XL VI
Le Complot.
Le duc d'Orléans vient de manquer une belle occasion d'avoir de l'esprit. Sa liste de préfets, de souspréfets et de gardes-champêtres fera rire tout le monde. Quoi, c est cela les bienfaits qui nous furent promis ! Tartempion II gouvernement, au lieu de Tartempion P*". Est-ce là le début de la légitimité en France ? Dieu n'aurait-il hissé son élu sur le trône que pour des branle-bas de sous-préfectures? Je rêvais pour le moins d'une diminution d'impôts, d'une justice juste, d'un clergé catholique animé de l'esprit chrétien et d'autres semblables folies. Patatras. On m'enlève Giraud, préfet, pour me donner du Pont. C'est intéresant pour Giraud, c'est intéressant pour du Pont. Mais pour le malheureux Français contre qui on les emploie, que lui importent le nom et la figure de tous ces empêcheurs de danser en rond ?
Pourquoi n'avoir pas tout simplement gardé Giraud, qui ne demandait qu'à faire à la monarchie le sacrifice de ses « convictions » républicaines? Pourquoi avoir choisi du Pont à l'exclusion de tout autre, quand la politique commande de laisser au moins l'espérance à tous les du Chemin qui rêvent sous « le Roy », de devenir du Pont ? Les Juives autrichiennes et les Suédoises protestantes qui subventionnent Monseigneur pour rendre « la France aux Français » auraient pu lui dire que le « patriotisme » français s'accommodant du support étranger, comme le clergé romain de la proteetioH d'Arthuf Meyer, il n'y ii pas de raison
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pour faire la monarchie autrement qu*avec des fonc tionnaires républicains.
Philippe VII semblait l'avoir compris quand il choisit le républicain Camille Bouchez pour Tun des chefs de sa magistrature. Que n'a-t-il persévéré dans cette voie ? Les monarchistes seront toujours assez contents d'avoir la monarchie. Il ne restera plus qu'à satisfaire les républicains par des places pour que toute la France soit heureuse. M. le comte A. de Bourmont, qui est de la bonne école, avait très bien saisi cette donnée capitale du problème. Aussi, quand il se proposa de faire un coup d'Etat, à qui proposat-il de s'adresser, sinon au républicain Chanoine, général à qui la confiance de M. Bourgeois avait remis le commandement suprême de l'armée française?
« Quelquun qui connaît beaucoup M. le ministre actuel de la guerre^ écrit M. Bourmont à M. Buffet, rn^a dit qvHon lui ferait faire facilement un coup d^Etat au profit de Monseigneur. » Il fallait en effet quelqu'un qui connût terriblement bien M. Chanoine. Autrement, comment soupçonner un traître dans ce « loyal soldat » , avant la trahison fameuse dont retentit la tribune française ? Il n'y a que les camarades de régiment pour se juger les uns les autres. La franchise des camps ! qui ne va pas d'ailleurs sans une pointe de psychologie. Le camarade de Chanoine est psychologue. Il a noté que le général Chanoine n'avait « aucun aç>enir au point de vue militaire ». Et là-dessus, il s'est dit : « Puisque c'est un âne bâté, faisons-le duc, et confions-lui le sort de l'armée française ».
Le duc Chanoine, cela n'aurait pas été moins iBatteur pour l'armée que pour le clergé. Mais qui diable se serait douté qu'un titre pût jamais être la récompense d'une trahison? Toutes mes notions de la monarchie s'en trouvent déconcertées. Au moins déguisait-on Fouché en duc d'Otrante. Peut-être aurait-on relevé pour Chanoine le duché de la Marmelade ou
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de Trou-Bonbon? Il eiit ainsi dignement occupé <( r éminent second rôle » qui lui était promis. Il fallait bien réserver le premier rôle à Philippe, roi de France, et Chanoine lui-même avait reconnu» dans sa modestie, qu'il ne pouvait remplacer Félix Faure. Au fait, que réservait-on à notre Félix? Si Chanoine était duc, il fallait que Félix fût au moins prince du sang, dauphin, Majesté honoraire, quelque chose de tapé, M. BufiPet est~il bien sûr que sa monarchie n'eût pas été plus ridicule encore que la République elle-même?
Pour en revenir à notre Chanoine, la psychologie ayant démontré qu'un titre de duc sans duché était viande creuse et qu'il y fallait l'amorce des /?ïcai7/o/is, on découvrit que Chanoine avait au suprême degré le souci de sa progéniture. Il avait fait donner le troisième galon à son fils, pour le beau résultat que l'on sait. Il ne restait plus qu'à doter sa fille, puisqu'une fille de duc ne se peut établir convenablement sans dot. Notre jeune chanoinesse serait donc dotée . par le roi, puisque la République avait le mauvais goût de se refuser à ce rôle. A nos frais, bien entendu, cela va sans dire. Moyennant quoi l'Elysée serait occupé par Philippe au lieu d'Emile et la France nagerait aans un abîme de félicités.
Je sais bien qu'en toute autre circonstance cette proposition d'acheter un général français argent comptant pourrait paraître un outrage à l'armée. Mais de même que le faux est louable d un militaire, ainsi que le mensonge et la forfaiture, ainsi il sufiPit de crier : « Vive l'armée ! » pour avoir le droit de considérer les généraux français comme matière à vendre et d'écrire noir sur blanc à l'intention du Roi de France qu'on peut les acheter comme bêtes en foire. Si Zola avait prononcé de telles paroles, quelles nobles protestations d'Esterhazy et de toute sa clientèle ! Zola n'a rien dit de pareil, mais les « patriotes » militaristes proposent de réaliser l'acte lui-même. Cela devient dès lors un acte infiniment recommandable. Qui veut se faire inscrire.
Le marché de Chanoine fut-il conclu? On ne sait. Le camarade hésitait à se charger de la négociation. Y eut-il des colloques ? En ce cas, jusqu'où furent-ils poussés? Je crains que M. Bérenger et ses collègues n'aient pas eu la curiosité de le savoir. Le mot a ordre, dès le début de l'instruction, fut de « dégager les généraux ». Ainsi furent sauvés Roget, Chanoine, d'autres encore. C'est toujours, comme sous Billot, Freycinet, Zurlinden et Chanoine lui-même, la théorie de l'impunité pour tout ce qui porte l'habit militaire. Galliflet à cet égard vaut tout justement Mercier, et le grand Bérenger en personne complète la trinîté lorsqu'il ose écrire, contre sa propre conscience, que <( malgré d'activés recherches aucune défaillance n'a été signalée dans l'armée ». C'est vraiment se moquer de nous avec trop d'impudence.
Après les « républicains de gouvernement », que reste-t-il à conquérir au roi de France? C'est contre les républicains d'opposition que les fusils de Chanoine devaient accomplir la grande œuvre de « pacification ». Je ne vois plus de réfractaires que ces métaphysiciens qui font des « gouvernements de défense républicaine » pour sauver le mot de République par le moyen d'un procès, en même temps qu'ils livrent la justice et la liberté, c'est-à dire la substance de la République elle-même. Ceux-là ne sont pas bien à craindre. Ils gémiront et se laisseront faire.
Quant aux plébiscitaires, ce sont pour Philippe d'Orléans des amis, des alliés, des complices. Au fond, il n'y a entre le plébiscitaire et l'orléaniste qu'une question de personne, qui n'intéresse que les individus en cause. Le plébisciste par lequel un peuple se donne un maître aussi bien dans le temps présent que pour les générations à venir n'est pas une farce beaucoup moins grossière que « la petite fiole de Reims ». Tout ce monde est de mèche. Le rovaliste de Ramel écrit qu'il compte sur le concours de « la Ligue des Patriotes ». M. Déroulède est obligé de pstsser sous les fourches caudines de l'antisémitisme
subventionné par le duc d'Orléans avec de l'argent juif. 11 n'y a contre la République qu'une seule armée en bataille. L'armée de ceux qui veulent la monarchie, quelque étiquette qu'ils se proposent de lui donner en cas de succès. L'expérience démontre que ces ennemis-là tie seraient pas bien redoutables sans la trahison des républicains.
INoçembre 1899.