-

INJUâTlGB MILITAIRB ^5^

rite. Il s'agira simplement pour nous de dire si, grâce au colonel Jouaust et au troupeau bêlant après l'abattoir, la France ne doit plus compter dans l'humanité progressive.

Pour faire entendre, en cette redoutable conjoncture, la parole de charité, de bonté, de justice apaisante, des simples avaient compté sur les prêtres de Jésus. Ai-je besoin d'apprendre aux âmes pieuses, mais justes, qu'il y a eu, de ce côté-là aussi et surtout, des mécomptes ? Tout le clergé romain, moines en tête, plus préoccupé de la domination de la terre que des félicités chanceuses de l'autre monde, a pris le parti du sabre contre l'innocence délaissée. Le Pape

2ui se dit vicaire de Celui qui mourut pour avoir afrméle droit de l'homme à la parole de bonté, a ref moussé publiquement de sa mule sacrée la femme de 'innocent à ses genoux. Mais ce qui nous manquait, et ce que nous avons maintenant, grâce au cardinal Ram'polla — secrétaire d'Etat de Sa Sainteté — c'est le cri de joie de l'Eglise, au triomphe de l'iniquité.

Car voici la seconae parole que je veux rapporter. Le correspondant du Times nous apprend qu'à la dernière réception diplomatique du Vatican, le cardinal RampoUa, s'adressant au représentant d'une des grandes puissances catholiques (l'Autriche, probablement), . lui exprima avec vivacité « sa joie » de la sentence de Rennes, a Mais, Eminence, répliqua le diplomate, je dois vous dire que chez nous on est unanime à considérer ce verdict comme la plus grande infamie du siècle. » — « Jusque-là ? jusque-là? » reprit le prêtre abasourdi, qui prit un air contrit et tout de suite parla d'autre chose.

Ainsi nous avons leur aveu. L'Eglise est officiellement en liesse pour la torture d'un juif innocent. C'est le retour au Moyen Age. Le reître et le moine, contre le droit humain, h^ insurrection du dogme et du sabre contre la pensée, contre la vie de tout ce qui n'est pas à genoux devant la force, de tout ce qui ne courbe pas le front sous l'autorité de l'Eglise. Et

254 INJUSTICE MILITÂIRB

c'est à ce résultat que nous a menés le plus bel effort de pensée de trois siècles, couronné d'une révolution retentissante, suivi d'autres révolutions encore !

Ces droits que nous avons conquis au prix de tant sang, ces droits qui furent par nous répandus dans le monde, nous les répudions maintenant, au scandale de ceux dont nous fûmes les éducateurs. Nous plions sous le soldat qui voit dans la vérité, dans la justice, des (( insurgés yy. Nous sommes aux pieds du prêtre qui se réjouit du mensonge vainqueur, et chante Tho^ sannah du crime triomphant.

A tout cela, Français, n'avons-nous rien à dire ? Dans quelques jours, les politiciens qui nous ont fait cette « République » vont célébrer l'œuvre de Jouaust et de Rampolla, à propos du monument de Dalou. Ah ! si la grande « insurgée » de bronze pouvait parler à son tour? Elle pourrait, si nous voulions...

16 Septembre 1899.

L'amnistie

Ils sont complets. Il leur faut maintenant l'amnistie. L'amnistie pour eux, bien entendu. L'innoceUt se contentera de la grâce déshonorée.

Mercier a fait rendre le verdict de 1894 par un acte de forfaiture aggravé d'usage de faux. Il a détruit le document d'Etat qui l'accusait. Il a tenté d'introduire, .

f)ar la complicité de Chamoin, un nouveau faux dans e dossier secret. Il a fait un faux témoignage. Touti

INJUSTICE MILITÂIftB 255

cela ne compte pas. Rîen de fait. Honneur au crime. Qu'on le rente. C'est la République françaÎM.

Méline et Billot ont fait sciemment usage de faux. Pour s'excuser, Méline a menti à la Chambre, disant qu'il n'avait connu le faux Henry qu'au moment de la révélation publique. La déposition d'Hanotaux établit que ce n'est pas vrai. Hanotàux, Boisdeffre, Pellieux sont complices à des titres divers. Inutile de rechercher la part de chacun. Amnistie pleine et entière^ Les faussaires n'ont pas fait de faux. Les menteurs n'ont pas menti. Les scélérats sont de braves gens. C'est la République française.

Quinze faux sans propriétaires. Combien de faussaires pour quinze faux? On ne le saura jamais. Ces hommes préfèrent n'être pas connus. Hs y ont du mérite d'ailleurs, puisque tous les grands noms de France sont au bas d'une souscription en l'honnenr du seul faussaire qui ait avoué jusqu'ici. Qu'on détourne d'eux cette gloire. Ils consentent à rester dans l'ombre. Le faux étant un acte de vertu, la modestie devient son apanage. .Une barre sur tout cela. La loi contre le faux ne sera pas appliquée. C'est la République française.

Boisdeifre était chef d'Etat-Major général de l'armée française. On sait que cette position n'entraîne aucune reisponsabilité. Quand il n'était pas malade, il était absent. Quand il n'était pas absent, il était malade. Le résultat fut qu'il y eut des fuites^ beaucoup de fuites, en son temps. Un vent mauvais emportait en Allemagne — à travers les poches d'Esterhazy — des pièces secrètes. Tout le monde fut d'accord qu'il n'en devrait pas être ainsi.

Mais que faire? Hérodote raconte que certains Scy-^ thés, ayant vu leur pays ravagé par un ouragan, délibérèrent sur la circonstaance. Après quoi, ayant pris d'un commun mouvement arcs etflèches, ils partirent en guerre, contre le vent du sud. Des sauvages ! Boisdeflre et son Etat-Major ont trouvé mieux. Ils ont offert un juif ^n hololauste à la brise fâcheuse <^îà^s^

persait leurs précieux documents jusque par delà les Vosges. .Et voilà! Le sacrifice accompli, les papiers secrets s'envolèrent de plus belle. Quand ou est malade ou absent, on ne peut pas empêcher cela.

La preuve en est que Boisdeffre n'avait pas plutôt quitté son poste — ce qui arrivait rarement, puisqu'il n'y était jamais — que l'Etat-Major, affublé de fausses barbes et de lunettes bleues, se donnait rendezvous la nuit dans les cimetières ou sous les ponts, pour conspirer avec un traître la meilleure façon de tromper la justice, et de sauver l'informateur de l'Allemagne. Il y avait de beaux soupers dans la loge du concierge de Mlle Pays ! Que de secrets d'Etat sur la table, au dessert! A l'appel du locataire attardé, c'était

Juelquefois une manche à galons d'or qui tirait le coron. On peut bien s'amuser quand on sauve la patrie. Ce qui resta de tout cela fut la note aux deux écritures dans une potiche fameuse : la preuve écrite de la collusion entre le juge et l'accusé pour l'acquittement du traître.

Beaucoup de bruit pour peu de chose. Doit-on vraiment s'embarrasser de ces misères? Le juif innocent substitué au traître que l'Etat-Major réussit à sauver par des machinations inconnues jusqu'ici dans l'art de la guerre, cbla ne vaut pas qu'on en cause. Savoirla vérité là-dessus? Pourquoi faire, puisqu'on ne veut rien changer? On a déjà deux fois condamné l'innocent, et. une fois seulement acquitté le traître. Esterhazy peut revenir. On l'acquittera de nouveau, s'il est nécessaire. Quand l'Etat-Major sert la trahison c'est qu'il a de bonnes raisons pour cela, et la France n'a qu'à dormir en paix là-dessus. La frontière est bien>

fardée. Le père Du Lac veille pour nous, il n'y a pas esoin d'en plus savoir. Donc amnistie générale. La trahison est un bienfait. Tout ce qui la sert est bon, et la loi n'a rien à voir là-dedans. Le traître est un patriote, et les patriotes sont des traîtres. C'est la République française.

Du Paty de Clam a fait quelques faux^ d'après Ro- •

INJUSTICB MILITAIRE 257

get, d'après Cuîgnet. Quoi! des camarades qui s'accusent ! Oh ! que c'est vilain ! Tavernier croit qu'on a le droit de faire des faux pour la bonne cause, et le père Du Lac en est sûr. Ainsi c'est Picquart qui est le faussaire, puisque, c'est Lauth qui a « gratté )> le petit bleu. Tout comme c'est Dreyfus qui a trahi, puisque c'est Esterhazy qui a fait le bordereau. Point de récriminations, n'est-ce pas? Tout cela doit être ainsi. C'est la République française.

Gonse aussi a eu des malheurs. Le faux Painlevé? Il dit que ça n'a pas d'importance. Il doit le savoir. Je ne compte pas les mensonges. Il parait que c'est d'ordonnance, il y a aussi des révélations de secrets d'Etat. Mais cela est sans danger, car, vu sa réputation, les puissances étrangères croiront d'emblée qu'il n'y a pas un mot de vérité dans ses dires. Et l'on punirait un tel homme sous prétexte qu'il y a des lois? Les lois sont bonnes pour les <c pékins ». Il n'y a pas de lois 'pourle5» militaires. C'est la République française.

Autant vaudrait frapper Roget, Cuignet, d'autres encore qui ont pris certaines libertés avec la discipline et les règlements militaires. Les règlements militaires ne s'appliquent qu'aux militaires qui n'ont pas le moyen de les violer : voilà ce qu'il faut comprendre. Un soldat manque à la discipliner Le poteau. Un général ? Une croix supplémentaire. C'est la République française.

Ainsi, Maurel fait un faux témoignage. Vous avez bien vu que c'est Freystœtter qui est insulté. Le plus fort a toujours raison. Je vous disque c'est la République française !

Alors que restera-t-il, si l'amnistie passe sur tout cela?

Esterhazy à glorifier : cela ne tardera guère. Et Dreyfus à isoler dans une grâce confirmatrice du crime avec une réparation judiciaire en vue pour l'an 2000. Les politiciens se seront voté à eux-mêmes l'amnistie. Il sera entendu, de notre propre sentiment, que nous sommes un peuple de cabotins civils et militaires, paradeurs de beaux sentiments, en réalité dépourvus

258 INJtJSTICE MILITAIRE

.de conscience, mêlant le juste et Tlnjuste, le faux et le vraî, suivant la volonté de moines féroces et de soldats sans âme, qui se consolent des capitulations inglorieuses par lécrasement de leurs concitoyens. Ce sera le plein de la République française.

18 Septembre 1899.

Des cloches

Les deux dernières acquisitions du a syndicat » sont M. le cardinal Vaughan, archevêque de Westminster, et Jonnart, député du Pas-de-Calais.

Le cardinal Vaughan se présente pour « condamner» c'est son mot, le jugement de Rennes. Ce n'est certainement pas l'esprit antifrançais qui le pousse, puisqu'il plaide pour la France contre les colères de ses compatriotes :

Il me semble que, soit que nous regardions l'histoire et la renommée de la grande nation qui est notre plus proche voisine, soit que nous considérions les intérêts de l'infortuné dont nous avons épousé la cause, soit que nous nous rappelions le respect que nous nous devons à nousmêmes, soit que nous souvenions de la loi et de l'esprit de charité chrétienne, nous sommes tenus à plus de mesure et de réserve que quelques-uns d'entre nous n'en ont fait preuve jusqu'ici.

On ne saurait mieux dire. Quel malheur qu'il nous faille passer la Manche pour trouver un archevêque défendant la justice, et agissant la charité humaine, au

lieu de la prêcher seulement ! Je voudrais savoir ce que pense le cardinal Yaughan de Léon XIII, sourd à la voîx de Mme Dreyfus, et ce qu'il dit du cardinal Rampolla se réjouissant de Tinnocence écrasée.

M. Jonnart a été classé jusqu'ici comme modéré, et je crois bien qu'il l'est encore. Ce mot, d'ailleurs, n'a plus qu'un sens très vague depuis que les radicaux ont tué leur parti, les uns en courant après des portefeuilles, les autres en se sauvant d'effroi devant la justice et la vérité. Le terme même de républicain ne veut plus dire grand chose. La République impériale de MM. Déroulède et Thiébaud, la République desjnègres d'Haïti, la République jésuitico-bourgeoise de Méline et de ses imitateurs, la République cléricomilitaire des Pères Du Lac et Didon, des généraux Boisdeffre et Mercier, avec leurs aides de camp Henry etEsterhazy, sont évidemment tout autre chose qu'une République de justice et de liberté.

Dans le socialisme lui-même, nous voyons Jaurès pour la justice universelle, et Guesde pour une distribution de droits en dehors de laquelle se trouve précisément Dreyfus. Comment s'y reconnaître avec des étiquettes qui trop souvent désignent tout autre chose que ce qu'elles veulent dire? Le plus sûr est encore de laisser là les dénominations, et de prendre tout simplement les gens pour ce qu'ils sont.

Eh bien, M Jonnart est un homme qui ne prend pas son parti de la disparition de la justice en France, et, chose plus extraordinaire encore, lui, député, il a le courage de le dire. Enfin, comme il se trouve, par surcroit, qu'il ne manque pas d'esprit, il a trouvé moyen de le dire à M. Méline en personne, d'une façon fort plaisante.

Méline l'avait récemment consulté sur la fumisterie nationaliste de la convocation anticipée des Chambres. Voici la réponse exquise de M. Jonnart:

Monsieur le Président et cher Collègue, M. Georges Berry m'a fait l'honneur de me consulter

sur la question que vous avez posée hier à bon nombre . de membres du groupe progressiste. Mais j'aime infiniment mieux, pour beaucoup de raisons, correspondre avec vous qu'avec lui.

Faut-il demander la convocation d'urgence de la Chambre des députés ?

Je n'hésite pas à répondre que non.

La tendresse débordante des plébiscitaires pour le Parlement me réjouit sans me convaincre.

Ayant à choisir entre le parti républicain et la coalition cléricale et césarienne, je suis, je reste avec le gros de l'armée républicaine.

Je ne me plains pas des loisirs qui me sont faits; je les occupe à relire les Provinciales,

J^en conclus que la Chambre peut prendre son temps pour apprécier et flétrir la campagne de mensonges, de faux et de diffamations qui a abouti à l'inqualifiable verdict du Conseil de guerre de Rennes, Pascal a déjà poussé le cri indigné de la raison humaine et de la conscienee universelle . Nous ne ferons pas miev^*

Quant au complot déféré à la Haute Cour, je vous avoue franchement que je n'en sais pas le premier mot.

Autour de vous on se dit mieux renseigné et l'on prétend qu'il n'a pas d'importance ; allons, tant mieux !

Alors, à quoi bon nous mettre à deux pour le juger ? Le Sénat est saisi ; il suffît à la besogne ; la Chambre peut rester en vacances.

Jusqu'ici les poursuites exercées par le gouvernement contre les professionnels de l'agitation m'ont suggéré cette seule réflexion : si M. Déroulède, comme il l'affirme, veut la République, il commande à des troupes qui pour sûr ne la veulent pas.

Ce n'est décidément pas un modèle à suivre.

Vous qui, au cours de votre longue carrière politique, avez rendu de signalés services à ce pays et à la République, vous le comprendrez mieux que personne.

Peut-être n'est-ce pas le désir avoué de vos nouveaux amis, mais c'est ce que souhaite ardemment ma vieille amitié.

JONNART.

Je me reprocherais de commenter ce morceau d'un si joli tour d'ironie. Tout s'y trouve de ce qu'il faut

dire, tout y est indiqué de ce quHl faudrait faire. Ah! si le gouvernement pouvait trouver un moment de courage, ne voit-il pas comme il serait soutenu ! Hélas, son courage jusqu'ici se borne à discuter sur la grâce de Dreyfus, qui ne peut en rien résoudre la question de justice, et à préparer, consciemment ou non, l'absolution de Mercier et de sa bande. C'est pourquoi j'ai le devoir de l'avertir amicalement, comme fait M. Jonnart pour Méline, qu'il se trompe.

Les républicains sincères ont soutenu le cabinet actuel parce qu'ils attendaient de lui un effort de justice légale qui, je le dis avec tristesse, n*est pas venu. La loi voulait l'arrestation des faux témoins pris en flagrant délit à Rennes. La loi voulait l'arrestation de -Mercier, pour des crimes avoués en plein tribunal. La loi n'a pas été obéie. Le sera-t-elle? Pourquoi ne l'est-elle pas encore ? Pendant le pi^ocès, j'entendais dire que le gouvernement craignait de paraître exercer une pression sur les juges. J'ai protesté, ne comprenant pas que, pour obtenir la justice des militaires, il fallût d'abord suspendre l'application des lois. Des amis se sont rués aimablement sur moi pour me contraindre au silence, alléguant que j'allais faire condamner Dreyfus. Je me suis tu, et on affirme que Dreyfus, après un procès d'un mois, a retrouvé contre lui les cinq voix sur sept qui s'étaient manifestées dès le premier jour. Remarquable effet de la discussion sur des intelligences galonnées.

Mais aujourd'hui que Dreyfus est condamné, quelle raison, quel prétexte, pour différer l'obéissance aux lois? Je le demande, simplement parce que j'ai besoin de prendre acte, et non pour le vain plaisir d'une critique trop facile.

Il faut pourtant sortir de la situation à contre-sens où nous sommes engagés. Comment faire, si on nous refuse l'application des lois? Si on met les criminels militaires au-dessus du Code ? Si l'on prend son parti de voir l'innocence et le droit sans protection chez nous, contre la rage des moines et l'arbitraire des

262 INJU8TICB MILITAIRE

soldats? Comment pourrions-nous approuver de Waldeck-Rousseau et de Millerand ce que nous n'avons pas supporté de Méline et de Freycinet.

Nous n'avons et ne pouvons avoir qu'un cri: Justice pour l'innocence, justice pour le crime ! Si c'est le programme, comme nous Pavons cru, du présent ministère, que n'agit-il en conséquence ? La question m'est tous les jours posée par d'innombrables correspondants. Que dois-je répondre?

Si j'osais, je répondrais qu'une faute en entraine une autre ; que c'était folie de dire : « Je serai faible aujourd'hui, et résolu après le procès de Rennes; » que [Galliffet s'est fait rouler par son Chamoin, par son Deloye, comme le Sénat-Haute Cour va se faire rouler demain par son grefEer Wilmès, ami des accusés ; qu'on ne trompe que ceux qui veulent être trompés ; que la décoration « automatique » de Lauth ne pouvait pas surprendre ceux qui savaient que Galliffet avait gardé autour de lui tous les agents de ses prédécesseurs ; et que la croix de commandeur au général Davignon, aller ego de Roget, n'est que la conséquence logique et naturelle de cet état de choses.

Tout cela, . c'est la même histoire. Si l'on veut vraiment défendre la République — non pas le mot, mais le régime de justice et de liberté qu'elle devait être — il faut faire front de tous les côtés à la fois, aussi bien contre Guérin, Déroulède et leurs candidats à l'empire ou à la royauté, que contre le dogme implacable de la domination romaine et contre la brutalité stupide des soldats. Dogme et sabre ont toujours suscité des Guérin, des Déroulède. Frapper pompeusement ces agents de hasard i/est rien, si l'on continue de favoriser la mentalité dont ils procèdent.

19 Septembre 1899.

Ce n*est pas vrai

La grâce était inévitable, Le gouvernement devait effacer par la grâce immédiate les effets d'une condamnation inique contre laquelle a protesté la conscience de l'univers civilisé. Il l'a fait, et je l'en félicite. Il l'a mal fait, et je l'en plains.

Je passe l'étrange rapport qu'on a fait signer à M. de Galliffet sur sa « clémence ». Si le sujet le permettait, je dirais que c'est un acte de haute bouffonnerie. Aux champs, où je suis venu passer quelques jours, je ne rencontre pas, dans les deux camps, un seul être doué de raison qui n'en hausse les épaules. Tous les raisonnements juridiques où s'empêtre M. le ministre de la Guerre ne pouvaient cacher le mensonge. Chacun sait que si le gouvernement a gracié Dreyfus, c'est qu'il le tient pour innocent. Les ministres réparent, dans la mesure de leurs moyens, l'iniquité d'une sentence judiciaire. Ils n'ont cru

f>ouvoir le faire qu'à la condition de masquer d'une acheté leur acte de courage. C'est un malheur pour eux. C'est un malheur pour nous.

Il est certain que la (^ démence » envers un innocent injustement frappé n'est qu'une simagrée de politique tartuferie. On veut ainsi se couvrir, par anticipation, devant les Ghambres. On se propose en même temps de rassurer ce qu'on appelle mensongèrement (K l'armée », c'est-à-dire l'oligarchie * des incapables

Îui, pour se sauver mutuellement, ont accepté la soliarité de tous les crimes jusqu'à déshonorer cynique-

ment la justice française, au scandale de tous les peuples stupéfaits de la chute inattendue.

La Haute Cour vient de recevoir en pâture quelques conspirateurs bouffons dont la perruque blonde et le collet noir cachaient, je n'en disconviens pas, les plus mauvais desseins de réaction violente. Mais le duc d'Orléans, mais M. Déroulède, mais M. Guérin ne se sont pas mis en mouvement tout seuls. Il a fallu quelqu'un pour tirer les ficelles dans l'ombre, et chacun sait que, Ratapoil ou Basile, ce quelqu'un-là ne sera pas poursuivi. Bien plus, le gouvernement le rassure. Lt si on protestait contre cette affirmation, ie ne voudrais pour preuve de mon dire que l'ordre du jour de Galiffet à propos de l'affaire Dreyfus. Cette proclamation, en effet, est de politique pure. Et de cruelle politique! Hélas! Elle pourrait, elle devait être signée de Méline, de Billot, de Lebon, ou de tout autre malfaiteur.

« U incident est clos », dit cet « ordre général à l'armée ». Pour trouver cet euphémisme, il fallait Galliffet, avec ses trente mille Dreyfus de la Semaine sanglante. Le mot lui plaît à ce point qu'il le répète à deux reprises. \\ est content d'avoir trouvé ça. Comment un incident de cinq ans peiit-il être clos par une condamnation consciemment injuste? Voilà ce que le gouvernement devrait bien nous dire. Après cinq ans d'efforts, on aboutit, par le triomphe de l'armée en soutane et de la jésuitière en bottes éperonnées, à déshonorer, de volonté délibérée, rinnocence, et les vainqueurs, craignant le retour offensif de conscience qui demain va les écraser, nous disent : «c L'incident est clos », arrêtons la bataille.

Si cet état d'esprit s'explique fort bien chez Galliffet, j'avoue qu'il me parait impossible à comprendre de ses collègues. Quoi! Vous avez pris un innocent, et vous l'avez supplicié pendant quatre années, vous l'avez réduit à l'état de cadavre ambulant, vous lui avez enlevé jusqu'à la faculté de révolte sous l'injure

du pardon pour le crime d'un autre, et Payant mis en cet état, d'un coup de pied vous le jetez dehors. (( Nous ne lui prenons que Thonneur, dites-vous, c'est fini. » Vraiment? Alors c'est ça, votre patrie? Une patrie sans justice? Une patrie sans loi? Une patrie sans conscience? La conscience c'est la volonté de Rome? La loi, l'injonction du père Du Lac? La justice, un coup de sabre ? Et voilà ce que vous ap-

Selez la République française ! Et les uns parlent du éveloppement lioéral de ses ce institutions »? Et les autres voudraient faire régner la justice sociale dans un pays qui n'est pas même capable d'obtenir la commune justice pour l'homme dont l'innocence est publiquement démontrée?

Vraiment, c'est trop de satisfaction gouvernementale pour un résultat qui porte atteinte à l'honneur du pays plus qu'à celui du condamné. Esterhazy, traître, est à Londres, acquitté par « l'armée », comme dit Galliffet. Pour le crime de ce bandit, Dreyfus est stigmatisé de la marque infamante, toujours par « l'armée » du même Galliffet. C'est de cela qu'il se réjouit, trouvant que cette distribution de justice « clôture V incident » d'une façon merveilleuse. Ce n'est pas fort de le penser. Mais c'est, en vérité, trop bête de le dire.

Oh! je n'ignore pas qu'on va poursuivre la réhabilitation de Dreyfus devant la Cour de cassation. Nos juges civils finiront, après je ne sais quelle procédure, par mettre en morceaux la prétendue justice qui, par le mensonge des circonstances atténuantes, et par l'abaissement de deux degrés de la peine, s'est infligé à elle-même le plus éclatant démenti. Cela peut être excellent pour Dreyfus, et après l'expérience qu'il a faite dés Conseils de guerre, il est excusable de chercher dans la justice civile une sécurité supérieure. Mais au-dessus de Dreyfus — je l'ai dit dès le premier jour — il y a la France, dans l'intérêt de qui nous avons d'abord poursuivi la réparation du crime judiciaire. La France à qui les condamnations

de 1894 et de 1899 ont fait plus de mal qu'à Dreyftis lui-même. La France qui ne peut vivre d'injustice et de crime. La France qui ne peut vivre en dehors des conditions ordinaires de la vie civilisée. La France qui ne peut vivre sans Tidéal de justice et de charité humaine qui fut sien.

Dreyfus s'occupe de Dreyfus. C'est bien. Nous, nous songeons à notre patrie succombant sous l'implacable iniquité de la secte romaine, et sous l'imbécile brutalité du fer impuissant contre l'étranger. Ce que nous voulons, ce n'est pas le salut d'un seul, c'est la délivrance de tous. Et nous savons que la délivrance ne peut venir que de l'application à chacun des responsabilités encourues. Quand Galliffet dit : <( L'incident est clos», qu'entend-t-il par là, sinon que, l'innocent ayant sa juste rétribution, l'infamie, il faut logiquement que les criminels ne soient pas inquié-f tés, de peur de décourager ceux qui doivent faire succéder aux crimes d'aujourd'hui les crimes de demain?

Et il le dit aussi clairement qu'il l'ose, et, pour en arriver là, il ment avec une impudence que lui enviera Billot. « Les juges militaires, écrit-il, entourés du respect, de tous... » Ce n'est pas vrai. Galliffet sait que ce n'est pas vrai. Les juges, militaires ou civils, pour obtenir « le respect de tous », doivent d'abord respecter la loi, se soumettre aux formes de la justice et assurer la liberté de la défense. Les juges de Rennes n'ont rien fait de tout cela.

Quoi encore? «Les juges militaires se sont prononcés en toute indépendance... » Ce n'est pas vrai. Galliffet sait que ce n'est pas vrai. La pression des chefs militaires, scandaleusement publique, appuyée secrètement par tout le pouvoir des moines, a emporté, malgré les juges eux-mêmes, un verdict de culpabilité que leur conscience les a forcés de démentir aussitôt, par des circonstances atténuantes qui sont un mensonge, par l'atténuation de la peine et par la demande en grâce concernant la dégradatioOi qui «ont

autant de protestations des juges contre leur propre jugement.

Qu'est-ce qu'ajoute Galliffet encore? « Nous nous sommes, sans arrière-pensée aucune^ inclinés devant leur arrêt ». Ce n'est pas vrai. Galliffet, parlant au nom de tous les ministres, sait que ce qu'il dit n'est pas vrai. Ils savent tous que Dreyfus est innocent. Ils le disent tous, en particulier. Quel avantage de mentir aussi grossièrement en public ?

Mais, il y a mieux encore, Galliffet s'incline devant la grâce qu il a proposée. Il s'incline devant lui même. Je crois bien qu'il sera le seul à honorer Son Excellence de cette marque de respect.

Enfin nous voici au dernier mensonge, « c'est un sentiment de profonde pitié » qui a inspiré la grâce. Ce n'est pas vrai. Ce n'est pas la pitié, c'est la politique. C'est le besoin de sauver, après Esterhazy, Mercier, Boisdeffre, Gonse, toute la bande du père Du Lac dans l'armée.

Et comme il faut bien finir, après tant de mensonges, par laisser échapper l'aveu qu'on a de la sorte préparé, le Galliffet s'écrie : € Il ne saurait plus être question de représailles ^ quelles qu'elles soient ». Ce qui veut dire dans la langue du personnage, pour qui les termes de justice et de représailles se confondent : <c II n'y a pas eu de justice pour les coupables ».

Combien serons-nous à répondre : Ce n'est pas vrai. Combien serons-nous à faire que ce ne soit pas vrai ? Je m'inscris pour un. Qui s'enrôle dans la noble bataille pour l'honneur de la France et le renom français ?

24 Septembre 1899.

268 INJUSTICE MILITÀiktE

Conséquences

Après le procès de Rennes, il n'y a plus rîen d'extraordinaire en France. Quand on permet aux juges de violer les lois, de bousculer les règles de la justice, d'acquitter le traître et de condamner l'innocent — tout cela de volonté délibérée — quand le gouvernement surtout, prend son parti d'un tel état de choses, et quand la seule communication officielle que nous ayons de lui est pour nous informer qu'il ne faut pas compter sur l'application de la loi parce que les criminels y verraient des ((représailles », il ne faut plus s'étonner de rien. Je n'exprimerai donc de surprise de rien. Il me sera permis toutefois de relever quelques phénomènes de l'évolution que le général de Galliffet achève — les politiques se taisant — d'imposer au ministère.

Chacun sait que M. de Galliffet est entré dans le cabinet sur la demande de M. Waldeck-Rousseau. Le chef du nouveau gouvernement croyait avoir besoin de cette (( énergie », et la disette d'hommes est telle, dans le civil et dans l'armée, que Galliffet parut, un instant, nécessaire. Ce trait sera recueilli par l'histoire.

L'homme était célèbre surtout par ses exploits de guerre civile contre des prisonniers en troupeau. De bonne ou do mauvaise grâce on convint d'oublier ce passé. Il jugeait librement ses camarades : d'où lui était venu un renom d'indépendance. Dans une interview célèbi e avec deux rédacteurs du Figaro^ il avait

déclaré — étant en activité de service — que Tarmée française, impuissante contre l'étranger, n était plus bonne qu'à a des opérations de gendarmerie », comme celles où il se distingua lui-même, en 1871. On s'indigna, faute de soupçonner Boisdeffre, Gonse, et tous les Gribelin.

Chacun savait que le propos était de Galliffet. Bien que n'ayant pas imprimé son nom, les deux journalistes n'en avaient pas fait mystère, l'un d'eux me Va directement confirmé. Il y eut aussitôt une interpellation à la Chambre. Comment se tirer de là? Ce fut bien simple. Le ministre de la guerre — n'était-ce pas le général Mercier ? — vint déclarer à la tribune que le général de Galliffet lui avait afBrmé « sur sa parole a honneur » n'avoir point tenu ce discours. Qui mentait ce jour-là, Galliffet ou Mercier? J'incline à croire que ce ne fut pas Mercier, car Galliffet ne protesta point. Pour rendre justice à tout le monde, il faut reconnaître que Mercier s'est amplement rattrapé plus tard.

Malgré tout, la confiance de M. Waldeck-Rousseau en Galliffet demeurait grande. Cela est bien fâcheux pour nous, et peut-être M. Waldeck-Rousseau luimême commence-t-il à se poser des points d'interrofKtion, dans le silence du cabinet. Est-ce l'histoire e la fameuse (( parole d'honneur » qui imposait à Galliffet l'obligation de ménager Mercier? Peut-être. En tout cas, c'est à l'ascendant de Galliffet sur les différents membres du ministère que l'on doit l'inertie gouvernementale au milieu des scandales de Rennes. Des officiers rompent toute discipline. Rien. Des faux témoignages patents se produisent. Rien. Des crimes sont dénoncés, avoués. Rien.

Le tranche-montagne Galliffet ne peut pas même trouver le courage de donner des instructions à son représentant Carrière qui demande des ordres et, n'en recevant pas, se jette au giron de la Compagnie de Jésus. Les officiers en révolte ne sont pas punis. Les faux témoins ne sont pas poursuivis. Mercier

270 INJUSTICE MILITAIRB

avouant ses crimes n'est pas arrêté. Chamoin reçoit des félicitations pour la tentative criminelle qui devait le conduire dare-dare au Cherche-Midi. Deloye bafoue son ministre qui approuve. Mercier se nomme président du Conseil de guerre et Roget parle en commissaire du gouvernement. Gallifiet regarde faire, et la pression des moines, et la pression des bandits galonnés emportent pour la seconde fois la condam» nation de Tinnocent comme conséquence logique de l'acquittement du traître.

Alors « pitié » de Galliffet, qui pardonne k Dreyfus le crime d'Esterhazy, et mot d'ordre gouvernemental: « Pas de représailles », c'est-à-dire suppression des lois en ce qui concerne Mercier et les faussaires de l'Etat-Major.

Tout ceci mentionné k titre de fait, et sans aucune pensée de a récrimination », car si je voulais « récriminer », je vous prie de croire que ce serait bien autre chose. J'ai voulu constater les faits parce qu'ils expliquent ce qui se passe actuellement, et qu'ils nous donnent malheureusement la clef de ce que nous pouvons attendre. Comment pourrait-on comprendre sans cela la bruyante protection dont Arthur Meyer couvre aujourd'hui M. de Galliffet, lui faisant entrevoir la grâce de « l'oubli » ? Bien plus, si M. de Galliffet, non content de « décréter l'apaisement », se décidait k « l'imposer », Arthur Meyer, criant : FiVe t armée ! lui permettrait de <c prendre dans cette manifestation patriotique la part qui lui re^^iendrait ». Il l'autoriserait même « à saluer et à remercier ». On n'est . pas plus généreux. Quel Détaille nous peindra Galliffet autorisé k saluer Arthur Meyer ? Je demande le tableau pour le salon carré du Louvre.

Et maintenant, qu'est-ce qu'il faut faire pour « imposer V apaisement » ? Le programme n'a rien de mystérieux. Il s'étale dans tous les journaux des faussaires.

Le général Varaigne, atteint par la limite d'âge, laisse vacant le commandement du 18^ corps k Bor-

•deaùx. <c On a prêté au général de Galliffei^ ministre de la guerre, rintention de nommer à ce poste le général Zurlinden, dessaisi par lui, dans les conditions qu'on sait, du'gouvernement militaire de Paris.» Vraiment? Et qui est-ce qui a prêté au général de Galliffet cette idée? Est-ce Arthur Meyer, le père Du Lac, ou Esterhazy, qui doit tant a d'indulgence » à son ami Zurlinden ? Les trois ensemble peut-être ? Enfin Galliffet a compris, n'est-ce pas? C'est tout ce qu'il faut.

Le général Brault, chef d'état-major général, vient de mourir. Il se fait, dans l'entourage de Galliffet, un terrible travail pour faire nommer le général Renouard, ancien chef d'état^-major de Cavaignac, sousordre de Boideffre, qui ferait ainsi sa rentrée officieuse dans les bureaux qu'il emplissait jadis de son incapacité jésuitiëre. Nommer Renouard, c'est nommer Boisdeffre. Il faut donc que Renouard soit nommé. Au cas où cette combinaison ne réussirait pas, VEcko de Paris prépare un autre arrangement. M. le général Kessler serait nommé chef d'état-Major général de l'armée et le commandement du 6* corps serait attribué à M. de Boisdeffre en personne. Ça, c'est une bonne idée. Quand un officier général s'est complètement discrédité, quand il a révélé les plus rares qualités d'ineptie, et qu'il s'y ajoute de gravés soupçons non éclaircis, c'est au poste le plus important de la frontière qu'il convient de le placer. L'invention serait heureuse pour le mettre à couvert des révélations futures. On nous dirait: « 11 défend la frontière. » Mensonge, puisqu'il n'est jamais à son poste. Ce serait là d'ailleurs notre meilleure chance.

Maintenant je dois dire qu'en politique habile, Galliffet a fait une part de ses faveurs aux a dreyfusards». Ainsi il n'a pas révoqué le commandant Ducros qui, bien qu'ayant témoigné suivant sa conscience au procès de Rennes est encore directeur de l'atelier d'artillerie de Puteaux. Cela est ainsi, quoique incroyable. Bien plus^ le « dreyfusisme » vient de remporter une

272 INJUStiGB MILITAIRB

insigne victoire. Le commandant Hartmann est donné comme adjoint au commandant Ducros. Dans ce pavillon d'isolement, les deux brebis galeuses laisseront à Tabri des contagions de vérité le troupeau de faussaires. On nous vante la nomination du commandant Hartmann à Puteaux comme un grand avantage. La vérité est que les chefs de cet officier, révoltés de ce qu'il n'avait pas voulu mentir, lui rendaient la vie impossible à son corps. Galliffet aurait pu, d'un acte d'énergie imposer la discipline à tout ce monde. H a

{)référé suivant sa coutume, obéir aux rebelles. Et toute a farce a consisté, grâce à quelques complicités de presse, à représenter la déroute au ministre comme une manœuvre de victoire.

Il faudra pourtant s'expliquer, quelqu'un de ces jours, sur la mentalité que le procès de Rennes et (( l'apaisement » par la défaite de la loi installent définitivement dans l'armée. Nous en aurons prochainement un signe par la condamnation du colonel Picquart à cinq ans de prison pour avoir dévoilé à Leblois le secret des pigeons voyageurs tel qu'on le lit aux affiches de toutes nos murailles.

26 Septembre 1899.

xxvin

Un modéré

L'état de santé de M. Jonnart ne lui a pas permis, depuis trois ans, de monter à la tribune. Je le regrette infiniment, car nous avons tous avantage à trouver

INJUSTICE MILITAIHB 273

devant nous des adversaires de talent qui nous forcent d'éclaircir jusqu'au fond nos propres idées. Le député du Pas-de-Calais est de cette génération qui est entrée en scène après le premier déblaiement des ruines de 1871. La liberté cie parler et d'écrire succédait à vingt ans de compression impériale, la France bouleversée par l'invasion, était mise en demeure de se donner des institutions, de refaire ses finances, de trouver le régime économique le plus favorable à son développement de commerce et d'industrie, de reconstituer son armée pour la défense du territoire. Un vaste champ d'action s'ouvrait à toute cette jeunesse qu'on devait supposer anxieuse de rétablir la France dans sa traditionnelle grandeur.

Après vingt ans d'épreuves, que reste-t-il de ces espérances ? Hélas ! il s'est trouvé que, pour une situation révolutionnaire, la France n'a pu mettre en ligne qu'une génération bourgeoise de pâles modérés, venus au monde avec le principal souci d'utiliser toutes leurs forces au service exclusif de leurs précieuses personnes. On a fabriqué tout exprès pour eux le nom cTarrwistes. Je n'ai besoin de citer aucun nom. Chacun pourrait citer au hasard, dans le Parlement et ailleurs, d'illustres spécimens de cette mentalité peu glorieuse. Pour son malheur, M. Jonnart est de cette génération. Je n'en conclus pas du tout que sa modération soit faite, comme chez tant de ses camarades, du besoin d'employer à son profit les puissances sociales existantes. Mais je n'exagère rien en disant qu'il a donné au parti modéré de tels gages qu'au delà de son « libéralisme » on n'aperçoit plus rien que la réaction noire. Ainsi le voulait son temps.

Au cours de la longue lutte pour la justice et la vérité dans l'affaire Dreyfus, je ne crois pas que la voix de M. Jonnart ait manqué un seul jour à M. Méline contre la justice et contre la vérité. Je mentionne le fait simplement pour montrer aux lecteurs que son éclatante adhésion doit nous être d'autant plus précieuse qu'elle est plus tardive*

Dans un excellent article, que la maladie Ta empè-» ché d'écrire plus tôt, M. Jonnart se décide à nous révéler ses angoisses, et j'ose dire que cette caractéristique manifestation n'est pas un des signes les moins clairs de notre imminente victoire. « h'incompréhen^ sible verdict de Rennes » lui apparaît comme la justification de notre campagne pour la justice. Il ajoute même ce mot profond : « L'arrêt du Conseil de guerre condamne ceux quHl prétend saucer. » Et voilà que devant le fait accompli M. Jonnart s'arrête et sent qu' <c un souffle mauvais emporte l'idéal de sa jeunesse ». « C'est l'écroulement d'illusions demeurées vivaces... » Ce n'est pas moi qui m'étonnerai de cet état d'esprit. Il faut plaindre ceux à qui les événements de ces deux dernières années n'auraient rien appris. Apprendre c'est perdre des notions fausses pour les remplacer par des conceptions plus conformes à la réalité des faits. Lors donc que M. Jonnart nous annonce qu'il va nous faire connaître « les leçons d'un verdict » j'ouvre les yeux et les oreilles.

Une chose me frappe d'abord. M. Jonnart trouve le verdict de Rennes <( incompréhensible ». C'est curieux. J'y vois l'aboutissant logique et naturel d'une politique bourgeoise qui, sous les noms divers de monarchie constitutionnelle, d'empire ou de république — modérés ou radicaujt au pouvoir — a maintenu en France la domination de l'Eglise catholique, étayée . d'une oligarchie militaire qui tient en mains Fultima ratio contre les revendications sociales de justice et ^ de liberté. On a laissé se constituer ces deux puissances sans contrôle. Elles ont pris de la société civile . tout ce qu'elles ont pu prendre, comme en Espagne. D'un commun accord elles viennent enfin de consacrer leur victoire en mettant publiquement la main sur la justice des lois.

Ce qui touche M. Jonnart dans cette effroyable aventure, c'est le contre-coup qu'il redoute pour le parti modéré. Ce qui m'émeut, c est que, faute d'une énergie suffisante pour .réagir, la France est envoie'

de tomber au dernîer rang des peuplée civilisés. La différence des points de vue est assez grande. M. Jon-^ nart craint pour la liberté des Congrégations* Je vois sombrer le droit, la justice, les lois, chez le peuple français. Il me semble qu'il y a là autre chose qu'une lutte parlementaire entre modérés et radicaux. Les uns et les autres ont, à mon avis, mêmes reproches à se faire. Il n'y a, de M. Bourgeois à M. Méline, que des différences de langage pour couvrir des actes identiques au profit d'intérêts différents.

On va, dit M. Jonnart, faire campagne contre (c la liberté d'enseignement», et, il en conçoit une grande peine, voyant menacer le principal ressort de la puissance 1^ bourgeoise : la fabrication d'esprits obstrués par les moines romains. Ne peut-on voir au delà ? Je tiens le dogme d'infaillible autorité pour la cause profonde de notre déchéance, mais, loin que cela me détourne du principe de la liberté d'enseignement, je n'aperçois de salut pour nous que dans la liberté tout entière.

M. Jonnart est choqué si les jésuites se voient retirer le droit d'enseigner la haine du droit humain opposé par eux au droit divin, dont ils seront, bien entendu, les seuls interprètes. Je suis choqué, moi.

suppose l'égalité. Quand on donne à l'Eglii fice d'une situation officielle^ quand on la subventionne, quand on la salarie à coups de millions dont les incrédules sont tenus de payer leur part, c'est l'usurpation de l'évêque romain qui me parait consacrée, c'est la liberté du non-croyant qui me paraît violée. Droit commun dont l'Etat emporte la liberté pour tous, et, dans ces conditions, l'enseignement des moines ne me paraît pas redoutable. Privilège d^Etat signifie situation en dehors du droit. Il faut choisir. Quel malheur que cet aspect de la question ait échappé à M. Jonnart !

* Une autre considération se présente, en revanche^ k *->

276 INJUSTICE MILITAIRB

l'esprit du distingué parlementaire. (( Autre répercussion de Tafiaire Dreyfus ; l'enrôlement dans l'armée républicaine du parti socialiste* qui jusqu'ici campait en dehors». M. Millerand est ministre, en effet, et je vois que, des deux parts, on a fait beaucoup de bruit ae la chose. Mais je ne crois pas qu'avant l'installation de Millerand au ministère ou Commerce on eût le droit de mettre les socialistes en dehors du parti républicain. J'ai dit cent fois que je' n'accepte pas le credo collectiviste.

Je ne m'en considère pas moins comme un bon socialiste et je n'ai pas besoin de l'autorisation de perspnne pour cela, et ceux qui me diraient, avec M. Jonnart, que je ne suis pas républicain parce que je ne conçois pas la République sans la justice sociale, me feraient rire tout simplement. Sans l'inspiration socialiste, la République n'est qu'une oligarchie bourgeoise un peu plus hypocrite et même un peu plus féroce (à cause de l'irresponsabilité générale) que les autres. Il ne faut donc pas se donner le ridicule d'écrire : « Le parti républicain n'oubliera pas que dans cette tourmente les ouvriers des grands centres ont témoigné d'un invincible attachement à l'institution républicaine ». Car c'est renverser trop naïvement les rôles. Les ouvriers n'ont pas besoin que vous leur ouvriez l'accès de la République, monsieur le député, puisque ce sont eux qui vous y ont installé. Ils furent à la peine, et vous êtes à l'honneur. N'en profitez pas pour vous retourner contre eux. Ce serait déjà d'un trop rare exemple.

A part ces quelques réserves, l'article de M. Jonnart est, comme je l'ai dit, excellent. Il a seulement oublié d'en tirer la conclusion en ce qui concerne l'armée. Il a écrit, toutefois, que le verdict de Rennes avait été la condamnation de Mercier et de toute sa bande. Si cela n'est autre chose qu'une phrase, j'en conclus que M. Jonnart usera de son crédit pour obtenir que les lois soient appliquées sans défaillance aux criminels galonnés dont la scé-

INJUSTICE MILITAIRB 277

lératesse a si gravement troublé notre malheureux pays. ,

Cela ne sufBt pas. Je lui signale un autre poinl de vue. L'armée nationale a popr raison d'être la défense du territoire. Or si la sélection de nos officiers généraux nous donne pour l'Etat-Major — sous l'autorité de l'Eglise — des Boisdeffre, des Gk)nse et autres incapacités scandaleuses, peut-être y aurait-il lieu de rechercher le moyen de faire arriver aux grands commandements des hommes qui ne fussent pas nécessairement des produits de sacristie. M. Jonnart pourra trouver là une matière abondante à articles et discours. Je serai de ses lecteurs.

P, S. — Heureux effet du verdict de Rennes. Voilà du Paty de Clam mourant qui part en voyage. Quand y aura-t-il des lois pour tout le monde en France ?

28 Septembre 1899.

Et le Gfouvernement ?

Par la force naturelle des choses, M. de Galliffet se trouva, depuis la condamnation de Dreyfus et la grâce immédiate du condamné, au premier plan de la politique du jour. C'est une des plus belles ironies de la destinée qui fit du fusilleur de 1871 le pivot d'une combinaison ministérielle pour sauvegarder la société civile d'une soldatesque lancée contre la justice des lois. Sans doute il a développé dans ce dernier rôle

278 INJUSTICB MILITAIRE

moins de brio que dans Tautre. II faut, pour défendre le droit, des qualités d'esprit fort différentes de celles qui suffisent à commander un feu de peloton, et nul ne sera surpris que M. de Galliffet ne se soit pas trouvé à la hauteur de ses nouveaux devoirs.

Pour tout dire, il est fort douteux qu'il en ait jamais la la notion la plus vague, passer de la critique des personnes à la critique des idées étant, selon toute apparence, une opération mentale fort au-dessus de ses moyens. II aurait probablement souhaité que le Conseil de guerre de Rennes acquittât Dreyfus, non parce qu'il était innocent — ce point de vue n'ayant pour lui qu'une valeur très secondaire — mais parce que M.Waldeck- Rousseau, son chef, lui avait sans doute fait comprendre que cette fois l'innocent devait être acquitté. Sur quoi il a tout fait pour aboutir à la condamnation, et il y a logiquement abouti en laissant le champ libre aux criminels, sauvés par lui de la rigueur des lois, en maintenant les juges sous la terreur de l'oligarchie clérico-militaire, en permettant à Chamoin,- à Deloye de se faire, au nom du ministre^ complices des faussaires, et en autorisant le commandant Carrière, à charger, au nom du ministre^ l'innocence.

Tout cela fut imputé à la maladresse d'abord, et de fait l'inexpérience d'un tel homme dans le métier de défenseur du droit pouvait être une excuse. Mais l'étrange rédaction du rapport au président de la République sur la grâce, l'ordre du jour auquel le gouvernement dût refuser les honneurs du Journal u/fîr cielj l'homélie de Sainte-CIotilde qui fit pousser à Arthur Meyer ce cri de triomphe: a Dieu reparaît! y) ^ tout cela fit renaître un espoir au cœur de la faction de Jésus. Avec Galliffet, — par Galliffet même, peuton dire — Dreyfus innocent avait été condamné. Galliffet avait pris sur lui, sans consulter le gouvernement, d'annoncer que Mercier et sa bande criminelle ne seraient pas poursuivis. Triomphe décisif, si cette promesse pouvait être tenue.

Galliffet parlait, et les politiques du ministère gar-

tlaîent le silence. Galliffet seul ainsi paraissait exprimer la pensée gouvernementale, et Méline et ses alliés de la jésuitière devaient nécessairement concevoir Tespérance d'introduire par Galliffet la division dans le gouvernement. On n'épargna ni menaces ni flatteries. Cependant qu'Arthur Meyer lyrique célébrait le retour de l'enfant égaré, un capitaine de dragons, lisant Tordre du jour ministériel à ses soldats, y ajoutait des commentaires où nous apprenons u'il faut être « à la solde de l'étranger d pour demaner la justice en France. Et VEcho de Paris constate qup les subordonnés de M. de Galliffet sont (c contraints de défendre contre lui, devant leurs hommes, les règlements et V esprit de F armée ». Il parait que « les règlements et l'esprit de l'armée » ordonnent aux capitaines de faire la leçon au ministre de la Guerre.

Eûfîn M. de Montfort, ancien militaire déchu au rang de député, écrit au même Galliffet une lettre passablement impertinente pour le sommer de poursuivre ceux qui n'admettent pas que des généraux puissent impunément commettre tous les crimes au nom de l'honneur de l'armée. Il y a au moins une logique . en cela. Et si Mercier n est pas poursuivi, j'insiste avec M. de Monfort pour qu'on traduise devant les tribunaux ceux qui dénoncent ses crimes. Nous nous réservons bien d'y contraindre le gouvernement s'il ose proposer aux Chambres « la politique de l'éponge »•

M. de Montfort, d'ailleurs, ne s'arrête pas à moitié chemin, car, en termes fort clairs, il invite M. de Galliffet à faire un coup d'Etat. On ne peut pas plus naïvement dévoiler le lien de logique qui unit les ennemis de la République aux apologistes du crime, aux partisans de l'iniquité dans l'affaire Dreyfus. Le Conseil de guerre de Rennes n'a pu que violer la loi en vertu de laquelle il jugeait un accusé. Du Lac et Boisdeffre ont besoin d'une violence d'ensemble pour établir la suprématie totale de Rome et de ses* préto-

riens sur le peuple français. De là le complot qui est présentement soumis à l'instruction de la Haute Cour. C'est au nom de la République qu'il conçoit que M. Déroulède veut renverser la République qui est. Le 18 Brumaire et le 2 Décembre sont là pour nous apprendre que c'est au nom de la République qu'on renverse classiquement les institutions républicaines. La monarchie ne se montre sans voile qu'après le crime accompli. La tentative de ce jour ne se distingue pas des autres.

La seule différence c'est que le gouvernement qui, par sa complicité scélérate préparait le coup de force 'à venir, s'est vu remplacer à temps par un ministère de défense républicaine. Ce beau titre, nos ministres sans doute auront à cœur de le mériter. Ils ont déjà tenu tête aux ennemis de la République, et si leur énergie n'a pas toujours répondu à notre attente, encore devons-nous leur reconnaître le mérite d'avoir fait front pour la défense des lois quand sous l'impulsion de Méline tout le parlement se mettait en déroute.

Nous devons les aider, mais comme j'ai déjà eu trop d'occasions de le dire, il faut pour cela qu'ils s'aident eux-mêmes d'abord. Ils savent bien que leur besogne est à peine commencée. Nul d'entre eux ne peut sérieusement croire que la grâce soit la fin de l'affaire Dreyfus. Ils ne peuvent supposer que les poursuites devant la Haute Cour suffiront à décourager les factieux chez qui Rome entretient la haine de nos libertés, la révolte contre la justice des lois. Nous demandons au gouvernement de parler, nous demandons au gouvernement d^agir. Nous lui demandons de parler parce qu'il est mauvais que dans le présent désarroi M. de Galliffet soit le seul ministre qui trouve quelque chose à dire alors que ses iùspirations personnelles sont pour tant de motifs, si malheureuses. Et si les ministres craignent de contredire publiquement M. de Galliffet, que leurs actes, au moins, nous les montrent résolus à ne rien ménager d'eux-mêmes dans la ba-

taille pour la République de justice et de liberté. Galliffet a osé nous dire qu'on n'appliquerait pas les lois à certains criminels notoires. On n'a pas mis Tordre du jour à V Officiel, C'est bien. Appliquer les lois sera mieux. Pourquoi n'applique-t^on pas les lois ? Que fait le gouvernement?

30 Septembre 1899.

Complications

Ne vous semble-t-îl pas que les choses vont en se compliquant chez nous ?

En 1894, les juges militaires condamnaient un innocent par inadvertance. En 1898, ils acquittaient un traître sans avoir l'excuse d'être trompés. En 1899, ils condamnaient à nouveau l'innocent après que la Cour de cassation eut supprimé jusqu'à la possibilité du doute sur l'innocence, après que les débats du procès eurent amené deux officiers à voter l'acquittement et un troisième à n'accepter la condamnation qu'à la condition de l'annuler en même temps par la contradiction des circonstances atténuantes.

Puis, ce bel exploit accompli, et le président de la République notifiant au pays, par la grâce immédiate, qu'il refuse d'accepter sa part de responsabilité dans le crime, le ministre de la Guerre qui, lui, ne veut voir dans la grâce que la sanction d'un verdict réprouvé de toute l'humanité coalisée, proclame solen-

nelletnent que « Tincidopt est clos », et ordonne aux soldats de se le dire.

Première complication. La France se divise sur la question de savoir si la justice ou l'injustice doit l'emporter dans l'Etat, suivant que l'intérêt des sectes et d'une oligarchie guerrière de défaite le commande.

Deuxième complication. La France se trouve en conflit moral avec toute la terre civilisée .

Troisième complication. Le ministre de la Guerre, membre du gouvernement, qui avait accepté de faire prévaloir la justice, prétend, une fois l'injustice consommée, que les choses en restent là. Cela est d'une mentalité pitoyable, le moins intelligent des hommes étant en état de comprendre que si l'arrêt dn 1894 nous a donné deux ans d'agitation, l'arrêt de 1899 — qui est infiniment pire, puisque cette fois la condamnation a été prémédité et voulue — loin d'être une solution, ne peut qu'aggraver les déchirements antérieurs.

Quatrième complication. Le ministre de la Guerre, trouvant qu'il est bon d'en rester sur la condamnation de l'innocence, estime avec raison qu'il est logique, après avoir acquitté le véritable traître, de protégei^ contre les lois tous ceux qui ont entrepris de prouver par le faux, le faux-témoignage et le mensonge, que le traître était innocent et que l'innocent était traître.

Cinquième complication. Le gouvernement n'ose pas dire oui. Le gouvernement n'ose pas dire non.

Sixième complication. Le ministre de la Guerre, toujours logique, affirme que si l'on ne poursuit pas Mercier et sa bande, on est fatalement conduit à rétablir les criminels dans leurs postes d'Etat, à les réinstaller triomphalement aux honneurs. Il avait par anticipation décoré Lauth. Il lui faut maintenant un grand commandement pour Zurlinden. Boisdeffre et Mercier suivront plus tard. Provisoirement il ne' demande rien pour Esterhazy.

Sixième complication. Le gouvernement dit non^ et

demeure plus invinciblement attaché que jamais au ministre qui s'est juré de faire oui.

Septième complication. Les officiers à qui il plaît îmmodestement de déclarer qu'ils « constituent Varmée française » sont plus logiques que la logique ministérielle elle-même, et clament que Galliffet s'arrête fâcheusement en chemin. M. de Montfort, qui a, paraît-il, le droit de parler au nom de l'armée, veut qu'on poursuive les partisans de la justice. Et le capitaine des Michels explique que les d^ux camarades qui, jugeant Dreyfus, l'ont trouvé innocent, sont par cela même à la solde de l'étranger. Aussi veut-il, comme M. de Montfort, que. Gallinet venge les officiers qui ont trouvé des circonstances atténuantes à la trahison, en faisant décréter par les tribunaux civils, après les tribunaux militaires, que ceux qui demandent l'application des lois* sont des ennemis publics puisque l'innocence doit être taxée de trahison, et la trahison d'innocence.

Huitième complication. Galliffet, qui avait par une circulaire à tapage informé les chefs de corps qu'il les rendait responsables de la discipline des troupes dont ils avaient le commandement, ne trouve, aprèç les souscriptions militaires en l'honneur de Henry le faussaire, après des actes d'indiscipline, du plus haut au plus bas, dont personne ne pourrait faire le compte, qu'une réponse à faire au capitaine des Michels : la classique punition bienveillante au prix de laquelle chaque sous-lieutenant sait désormais qu'il peut bafouer le ministre de la Guerre et faire chanter sa gloire par les gazettes d'Esterhazy.

Neuvième complication. Le gouvernement juge qu'il n^y a rien autre chose à faire.

Dixième complication. Les soldats qui ont la prétention ridicule d'être « l'armée », (achés de rencontrer une résistance dans leur entreprise contre la justice et contre les lois, ne se gênent pas pour recommander à tout venant le coup a'Etat destiné à remplacer les garanties légales de nos droits par

284 INJUSTICE MILITAIRB

l'arbitraire du sabre. Les vainqueurs du boulevard Montmartre au 2 Décembre nous ayant conduits à Sedan et à Metz, comme les généraux de pronuncia^ mientos n'ont su que livrer PEspagne sans défense, M. de Montfort, au nom du ce patriotisme ))^ propose publiquement un coup d'Etat à M. de Galliffet qui n'a encore rien trouvé à répondre. Ce n'est pas la faute du général Roget si le coup d'Etat de M. Déroulède n'a pas réussi. Et nous avons vu l'un de nos principaux généraux venir plaider les circonstances atténuantes pour la provocation à la rébellion militaire, en déclarant que nous avions besoin de M. Déroulède pour recommencer 1870.

Onzième complication. Le gouvernement dit avoir mis la main sur un complot du même Déroulède. Mais il en exclut soigneusement tout ce qui s'y rattache dans l'armée, à commencer par le fameux Chanoine qui, après avoir trahi publiquement Brisson, se laissa tenter, dit-on, par l'offre que lui fit le duc d'Orléans de trahir la République, à titre intéressé.

Douzième complication. Les moines romains dont nous subventionnons richement TEglise ont promis à Galliffet et à tous les autres artisans de nos défaites les félicités d'un monde meilleur. Le tribunal de la Providence est, paraît-il, une sorte de Conseil de

f;uerre à la mode de Rennes, où un immense colonel ouaust, avec des balances fausses ad hoCy pèse à faux poids les mérites des ouailles galonnées que le père Du Lac aurait marquées de son estampille. Pour obtenir cet avantage, il suffit de mettre son sabre au service des bons Pères qui, pour les biens d'en bas vous rendent les joies d'en haut. Marché fait. Tous ces fiers Sicambres qui jettent si fièrement la société civile ^vec sa justice au bûcher, sont aux genoux des fils de Loyola, et leur patriotisme ne connaît point la France sans la suprématie romaine.

Treizième complication. Il n'y a point de remède, car Jonnart a décidé que les choses sont bien ainsi. La liberté, suivant les politiques accouru^ tardivement au

secours de la victoire , exige que les incrédules subventionnent les croyances de leurs persécuteurs. Le a monde meilleur » de nos distingués faussaires a ses fondements dans la poche des mécréants voués par le père Du Lac à l'enfer. Ordre d'en haut et de Jonnart.

Quatorzième complication. Le gouvernement voit le mal, et ne sait que répondre. ^

A continuer.

30 Septembre 1899.

Galliffet pour et contre

M, le général de Galliffet a fait signer à M. le président de la République un décret qui rétablit le ministre de la Guerre dans la plénitude de ses pouvoirs. Cela en dit long sur notre situation politique, que ce soit une réforme de rendre à un ministre ses attributions. L'universelle lâcheté est le trait caractéristique de notre temps.

Parmi les ministres qui se sont le ^lus distingués dans l'art de rejeter sur autrui les responsabilités de leur charge, M. de Freycinet brille d'un incomparable éclat. Nul homme n'a voulu plus âprement le pouvoir. Nul homme ne s'est montré plus désastreusement incapable d'en faire usage. Etre ministre pour être ministre, cela suffisait à sa gloire. Non pour se pavaner en pompe, il a trop de valeur intellectuelle pour se plaire au cabotinage, mais pour le seul plaisir de

grignoter sournoisement d'une incisive aiguë des dossiers, des dossiers, des dossiers encore, sans jamais trouver d'autre inspiration que de détaler au premier bruit. Personne n'a travaillé pour faire moins. Il y a là, en vue de son épitaphe, une suggestion au lapidaire.

Au procès de Rennes, où il laissait fuir la fortune inespérée qui lui offrait une revanche, M. de Freycinet introduisit avec art dans les labyrinthes savants de sa déposition un petit grain de vantardise destiné à lever plus tard dans l'esprit de ses lecteurs. Il raconta, comme un passant, qu'à son départ du ministère, les généraux envahissaient son antichambre, désespérés de voir un tel homme disparaître. Bien qu'il l'ait dit, cela est probablement vrai. Toute la jésuitière éperonnée dut verser d'abondantes larmes en voyant partir celui qui lui avait livré toutes les réalités d'une puissance irresponsable, en faisant du ministre l'homme de paille des plus glorieuses incapacités.

Il n'est pas jusqu'à la nomination des généraux qui ne parût à M. de Freycinet demander un effort audessus de son courage. II s'en était déchargé sur la Commission supérieure de classement et sur le Conseil supérieur de la guerre. De la sorte, les choix pour le haut commandement de l'armée passaient du ministre responsable à un corps anonyme irresponsable — directement placé, par la nature de ses origines, sous Tautorité'des moines. On voit si les généraux du père Du Lac avaient des raisons de regretter M. de Freycinet. Grâce à lui, le seul moyen qu'eût le Parlement de faire lever l'interdit qui pesait sur les officiers républicains, pour acheminer les capacités, sans distinction d'opinions, vers les grands postes de la défense nationale, était supprimée du coup par un ministre soi-disant républicain. Le civil placé là pour maintenir la suprématie de la société civile livrait aux factions civile et militaire tout ce qu'il avait mission de défendre. Une oligarchie qui

INJUSTICE HILITAIttE 287

se recruté elle-même s'installait dans TEtat, indépendantede tous les pouvoirs. Sous le couvert de la défense nationale, elle allait bientôt mettre la main sur la justice, sur les lois, ériger sa sottise d'ignorance en infaillibilité patriotique, commettre impunément tous les crimes au service de l'Eglise, imposer aux gouvernements lâches le scandale de son impunité.

M. de Galliffet, heureusement inspiré, rend au ministre de la Guerre l'exercice de son autorité légitime. C'est notre seule chance de faire rentrer profressivement nos illustres insurgés militaires dans le evoir. Tels chefs, tels soldats. Quand les chefs su- {crèmes de l'armée auront pour unique préoccupation a défense du territoire, la nécessité de sabrer les juifs et autres mécréants de toute catégorie, pour

fragner une place de gloire dans <c un monde meileur j>, leur apparaîtra sans doute comme moins urgente. Peut-être même accepteront-ils que la société civile qui les paye pour la défense établisse la justice égale entre tous les citoyens, et fasse respecter les lois par qui se met sur la tête, en guise de paratonnerre, les plumes que l'autruche porte plus modestement au derrière.

Les ministres, j'en conviens, ne seront pas tous des héros, Freycinet, Billot et quelques autres en témoignent suffisamment. Mais ce serait désespérer de croire qu'il ne se rencontrera pas de braves gens pour faire modestement leur devoir envers la patrie, et mettre l'intérêt de la France au-dessus de l'intérêt de Rome quelquefois. La mesure prise par M. de Galliffet leur fournît un moyen d'action. Je m'en réjouis donc. Je me réjouis surtout de l'espoir qu'elle sera complétée par d autres mesures qui ne sont pas moins urgentes. Maïs se réjouir d'une espérance, n'est-ce pas trop souvent vanité ?

Justement M. de Galliffet semble avoir pris à tâche de décourager les louanges dont il me plairait de Taccabler. D'abord il commence par ne pas faire usage de sa prérogative* II abandonne une fois encore

288 INJUSTICE MIUTAIRB

aux marchandages de la Commission supérieure les nominations qu il reconnaît la nécessité de rendre au ministre lui-même. Ensuite, il fait pire.

Les journaux annoncent que le lieutenant-colonel Ducassé, directeur de rartîllerie à Alger, est nommé à Rueil au commandement du 16° bataillon d'artillerie de forteresse, en remplacement du lieutenant-colonel Servière qui permute avec lui. Qu'est-ce à dire ? Le Ducassé de Pellieux rappelé à Paris ? Oui bien ! Par Galliffet? Précisément. Qui pourrait avoir oublié le fameux cri de Pellieux au procès Zola, quand il s'agit de sortir les faux : « Commandant Ducassé, allez chercher le général de Boisdeffre !» A la suite de cette mission de confiance, le commandant est devenu lieutenant-colonel. Mais il était trop loin à Alger. Il y a des gens qui ont besoin de lui plus près du siège du gouvernement. Voilà po^irquoi Galliffet, obéissant, le lait venir.

Ce n'est pas par hasard que le commandant Ducassé se trouvait à la Cour d assises pour aller quérir M. de Boisdeffre et ses faux. Il avait été adjoint au

fénéral de Pellieux en qualité de greffier (!) lors de enquête ouverte (?) sur Esterhazy en novembre 1897, II assista le général de Pellieux dans cette aventure fameuse où la note aux deux écritures a révélé des manœuvres frauduleuses qu'un ancien garde des sceaux a qualifiées de collusions. II fut le second de M. de Pellieux au procès Zola. On le retrouve encore dans d'autres circonstances de l'affaire, et non des moins significatives.

Voici ce qu'on lit dans la déposition de M. Bertulus devant la Cour de cassation, tome I, p. 234 :

(c Au cours du premier procès Zola, le commandant Ducassé se présenta à mon cabinet au nom du général de Pellieux et me dit : <c Nous savons quelle est la dame voilée et nous avons donné notre parole d^ honneur de ne pas dire son nom. On la trouvera telle rue^ dans les numéros élevés. »

On sait qu'il s'agissait de faire passer mensongère-

ment une parente du colonel Picquart pour la dame voilée qu'inventa du Paty. Ce fut assurément l'un des actes les plus scandaleux de TEtat-Major, cette fausse dénonciation d'une femme pour détourner la justice de la vraie piste du crime, et exercer en même temps sur Picquart la plus déshonorante vengeance. Nous apprenons par M. Bertulus que M. Ducassé fut en cette occasion l'agent de M. de Pellieux lui-même. L'Etat-Major voulait mener Mme X... devant le juge pour tout embrouiller et faire dévier sur Picquart les soupçons qui allaient à du Paty. C'est alors que M. de Pellieux envoya M. Ducassé dire à M. Bertulus : (( Nous avons donné notre parole d'honneur de ne pas nommer la dame voilée, mais vous la trouverez dans telle rue, aux environs de tels numéros ». Rien qu'à ce trait on a déjà reconnu que le père Du Lac n'était pas loin.

Gonse, d'ailleurs, à quelques jours de là, venait renouveler la manœuvre en des termes presque identiques, également rapportés par M. Bertulus. On sait que Labori, au procès Zola, s'était montré particulièment curieux de connaître la personnalité de la dame voilée, et que Gonse, trop vivement pressé, avait cherché à faire une diversion en prétendant qu'on lui tendait des a traquenards ». D après M. Bertulus, c'est Gonse lui-même et Pellieux, par l'entremise de Ducassé, qui auraient tendu le vrai traquenard. Et quant à 1 inventeur du stratagème, Mme X... ellemême n'a cessé d'affirmer que c'était le père Du Lac en personne. Cette dame, en effet, se présenta chez M. Bertulus, qui relate comme suit ses déclarations :

Elle m'objecta que ce n'était pas son sentiment, qu'elle était évidemment l'objet d'une machination et que les éléments nécessaires à cette machination n'avaient pu être fournis que par quelqu'un très au courant de ses dissentiments avec son mari au sujet de Picquart, et ensuite de sa réconciliation avec son mari, obtenue grâce à une lettre d'elle promettant de ne plus revoir Picquart. Elle disait enfin que la seule personne qui ait pu donner des rensei-

gnements permettant d'insinuer qu'elle était la dame voilée^ parce que, seule, elle présentait les conditions requises (la grande affection et la rupture) ne pouvait être que le Père Du Lac, son directeur, celui aussi de son mari, qui avait pris la part la plus active à son retour au foyer conjugal. A l'appui de son raisonnement, elle disait encore que, deux fois, par deux lettres, au cours du procès Zola, le Père Du Lac Tavait mandée auprès de lui, et qu'elle avait refusé de s'y rendre, ne voulant pas lui dire en face le soupçon qu'elle avait contre lui.

Voilà dans quelles machinations nous trouvons la main de M. le commandant Ducassé, rappelé k Paris par le présent ministère.

M. le général de Galliffet ne veut pas poursuivre Mercier et sa bande. M. le général de Galliffet veut donner un grand commandement à M. Zurlinden. Il est donc logique en décorant le commandant Lauth, en comblant le lieutenant-colonel Ducassé de ses faveurs. Mais le gouvernement, que dit-il de cela? Voilà ce que je voudrais savoir. Le seul renseignement que j'aie sur nos ministres, c'est que de temps en temps il y en a un qui déraille. Les ministres par grâce d'état se tirent d'affaire. Mais j'observe quenous. Français, sans portefeuille, nous demeurons sous tous les ministères, dans le train des écrasés.

P. S. — I^ Cri de Paris allègue que j'aurais contribué par mes instances à convertir M. Mathieu Dreyfus au système de la grâce. Cette information est erronée.

l**^ Octobre 1899.

Non

M. Ernest Lavisse, notre émînent confrère, est, comme chacun sait, animé des sentiments les meilleurs. Professeur à Saint-Cyr, il faisait des hommes de guerre, tout en étant par excellence un homme de

[>aix. C'est pour cela, sans doute, qu'au plus fort de a bataille pour la justice et pour la vérité, il s'est consacré principalement à la tache de concilier dans la mesure du possible tout ce qui par essence est dans l'impossibilité de s'accorder.

Il continue aujourd'hui en un éloquent article de la Revue de Paris^ où il invite Jésuites, faussaires, criminels, menteurs et partisans du droit, de la loi, de la vérité, à tomber dans les bras les uns des autres. La proposition n'est pas tentante, mais elle est faite assurément à bonne intention. Les baisers Lamourette ne se comptent plus dans l'histoire. Que s'en est-il suivi, sinon des redoublements de fureur? Il faut être sincère : voilà le premier point. Le second, c'est d'être prévoyant. Quand les loups et les agneaux font la paix par le sacrifice des chiens, que faut-il le plus admirer de la scélératesse du carnassier ou de la bêtise du ruminant?

Ni chien ni loup, M. Lavisse est pour Tembrassade d'abord. Cela fait toujours passer un bon moment. Quand Picquart et Du Lac s'en iront bras dessus bra» dessous, Picquart au confessionnal et Du Lac au prétoire pour inviter ses ouailles à ne pas mentir, il y aura fête à la Revue de Paris. Dreyfus courte %«*

292 INJUSTICE MILITAIRB

mettre au balcon de la Libre Parole pour voir passer les deux camarades, et je vois Yaughan préparer pour Arthur Meyer tous les canapés de V Aurore,

Avant d en arriver la, toutefois, sachons ce qu'on nous veut, s'il se peut faire. M. Lavisse s'en explique avec ingénuité. L ajSaire Dreyfus, pour lui, a mis aux prises « deux façons différentes de comprendre notre vie nationale ». Il n'y a rien de si vrai. Les uns tiennent pour la justice avec son fondement de vérité, les autres pour l'arbitraire avec ses étais de mensonge. Marier le Grand Turc avec la République de Venise n'est qu'un jeu d'enfant à côté de la fusion des deux forces contradictoires du monde : « ce qui est, comme dit fort bien M. Lavisse, et ce qui veut être».

Que l'armée ait le culte de la force et que l'Eglise ait cherché son abri sous le fer, on m'accordera que la démonstration n'a pas besoin d'un grand renfort d'écriture. M. Lavisse rappelle en quelques lignes que l'Eglise et l'armée gardent, dans la nation, des conditions de vie particulières :

Même régime spécial d'éducation, une séparation, une distinction d'avec le reste des hommes par le genre de vie, parla physionomie et par le vêtement les isolent, pour ainsi dire, à rintérieur, les font réfractaires aux influences nouvelles et renforcent en elles les conceptions anciennes.

« De part et d'autre, ajoute M. Lavisse, l'idéal de profession est très élevé... les professions impliquant péril de mort sont religieuses. » Ici je ne comprends plus très bien. Déguisez les choses du nom qu'il vous plaira, l'homme de guerre et l'homme de Dieu sont entretenus par ceux dont le labeur fait la prospérité

fmblique. L'un protège la nation contre ses ennemis, 'autre procure le troc des dévouements d'un jour contre des félicités éternelles. Les sociétés ont en effet besoin d'être défendues, et la profession de défenseur m' apparaît comme fort honorable a la condi*

tion que le soldat ne retourne pas contre ses concitoyens désarmés rarnâe qui lui fut remise pour leur garantie. Néanmoins, je me permets de concevoir, pour rhomme, un idéal supérieur k celui de tuer son semblable avec ou sans danger. Quant au trafic des biens de ce monde contre ceux dé l'autre, je veux bien faire à l'Eglise la grâce de n'en pas parler.

Où M. Lavisse me parait avoir perdu le sens des choses, c'est lorsqu'il parle de a professions impliquant le péril de mort ». Il sait bien, cependant, Î[u'aujourd'hui les sociétés en sont réduites à se dééndre elles mêmes, et que la profession de civil implique plus de risques de mort que celle de militaire, puisque tout citoyen est soldat au jour de la guerre, et qu'il y a, sur le champ de bataille, un nombre infiniment plus grand de civils que de professionnels parmi les morts. Le lyrisme de M. Lavisse se trompe de date. Il se rapporte au temps de l'ancienne armée. Encore aurais-je à dire là-dessus des choses.

Pour l'Eglise romaine, M. Lavisse commet une erreur quin est pas bien surprenante. « Somme toute, dit-il, elle donne à l'immense foule le peu de vie morale qui l'élève au-dessus de l'humanité ». Je ne puis m'empêcher de trouver l'affirmation extravagante, venant d'un homme qui sait que la moralité des hommes s'équivaut parmi les peuples civilisés de la terre, où le catholicisme et le christianisme même ne sont qu'une minorité. Je défie hardiment M. Lavisse de démontrer la supériorité de la morale chrétienne sur la morale bouddhique, par exemple. Et l'homme qui propose de de spécialiser y pour une part, nos Saint-Cyriens par une culture plus profonde d'humanités, doit croire apparemment que la pensée grecque et latine ne va pas sans une morale correspondante.

La vérité est que les axiomes ont le tort grave de ne plus s'appliquer aux faits de notre temps. Il est d'une belle âme de prêcher la paix des esprits et des

294 INJUSTICE MILITAIRB

cœars. Si cela suffisait, rhumanité depuis longtemps serait une bergerie. Pour que Tesprit de concorde soit ailleurs que sur les lèvres, il faut rechercher /déga-

{rer, faire prévaloir les conditions de Tentente. Entre a iorce brutale et la justice, entre le dogme et la liberté de penser, quel accord? Je n'en vois qu'un : le soldat, dans l'armée, soumis aux lois, le prêtre, dans l'Eglise, renonçpnt aux moyens de coercition qui ont ensanglanté les annales de l'Eglise.

Mais tant que le moine Didon nous prècheia stupidement le culte du sabre, et la suprématie de la force brutale sur la loi civile, aux applaudissements publics de notre généralissime Jamont ; tant que des chefs d'armée ne reviendront des pires défaites de notre histoire qu'avec la pensée de mettre la France aux pieds des moines romains et de se faire contre les mécréants de tout nom l'instrument des haines de l'Eglise ; tant que l'Eglise et l'armée (puisqu'on nous dit que c'est Tarmée) n'auront d'autre idéal que de se ruer sur un juif et de lui donner pour bûcher le Code même de nos lois ; tant qu'ils seront d'accord pour tuer en nous la pitié humaine qui nous fait solidaires, pour faire régner le mensonge au-dessus de la vérité, pour détruire la justice, le droit, dans le prétoire du juge et dans la conscience du citoyen, pour installer le crime en vainqueur sur l'innocence déshonorée ; tant qi^e la société civile subira lâchement ces violences, nous parlerons, nous agirons, nous provoquerons à la révolte des âmes, nous ferons acte de guerre contre le mensonge et le crime triomphants.

Ah! vous condamnez Dreyfus pour le crime d'Esterhazy, devant toute la terre civilisée qui sait que cette « justice » est à faux poids. Et quand vous avez sciemment rendu a l'honneur » au traître, sciemment enlevé l'honneur a l'innocent, vous dites : « Oublions tout. Nous consentons pour aujourd'hui à en rester là. » Fort bien, messieurs, mais nous, nous ne consentons pas. Car nous défendons des idées au-dessus de

toutes les contingences, qui, aussi longtemps qu'il y aura une conscience dans le monde, ne se rendront jamais. Quoi qu'on dise, quoi qu'on fasse, nous ne nous soumettrons pas. Noua avons vu écraser la justice, la loi. Nous avons combattu. Nous voyons le crime aux honneurs. Nous combattons encore. On ose annoncer que Waldeck- Rousseau, Millerand, Galliffet méditent l'amnistie des scélérats comme pendant à la condamnation de Dreyfus, et que M. Lavisse a pour fonction de « préparer » les esprits. Je n'en crois rien. Quoi qu'il en soit, nous combattrons toujours. La paix dans l'injustice consciente, c'est la complicité avec, les criminels que depuis deux ans nous avons dénoncés, c'est le déshonneur de la patrie. A M. Lavisse nous n'avons qu'une réponse à faire : « Non. Nous ne désarmons pas. Nous ne pouvons pas désarmer. Car si nous désarmions demain, d'autres se présenteraient aussitôt pour l'éternel combat dont l'humanité s'honore : la raison contre la force brutale, le droit contre l'iniquité. »

2 Octobre 1899.

Pour recommencer

Nous avons le rapport officiel de l'autorité militaire sur l'assassinat du lieutenant-colonel Klobb et du lieutenant Meynier par le capitaine Voulet et le capitaine Chanoine. Il est acquis au débat que ces deux officiers, à la tête d'une mission « civilisatrice », pro-

pageaient dans l'Afrique « l'amour de la France » par le moyen des incendies, du pillage et du massacre. Tous les villages flambaient sur leur chemin. On fusillait pour le plaisir. Les femmes, les esclaves étaient distribués en tas aux tirailleurs. On ne se refusait rien. C'était une belle chevauchée.

Hélas ! combien d'autres avaient précédé celle-là ? Il est trop certain qu'il n'y eut pas là une soudaine improvisation de folie flambant au cerveau de deux maniaques en fureur. L'homme a besoin, pour luimême, de rencontrer devant lui une résistance d'égalité. Le contact du nègre sans défense et du blanc maître de tout ce qu'il rencontre, par la suprématie de ses engins de destruction, amène trop souvent chez le prétendu civilisé une eflProyable régression de barbarie. Sans doute il est des chefs humains. Je veux croire que c'est le plus grand nombre. Mais ceux-là même, presque toujours, croient que « l'honneur de l'armée » commande de dissimuler les crimes au lieu de les punir. « EtouflPer l'aflPaire », c'est le mot d'ordre universel. On étouffe le bruit. En assurant l'impunité du mal, on l'encourage. Et le jour vient où une affaire Voulet-Chanoine découvre le crime officiel dans toute son horreur. -

Cette fois, c'en était trop. Il fallut réprimer, ou du moins essayer de le faire. Le lieutenant-colonel Klobb et le lieutenant Meynier furent envoyés avec une faible troupe à la poursuite des handits. On comptait sur le prestige des galons pour réduire Chanoine et Voulet à l'obéissance. On avait fait erreur. Nous avons vu par l'exemple du colonel Picquart que le prestige du galon n'est rien quand le dernier Gribelin croit sentir la force de l'autre côté.

Chanoine et Voulet avaient la force. Devaient-ils se rendre? Allaient-ils renoncer d'un signe de tête à cette orgie de puissance sanglante, à ce rôle affolant de maîtres souverains des hommes et des choses? Pouvaient-ils se laisser tomber sans résistance du haut de ce délire d'extravagantes voluptés dans l'abime

INJUSTICE MILITÀIRB 297

de servitude qu'amenait tout à coup devant eux l'arrivée du colonel Klobb. Ils ne paraissent pas même avoir hésité. La résistance, c'était le crime militaire. Qu'importe, quand on a déjà sur soi les plus effroyables crimes d'humanité?

Il faut lire le récit de l'entrevue de Voulet avec Mamadou-Kamara, l'envoyé du colonel Klobb. Voulet, avec six cents fusils, avait devant lui vingt-cinq tirailleurs. Ne vous semble-t-il pas que l'autorité militaire, qui met deux forces si inégales en présence, a quelque responsabilité dans le résultat de la rencontre? Quoi qu'il en soit, Voulet, dès la première minute, avait pris son parti, a Je me f... de mes galons», dit-il à Mamadou-Kamara, et, déchirant ses galons, il prit plaisir, dans un accès de rage, à les couper en morceaux, pour bien s'attester à lui-même que c'en était fini de la hiérarchie militaire.

Puis il fit réunir par une sonnerie de clairons l^s gradés des sections qui se trouvaient là :

« Le colonel Klobb vient ici, dit-il, parce que je vous ai donné beaucoup de captifs et de femmes. Il vient vous les enlever et les rendre libres. Vous le connaissez bien de Tombouctou et vous savez comment il agissait. Il faut me dire si vous serez contents de cela; moi, je ne serai pas content. Dites-moi si vous voulez m'obéir à moi, ou si vous aimez mieux obéir au colonel. »

Rendre les femmes et les captifs ? La réponse n'était

F as douteuse. Alors Voulet dit à Mamadou Kamara en ajustant de son revolver : « Si je te tuais, qui viendrait réclamer ? » Puis changeant d'idée, il chargea l'envoyé de porter à Klobb sa déclaration de guerre. En apprenant les intentions de Voulet, le colonel Klobb dit au lieutenant Meynier : <c Voyez donc, Voulet nous dit que si nous continuons à marcher, il va nous attaquer. » Meynier, alors, lui demanda à passer en avant avec les tirailleurs, pour riposter en cas d'attaque. Le colonel refusa. « Si Voulet veut faire le fou, dit-il, je ne tiens pas à en faire autant. » Dé-

298 INJUSTICE MILITAIRB

fense fut donc faite aux tirailleurs et aux cavaliers de tirer, même en cas d'attaque, c SiVoulet nous attaque comme il Técrit, dit le colonel, tous ceux qui ne seront pas tués devront retourner à Say dire ce qu'ils ont vu. Si tout le monde est tué, il 7 a encore des Français en France, ils viendront et chercheront à savoir ce qui s'est passé. »

On se remit en marche.

Je laisse maintenant la parole au rapporteur :

Le lieutenant resta à côté du colonel qui fit déployer son pavillon par le garde-frontière Bakary-Taraoré.

Le tirailleur Makan-Diara, le premier, aperçut en arrière, à gauche, des tirailleurs dans la brousse. Il prévint le sergent qui les montra au lieutenant.

— Mon colonel, voilà des tirailleurs à notre gauche, dit Meynier.

Le colonel fit un à-gauche pour leur faire face, fit dire à Bakary-Taraoré d'élever le pavillon à bout de bras pour qu'on le voie bien, fit serrer T arrière-garde, et de suite essuya deux feux de salve.

Il fit coucher tous ses hommes, restant seul à cheval avec le lieutenant, l'interprète, les gardes-frontières et le spahi.

Il leva le bras en criant :

— Cessez le feu I Cessez le feu ! Tirailleurs de Tombouctou, rassemblement ! Le colonel Klobb ! Cessez le feu ! Cessez le feu I

Puis à Meynier :

— Vous ne voyez pas d'Européen ?

— Si, mon colonel, il y a un sergent.

— Appelez-le.

— Sergent blanc, vous ne reconnaissez pas le colonel Klobb ? Voilà le drapeau I Tirailleurs, il ne faut pas tirer. C'est le colonel Klobb de Tombouctou !

Cette méprise de Meynier est très compréhensible : Voulet était en bleu et sans galons.

Voulet s'avança devant sa troupe et répondit :

— Il n'y a pas de sergent européen. C'est moi, Voulet. Je ne me trompe pas. Je vous connais bien. Voilà le colonel Klobb, Mais je m'en fous . Je vais vous brûler la cervelle.

INJUSTICE MILITÀlRB 299

Le lieutenant, le colonel et les spahis étaient à peine à quatre-vingts mètres de Voulet.

Vouiet se retira derrière sa troupe, et fit de nouveau ouvrir le feu par salves, en recommandant :

— Visez bien les deux blancs.

On entendait les commandements très distinctement.

Dès les premiers coups de feu, le colonel était blessé à la cuisse droite, Meynier recevait une balle dans le ventre .

Il tira son sabre.

— Non, non, Meynier, remettez votre sabre, lui dit doucement le colonel en se frottant la cuisse où il venait d'être blessé.

Meynier venait à peine d'en abandonner la poignée qu'une balle en pleine poitrine le désarçonnait et retendait raide mort.

Le sergent Mamadou-Ouaké, voyant le lieutenant tué, demanda, en le montrant au colonel, la permission de tirer.

— Non, non, pas de coups de fusil, ne tirez pas, répondit le colonel, immobile sur son cheval, regardant droit devant lui, admirable de calme et de sang-froid.

Presqu'aussitôt une nouvelle décharge le tuait raide d'une balle à la tête.

Voulet commanda alors :

— Feu à volonté.

Puis, passant en avant du rang, fit mettre la baïonnette et charger.

Des spahis, dissimulés jusque-là, se déployèrent aux deux ailes pour barrer la route et tenter de faire prisonniers tous les survivants.

Tel est le récit ofBciel d'un des crimes les plus scandaleux de notre histoire militaire. Parmi les commentaires auxquels il a donné lieu, je ne connais rien de plus suggestif que Tempressement des soidisant « patriotes » à présenter l'apologie des deux assassins. Quelques Judaillons de l'Etat-Major se sont d'abord distingués dans ce rôle. On n'y avait pas pris garde. Mais Hanotaux lui-même, sévère gardien des faux de Henry qui maintenaient l'innocent au bagne, n'a pas jugé indigne de lui le plaidoyer pour les assassins.

Cela est parfaitement logique. Outre que Chanoine est le fils du général illustre qui acquit la conviction de la culpabilité de Dreyfus sans avoir ouvert le dossier, outre que le galon de capitaine fut pour cet officier la récompense de la trahison de son père,

3ui allait s'aboucher pour le coup d'Etat avec le duc 'Orléans lui-même, il est de bonne doctrine prétorienne que tout est permis aux militaires. Klobb aurait tué Chanoine et Youlet, ce serait bien. Chanoine etVoulet ont tué Klobb, ce n'est pas mal encore. Ce n'est pas plus extraordinaire que d'approuver l'acquittement d'un traître et la double condamnation d'un innocent dont l'innocence est démontrée. Quand on a crié f'iVe Esterhazy et vive Mercier y on peut bien crier vive Chanoine et Voulet, La lâcheté des gouvernants aidant, nous en verrons bien d'autres. La soumission que nous prêche bonassement M. Lavisse, sous le nom de <c réconciliation », peut nous mener fort loin : si loin que nous avons toutes chances de n'en pas revenir.

J'ai vu avec plaisir qu'un homme aussi modéré que M. Henry Fouquier ne s'y était pas laissé prendre. V La désirable a réconciliation nationale » qu'appelle patriotiquement M. Lavisse, écrit-il dans le Rappel^ ne se fera que lorsque satisfaction aura été donnée à la justice et à l'égalité de tous devant les lois. » Voilà qui est bien. Mais si vous voulez savoir, d'autre part, quelle est la conception du rôle de l'armée pour les partisans de la réconciliation générale dans la condamnation de l'innocence, méaitez cette citation du Gaulois :

Quand le choix des généraux appartenait au ministre de la Guerre, sous le contrôle et la responsabilité du souverain, chef suprême de Tarmée, comme sous Napoléon III, par exemple, V armée restait ce quelle devait être. Mais si le Parlement, pour rassurer ses terreurs, se met à choisir les généraux, non pour leurs mérites, comme faisait le Conseil supérieur de la Guerre, aux lieu et place du sou^ veraitiy etc., etc.

Ainsi, c'est le Conseil supérieur de la guerre qui, chez nous, remplace provisoirement le souverain, en attendant que M. le général Chanoine,- moyennant récompense honnête, ait remis Philippe d'Orléans sur le trône que renversa Philippe-Egalité. Ainsi, les généraux, étant choisis suwant leurs mérites y sous Napoléon III, Tarmée fut ce qu'elle devait être, et s'en alla tout droit, en conséquence, à Sedan et à Metz. On n'avait pas encore trouvé cet argument pour nous engager à recommencer.

3 Octobre 1899.

Un Gouvernement de trop

Je remarquais l'autre jour que M. de Galliffet était seul du gouvernement à parler, à agir. Et comme la malchance veut que le ministre de la Guerre parle et agisse le plus souvent à contre-sens du ministère, j'exprimais le désir qu'un autre membre du gouvernement nous fit entendre la parole d'espérance, ou, ce qui serait mieux, nous ojSrit le réconfort de l'action.

A défaut de l'action, la parole est venue. M. Millerand, ministre du Commerce, est allé prononcer à Limoges un discours que j'ai lu avec le plus grand intérêt. Il a parlé principalement — uniquement même pourrais-je dire — de « la défense républicaine », et nul ne peut s'en étonner, puisque c'est le sujet à l'ordre du jour^ Tous les républicains savent

d'avance que Millerand n'a dit et n'a pu dire là-dessus que des cboses excellentes. II ne serait digne ni de lui, ni de nous de l'en louer. Les hommes de ce temps ont autre chose à échanger que des congratulations.

Quand on a constaté que la République est menacée, quand on a dit avec une sincérité qui ne peut être suspectée de personne qu'on était résolu à la défendre, on n'a rien fait encore. Car défendre la République, ce n'est pas seulement poursuivre devant les cours de justice compétentes les hommes qui tentent de s'emparer du pouvoir par la violence, c est aussi, c'est surtout ramener par des actes ceux de nos concitoyens qui, par atavisme ou manque de culture, répugnent encore à l'établissement d'un régime de justice et de liberté. C'est en même temps fortifier dans leur zèle, dans le développement de leur énergie, les braves gens qui s'efforcent d'installer chez nous un régime conforme aux principes d'affranchissement humain proclamés par la Révolution française.

A travers d'incroyables vicissitudes, la France s'obstine encore à réaliser la noble tentative, et la question est poumons desavoir, ayant reçu le dépôt d'une ambition si haute, ce qu'il nous sera donné d'en transmettre à nos successeurs.

Le ministère actuel a pris le pouvoir au plus fort d'une crise terrible où tout était menacé de la France, jusqu'à son existence morale elle-même. Pour accepter le gouvernement dans de telles circonstanceis, il fallait, avant tout, un sentiment très puissant du devoir. Aucun intérêt concevable ne pouvait engager des hommes politiques à subir sans profit l'assaut des partis en fureur. Toutes les responsabilités s'accumulaient à la fois sur les quelques hommes résolus qui, luttant au pire désavantage, entreprenaient de maintenir la paix civile contre les soldats révoltés, de défendre l'institution républicaine contre les monarchistes de la monarchie et de la République plébiscitaire, de faire respecter la justice menacée par des criminels.

des lâches, des indifférents, et d'assurer à tous les citoyens l'égale protection des lois.

Cette entreprise, le ministère Waldeck-Rousseau- Millerand Ta tentée, et rien que pour l'avoir tenté, nous devons à ces républicains une reconnaissance. Nous leur avions promis notre concours et nous le leur avons donné. J'ai hâte d'ajouter que nous ne désirons rien tant que d'être mis en situation de le leur donner encore.

. Sans doute, ils n'ont pu réussir comme nous l'espérions. Leur main s'est trouvée faible dans l'application des lois. Ils ont eu peur des scélérats qui avaient organisé la condamnation de l'innocence. Ils n'ont pas osé poursuivre les faussaires, arrêter les faux témoins, mettre la main du gendarme sur l'épaule du général coupable de forfaiture. Ils ont reculé devant le crime, et, par là, ont accru son audace, l'ont jeté dans des excès de violence qu'aucun autre pays civilisé n'avait vus. Mercier, Du Lac et O® ont imposé a la France dite républicaine l'acquittement d'un traître, la condamnation d'un innocent, c'est-à-dire la destruction de la justice, la violation des lois, et M. Lavisse propose gravement de nous embrasser là-dessus.

Comment cela «st-il arrivé, je ne veux le savoir que dans la mesure où la connaissance du passé peut servir à modifier l'orientation du gouvernement vers l'avenir. Avec MM. Waldeck-Rousseau et Millerand, le général de Galliffet était entré dans le gouvernement comme ministre de la Guerre. M. de Galliffet appartient à cette catégorie de soldats qui se glorifient du nom de sabreurs. Il a sabré les ennemis de la France. Il a aussi sabré des Français, beaucoup de Français. Rien né le désignait assurément pour le rôle de redresseur de torts, car on ne l'a jamais trouvé du côté du plus faible. L'injustice des Conseils de guerre ne l'a certainement pas révolté. Les crimes commis pour perdre un juif ont dû rencontrer chez lui des trésors d'indulgence, car, outre son beau mépris du

droit et de la loi, il s'est fait vieille dévote sur le tard. Ses entretiens sont de la vie éternelle, de Dieu le père, et d'un inonde meilleur. Quand Didon vante le sabre, qui s'étonnerait de Galliffet brandissant un goupillon ?

Par tous ces motifs, Galliffet ne paraissait point désigné pour un cabinet dont le mot d'ordre était : Justice et légalité. Cependant il s'imposa. Non que l'ambition lui fût venue de changer les destinées militaires que nous subissons depuis Sedan et Metz. Mais il critiquait les chefs de l'armée à tort et à travers, et il était Tami de M. Waldeck-Rousseau, qui jugeait nécessaire d'avoir « un homme à lui » dans le poste difficile de ministre de la Guerre. Par amitié pour «Waldeck », Galliffet devait accomplir ce qu'aucun général n'eût pu faire. Il avait de l'autorité, disait-on : d'un mot il rétablirait la discipline. Quant à la justice, il la prenait à son compte. Thémis était ses dernières amours.

Nous écoutâmes ces discours, et chacun en crut ce qu'il put. Je ne sais ce que pense aujourdliui M. Waldeck-Rousseau de son ami, mais je serais surpris si tout au fond de lui-même il ne se reprochait de l'avoir jugé avec trop de bienveillance. Non pas que Galliffet ait jamais eu l'intention noire de trahir son « Waldeck ». De cela, je ne le soupçonne pas. Mais quand on fait de la politique d'amitié, il faudrait, pour qu'il en résultât une unité de conduite, qu'il n'y eût pas en jeu des affections contradictoires. Or, M. de Galliffet est du cercle de l'Union. Il en est autant qu'on peut en être, ayant là des relations auxquelles il tient par-dessus toutes choses, et ce n'est pas un mystère que le cercle de l'Union est très loin en politique de Millerand et même de Waldeck- Rousseau.

Pour rester en termes tolérables avec des « amis » qui pensent contradictoirement, il faut contenter et mécontenter chacun tour à tour. C'est à quoi s'appliqua Galliffet, trahissant ainsi son « Waldeck »

INJUSTICE MILITÀIRB 305

sans y penser le moins du inonde. Un jour, c'était Millerand qui buvait ramertume ; un autre jour, le club. Il y en avait pour tout le inonde, pour Millerand surtout. Galliflet, sournoisement, se faisait pardonner les tristesses de Tun par les tristesses de l'autre. A nous, simples Français, de nous débrouiller là-dedans.

Hélas ! je n'apprendrai rien à personne en disant que nous ne nous sommes pas débrouillés du tout.. La discipline n'a pas été rétablie dans l'armée, et hier encore le capitaine des Michels, qui avait devant sa troupe ouvertement bafoué le ministre de la Guerre, était simplement déplacé, alors qu'en tout autre temps la mise en réforme eût été prononcée d'emblée. Encore faut-il dire que la punition consiste à envoyer le « coupable » en Algérie, ce qui est une faveur très recherchée, l'Afrique comptant double pour la croix. Pans un moment d'humeur, GallifTet a frappé Négrier. Comme il s'est rattrapé depuis ce temps ! Il a laissé Gonse dévoiler des secrets d'Etat, Roget, Cuignet rompre publiquement avec la discipline. M. de Montfort, qui s'est moqué de lui dans une lettre publiée dans les journaux, est toujours officier de réserve. Combien d'autres rebelles impunis ou glorifiés pourrais-je citer encore ! Comment s'en étonner quand le ministre a gardé autour de lui tous les instruments de Boisdeffre, tous les amis de Roget? Chamoin l'a * trahi. Quand un ministre a demandé qu'il fût fait un exemple de Chamoin, on lui a répondu que ledit Chamoin avait reçu les félicitations de Galliffet. Deloye l'a trahi. Il a déclaré qu'il ne pouvait se passer de Deloye. Il a décoré Lauth. Il a fait Davi-

Snon commandeur. Par un ordre du jour de son cru a tenté d'engager la politique du gouvernement, et s'est fait en cette occurence chapitrer vertement par le président de la République lui-même. Il vient de nommer divisionnaire le général Julliard qui passe pour avoir machiné la condamnation de Rennes. Il a donné à Dncassé le meilleur poste de son emploi, Si

306 INJUSTICE MILITAIRB

je SUIS bien informé, un scandale plus grand encore est en voie de préparation.

Le résultat de tout ceci, c'est qu'il y a double gouvernement, c'est-à-dire deux efforts en sens contraire, à l'heure précise où se prépare la rébellion suprême contre les institutions de justice et de liberté. Un souffle général de révolte vient de la caserne et de la sacristie. Des hommes qui se disent juges foulent la justice aux pieds, et, avec la justice, toutes les garanties de la loi qui sont le support nécessaire des sociétés civilisées. En même temps, des profondeurs sociales nous voyons sourdre des signes d'une conscience de justice croissante. Tous les problèmes se posent à la fois. Pour les aborder, pour les résoudre méthodiquement dans l'esprit de concorde que nécessite le maintien de la paix civile, il faut un gouvernement. Nous en avons deux. C'est un de trop.

P. S. Ci-joint la dernière lettre du lieutenant Meynier :

Tombouctou, 8 avril 1899.

... Le malheur est qu'on ne trouve plus de tirailleurs réguliers depuis que ce néfaste X. . . a inventé de payer ses irréguliers avec des captifs. Il fait la traite tout simplement. En arrivant devant un village, qu'il se soumette ou non, il le casse. Casser un village, cela veut dire emmener comme captifs tout ce qu'on peut trouver en bétail humain. Avec cela, complication de massacres épouvantables, relâchement de la discipline. Toiis les huit jours, paraît-il, les auxiliaires exigent leur captif pour avancer. Enfin X... n'est qu'un sale type, et je vous assure que nous sommes heureux qu'il ne soit pas avec nous.

Mes lecteurs voient que je restais en deçà de la vérité quand je parlais des horreurs qu'abrite en Afrique le drapeau tricolore. Qui est cet officier français qui déshonore ses galons par l'assassinat, l'incendie, l'organisation de l'esclavage? Comment se fait-il qu'avant que l'occasion lui fût «donnée de

commettre de nouveaux crimes, il n'ait pas été châtié ?

4 Octobre 1899.

Questions du jour

L'instruction du complot se développe dans des conditions qui paraissent inquiétantes pour les monarchistes et certains républicains de la République impériale. Est-il vrai que M. Cavaignac, le général Hoget, d'autres encore, aient sérieusement discuté l'aventure d'un coup d'Etat devant le cadavre encore chaud de M. Félix Faure ! Nous ne tarderons pas à le savoir. Cela expliquerait l'attentat de la place de la Nation, qui avait paru fou, et qui ne serait, dans ce cas, que le prolongement d une entreprise avortée.

Beaucoup de gens, à l'origine, avaient nié la réalité du complot. Je crois qu'il leur sera difBcile de persévérer dans cette thèse. Y-a-t-il eu plusieurs complots parallèles, ou une grande conspiration d'ensemble laissant la porte ouverte aux batailles ultérieures en cas de victoire ? M. Bérenger, je suppose, fera la lumière sur tout cela. Nous avons déjà quelques informations curieuses. Le fait de l'argent juifportugais, et protestant-suédois subventionnant le rtarti de « la France aux Français » par le moyen de 'Eglise catholique ne manque pas de saveur. Je sais que là juiverie dont il s'agit s'est catholicisée, à l'instar de beaucoup d'autres, je sais même qu'elle déploie

au service de TEglise un zèle qui ne lui permet de secourir des pauvres qu'au sortir du confessionnal, et je souhaite que tant de piété lui obtienne enfin la place convoitée dans « le monde ». Mais elle n'en reste pas moins austro-portugaise, et apparentée en Prusse de très près. Tels sont les appuis du Trône de France.

Quant à l'affaire Dreyfus, elle n'est, à y bien regarder, qu'une des manifestations du complot. Vous retrouverez dans l'entreprise antirépublicaine tous les chefs du syndicat clérico-militaire du père Du Lac. C'est le même personnel, et il n'en pouvait être autrement, tout ennemi de la justice et du droit étant, par définition, en conflit avec le principe même des institutions républicaines. La longue campagne des faussaires, des menteurs, des criminels de toute enver- Sure, marchant en troupe prétorienne, sous la conuite des moines, à la nouvelle Saint-Barthélémy tant de fois annoncée, aboutit logiquement à poursuivre contre la République elle-même la victoire obtenue contre la justice des lois.

M. Dupuy n'a pas osé défendre la République. M. Waldeck-Rousseau a eu cette audace. Mais tous les jugements politiques de la Haute Cour ne peuvent pas résoudre cette question posée par le Conseil de

fruerre, qui, en pleine connaissance de cause, acquitta e traître, et par le Conseil de guerre qui en pleine connaissance de cause, condamna l'innocent : Y a-t-il une justice en France ? C'est-à-dire, y a-t-il une garantie pour l'innocence ? Y a-t-il une protection contre le crime ?

Si c'est non, nous sommes à jamais déchus du rang que nous avons occupé dans Testime des peuples, et ce qui est plus grave encore, nous ne pouvons plus que nous déchirer dans la barbarie, puisqu'il n'y a plus chez nous qu'une souveraineté : la violence.

INJUSTICE MltlTÀIRB 309

Si c'est oui, quelle réparation polir Dreyfus ? Quelles mesures.de justice contre la troupe des bandits, jusqu'à ce jour vainement dénoncés ?

6 Octobre 1899.

L'armée de Méline

Nous avons une armée éloquente et, par surcroit, épistolière. Chacun peut visiter aux musées allemands une brillante exposition d'uniformes, de cuirasses, de sabres, de drapeaux français en tas, qui furent livrés hélas ! à l'ennemi par d'autres que des « pékins ». Notre haute armée se console, parait-il, de ce malheur et cherche sa revanche dans des efforts de littérature.

Des âmes simples croient qu'un officier d'état-major pâlit sur la carte de la frontière. Erreur ! Il empêtre ses galons dans la gomme pour recoller des petits morceaux de papier, et gratte des petits bleus pour en falsifier le sens : il parait que c'est cela qui doit nous donner la victoire. Etonnez-vous que tes deux plus grandes manifestations militaires de ce temps soient les vivats des foules « patriotes » en l'honneur d'Esterhazy le Uhlan, et les manifestations à Henry le Faussaire.

Si l'on vous demandait â quoi s'occupe le général Metzinger, vous auriez peut-être la simplicité de répondre qu'il s'épuise sans doute en combinaisons de haute stratégie. Et cela parait, en effet, d'autant

310 INJUSTICB MILITÀIRB

plus nécessaire que son principal titre de gloire est d'avoir participé, avec Mercier et quelques autres de de même acabit, à faire mourir — par incapacité pure — six mille soldats Français dans les marais de Madagascar. Eh bien, pas du tout, le général Metzinger a d'autres soucis. Sa grande préoccupation , c'est de nous dire, à nous civils, ce qui lui convient que nous pensions de lui-même et de ses invictorieux collègues.

La société des anciens sous-offs de Marseille avait invité le général à je ne sais quelle fête. J'extrais de sa réponse le passage suivant :

Avec vous, j'aurais été heureux de crier : « Vive l'armée ! > car je sais, aussi bien par les leçons de l'histoire que par mon expérience personnelle, que la nation qui ne s'appuie pas sur une armée solide est mûre pour la décadence, que tout se tient, que la décadence militaire est immédiatement suivie de toutes les autres, politique, commerciale, artistique et littéraire. Il en a toujours été ainsi, et les rêveries des humanitaires n'y changeront rien.

L'effort de littérature n'est pas très considérable, comme vous pouvez voir, mais il y est tout de même. Il consiste simplement à crier Vice V armée \ ce qui n'exige pas un labeur d'esprit au-dessus de la moyenne mentale de nos généraux.

Il est bien entendu, n'est-ce pas, que « l'armée » ce n'est pas la masse des d civils » qui se font tuer au jour de la bataille, car alors Vive l'armée ! voudrait dire Vive tout le monde ! ce qui paraîtrait, j'imagine, une manifestation superflue. Mais le Vive l'a)*mée ! de Metzinger signifie : Vive Metzînger !- Vive Mercier, qui firent tuer six mille Français, par stupidité noire ! Vive Mercier, coupable de forfaiture ? Vive Mercier, Vive Maurel, faux témoins ? Vivent Henry, du Paty de Clam, Gonse, faussaires ! Vive Esterhazy, traître ! Â bas lejuif Dreyfus innocent! Vivent les juges militaires qui mettent la justice sur le chevalet de la tor-^ ture !

Voilà ce que veut dire M. Metzînger, et c'est pourquoi moi, qui ne demanderais pas mieux que de crier Vive Tarmée ! si ce mot devait avoir son véritable sens, je suis obligé, comme je ferais pour la société civile si l'on me demandait un vivat en son honneur, de demander que l'on veuille bien exclure de mon acclamation tous les bandits qui sont ou devraient être au bagne.

Là est la différence d'opinion entre quelques Français, dont je suis, et M. Metzinger. Autrement, son propos n'aurait pas de sens. Nous n'avions pas besoin de « l'expérience personnelle » de M. Metzingerpour savoir que la première qualité d'une armée est d être solide. Mais toute la question est de savoir si le contrôle de tout et de tous est indispensable à la force de l'organisation militaire, ou si le mensonge, le faux et le crime font partie de « la solidité » de l'armée. « Tout se tient, dit très justement M. Metzinger ; la décadence militaire est immédiatement suivie de toutes les autres, politique, commerciale, artistique et littéraire. )> Voilà qui est parler. Si ce soldat faisait seulement la guerre comme il philosophe, le drapeau français flotterait demain sur la flèche de Strasbourg.

Ah ! la décadence militaire est le signe des autres déchéances. C'est un général de Madagascar qui le dit -— après Sedan, Metz et Madagascar. Fort bien. Mais peut-il vraiment croire que l'art de fabriquer des faux et le droit reconnu de commettre impunément des crimes, y compris le refus de justice, soit un signe de relèvement, non de décadence ? Avant de montrer les autres corps de l'Etat menacés de banqueroute, il serait bon de se garder soi-même d'abord.

Je cherche les hauts faits de ces grands enseigneurs et je trouve la France amoindrie, et je trouve d inutiles hétacombes de Français devant des nègres qui ne se sont pas défendus. Et quand du champ de bataille dont ils ont fait un champ de défaite, je rentre dans

la vie civile, j'y trouve des exploits sanglants contre les citoyens désarmés, des atteatats contre la justice et les lois. Un Deux-Décembre, pour aboutir au démembrement de la France. Une affaire Dreyfus, pour faire de l'armée française un instrument de sacristie. J'y trouve surtout l'ardente volonté de revenir aux fautes, aux crimes du passé. Que le général Metzinger, avant de recommencer sa conférence aux Français, aille dope faire un tour au musée de Munich, il y verra cloué par une main allemande sur une cuirasse française de Reischoffen, pour l'enseignement de l'histoire, un bulletin du pléi>iscite français en l'honneur de Napoléon III. Qu'il médite là-dessus, et, quand il aura compris la leçon, peut-être lui viendra-t-il un peu de modestie.

Oh ! je n ignore pas qu'il y a d'autres coupables

3ue les militaires. Je sais bien qu'il ne manque pas e civils pour courtiser bassement les soldats, leur persuader que le sabre est Dieu, qu'il a tous les droits, qu'il peut tout faire, et que vouloir soumettre un général aux lois n'est pas moins qu'un crime d'hérésie 3ui mérite le bûcher. M. Méline, qui, en compagnie u misérable Billot, a commis le crime d'usage de faux pour maintenir Dreyfus au bagne, s'est particulièment distingué, comme on sait, dans ce rôle. Il continue.

Hier, dans un banquet, au Thillot, il a défendu (( Tarmée » à la façon de Metzinger, en demandant, après M. de Montfort et tous les prétoriens du père Du Lac, des poursuites contre ceux qui estiment que des galons d or à la manche ou des plumes d'autruche sur la tête ne sauraient conférer le droit de violer impunément toutes les lois. Si les attaques contre les criminels continuent, Méline nous annonce que les pouvoirs publics « auraient le devoir (f aviser ». On sait ce que cela veut dire. On fera des lois pour punir ceux qui oseront flétrir le crime, et ce sera d'une logique indiscutable. Lorsqu'on fonde l'armée sur l'impunité de la trahison, du faux, de la forfair*

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ture, du faux témoignage, avec pour corollaire, le châtiment de Finnocence, c'est bien le moins que dans la société civile, les gens soient obligés d'écrire qu'il n'y a de vrai que le mensonge, de bien que la scélératesse, d'honorable que le raussaire. Tout alors se tient d'un enchainement serré. Nous attendons les

J'ustes effets de cette politique qui doit nous sauver de a décadence redoutée du général Metzinger, en installant toutes les puissances de banqueroute matérielle et morale au pouvoir. Après cela, quelle fierté de penser que les peuples vont se montrer Boisdeffre, Mercier, Billot, Gribelin, Lauth, du PatydeClam, Gonse, Pellieux, Chanoine, Deloye, Jouaust, Maurel, Roget, Cuignet, Esterhazy, en se disant : Voilà la France!

C est, sans doute, dans l'espoir d'amener prochainement ce résultat que les officiers de la garnison de Montélimar, classiquement respectueux de la discipline, viennent ae manifester contre le président Loubet, premier magistrat de la République et chef suprême de l'armée française. J'ignore par quelles mesures Galliffet va rétablir l'ordre dans 1 armée de Montélimar. Il décorera sans doute ceux des manifestants qni n'ont pas encore la croix automatique de Lauth, et donnera de l'avancement aux autres. C'est ce que permet de prévoir sa dernière promotion de généraux, où il a récompensé Torçy pour n'avoir pas arrêté Esterhazy porteur d'une pièce secrète dérobée de l'armoire de fer, et JuUiard pour avoir nargué son ministre infligeant une faveur à titre de punition, au colonel de Saxcé.

En réalité tous ees manquements a la discipline, tous ces actes d*insubordination, qu'en tout autre pays on prendrait pour le signe d'une armée décadente, ne se produiraient pas si M. de Galliffet avait su se faire obéir au lieu de se laisser bafouer par tout son entourage. Les criminels ne sont pas punis, les révoltés reçoivent pour châtiment des faveurs : c'est pourquoi la révolte continue de sévir parmi les soldats des pères Du Lac et Didon. De même M. Méline n'aurait

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pas l'impudence de menacer les défenseurs des lois, et de se déclarer — lui, criminel — protecteur du crime, s'il trouvait un gouvernement résplu devant

lui...

11 Octobre 1899.

La Révolution militaire

Jusques à quand la révolte militaire sera-t-elle encouragée parmi nous? Le scandale de Montélimar, s'il était isolé, témoignerait seulement d'une très mauvaise éducation dans certains milieux militaires. Le fait que des officiers se réunissent en corps sur la voie publique pour outrager le chef du gouvernement — qui représente la France devant l'étranger — marque une fâcheuse lacune dans le patriotisme de ces soldats, en même temps qu'un singulier mépris de la discipline militaire. Je ne dis rien de l'outrage aux mœurs. Mais quelqu'un soutiendra-t-il sérieusement qu'il n'y ait là qu'un acte isolé appelant l'indulgence des chefs?

Qui ne voit au contraire qu'il s'agit d'un cas particulier, dans un ensemble de faits marqués du même caractère ? Analogie dans les actes délictueux, analogie dans le manque de répression. J'ignore si, comme on le dit, la manifestation du monôme de miction fut concertée d'avance entre ces beaux fils de la royauté. Etranges opinions qu'on ne peut exprimer qu'à la condition de se déculotter d'abord !

Ce que j'affirme, c'est qu'on nous leurre, c'est qu'on ment pour essayer de soustrafre les coupables au châtiment des lois, lorsqu'on tente de rejeter sur un seul officier toutes les responsabilités encourues. Celui-là s'est dévoué pour sauver le troupeau. Celui-là n'a pas voulu mentir. Il rachète ainsi un peu de sa faute. Est-il acceptable que les autres puissent se tirer d'affaire à si bon compte? S'il ne s'agissait que d'une gaminerie de hasard, on pourrait peut-être fermer les yeux. Mais tout le monde sait que M. Loubet, comme premier magistrat de la République, est principalement visé par les fauteurs de la contre-révolution royaliste qui se préparait dans les entrevues de Bruxelles entre le duc d'Orléans et certains accusés de la Haute Cour. C'est M. Jules Lemaitre, de l'antifranc-maçonnerie, qui a superbement signifié à M. Loubet qu'il ne lui pertnettrait pas d'occuper le pouvoir. En vertu de quoi fut organisée, avec la complicité de M. Dupuy, la fameuse manifestation du retour de Versailles. Lorsque les officiers de Montélimar manifestent contre M. Loubet, dans la mesure où leur intellectualité le permet, ils ne font qu'obéir au mot d'ordre général de la grande insurrection contre le régime républicaln.

Seulement la question est de savoir si c'est le gouvernement de la République ou la conspiration royaliste qui commande à l'armée. La coupable passivité des autorités militaires (et civiles, hélas!) de Montélimar est une suffisante réponse, quand on rapproche des scandales précédents ce dernier scandale d'insubordination militaire, et la tolérance qui est un encouragement à des scandales nouveaux.

Sans l'intervention de la presse, on réussissait à étouffer l'affaire, et quand il a fallu sévir, on s'est efforcé de désarmer l'opinion par une répression dérisoire. M. de Galliffet a été accepté comme ministre de la Guerre sur sa promesse formelle qu'il rétablirait la discipline dans Tarmée. Il a débuté de façon magnifique en annonçant qu'il rendrait les chefs de corps

responsables de tous les désordres qui se produiraient dans les troupes placées sous leur commandement. Rien n'était plus légitime, car des manifestations comme celles qui se sont produites sur divers points du territoire seraient impossibles si l'état d'esprit qui les amène n'avait été préalablement encouragé par la complicité des chefs. Ce qui se passe en ce moment à Montélimar en est une nouvelle preuve.

Il faut dire que si la répression n'est pas venue des supérieurs immédiats des coupables, elle a non moins scandaleusement fait défaut du côté du ministre de la Guerre. Je n'oublie pas que le général de Négrier a été frappé par M. de GallijSTet qui s'est appliqué depuis lors à se faire pardonner ce coup de tète. Mais Lauth décoré! Mais Hardschmidt, mais Saxcé, mais Julliard, obtenant, pour châtiment d'un acte d'indiscipline, les deux premiers une faveur, le dernier l'étoile de divisionnaire! Mais des Michels, puni d'un changement qui hâte pour lui l'heure de la croix « automatique » ! Mais Cuignet, mais Roget, mais Gonse, rompant en visière avec toute discipline, au procès de Rennes, Galliffet n'ayant pas même trouvé le courage de punir la révélation des secrets d'Etat ! Mais Chamoin falsifiant le dossier secret, de complicité avec Mercier, qù'at-il obtenu pour réprimande sinon des félicitations ministérielles ? Mais Deloye n'a-t-il pas ouvertement trompé, trahi son ministre? Quelle autre répression qu'une mission de confiance?

N'est-ce pas le même Deloye qui fit pasiser dans toute l'artillerie de Paris, de Vincennes et de Versailles, le mot d'ordre qui organisa l'abstention des officiers à la réception présidentielle du 14 Juillet? Il n'est pas le seul, a la vérité. Lorsque des généraux peuvent impunément se permettre ae tels actes, comment les sous-lieutenants de la Drôme n'en concluraient-ils pas que tout leur est permis contre le président ?

Le gouvernement, et, à son défaut, la Chambre — quand la question lui sera clairement posée — s'aviseront peut-être qu'il est temps d'en finir avec ces

INJUSTIGB MILITAIRE 317

manifestations de révolte, où ceux qui ont pour devoir d'obéir signifient qu'ils prétendent commander. Si l'inconvenante rébellion de Montélimar n'est pas sévèrement réprimée demain, quelque rébellion nouvelle obligera le gouvernement aux mesures de rigueur devant lesquelles il a jusqu'ici reculé ? Et si je souhaite qu'il comprenne enfin la nécessité des actes de sévérité légitimes, c'est qu'il n'y a pas de besoin plus pressant à cette heure que le rétablissement de la discipline dans l'armée.

Les soldats ont pour fonction de défendre le territoire français contre l'étranger. Vraiment ce rôle peut suffire à leur activité patriotique. Quant à la prétention qu'affichent les généraux du père Du Lac de nous gouverner par le sabre, plus tôt il en sera fait justice, mieux cela vaudra pour tout le monde.

Nos défaites de 1870 avaient nettement révélé l'ineptie de nos chefs militaires. La conséquence de Sedan fut une révolution politique inévitable. Mais nous avons reculé devant la révolution militaire qui s'imposait plus logique . lient encore. La guerre franco-allemande fut la grande banqueroute de notre organisation militaire. Il semblait que le peuple français serait unanime à condamner les incapables qui avaient amené l'invasion du territoire et le démembrement de la France. Il n'en fut rien. La guerre civile déchaînée fit rentrer en vainqueurs,ivres de vengeance, les soldats qui auraient dû revenir, tète basse, des plus tristes capitulations de l'histoire. Ils furent célébrés, adulés, encensés. Le plus coupable d'entre eux, après Bazaine, fut porté par les monarchistes à la première magistrature de l'Etat. Dès lors, ils étaient maîtres de la France, et ne pouvaient admettre qu'il leur fût besoin de se corriger, de se réformer, de renoncer aux traditions de présomptueuse ignorance d'où était venue la défaite.

A l'heure où les charges écrasantes du contribuable obligeaient le gouvernement à l'ajournement des dépenses les plus nécessaires, un magnifique gas-

pillage de millions fut organisé à propos de la défense du territoire. Gambetta releva considérablement la solde des ofBciers, croyant ainsi gagner ce l'armée nouvelle » à la République. Sous le nom de commandement de corps d'armée, de coûteuses satrapies furent créées, bientôt suivies de la satrapie supérieure des inspecteurs d'armée. Lisez V Autorité y journal peu suspect d'antimilitarisme, pour savoir ce

Ï[ue coûte au benoît contribuable l'art militaire de aire « suer le kilomètre » sous prétexte d'inspection.

Quant au travail utile accompli en retour, il s'est traduit jusqu'ici, au point de vue des résultats, par la scandaleuse faillite de l'expédition de Madagascar, où lorsque le général Duchesne se lança courageuse-^ ment, mais bien imprudemment, en colonne volante sur Tananarive, la résistance de quelques milliers de nègres eût suffi pour changer l'aventure en un effroyable désastre.

Miribel fut un travailleur, loué comme un génie par les monarchistes et les papalins. En réalité^ de l'aveu même des républicains qui le mirent à la tète de l'état-major, il comptera surtout comme un ingénieur de mérite secondaire. C'est lui qui nous a légué Boisdeffre, Henry et toute la bande dont le renom, malheureusement pour notre renom, demeurera dans l'histoire. Par les successeurs qu'il s'est désignés, l'homme s'est jugé lui-même. M. de Freycinet, qui, seul des ministres de la Guerre, eût pu se montrer à la hauteur de sa tâche, a définitivement sombré par manque de caractère. II. n'a fait que consacrer de son autorité humiliée le règne des factieux incapables par qui se continue notre désorganisation militaire. C'est un point sur lequel j'aurai prochainement, hélas! l'occasion de revenir.

La révolution militaire nécessitée par nos défaites ne s'étant pas accomplie, j'établirai que, sous d'autres apparences, avec l'armée du service universel, notre situation militaire, comparativement . à la force actuelle de l'Allemagne, ne s'est pas améliorée dans une

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proportion correspondant aux efforts de la nation française. Il est temps de demander des comptes au point de vue militaire. Cette Grande Muette devenue tout à coup si bruyante, cet état-major infaillible qui, cherchant ses adversaires à Tintérieur, donne d'un si grand effort contre la justice, la vérité, la loi, clame sa prétention de commander souverainement à la société civile.

Pour toute réponse, rétablissons d'abord la discipline militaire, puis sachons si le haut commandement qui parade aujourd'hui d'un tel éclat sur la place publique a commencé par se mettre en règle avec son .premier devoir, qui est la défense militaire, avec l'ensemble des prévisions qu'elle suppose. Dans un pays où des soldats factieux se préparent aux pronunciamientos, c'est une révolution urgente d'mviter nos Cervera du présent et de l'avenir à s'orienter d'abord du côté de la frontière.

13 Octobre 1899.

La fin de l'affaire Dreyfus

M. Sébastien Faure, anarchiste, est condamné à deux mois de prison par la justice « républicaine m pour avoir manifesté contre les antisémites et les prétoriens du père Du Lac. Ce n'est qu'un civil. S'il était seulement de TEtat-Major, et qu'il eût fait des faux à la douzaine, il incarnerait l'honneur de la France et aurait les plates excuses du Delegorgue qui vient de le condamner.

Je ne suis pas anarchiste, mais je comprends très bien que des esprits simplistes arrivent à la conception de la suppression totale de l'autorité en constatant que nos révolutions ont principalement consisté jusqu ici à changer le nom des abus. Jamais la démonstration n'en fut faite si clairement que par les diverses péripéties de l'affaire Dreyfus. L'arbitraire, forme primitive du gouvernement des hommes, les soumet à la volonté a'un maître. La loi, plus ou moins libérale, plus ou moins despotique, a, du moins, cet avantage théorique de ne viser personne et de s'appliquer indistinctement à tout le monde. Il ne s'agit plus, pour que la loi réalise la justice dans la liberté,, que de lui faire exprimer les rapports des choses, suivant un mot fameux, et, ce tour de force accompli, d'en faire l'application égale entre des hommes de fait très inégaux.

Sur ces deux points je n'apprendrai rien à personne en disant qu'il y a des mécomptes. Celui qui juge n'aime pas être jugé, celui qui sabre n'aime pas être sabré. Qui interprète la loi la fait, la fait au gré de ses passions, de ses intérêts. Qui l'exécute suit la même pente, nécessairement. Et quand une commune attraction de solidarité a lié ces « forts » par un pacte tacite, mais plus sûr que tous les textes de légalité, il n'est point de résistance contre cette suprématie.

. Sans doute on répond que les lois sont promulguées au nom du peuple français, et même voulues par lui, et surtout fabriquées par ses représentants. La vérité est que le peuple français n'apparaît vraiment, en cette tragi-comédie, que pour donner des satisfecit à tous ses maîtres, sous forme « de libres 'suffrages », et les rémunérer de leurs privilèges par son labeur. Quelques menus vestiges de profits lui sont de hasard octroyés. Il s'en contente jusqu'ici, et la République démocratique a pour les gouvernants cet avantage qu*au lieu de rejeter toutes les responsabilités — d ailleurs illusoires — sur le monarque, elle permet à tous les malfaiteurs de majorité de se

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retourner vers la nation elle-même et de lui dire : Tu l'as voulu.

C*est au nom du peuple français qu'on a acquitté Esterhazy traître, c'est au nom du peuple français

3u'on a deux fois condamné Dreyfus innocent. C'est u consentement tacite du peuple français que justice n'est point encore faite des bandits. Le peuple souverain est trompé, je le sais bien. Mais c'est le sort fatal de tous les souverains d'être trompés, exploités, trahis par tous ceux dont ils sont obligés de faire les instruments de leur souveraineté.

Ainsi la loi d'une démocratie ne produit pas nécessairement toujours les effets supérieurs qu'une théorie de l'homme abstrait permettait d'en attendre. Ainsi l'affaire Dreyfus, qui est la négation de toutes les idées de la Révolution française, s'est produite dans le pays même de la Révolution française, par le fait d'hommes dont la plupart se disent — et même peut-être se croient — les fils légitimes de cette Révolution. Les peuples ont clairement vu notre défaillance. L'auraientils vue de même si elle eût été leur? Je trouve M. Zakrewsky, si cruel pour la France à propos de l'affaire Dreyfus, singulièrement indulgent pour toutes les victimes du despotisme oriental dont ses fonctions le font le serviteur.

Au moins, chez nous, avons-nous lutté contre le crime gouvernemental, contre l'indifférence publique, contre l'opinion populaire. Nous avons lutté. C'est beaucoup. Nous avons tenu tête à l'Eglise, au despotisme du sabre, k toutes les puissances sociales conjurées, car beaucoup de ceux que les circonstances nous donnaient à défendre ne craignaient rien tant — comme disait un grand juif, en se félicitant de la condamnation de Dreyfus — que d'avoir à « payer les frais de la bataille ».

Nous avons combattu, et si nous n'avons pas vaincu du premier coup, ni même du second, j'ai déjà dit que nous étions tout près de la victoire. Comparez les circonstances du verdict de 1894 avec celles du verdict

de 1899, et mesurez ce que nous avons gagné. Nous avons rendu à l'innocent la liberté, et devant l'univers civilisé nous lui avons rendu l'honneur. La réhabilitation devant la loi française est, à courte échéance^ inévitable. Bien plus, du camp adverse je vois arriver une proposition d'amnistie qui aurait pour résultat de rétablir Dreyfus de plein droit dans son grade sans discussion ultérieure. Cela ne peut nous agréer, car nous voulons, avant tout, la discussion publique de toutes les circonstances de l'affaire, et nous avons à cœur de profiter de tous nos avantages.

Nos avantages, c'est le procès Zola, c'est le procès Picquart, tous deux inévitables, par lesquels l'opinion publique sera mise en demeure, une fois de plus, de se prononcer sur les scélératesses des bandits de la Jésuitière bottée. Zola ne faiblira pas. Il l'a dit. Nous le savions d'avance. Par lui, par Labori, les grandes questions seront de nouveau posées, et le jury se verra offrir la chance des fautes à riéparer. 11 faut que Picquart passe en Conseil de guerre. 11 n'y a pas de meilleure fortune pour lui comme pour nous. L'accusation est absurde, grotesque. Donc la condamnation est sûre, selon le précédent du colonel Jouaust. Un bel éclat de vengeance à forme judiciaire, qui retentira très loin et très profondément dans le pays.

Sncore tout cela n'est-il qu'une préparation de l'achèvement de justice totale qui doit amener Mercier devant les juges, et derrière lui toute la bande. Dupuy lui -même s'est trouvé dans l'obligation de demander des poursuites contre Mercier. Depuis ce temps, le procès de Rennes n'a fait qu'aggraver les charges contre le criminel. Comment un ministère où siège Millerandà côté de Waldeck-Rousseau pourrait-il accepter l'impunité du crime, se placer dans l'œuvre de justice légale au-dessous même de Dupuy? Cela ne se peut concevoir. Faut'-il ajouter qu'une enquête parlementaire paraît inévitable pour préciser les responsabilités particulières et dégager les conclusions générales qui s'imposent?

Nous avons dit cent fois que l'affaire Dreyfus n'était pour nous qu'une occasion de faire l'éclatante démonstration des maux dont souffre depuis trop longtemps notre patrie. Dès aujourd'hui la démonstration est faite, et le moment approche de conclure. La question religieuse et la question militaire sont posées. Le prêtre dans son église. Le soldat sur son terrain de manœuvres. Il n'y a pas d'autre solution. Hors de la politique, le sabre et le goupillon. Si le soldat par son travail et par son zèle peut aboutir à défendre la patrie— au lieu de lalaisserenvahiret démembrer comme .nous l'avons déjà vu — cela vraiment peut suffire à sa gloire. Si le prêtre peut conquérir à son troupeau les félicités éternelles^ il doit regarder avec quelque mépris les œuvres de la terre. Il est temps que le rôle de chacun soit délimité nettement et que des lois prévoyantes empêchent les indisciplinés d'en sortir.

Le besoin d'une justice plus sûre, aussi bien pour le soldat que pour le civil, est compris maintenant de l'immense majorité des Français. D'importantes réformes seront certainement proposées, et la Chambre si brouillonne qu'elle soit, sentira la nécessité pour elle de se rendre à l'évidence. Voilà le bien qui sortira de l'affaire Dreyfus, et j'ai l'orgueil de dire que c'est, pour une grande part, à nous qu'on le devra. Nousn empêcherons pas les moines de rêver de bûchers pour les hérétiques, nous n'empêcherons pas les militaristes paradeurs de défaites de rêver de coups d'Etat, nous ne les empêcherons pas les uns et les autres de travailler à la ruine de la patrie qu'ils prétendent servir. Mais nous les aurons empêchés, et nous les empêcherons de réaliser leurs rêves de domination san- Î riante, et nous aurons aidé à faire nos concitoyens plus ibres, notre société meilleure, notre patrie plus efficacement défendue par une armée désormais exclusivement préoccupée de ses devoirs militaires. Nous n'aurons pas passé en vain: de quoi nous serons contents.

14 Octobre 1899.

La leçon de l'affaire Dreyfus

M. Conrad de Witt, député royaliste, est-il vendu aux Juifs ? Je voudrais qu Arthur Meyer nous le dise. Arthur Meyer parle haut dans le parti royaliste. Va-t-il tolérer plus longtemps qu*un simple de Witt lui fasse la la leçon? Croirez- vous que cet homme conçoit l'armée française sans faussaires, et la justice sans violation de la loi? C'est de Conrad de Witt que je parle, et non d'Arthur Meyer.

Cela ne se peut tolérer parmi les Juifs du roi de France. Si M. de Conrad de Witt veut sincèrement le rétablissement de la monarchie, qu'il commence par un acte de foi envers Henry, Mercier et toute labande. Qu'il honore, avec le prince Henri d'Orléans, le patriotisme d'Esterhazy. Alors il lui sera permis de prendre rang parmi les défenseurs du trône. Sinon, le moins qu'on pourra dire de lui, c'est qu'il a trahi la patrie. Je parle naturellement de la patrie d'Arthur Meyer, qui n'est pas celle des simples Français.

Qui aurait cru qu'un royaliste se trouvât pour revendiquer la justice des lois dans l'alSaire Dreyfus? Nous avions déjà fait fête à M. Hervé de Kerohant. En voici un autre que je vous présente. Ce n'est pas beaucoup dans Tensemble d'un parti qui, pour se faire bien venir de la France ne trouve rien de mieux que de se solidariser avec une tourbe scélérate, honnie du monde entier. Deux partisans de la justice dans le camp des ennemis de la Révolution française: vraiment c'est plus qu'on n'aurait pu croire. Après tout, il s'est bien

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rencontré dans le clergé catholique français jusqu'à deux abbés pour faire acte public de charité chrétienne envers un Juif mis par les Jésuites de robe noire et de culotte rouge à la question ordinaire et extraordinaire. Il ne faut plus s'étonner de rien.

La vérité est que l'affaire Dreyfus a agi sur les organisations politiques à la manière de ces réactifs qui, dans les analyses, déterminent la présence d'élç- Âients inattendus. Tous les partis, à les entendre, veulent les mêmes réalisations de justice et de liberté. Chacun d'eux a, si Ton veut l'en croire, le privilège des nobles pensées du désintéressement, du zèle pour la patrie. L'expérience de l'histoire peut sembler une pierre d'épreuve. Mais l'histoire est une chose d'une complexité très grande, et tous les partis ayant été amenés tour à tour à violer leurs propres principes, chacun s'empresse d'alléguer qu'il s'agissait, en ce cas, d*une circonstance exceptionnelle qui ne se représentera plus. Il va sans dire que tous les autres ont hâte de répondre que la circonstance exeptionnelle est au contraire la règle pour le parti incriminé, et qu'eux seuls ont eu le privilège de manquer exceptionnellement à leurs engagements de faire la justice et d'assurer la liberté.

La controverse dure toujours, et tout le monde a raison dans la critique de tout le monde. La controverse dure toujours, compliquée des luttes sanglantes f>our la domination, à travers lesquelles, au nom de a justice et de la liberté, la justice et la liberté reçoivent plus d'une atteinte. Malgré tout, une évolution se fait dans les esprits, par laquelle une moindre somme d'injustice est progressivement tolérée des gouvernants par les gouvernés. C'est ce qu'on appelle le progrès moral, dont nous sommes très fiers. Et vraiment tant qu'il se cantonne dans la doctrine, tant qu'il n'est pas soumis à l'épreuve des actes, ce progrès est quelque chose d'admirable.

Nulle part, il n'est plus admiré qu'en France, où nos paroles et nos écrits sont renommés pour être d'une

sa

humanité très haute. Nul pays ne paraissait donc plus favorable à l'expérience d'un redressement d'iniquité contre les passions d'arbitraire et de haine que les sectes fomentent dans les âmes. L'expérience est faite. On sait le résultat qu'elle a donné. Un déchaînement de passions sectaires comme il ne s'en était pas vu dans le monde, depuis les grands massacres en l'honneur du Dieu de bonté. Grande surprise des philosophes qui croyaient le sombre défilé franchi, et qui, l'ayant imprimé, éprouvent quelque peine à reconnaître leur erreur.

Hélas ! les faits sont là. Toute l'Eglise, tous les

[partis monarchiques, et le gouvernement républicain ui-même se sont d'un même mouvement détournés du droit, de la loi, pour courir au secours du crime, pour se faire les champions de l'iniquité. La force paraissait dans l'Eglise, dans le sabre. Tout pour l'Eglise, tout pour le sabre, jusqu'à la glorification d'un traître et d'un faussaire. Nous avons vubela. Nous avons vu, sous des apparences menteuses de justice, condamner l'innocence et disculper la trahison.

Par contre, il est arrivé que des hommes de tous les partis ont osé se dégager de ceux qui les sollicitaient de mettre au-dessus de tout l'intérêt immédiat des groupes et des factions pour courir les chances du grand combat, à armes inégales, pour la justice et pour la vérité. Je dis de tous les partis, par égard pour M. Hervé de Kerohant, pour M. Conrad de Witt et pour les quelques monarchistes qui ont exprimé leur opinion entre quatre murs. Mais chacun sait du reste que c'est le parti républicain qui a eu l'honneur de fournir la presque unanimité du contingent, et que ce contingent se trouvait de plus en plus fort à mesure qu'on s'éloignait des groupes dits de gouvernement.

Il s'est formé ainsi, non pas un parti — une fois organisé, il aurait abouti probablement au même résultat que les autres — mais un rassemblement, en apparence hétéroclite, de citoyens, qui ont la prétention

de réaliser au moins ce que la loi comporte de justice pour chaque citoyen. Les uns sont modérés, comme Trarieux, d'autres révolutionnaires, comme Jaurès, ou monarchistes, comme Hervé de Kerohant, d'autres sont en dehors de la politique, comme Picquart, Zola, Anatole France, mais tous sont bien d'accord pour proclamer que les pouvoirs de mensonge et d'iniquité, de quelque nom qu ils se parent, les rencontreront devant eux comme adversaires.

Ce n^est pas, à mon sens, un médiocre résultat que des personnalités éminentes, brisant les moules des partis, s'affirment individuellement ainsi pour la réalisation de l'idée. La conséquence, peut-être, ne tardera pas à s'en faire sentir. Car voici les politiques avertis qu'il n'est pas besoin d'eux pour faire triompher la justice des lois, et que, s'ils peuvent parfois abuser de l'indijfférence des foules, il y a chez nous des consciences assez éveillées pour s'indigner du mal qu'ils croient avantageux de tolérer, et des caractères assez résolus pour leur imposer le devoir.

Il se pourrait très bien que cette révolte pacifique des esprits, dont Zola aura la gloire d'avoir donné le signal, ne fût rien de moins, dans notre France tourn\entée, qu'une révolution de pensée aboutissant a une révolution d'action. La vitalité des anciennes puissances inspiratrices de ce peuple est épuisée. Les vieux mots qui enflammaient les âmes demeurent maintenant sans vertu. C'est la grande faillite des antiques promesses de toutes les Eglises de clercs ou de laïques. Hors des chapelles, la pensée, l'énergie de la France! Que l'individu sache, que l'individu veuille, que l'individu fasse.

En chacun de nous il est une force immense, si nous savons la porter au secours des vaincus de l'humanité. Rien ne Ta plus clairement prouvé que l'affaire Dreyfus. Sans esprit de vengeance, mais sans faiblesse aussi, achevons notre victoire, et faisons-la surtout servir à notre pays en provoquant de toutes parts les initiatives généreuses de justice et de droit numain. Car nous

328 INJUSTICE MILITAIRB

savons maintenant que les institutions, les lois, les dogmes sont impuissants contre l'iniquité qui est en nous, et que le plus urgent de la réforme sociale c'est de la commencer par nous-mêmes, en mettant le meilleur de notre énergie au service de l'acte réparateur.

15 Octobre 1899.

Dans le Brouillard

Après quinze jours de vacances passés dans l'ignorance des journaux, je cherche à dégager quelques prévisions générales d'une situation passablement obscure.

Je vois des gens pour qui l'unique question est de savoir si le gouvernement aura ou n'aura pas la majorité a la Chambre. Evidemment, cela n'est pas sans intérêt. Il me semble pourtant qu'il y a des considérations supérieures. Je n'oublie pas dans quelles conditions le ministère actuel fut tormé, j'aurais même pour désir singulier qu'il ne l'oubliât pas davantage.

Trahie par Félix Faure, par Méline, par Dupuy, la République était en fort mauvais point, car elle était devenue l'enseigne d'une sorte de maison douteuse où tout le monde parlait en maître, sauf le maître véritable — qui est, par définition, le peuple français luimême.

ve

Le peuple français a un gouvernement pour gourner équitablement dans l'intérêt de tous. Le gouver-

nement s'était, par faiblesse d'abord et par trahison plus tard, livré aux ennemis de la chose publique, qui n'avaient d*autre rêve que de bouleverser TEtat pour s'attribuer les bénéfices du pouvoir. Du préfet le plus haut au plus bas garde champêtre, c'était un grand concours de fonctionnaires se disputant l'honneur de livrer les clefs de la citadelle. Si j'en avais la fantaisie je pourrais citer, avec noms à l'appui, les merveilleux propos que certains préfets venaient tenir jusque dans les antichambres des ministères. On sait que le duc d'Orléans avait d'avance rendu justice a nombre de ces « républicains » en les chargeant, une fois le coup d'Etat accompli, de défendre la monarchie dans lespostesmêmesoii ils a v^aient eu pour mission jusque-là de défendre la République, Pendant ce temps, monarchistes, césariens, parlaient en maîtres. Les rues étaient à eux. J'ai vu des gens assommés par la police pour avoir crié : Vive la République ! M. Dupuy cachait au fond de ses tiroirs les preuves du complot. Des généraux entraient en pourparlers avec les factieux. Il n'y avait pas de gouvernement, ou, pour appeler les choses par leur nom, il y avait un gouvernement de traîtres.

Le peuple français a une justice pour appliquer les lois. Les juges n'appliquaient pas les lois, estimant qu'il y avait pour eux un intérêt de carrière à refuser la justice, étouffer la voix de la vérité. « La question ne sera pas posée », disaient Delegorgue et Mazeau. « La question ne sera pas posée », devait répéter Jouaust plus tard, pour achever l'écrasement de l'innocence.

Le peuple français a une armée pour défendre le territoire de la patrie. L'armée, maintenant, se distinguait de l'Etat. Les serviteurs du pays s'en prétendaient les maîtres. Au nom de services attestés par le démembrement de la France, des vaincus k panaches disaient cyniquement : « La loi c'est nous, la justice c'est nous. Nous pouvons nous tromper peut-être, mais nous n'en con\îendrons jamais, car l'intérêt

suprême c'est que la France ait confiance en nous et ne croie pas que nous sommes susceptibles d'erreur. Cette confiance Ta déjà menée à Sedan et à Metz. Nous sommes prêts pour de nouvelles entreprises ».

Le peuple français a un clergé à l'entretien duquel les croyants ont pour principal souci de faire contribuer les incrédules, au nom de la liberté. Ce clergé a pour fonction très haute de se désintéresser des questions de la terre et d'élever les regards des hommes vers l'idéal suprême de beauté, de bonté, de vérité. Quelle plus sanglante ironie que de mettre l'histoire de l'Eglise en regard de ce programme officiel ! Supplices, bûchers, massacres, toute une histoire de sang pour la domination. L'Eglise se vante (!) de n'avoir pas changé. Il semble qu'en effet elle ne pourra changer jamais. Partout où, comme en Espagne et en Italie l'anarchiedespouvoirspublicsa rendu l'Eglise maîtresse, l'Eglise a détruit tous les ressorts de la vie. Est-ce au tour de la France à cette heure ? La démocratie, pas plus que l'oligarchie bourgeoise ou nobiliaire n'a su défendre la France contre ceux dont le rêve constant fut d'y recommencer le Paraguay. Quelles conditions plus favorables à ses desseins que les circonstances actuelles? Point de gouvernement : l'Eglise était souveraine. Une seule puissance restait à côté d'elle : la force brutale de l'ancienne armée sans autre idéal que de massacrer l'hérésie. Didon chanta le sabre, et Du Lac s'en servit. Le sabre se laissa faire, A la condition de se tremper dans l'eau bénite, il était maître. Il n'en fallait pas davantage.

Le peuple français a un Parlement pour contrôler l'exécution des lois, améliorer sa législation, et monter bonne garde autour de la justice et de la liberté. Le Parlement du peuple français n'a peur que de l'Eglise et des chefs factieux de l'armée. Moyennant quoi, on le voit très redoutable à tous les faibles. Après avoir de ses votes soutenu toutes les trahisons, il a conquis un titre nouveau aux flétrissures de l'histoire en envoyant un accusé devant des juges spé-

ciaux, pour assurer la condamnation au lîeu de Tacquittement de piano que les juges désignés par la loî allaient, craignait-on, proclamer.

Quant au peuple français lui-même, il voyait tout cela s'accomplir sous ses yeux, et malgré quelques cris de la rue, semblait s'en désintéresser parfaitement. Nous ne saurons qu'aux élections prochaines quel enseignement il a pu recueillir de cette crise. Un grand effort a été fait pour lui faire voir et comprendre la vérité. Il y a des signes nombreux que la tentative n'aura pas été vaine.

Cependant il faut vivre d'abord, et M. Loubet, mis en demeure de constituer un gouvernement, chargea M. Waldeck-Rousseau de former un ministère. On peut dire que le choix fut approuvé de tous les républicains. La réunion autour d'une même table de Millerand et de Galliffet, avec Waldeck-Rousseau pour président, en vue d'une action commune, était une frappante expression de l'anarchie générale où florissait notre impuissance. Par surcroît d'ironie, un ministre de Méline, un ministre de Dupuy, étaient restés là pour attester la continuité d'une tradition. On nous dit que cette combinaison ferait merveUle. L'histoire se prononcera sur ce point. Je veux croire que l'heure d'un jugement définitif n'est point encore venue, et il me plaît d'accorder le plus large crédit possible à des hommes qui ont pris le pouvoir à une heure de suprême désarroi.

Cependant ils ne peuvent ignorer eux-mêmes qu'ils ne se sont pas montrés supérieurs à leur tâche. Ils nous avaient promis l'application des lois. Ils nous l'ont refusée. Grâce à eux, les bandits de l'Etat-Major ont pu triompher à Rennes sans que le ministre de la Guerre réprimât la rébellion la plus caractérisée, sans que la justice osât mettre la main au collet des plus impudents violateurs delà loi. Dès que nous protestions il nous était répondu que cette lâcheté systématique était une habileté suprême, et quand la défaite obtenue, on proposa de donner enfin tout son cours à la loi, les

ministres continuèrent de refuser la justice égale pour tous, et l'un d'eux à qdl l'on mettait sous les yeux l'exemple du passé eut ce mot admirable : « Ne récriminons pas. » Il n'y a pas de manière plus simple de rendre ses comptes.

Ne récriminons pas, c'est-a-dire ne parlons pas du passé, puisque cela fait de la peine aux ministres, et cherchons à nous reconnaître un peu dans ce que nous promet l'avenir.

La justice de la Haute Cour va son train, et tant que l'affaire du complot ne sera pas vidée, le gouvernement n'a rien à craindre de la Chambre. En poursuivant les factieux II n'a fait que son devoir, mais dans le temps actuel le simple accomplissement du devoir est une telle rareté qu il faut en féliciter les ministres comme d'un acte d'héroïsme extraordinaire.

La solution élégante de la grève du Creusot par M. Waldeck-Rousseau fut un joli coup de partie. Il faut dire que les ouvriers se donnèrent beaucoup de mal pour lui assurer ce succès. Malheureusement, à cette heure même, M. Schneider se donne encore plus de mal pour tout brouiller. Un acte élevé de justice n'en reste pas moins au crédit du gouvernement.

Le gouvernement profitera-t- Il de sa force pour livrer Mercier et sa bande à la justice des lois, ou plus indulgent au crime que Dupuy lui-même, poursuivra-t-il l'œuvre de Rennes en s'interposant entre le criminel et la vindicte de la loi ? Là comme ailleurs, suivant toute apparence, c'est la volonté de GallIfiTet qui sera prépondérante. Galliffet n'est pas sans avoir fait de bonnes choses. Il en a fait aussi de détestables et ceux des ministres qui avaient trouvé le courage de lui résister, ont fini par se rendre. SI bien que, sans avoir le titre de chef, c'est lui qui décide en fait la politique du gouvernement. L'amènera-t-on à se donner un démenti en demandant, après Dupuy, des poursuites contre Mercier ? Je l'ignore, mais j'ose dire que là est la clef de la situation gouvernementale.

La question qui est posée depuis deux ans est de savoir s'il y a une justice en France. Delegorgue, Mazeau, Jouaust ont répondu : non. II ne s*aglt plus que de nous dire si le ministère Waldeck-Rousseau- Mlllerand-Galllffet s'Inclinera comme Méllne, comme Dupuy, devant cette parole cynique, ou fera prévaloir la justice des lois dans la mesure de ses attributions. S'il revient à son programme primitif, après de trop nombreux écarts, il est assuré de trouver dans le parti républicain une force durable de gouvernement. S'y décidera-t-ll ? Je le souhaite, et, même, je l'espère.

30 Octobre 1899 .

Procès de Presse

Je n'ai pas parlé hier du procès de presse Intenté à Gohierpar le cabinet Millerand-Waldeck-Rousseau- Galllffet, parce que je ne vois là qu'un signe particulier de la politique Galllffet au milieu de beaucoup d'autres. Ce n'est pas la première fois qu'un gouvernement, pour tâcher de gagner la faveur de ses ennemis avérés, se retourne contre ceux qui l'ont mis au pouvoir. Seul le parti révolutionnaire avait jusqu'ici échappé à cette règle. Nous savons aujourd'hui que c'est seulement parce que Toccaslon ne lui en avait pas été donnée. Le voilà rentré dans le droit commun.

Pour ma part, loin d'en concevoir quelque mauvaise humeur, je ne désire rien tant que de soutenir

le ministère à la seule condition qu'il serve l'idée républicaine, fallût-il pour cela sacrifier Gohier luimême, qui, si j'en crois son projet de conversation avec le duc d'Orléans, saura, comme jadis Iphigénie,

Tendre au fer de Galchas une gorge innocente.

Mais que nous veut Galchas, avec son grand couteau ? Voilà ce qu'après quatre mille ans de réflexion, l'homme pensant peut être .conduit k se demander. Cette manière de mettre du vent dans les voiles du ministère, en immolant qui n'en peut mais, atteste en somme une assez remarquable ignorance des lois de la navigation.

Quand Gohier ferait cent ans de forteresse, quand Galliffet lui-même s'aviserait de le fusiller tous les dimanches, pendant la messe, en lui donnant le billet de faveur dont il est coutumier, pour « un monde meilleur », je ne vois pas en quoi cela ferait que la justice et les lois n'aient pas été impunément violées par une bande scélérate de soldats factieux. Je ne vois pas surtout comment il résulterait qu'on peut assurer la vie et la prospérité d'un peuple en livrant l'honneur, la vie, la sécurité des citoyens aux prétoriens, aux moines ivres d'arbitraire et de sang.

A l'abri de toute censure, Gohier écrit dans ce journal tout ce qu'il lui plaît. Moi de même. Je n'ai

f)oint de contrôle de sa pensée : pas plus que lui de a mienne. Il est jeune, ardent plein de fougue, anxieux de rattraper le temps perdu dans un parti où les hasards de la vie l'égarèrent. Il va, il va, sans toujours prendre garde à son voisin de droite ou de gauche. La brutalité des formules absolues lui plaît. Les années lui apporteront assez tôt le besoin des tempéraments, le souci des nuances. Ce que je voudrais faire comprendre, c'est qu'il n'est pas du tout nécessaire, pour blâmer les poursuites dont il est Tobjet, d'être prêt à contresigner tout ce qu'il peut dire.

Je sais bien qu'en essayera de persuader aux juges

qu'ils n'ont que le choîx entre la condamnation et l'approbation sans réserves des articles incriminés. Cela n'est pas vrai. Le principe de la liberté de la

f)resse suppose le droit d'émettre toute opinion, même a plus choquante. C'est même 'sur le droit d'émettre cette opinion choquante que les théoriciens ont si longtemps bataillé pour ou contre la liberté.

La liberté a été instituée par la République, et chacun peut juger si les partis en usent. Contre la République elle-même d'abord. Ce qu^on en dit tous les jours, vous le savez, lecteur. Il n'y a pas dans la langue française d'injure immonde qui ne lui ait été prodiguée. Toutes les feuilles de la Jésuitière bottée s'en donnent follement contre « la Gueuse ». Avonsnous jamais demandé des poursuites ? Ne les avonsnous pas blâmées au contraire toutes les fois qu'il en a été question? Ainsi le gouvernement laisse traîner la République dans la boue, et les républicains se font gloire de ne pas sévir contre les insulteurs. De même pour le Parlement, de même pour M. Loubet. Mais que parlè-je de M. Loubet! On peut impunément outrager Dieu, tous les jours, dans sa création, dans ses intentions, dans les paroles, dans les actes que des mandataires plus ou moins autorisés lui attribuent. Aucune répression ne s'en suit. Et ce qui est toléré, sans que personne ne s'en émeuve, contre la République et contre Dieu lui-même ne sera pas permis contre une douzaine de soldats factieux qui se prétendent l'armée?

L'armée n'est, ou plutôt ne doit-être autre chose que la réunion des Français en armes pour la défense du territoire. Des prétoriens, revenus triomphants des plus grandes capitulations de l'histoire, prétendent mettre les soldats français aux ordres des Congrégations romaines. Ils prêchent pour cela une obéissance irraisonnée à laquelle ils commencent par se soustraire, violant eux-mêmes impunément la discipline tous les jours. Un tel état de choses ne peut se tolérer. Il faut que l'armée de la France soit l'armée de la France, et

non plus Tarmée de Rome comme aujourd'hui. Le haut commandementestà reconstituer de toutes pièces car après s'être montré organisateur de défaites, il entend remplacer dans l'Etat la justice, la loi, par l'arbitraire, en instituant la suprématie de l'incapacité.

Ce n'est pas les critiques de Gohier ou tout autre qui font que le haut commandement est déconsidéré présentement, c'est ce que la France a découvert de cet abime d'iniquité. Pour réformer il faut critiquer et l'armée pas plus que la République, le Parlement, M. Loubet, ou Dieu lui-même, ne peut se soustraire aux critiques des jugements humains. L'un y mettra des formes, par prudence, ou par scrupule de pensée. L'autre ne craindra pas de choquer le lecteur et inconsciemment cédera plutôt au plaisir d'étonner que de convaincre. Seul, le public peut être juge des procédés de discussion. On a tout dit sur les entraînements de la polémique. Qui prononcera sur tels ou tels excès de plume, sinon le lecteur lui-même, en dernier ressort ?

Je mets en fait que les articles de Gohier sur l'armée sont résumés dans cette courte citation de Renan signalée par M. Julien Benda dans le Siècle:

La punition, même la plus légère, implique un principe servile d'obéissance par crainte... Un ordre est une humiliation ; qui a obéi est un capitis minor, souillé dans le germe même de la vie noble... Je n'aurais pu être soldat ; j'aurais déserté ou je me serais suicidé. Je crains que les nouvelles institutions militaires, n'admettant ni exception ni équivalent, n'amènent un affreux abaissement. Forcer tous à subir l'obéissance, c'est tuer le génie et le talent. Qui a passé des années au port d'armes et à la façon allemande est mort pour les œuvres fines; aussi l'Allemagne, depuis qu'elle s'est donnée tout entière à la vie militaire, n'aurait plus de talent si elle n'avait les juifs, envers qui elle est si ingrate.

[Souvenirs cC enfance et de jeunesse ^ pages 189-190).

Comment Galliffet, Waldeck-Rousseau, Millerand

laissent-ils publier sans poursuites un ouvrage où ils lisent de pareilles choses ? Ils ne pourraient a ailleurs faire le procès de Renan sans comprendre dans lés poursuites le grand nationaliste, mal désoutané, qui a nom Jules Lemaître. N'est-ce pas ce président de la Patrie française qui, dans sa conférence du 19 janvier 1899, lisait cette phrase sûrement méditée : « Notre patriotisme est celui de Renan ». Le patriotisme d'un homme qui aurait déserté plutôt que de subir le régime de la caserne, inconnu d'ailleurs de M. Jules Lemaître et de tant d'autres militaristes fameux!

Ah! je sais bien que ces poursuites sont l'œuvre personnelle de M. de Galliffet, qui n'a pas lu Renan et ne le lira jamais. Mais c'est là ce qui m'inquiète justement, Galliffet a cru qu'en fusillant trente mille Parisiens sans jugement on pouvait supprimer les idées de justice et de liberté. C'était de la mentalité de Décembre. Il croit aujourd'hui que la peur d'aller en prison empêchera qui que ce soit de dire qu'il faut' réformer l'organisation militaire à laquelle nous devons nos défaites, conséquences d'un régime de pronunciamiento. C'est de la même culture ou plutôt de la même ignorance.

Rien n'étonne dans tout cela ? Mais Waldeck-Rousseau, mais Millerand, qui açaient refusé d'abord^ comment se sont-ils laissé arracher leur consentement en fin de compte ? Ce n'est pas moi qui pose la question, c'est eux-mêmes. Si Millerand est au pouvoir pour contresigner les procès de Galliffet, je vois son parti en fâcheuse posture. Quoi ! le gouvernement a vu défiler dans le prétoire de Rennes des actes de rébellion militaire sans précédents connus. Il n'a pas sévi. Il n'a pas même osé poursuivre le crime de faux témoignage. Il n'a pas voulu connaître les auteurs de quinze faux. L'acte de forfaiture le plus retentissant est encore impuni. On parle de 1 amnistier. Et le seul Français qu'on juge digne de châtiment, c'est l'un de ceux qui ont dénoncé les criminels. Je vous

dis que ce n'est pas Gohier qui en est la cause. Ce sont àes accusateurs. On le verra bientôt.

31 Octobre 1899.

XLn

Picquart et Galliffet

Quelqu'un m'expliquera-t-il ce qu'il doit advenir de M. le lieutenant-colonel Picquart ? Cet officier se trouve dans la position la plus singulière. Il a été mis en réforme indûment et s est pourvu devant le Conseil d'Etat. Depuis dix-huit mois, le Conseil d'Etat se gratte l'oreille sans avoir pu trouver le courage de se faire une opinion sur cette affaire. Il faudra pourtant, l'un de ces jours, nous dire si oui ou non, le colonel Picquart a été mis légalement hors de l'armée.

Je comprends bien que M. de Galliffet ne soit pas très soucieux de voir le Conseil d'Etat l'obliger à réintégrer son ancien officier d'ordonnance dans les cadres. Quand, un jour, je raconterai l'histoire du commandant Hartmann, on verra clairement que M. le ministre de la Guerre n'est que le sous-ordre de ses subordonnés. Qu'est-ce que M. de Galliffet pourrait faire de Picquart si quelque Deloye-Triponé ou Mercier, général de haute forfaiture, s'opposait au nom du crime triomphant à ce que la loi suivit son cours?

Ah ! si le procès de Rennes avait pu mettre fin à TàSaire ! S'il avait duffi d'ééraser Tititioce&ce ti d&

mettre les bandits sur le pavois pour obtenir enfin la paix scélérate que les faussaires appellent de tous leurs yœwx, ! Mais la grande Némésis ne s'arrête pas en chemin. L'iniquité de Rennes appelle d'autres iniquités encore. Il faut aller jusqu'au bout dans la voie de l'infamie. Dreyfus condamné, terrassé, anéanti, renaît sous mille autres formes nouvelles. Assassiné, Banquo ne lâche pas Macbeth. On n'en a jamais fini avec ces morts que la conscience humaine agite dans le tombeau.

Dreyfus exécuté, voilà Zola qui se présente pour réclamer le coup de hache à son tour. Vous rappelezvous les cris de triomphe quand Zola, sur le conseil impérie,ux de ses amis, prit le chemin de l'exil ? Il s'enfuyait, le lâche, c'en était fait de lui. L'année d'exil fut employée à écrire un livre admirable, et dès que toutes les passions de crime eurent remporté la grande victoire de Rennes, il se trouva que Zola était au premier rang pour reprendre la bataille, et donner des chances nouvelles à la justice, à la vérité. Il faut juger Zola maintenant, rendre la parole à Labori, faire à nouveau passer sous les yeux de la France ce cortège criant de crimes impunis. La France finira par voir. La France finira par entendre. Nous n'avons besoin pour cela que de persévérer. Et nous persévérons. Zola veut des juges. Moins les douze jurés de hasard que le grand public qu'il a résolu d'éclairer, de convaincre. Allons, Billot, Mercier, Méline, Chanoine, Boisdeffre, Gonse, Pellieux, Zurlinden, Lauth, du Paty de Clam, Esterhazy, l'heure est venue, il faut reprendre la voie douloureuse. Huissier, appelez les témoins, puisqu'ils ne sont pas encore les accusés.

Zola est condamné d'avance, dira-t-on ? C'est à voir. Qui peut connaître les incidents à venir ? S'il sort vainqueur de l'épreuve, toute la bande est en déroute. Si vaincu, un nouveau coup aura été porté à la Jésuitière galonnée^ un nouveau pas sera fait vers la justice, vers la vérité définitive. Èt^ après le procès Zola^

voici le procès Henry-Reinach, et, après le procès Henry-Reinach, voici le procès Mercier. Le procès Mercier discuté d'abord à la Chambre. Un premier défilé que les accusés ue traverseront pas sans subir quelque canonnade: je fais aux députés Thonneurde le croire. Et puis le procès lui-même — car je persiste à le croire inévitable — le procès, gros des plus graves conséquences. Enfin, il y a le procès Picquart.

Devant ces redoutables perspectives, le gouvernement ne sait que reculer, reculer toujours. Il ajourne son courage, comme il faisait pendant le procès de Rennes. Cela ne suffit pas à nous tirer d'affaire. Cela ne le sert pas davantage, car son inconcevable faiblesse (combien le mot est doux !) n'aboutit qu!à encourager ses ennemis, qu'à décourager ses amis. Que peut-on penser de nos gouvernants quand on voit qu'ils n'osent ni poursuivre ni disculper Picquart ? Grâce à la Cour oe cassation, le capitaine Tavernier n'a pas pu arriver à faire condamner comme faussaire l'homme contre qui l'Etat-Major avait fait des faux. Les ministres se vantent dans l'intimité d'avoir expédié Tavernier à Marseille d'où l'avait mandé Zurlinden pour la besogne que l'on sait. Qu'importe, si l'œuvre de Tavernier reste debout par les soins de Galliffet ?

Picquart est poursuivi devant un Conseil de guerre pour le crime d'avoir consulté Leblois sur un point de procédure relatif au dossier — non secret — des pigeons voyageurs. Il est accusé d'avoir livré ce secret d'Etat à son avocat, qui, je n'en fais nul doute, l'aura vendu un bon prix à Berlin. Si nous n'avions pas l'expérience du Conseil de guerre qui acquitta le traître et du Conseil de guerre qui condamna l'innocent en pleine connaissance de cause, nous pourrions attendre la justice des juges militaires. Mais il faudrait avoir i imbécillité chevillée dans le corps pour faire désormais confiance à des hommes qui mettent publiquement leurs passions, leurs haines de sectaires

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au-dessus de la justice et'de la loi. Picquart est donc condamné avant même d'être entendu. Il n'a pas emporté le fameux secret dans sa tombe. Il-doit expier le crime d'avoir une conscience.

Un seul moyen se présentait d'échapper aux bourreaux. Des faits nouveaux s'étaient produits. Il demandait un supplément d'enquête, d'où le non-lieu pouvait sortir. Or, Galliffet lui a refusé le supplément d'enquête, et lui a signifié son intention de le faire

f lasser en Conseil de guerre. Je sais bien que Galiffet a jusqu'ici reculé devant l'exécution. Mais il laisse le glaive des faussaires suspendu sur là tête de Picquart. C'est tout ce qu'il faut. Le successeur de Galliffet coupera délicatement le fil, et l'on dira gravement : C'est la loi.

Picquart sera condamné pour n'avoir violé aucun secret, et Billot, et Torcy (à qui Galliffet a donné de l'avancement) et du Paty de Clam, qui ont organisé la sortie et la rentrée de la fameuse pièce secrète au profit du traître Esterhazy, demeureront dans la gloire de « l'honneur militaire » ! Que pensez-vous d'une politique qui aboutit à ce double résultat : sauver les criminels du châtiment des lois, et frapper l'innocent qu'ils avaient choisi pour victime ? C'était la politique de Méline, c'était la politique de Dupuy, au service des Congrégations et de leurs condottieri. Cela peut-il être la politique de Waldeck-Rousseau ? Cela peut-il être la politique de Millerand? Seronsnous, sous Waldeck-Roussseau et Millerand, réduits à défendre contre eux le colonel Picquart ?

1*' Novembre 1899.

Il n'y a pas de lois

La commission de la Haute-Cour déclare avec M. Bërenger qu'elle ne peut poursuivre M. Déroulède pour attentat, M. Dupuy, par ses manœuvres, ayant soustrait cet accusé au châtiment des lois. Il n'y avait pas besoin d'être grand clerc pour savoir que le fait d'arrêter par la bride le cheval du général Roget, et de proposer un pronunciamiento à un officier commandant une troupe en armes, ne pouvait constituer un délit de presse. J'en ai fait l'observation dans le temps, sans aucun succès. Maintenant nos sénateurs s'aperçoivent enfin que M. Dupuy a organisé l'impunité d'un criminel d'Etat. Il ne tenait qu'à eux de découvrir plus tôt le soleil en plein jour.

Ils se lamentent aujourd'hui et M. Bérenger s'avise de constater que M. Déroulède et ses complices furent déférés à la justice « non sous Vinculpation de tenta-

twe (T attentat que tout dénonce, qu'ils réclament

eux-mêmes, mais sous celle, singulièrement affaiblie, de provocation à des militaires ». « Déroulède et les ligues, ajoute-t-il plus loin, se font un tremplin des persécutions dont ils se disent l'objet, en réalité de la faiblesse montrée à leur égard... Les éléments de preuves aujourd'hui réunis n'étaient point connus, et et paraissent même n'avoir pas été recherchés au moment de la poursuite contre Déroulède et Marcel Habert. Ce sont les perquisitions d'août dernier et en particulier la dtcou{>erte tardii^ement faite du chifp*e ayant servi à la correspondance du prétendant qui les ont fait connaître. »

. Il n'y a rîen de plus clair, M. Dupuy n'a pas recherché les éléments de preuves. M. Dupuy n'a pas voulu traduire les dépêches qu'il avait en mains, d'où ressortait l'existence du complot. Et l'on nous dit que c'est une « faiblesse ». Qu'est-ce donc qui caractériserait la complicité, et, pour prononcer le mot juste, la trahison ? M. Bérenger et les dix-sept membres de la commission d'instruction sont-ils bien sûrs de ne pas témoigner envers M. Dupuy de cette même faiblesse qu'ils lui reprochent platoniquement ?

Au fond, c'est toujours la même question qui se pose. Il n'y a pas de lois en France, ou s'il y a des lois pour la duperie des foules, les gouvernants en font un masque d'arbitraire. C'était ainsi sousMéline, c'était ainsi sous Dupuy : toute Taflaire Dreyfus l'a surabondamment démontré. Nous avons vu toutes les lois violées sans que le troupeau bêlant s'en émût : les lois fondamentales de toute civilisation, celles qui garantissent la liberté, la vie, l'honneur de tous les citoyens. Nous avons même vu donner des juges spéciaux à l'accusé, ce qui est interdit par toutes les Constitutions des pays d'Europe — hors la Russie — et fabriquer une loi pour obtenir une condamnation déterminée. C'était avouer publiquement le mensonge de la légalité. Les criminels étant impunis, il était logique que l'innocent fût condamné, et c'est par les soins du ministère actuel que ce résultat « final » a été obtenu. Car s'il n'y avait pas de lois sous Méline et Dupuy, il n'y en a pas davantage sous Waldeck-Rousseau et Millerand.

Je sais pertinemment que les intentions ont changé, et que si Méline et Dupuy ont trahi la République, Waldeck-Rousseau et Millerand souhaitent de la servir. Mais qu'est-ce que des intentions, sans des actes qui les réalisent ? Lisez le compte-rendu du procès de Rennes. Voyez les officiers en révolte contre le ministre de la Guerre qui recule effaré devant eux. Voyez le faux, la forfaiture, le faux témoignage impunis, et dites si la condamnation de l'innocence n'était

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pas la conséquence nécessaire de l'impunité du crime. Dites surtout si la principale différence entre les gouvernements précédents et le gouvernement actuel n'est pas que Méline et Dupuy ont eu l'audace de leur scélératesse, tandis que Waldeck-Rousseau et Millerand n'ont pas eu le courage de leurs bonnes intentions.

Pour la Haute-Cour, c'est de même. On poursuit deâ conspirateurs qui voulurent renverser la République. L'un voulait nous donner le roi que chante, aux frais de la République, M. le curé de la Madeleine avec la reine autrichienne attendue de la « Patrie française » . L'autre ne voulait détruire de la République qiie les réalités de liberté, et gardait le nom menffeur pour le couronner d'un César. Le peuple était souverain tout un jour. Au lendemain du plébiscite, il avait un maître. L'expérience du Deux-Décembre à Sedan montre assez pour quel résultat. On trouva une juive — autrichienne aussi, mais catholiquement baptisée — une Suédoise même, pour mettre deux cent mille francs dans l'affaire. Les punit-on, ainsi que leur intermédiaire? Non. Il paraît que subventionner un complot ce n'est pas y prendre part.

Mais il y eut plus qu'un complot. Il y eut un attentat. M. Déroulède arrêta le général Roget à la tête de sa troupe, et lui proposa le pronunciamiento. D'ailleurs il ne lui dit pas : « Venez faire la République plébiscitaire. » Il lui offrit de s'emparer de l'Elysée, sans dire au profit de qui. Il était trop clair que si le général Roget remportait la victoire, c'était lui qui — provisoirement au moins — serait le maître. Il ne remporta pas la victoire. Il ne livra pas même la bataille, s'étant rendu compte qu'une partie de sa troupe au moins ne le suivrait pas.

Quel fut exactement son rôle dans l'affaire? On le soupçonne sans avoir de certitude, car on se donna beaucoup de mal pour ne pas connaître la vérité làdessus. On tenait par-dessus tout à ne pas sévir contre l'élément militaire, et M. Bérenger lui-même s'est

montré, à l'égard de M. Roget, d'une aussi grande discrétion que M. Dupuy et l'ineffable Lebret luimême. Les hésitations suspectes du général Roget ont complètement échappé à l'excellent sénateur, ainsi que les scènes étranges de la salle d'honneur à la caserne de Reuilly. De même, la destruction des papiers de M. Dérouléde laisse M. Bérenger sans curiosité. Il ne veut rien connaître de Taventure, et après avoir entendu des généraux proclamer que M. Dérouléde ne devait point être puni pour sa tentative de coup d'Etat, « le magistrat instructeur », lyrique, proclame la correction parfaite de V armée. M. Bérenger se moque de nous. La vérité est celle-ci: Il lui convient d'appliquer sa loi à M. Dérouléde. Il ne lui convient pas de l'appliquer à ses complices militaires. Entre lui et Lebret il y a une différence, non de principes, mais de nuances. L'un veut sauver tous les criminels d'Etat, l'autre quelques-uns seulement. Au fond, tous deux sont d'accord sur ce point qu'il n'y aura de loi quautant que cela pourra leur convenir. C'est bien ce que je disais. Il n'y a pas de lois.

S'il y avait une loi, Dupuy serait poursuivi tout le premier par la Haute-Cour pour avoir assuré l'impunité du crime par une complicité scélérate dont la preuve éclate à tous les yeux. Mais Dupuy ne sera pas poursuivi. Il n'y aura pas une majorité pour la justice dans la Chambre, et l'on peut se demander même s'il y aura une minorité. La question sera-t-elle posée? Ce n'est pas probable. En ce cas, d'ailleurs, vous n'avez pas de doute, je suppose, sur l'attitude du cabinet Waldeck-Rousseau-Millerand.

Faire un ministère de défense pour ne pas se défendre, est une conception médiocre. La République a des lois. On nous avait dit que nous avions trouvé des braves pour s'en servir. 11 parait que c'est une erreur. Il n y a pas de lois, ou il n'y a pas de braves. Choisissez.

2 Novembre 1899.

Liberté ! Liberté !

La Croix proclame que j'ai « lâché » Gohîer. C'est bien un propos de moine brûleur. Ces gens n'ont qu'une conception : un dogme, une autorité. En dehors de cela, l'hérésie. Même ils transportent jusque dans l'hérétique liberté leur système d'orthodoxie. Ils croient que nous sommes tous tenus de nous conformer à des préceptes identiques. La liberté leur apparaît comme le droit de s'opposer à eux suivant des formules uniformes. A leurs yeux il faut être orthodoxe, même hérétiquement, et qui revendique purement et simplement sa liberté « lâche » son voisin, qui d'ailleurs fait même chose. La libre évolution des esprits, ô moine inquisiteur, amène tout le monde à « lâcher yi tout le monde, par le seul fait qu'une pensée s'affirme sans demander au pape de Rome l'autorisation d'être.

Sans doute la pensée décrétée a sur la pensée libre de notables avantages. Elle dispense l'esprit de l'effort des initiatives, elle supprime l'inquiétude des doutes, l'hésitation des chemins à choisir^ la douleur des méprises, le remords des erreurs, le courage des nouveaux départs pour des conquêtes nouvelles de l'intelligence. Elle supprime de 1 homme, en un mot, tout ce qui fait la noblesse de sa vie. Sous l'uniforme niveau d'un SyllabuSy un morne peuple de créatures humaines abdiquant toute personnalité d'esprit et d'action, courbe la tête, dans la tristesse du pire esclavage mental, dans l'effroi de la répression sau«

vage dont on menace toute aspiration de liberté. Il faut croire, il faut vouloir comme veut le délégué du Dieu cruel qui n'enfanta Thomme faillible qu'en vue de supplices sans fin. Il faut obéir, il faut être aux mains du « directeur » comme un cadavre ». Voilà l'idéal qui remplace la belle diversité d'une humanité libre par la mortelle uniformité d'un troupeau de bêtes.

Oh ! je sais qu'il y a des compensations. On amène la créature brisée dans toutes ses causes de vie, à trouver des félicités contre nature dans son écrasement, dans sa déformation antihumaine. Tandis que ceux qui sont armés du « fouet de l'Eternel » pour mener le troupeau dans ses voies jouissent souverainement de la volupté de vouloir, d'agir, de dominer les pâles humains. Eh bien, ces joies ne sont pas les nôtres. Nous ne voulons pas savoir. Nous ne nous proposons point de commander. Ce que nous recherchons, ce qui fait l'objet de notre envie, c'est la liberté avec toutes ses peines, avec tous ses dangers, avec toutes ses espérances.

Nous mettons notre orgueil à afironter le pire, si nous avons la récompense d'avoir vécu de nousmêmes, et d'avoir tenté — fût-ce l'impossible. Nous ne désertons pas un pape pour nous mettre sous un autre. Je n'ai pas quitté Léon XIII pour Gohier, ni Gohier pour moi ou pour quiconque. Nous suivons librement notre pente vers l'afiranchissement humain rêvé, et, voulant d'une même volonté, d'un même zèle, la délivrance des antiques servitudes, nous livrons le même combat à côté 1 un de l'autre.

Quoi de plus légitime en ce cas, que de voir chacun revendiquer, comme conséquence de sa liberté, la responsabilité de ce qu'il pense, de ce qu'il dit, de ce qu'il fait, sans avoir à répondre des dires ou des actes d'autrui. Je n'ai pas d'autre prétention. Mais j'ai celle-là et je saurai la maintenir. Quand j'ouvre rÀw rorey le matin, je ne connais du journal que mon article. On m'a déjà fait battre en duel avec M. Dru*

' mont par un entrefilet auquel j'étais absolument étranger, et que je n'avais même pas lu après sa publication. Aujourd'hui il plaît à M. Judet, avec son ordinaire mauvaise foi, de mettre à mon compte, dans le Petit Journal, un certain nombre de passages empruntés à Gohier qui, faute d'en avoir rien su, n'a pas protesté. Je me borne à rétablir la vérité, et je me demande comment, pour tout autre que pour des Jésuites, cela pourrait constituer un « lâchage ».

J'aurais dédaigné de répondre si Gohier n'était en ce moment, par le fait du cabinet Waldeck-Rousseau- Millerand-Galliffet, sous le coup d'un procès de presse. Gohier sait en quelle estime je tiens son caractère et son talent. Je le plaindrais s'il me croyait capable de le laisser en plan sous le feu de Tennemi. Je serai présent à son procès, et je ne permettrai à personne, le cas échéant, de dénaturer ma pensée. Ce qu'a dit Gohier, Renan et Tolstoï n'ont cessé de le dire. Hier encore, un article de Tolstoï dont V Aurore a reproduit un passage, confirmait, précisait impitoyablement tous nos griefs contre la conception militariste des sociétés humaines. Demandez compte à Tolstoï de ce qu'a dit Tofetoï, à Gohier de ce qu'a dit Gohier : voilà tout ce que je réclame.

J'ai écrit ce que je pensais des poursuites intentées à Gohier par le cabinet dit de défense républicaine. Comme il l'a très bien dit au juge d'instruction, Gohier est poursuivi pour les mêmes articles, pour les mêmes allégations, qui lui ont déjà valu un acquittement devant le jury de la Seine. Sa défense sera la même. Il n'a pas autre chose à dire que ce qu'il a déjà dit, pour obtenir le même résultat :

J'ai attat[ué, depuis dix ans, tous les abus et méfaits, et de nombreux auteurs d'abus et de méfaits, qui déshonorent l'armée, qui ruinent le pays, qui compromettent la défense nationale.

Je défends l'Armée contre les causes intérieures de destruction.

La véritable insulte à l'Armée, c'est de solidariser, d'iden-

tifier rArmée avec les malfaiteurs qui Taffaiblissent et la déshonorent, c'est de me dire : « Du moment que vous dénoncez la concussion, le faux, la trahison, vous attaquez TArmée » . Le voilà l'outrage .

Par exemple, je critique âprement le jugement rendu à Rennes par cinq officiers. Ces cinq officiers ne sont pas Tarmée, ce ne sont pas même la justice militaire, ce ne sont pas même un Conseil de guerre. Les deux officiers qui ont jugé dans l'autre sens sont injuriés dans Tautre camp : pourquoi ne voit-on pas là un outrage à TArmée ?

Ou encore, je dénonce et Je flétris les gaspillages et concussions de certains administrateurs dans les Bureaux de la Guerre ou de la Marine. Sont-ils l'Armée ? Je m'en rapporte à l'opinion même non pas de l'armée entière, ni de l'armée active, mais simplement des militaires professionnels, des officiers. Qu'on leur demande si quelques bu-^ reaucrates de la rue Saint-Dominique sont l'Armée ! — Et s'ils ne la sont pas, comment ai-je pu outrager l'Armée en leur personne ? Les tribunaux leur sont ouverts, à eux personnellement : que n'en usent-ils ? Mais on ne doit pas, on ne peut pas identifier l'Armée avec eux.

On me présente comme un ennemi de l'Armée. C'est une calomnie imbécile ou perfide.

Je suis l'ennemi de la mauvaise organisation de l'Armée; je suis l'ennemi d'une organisation de l'Armée qui n'est en rapport ni avec nos mœurs, ni avec nos institutions politiques, ni avec les besoins du pays.

En d'autres termes, j'essaye d'être un réformateur, un novateur; j'indique les réformes qui seront nécessairement réalisées dix ans après qu'on aura dénoncé et persécuté l'auteur. Je suis dans la situation de tous les réformateurs, éternellement accusés d'être les ennemis de la Société, de l'Armée, par les privilégiés dont ils inquiètent l'injuste et funeste privilège.

Me traiter en ennemi de l'Armée, c'est comme si l'on m'accusait d'en vouloir au suffrage universel, parce que j'explique les vices du scrutin d'arrondissement, et que j'illustre ma démonstration par des exemples de corruption électorale, de bassesse politique, d'incapaicité parlementaire.

Je veux une Armée, une Armée nationale, une Armée forte. Je l'écris et je le dis partout depuis dix ans. Je ne réclame aucune destruction sans avoir proposé d'abord un

système de réédifîcation. J'ai publié là-dessus trois volumes en librairie, et le double en articles de journaux. Je trouve misérable le procédé qui consiste à découper quelques lambeaux de phrases dans cette œuvre considérable pour en trahir la pensée.

Quand le jury aura entendu ces paroles appuyées de l'éclatante démonstration des exemples : quand Gohier aura dénoncé une fois de plus les abominations qui expliquent et justifient sa campagne dans l'intérêt même de l'armée, considérée, non plus comme pouvoir oppressif de^la société civile, mais comme l'outil efficace de la défense nationale, les douze citoyens représentants de Tordre social répondront à M. Millerand, à M. Waldeck-Rousseau, à M. de Galliffet ce qu'ils ont déjà répondu, dans des circonstances identiques, à M. Dupuy lui-même et à l'inefiable Freycinet : « Réformez, et vous n'aurez pas besoin de poursuivre ».

5 Noçembre 1899.

Ça se gagne

II parait que ça se gagne. Après M. de Galliffet, M. de Lanessan. Âpres le commandant Hartmann, le capitaine Freystaettcr,

On sait que M. de Galliffet avait nommé le comman* dant Hartmann, directeur-adjoint à l'usine de Puteaux. Mais il n'avait pas obtenu la permission de M» le général Deloye-Triponé, qui, sous la garrulité sénile du

ministre, est le véritable détenteur du portefeuille de la Guerre. Galliffet avait dit oui, Deloye-Triponé dit non, et Galliffet s'est incliné devant ce refus d'obéissance. Voilà comme on restaure la discipline dans l'armée. Je raconterai un jour cette histoire par le menu. On y verra la déliquescence ministérielle dans toute sa beauté. Le cas n'est pas unique, d'ailleurs, et vous discernerez bientôt, par un fidèle récit de l'affaire Gérard-Moutier-RoUand, que le fameux principe d'autorité est aussi mal en point au ministère du Commerce et au ministère des Affaires étrangères.

Aujourd'hui je dirai seulement la récente aventure de M. le capitaine Freystœtter avec M. de Lanessan, ministre de la Marine par la grâce de Dieu et de quelques autres dont on m'a dit le nom.

Chacun sait que M. de Lanessan n'a eu ni un bon parlement ni une bonne presse à son arrivée. On l'a fort maltraité. Il n'a pas voulu se défendre. Cela ne regarde que lui. Mais ce qui nous regarde aussi, c'est que, selon l'exemple de son excellent ami Freycinet dans un cas analogue, se croyant sûr de ses amis, il s'était exclusivement occupé d'obtenir la paix de ses ennemis en leur accordant la suprématie dans son ministère. Le calcul n'était pas mauvais, paraît-il, puisque toute la presse des adversaires, qui n'est pas toujours tendre à certains ministres, observe curieusement, après l'accueil bruyant du début, un silence respectueux à l'égard du ministre tant conspué.

Est-il besoin de dire qu'en revanche le gouvernement des « archevêques » a repris le dessus rue Royale et que notre marine — sous l'athée Lanessan comme sous l'athée Lockroy — continue d'être organisée beaucoup plus pour gagner le paradis que la victoire? Si Freystaetter en souffrç, qu'est-ce que cela peut faire, puisque le père Du Lac est content.

Freystœtter comme Hartmann a commis un grand crime. Il n'a pas voulu mentir. Au procès de Rennes, témoin, il a dit ce qu'il savait, et a mérité pleinement l'honneur des injures que M. le colonel Jouaust

a permis, pour ce fait, à Mercier de lui prodiguer. Or il parait que « l'armée », comme on dit, et à sa suite, le gouvernement ont cette conception que la force militaire de notre pays repose tout entière sur la liberté du mensonge, du faux témoignage, de la forfaiture et de la trahison dans le commandement. Si on ne fait pas cette légère concession à « l'esprit militaire », il parait que nous sommes perdus. D'où la nécessité, quand on aime bien sa patrie, d'élever des monuments aux faussaires, d'honorer les menteurs, les scélérats galonnés, et jusqu'au traître Esterhazy, qui vit tranquillement à Londres de subventions dont GallifiPet aura bien soin de ne pas rechercher l'origine. D'où, encore, la nécessité de punir sévèrement tout militaire qui n'a pas voulu mentir. Si Hartmann et Freystœtter avaient seulement dit le contraire de la vérité, il pleuvrait des croix sur leur poitrine et des galons sur leur manche. N'avaient-ils donc rien lu de l'honneur « automatique » de Lauth?

Le cas de Freystœtter est particulier. C'est à M. de Lanessan lui-même qu'il doit d'avoir été mis en demeure de fournir son témoignage. Il va sans dire qu'en ce temps M . de Lanessan n'était pas ministre et ne paraissait pas du tout en chemin de le devenir. Freystaetter était son ami. Même, l'ancien gouverneur de l'Indo-Chine se donnait beaucoup de mal pour tâcher d'obtenir adroitement des confidences de l'ancien juge de Dreyfus. Quand il crut tenir quelques lambeaux de vérité, M. de Lanessan n'eut rien de plus pressé que de les colporter de par le monde et s'en fit un renom qui n*est point étranger à son installation imprévue dans le fauteuil de Colbert.

Voilà donc Lanessan, très fier d'avoir un portefeuille sous le bras, qui se met à gouverner la France avec Baudin, Monis et quelques autres. En s'y mettant tous à la fois, ils réussissent très bien à faire condamner l'homme dont ils proclamaient — dans le particulier — l'innocence. Pendant ce temps, Freystaetter, sur le pavé, regardait pleuvoir des tuiles de tous les toits.

Oh ! le mauvais, soldat^ qui libérait sa conscience ! » Oh ! la canaille qui ne mentait pas ! Les injures tombaient de toutes les fenêtres, et du ministère de la Marine un subordonné de Lanessan fournissait les pièces pour l'accabler. Le bon naïf — c'est de Freystaetter que je parle — se disait. : « Puisque c'est Lanessan qui est cause de tout ce tapage, je suis bien sûr au moins qu'il ne m'abandonnera pas ».

Et Lanessan, en effet, ne l'abandonnait pas. Oh! non ! Avec le miel des douces paroles, les bonnes promesses coulaient de ses lèvres. Le ministre avait une « part de responsabilité » dans l'affaire, il le proclamait hautement. C'était chez lui, à Ecouen, qu'il avait recueilli les premiers récits de Freystaetter, à son retour de Madagascar. Il ne laisserait pas « son ami » souffrir de sa courageuse déposition. Freystaetter attendait depuis longtemps le quatrième galon. C'est à Lanessan que reviendrait l'honneur d'effacer le souvenir des souffrances subies pour la cause de la justice et de la vérité.

Freystaetter avait été déjà proposé quatre fois pour le grade de commandant. On l'avait retardé — comme par hasard — au moment de sa déposition devant la Cour de cassation, pour bien lui faire comprendre que l'avancement serait le prix du mensonge. Mais ce diable d'homme ne voulut pas comprendre, et, en conséquence, il ne fut pas nommé commandant. Pour Lanessan, réparer cela n'était qu'un jeu. N'étaît-il pas ministre de la Marine? Ah! Mais... On allait voir.

D'abord, M. de Lanessan laissa croire à Freystaetter qu'il y aurait pour lui une inscription spéciale au tableau d'avancement. Puis, après réflexion, il annonça que « pour ne pas faire d'éclat », il attendrait le tableau général, où « Freystœtter serait inscrit certainement ». Freystaîtter attendit. Oh! la bonne ame !

Enfin le tableau a paru le 28 octobre dernier. Miracle ! Freystaetter n y est point inscrit. Quelle mé-

moire est la vôtre, Excellence ? Avez-vous oublié ce petit capitaine de rien du tout qui fut à la peine pour que vous fussiez à l'honneur? Freystaetter, votre ami? Est-ce que ce nom ne vous dit rien ? Avez-vous oublié les flatteries, les promesses d'antan ? Pourquoi avezvous manqué à votre parole solennellement donnée ? Quoique civil, est-ce que votre art de fourber fait aussi partie du trésor de notre défense nationale ? Est-ce que la dédaigneuse protection de certains amiraux vous illusionne à ce point sur votre intangibilité militaire ?

Il ne s'agit pas de faveur, vous le savez mieux que personne. C'est une réparation que vous avez promise. A la place de la réparation, il est venu de vous un supplément de peine. Sur ce même tableau que vous aviez signé de votre nom figurent trois Capitaines sortis de Saint-Maixent, plus jeunes de grade que Freystœtter, et un c^itaine inscrit après une seule proposition, quand Freystœtter en a quatre.

dont une spéciale par son chef hiérarchique au mois de juillet dernier.

L'insigne malpropreté que vous avez commise ce jour-là, c'est donc que vous l'avez délibérée, c'est donc que vous l'avez voulue. Qu'elle soit à votre compte. Vous vous êtes accouplé à Mercier pour jeter votre pierre au soldat de conscience, après celle du faux témoin. Faites donc. Vous aurez le silence d'Arthur Meyer. Vous saurez bientôt ce que vous aurez * récolté dans le rang des républicains.

6 Novembre 1899.

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