XL VII
Toujours lui
L'honneur de l'armée vient d'être condamné h trois ans de prison pour escroquerie. « L'honneur de l'armée » tel qu'il s'incarne en notre Esterhazy. Vous ne serez pas surpris d'a^pprendre que le bon Ulhan demandait à être jugé par un Conseil de guerre. Il savait d'expérience que ses « chers camarades », en ce cas, eussent trouvé quelque Juif sur le dos de qui mettre toute l'affaire. Qui sait si l'on n'aurait pas ce clos l'incident », comme dit Galliffet, en réintégrant le commandant du 74* régiment d'infanterie dans ses grades et dans ses « honneurs » ?
Mais ces misérables juges civils n'ont pas voulu consentir a ce « patriotique » arrangement. Ils ont allégué qu'ils étaient compétents, eux robins, pour juger un guerrier fort au-dessus d'un code, dit civil, qui par définition n'a rien a voir avec les militaires. Ils ont dit cela les juges, et, par esprit de haine contre la « Patrie française » de Jules Lemaître, et
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contre « rhonneur de l'armée » de Henry, ces hommes <( vendus aux juifs )>, « soudoyés par l'étranger », n'ont pas craint de prononcer contre Esterhazy une sentence de flétrissure qui, si j'en crois Quesnay de Beaurepaire, ne peut que retomber sur eux-mêmes.
Que va dire le général de Pellieux en apprenant l'accident du <c cher camarade » qu'il jugeait suivant des procédés qu'un ancien garde des sceaux a qualifiés de collusion? Et les amis de Boisdeffre, du Paty de Clam, Gribelin et tous les habitués de la loge où le concierge d« la fille Pays offrait à la fleur de l'Etat-Major, après boire, l'occasion de si charmantes causeries? Que fera le prince Henri d'Orléans, encore chaud de l'étreinte de l'employé de Schw^arzkoppen, et les foules hurlantes qui célébrèrent d'un même cri la France et le héros de la trahison? Que vont penser Zurlinden et son conseil d'enquête qui proclamèrent que, d'après les usages de a Tarmée », tenir une maison de prostitution n'était point contraire à (( l'honneur »? Que vont faire Galliffet et Lanessan, protecteurs de tout ce beau monde, grands ennemis de ces Hartmann et de ces Freystaetter qui ont déshonoré a l'armée » en refusant de mentir? Que va résoudre Esterhazy lui-même? Qu'adviendrait-il s'il allait refuser les secours de l'Etat-Major, prix d'une discrétion trop nécessaire? Dieux grands, détournez de nous ce présage !
Je ne saurais nier d'ailleurs que si Esterhazy n'avait pas été l'un des officiers ce les plus distingués de l'armée », un chef « du plus grand avenir » (Voîr ses notes militaires) j sa conduite avec son cousin Christian n'eût quelque chose de répréhensible aux yeux du vulgaire. Prendre trente-trois mille francs . dans les poches de son voisin : cela ne se fait pas en temps de paix. Les Allemands — dont Esterhazy reconnaît justement l'empereur pour son « chef de blason » — nous ont pris cinq milliards il y a quelques années, mais après un échange de coups de
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canon. Cela fait une différence. D'ailleurs nous n'y pensons plus, et quand on passe si facilement l'éponge sur une somme aussi ronde, pourquoi faire tant de bruit du petit sac de monnaie du cousin Christian? Esterhazy lui-même est le premier à dire que cela manque de grandeur.
Esterhazy, en effet, peut mériter certaines critiques, comme l'a si bien dit le Ravary qui a laissé de si profonds souvenirs aux tables de jeux de Belfortl Mais cet homme n'a rien de mesquin. Il voit, il fait grand en toutes choses. Ce n'est pas lui qui brûlerait Bazeilles. Il lui faut Paris tout au moins. Encore se met-il à la tête de cent mille uhlans ivres et commande-t-il au ciel pour la cérémonie un ce rouge coucher de soleil ». On ne peut pas refuser à ce rêve de volupté suprême une magnificence.
De même, vis-à-vis de son employeur Schwarzkop-* pen l'attitude de l'espion est d'une morgue hautaine, bien rare dans la profession. Il ne s'excuse pas. II accuse. Schwarzkoppen est un sot, qu'il a trompé par de faux renseignements, a Je suis un condot» tiere », dit-il avec superbe. Et tout le monde est obligé de convenir que cette fois il ne ment pas.
Il faut l'entendre plaindre Henry. C'est un poème, tt Ce pauvre garçon, on l'a roulé ». On ne roule pas Esterhazy. Apprenez que c'est lui qui roule les autres. . Demandez plutôt comment « la garde itoipériale » lui fournit en ce moment une heureuse retraite à Lon* dres. Pour du Paty de Clam qui en se débattant n'a pas été sans lui porter quelques coups, pour Boisdeffre surtout, il a été admirable d'indulgence et de protection. C'est un caractère. Je parle d'Esterhazy. A chaque instant l'on croit en avoir fait le tour, l'avoir considéré sous toutes ses faces, le connaître. Toujours quelque incident nouveau vient nous révéler un aspect imprévu de ce shakespearien personnage.
Je ne crois pas qu'on puisse faire l'histoire de ce siècle en^ France sans mettre en bonne place les conseils au cousin sur l'art de parvenir. En quelques
traits tout un poème de la société bourgeoise. Balzac et ses Maxime de Trailles, se trouve, du premier bond, dépassé. Avez-vous savouré Tépître sur Fart patriotique de se faire exempter du service militaire ? Dégustez la conclusion du morceau :
Prie le Dieu des armées (dans lequel je n'ai nulle confiance du reste] de te couvrir de sa protection. On me parle d'une jeune fille de j. 500. 000 francs. Ce serait trop beau. Je vais, tout de même, faire marcher. Pourquoi ne m'as-tu pas envoyé ton image ?
Et de cette simple pensée, que d'autres surgissent, dont la psychologie n est pas jnoins profonde :
Entre nous, il faut avouer que tu ne peux te tirer d'affaire qu'en foutant les gens dedans par un mariage et que pour ça il nous faut maquiller la vérité, dire beaucoup de blagues.
Du reste, ne t'emballe pas. Rien ne dit que nous réussi* rons, caries gens deviennent malins et le marquis de Presles ne devient pas facilement le gendre du père Poirier, droguiste de la rue des Lombards : à fortiori quand on est aussi peu marquis que nous.
Quant aux cours de l'Ecole politique, c'est de la blague. Quand on t'interrogera sur tes goûts, tes aptitudes, sur ce que tu fais, tu pourras dire que tu t'occupes d'économie politique, que tu suis des cours. Mais n'en fous pas un coup. Enlizé dans un bureau, tu es perdu.
... Ne te maigris pas trop de façon à pouvoir être présentable; et surtout tâche de te faire une tête un peu plus vieille ; fonce-toi les cheveux, cela vieillit les blonds. Tout cela est pour le moment où nous aurons une présentation à faire.
... Affecte des dehors très sérieux, extrêmement sérieux : ne fréquente que des jeunes gens ou des hommes très bien posés ; évite tout ce qui pourrait donner lieu à la moindre réflexion malveillante, car la première chose qu'on fera isera de prendre des renseignements, et il les faut personnellement parfaits ; tu te rattraperas après et feras ce que tu voudras, quand tu auras l'argent. C'est la partie d'où dépend toute ta vie que tu vas jouer ; il s'agit de jouer serré. Affi^
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canon. Cela fait une différence. D'ailleurs nous n'y pensons plus, et quand on passe si facilement l'éponge sur une somme aussi ronde, pourquoi faire tant de bruit du petit sac de monnaie du cousin Christian? Esterhazy lui-même est le premier à dire que cela manque de grandeur.
Esterhazy, en effet, peut mériter certaines critiques, comme l'a si bien dit le Ravary qui a laissé de si profonds souvenirs aux tables de jeux de Belfort^ Mais cet homme n'a rien de mesquin. Il voit, il fait grand en toutes choses. Ce n'est pas lui qui brûlerait Bazeilles. Il lui faut Paris tout au moins. Encore se met-il à la tête de cent mille uhlans ivres et commande-t-il au ciel pour la cérémonie un ce rouge coucher de soleil ». On ne peut pas refuser à ce rêve de volupté suprême une magnificence.
De même, vis-à-vis de son employeur Schwarzkoppen l'attitude de l'espion est d'une morgue hautaine, bien rare dans la profession. Il ne s'excuse pas. Il accuse. Schwarzkoppen est un sot, qu'il a trompé par de faux renseignements. « Je suis un condot* tiere », dit-il avec superbe. Et tout le monde est obligé de convenir que cette fois il ne ment pas.
Il faut l'entendre plaindre Henry. C'est un poème. « Ce pauvre garçon, on l'a roulé ». On ne roule pas Esterhazy. Apprenez que c'est lui qui roule les autres. . Demandez plutôt comment ce la garde itoipériale » lui fournit en ce moment une heureuse retraite à Lon* dres. Pour du Paty de Clam qui en se débattant n'a pas été sans lui porter quelques coups, pour Boisdeffre surtout, il a été admirable d'indulgence et de protection. C'est un caractère. Je parle cTEsterhazy. A chaque instant l'on croit en avoir fait le tour, l'avoir considéré sous toutes ses faces, le connaître. Toujours quelque incident nouveau vient nous révéler un aspect imprévu de ce shakespearien personnage.
Je ne crois pas qu'on puisse faire l'histoire de ce siècle en^ France sans mettre en bonne place les conseils au cousin sur l'art de parvenir. En quelqites
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valescent, se trouvant en chemin de fer, a échangé des coups de poing avec un voyageur et paraît avoir eu l'avantage. Ces moribonds ont des muscles de fer. Si le gouvernement ose demander Textradition d'Esterhazy, comme la loi lui en impose le devoir, je crains fort pour du Paty de Clam un retour de la fâcheuse anémie.
8 Novembre 1899.
Le devoir
En réponse au fameux projet d'embrassade générale formulé par M. Lavisse, M. Louis Havet publie dans le Petit Bleu une lettre qui résume d'une façon admirable la situation présente.
Je m'empresse de soumettre ce document au lecteur :
Cher monsieur.
Vous me demandez ce que je pense du verdict de Rennes. Je pense qu'aucun des cinq juges qui ont déclaré coupable le capitaine Dreyfus ne pouvait le croire coupable en effet. Les preuves de son innocence leur ont été amplement exposées, et elles étaient péremptoires. Je pense que la majorité qui a voté des circonstance^ atténuantes ne pensait nullement qu'il y en eût, car personne ne peut imaginer quelles seraient ces circonstances. Je conclus que- le Conseil de guerre de Rennes a déshonoré la France aux yeux du monde et aux yeux de l'avenir, déshonoré la justice militaire aux yeux des Français clairvoyants, et que,
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en essayant de corriger la fraude par la fraude, il n'a réussi qu'à la rendre plus scandaleuse.
Vous me demandez ce que je pense de la grâce. Je pense qu'elle était indispensable et qu'elle est insuffisante.
Vous me demandez comment je conçois la réhabilitation complète et légale. Je la conçois par les mêmes moyens qui ont donné déjà la revision, le retour du capitaine, la dissidence des deux juges honorables, et enfin cette grâce qui ne suffit pas. Ces moyens, ce sont les moyens de liberté et de loyauté; c'est la propagande des honnêtes gens, par la parole et par la plume ; c est la résistance aux escamotages des politiciens et aux hypocrisies d'apaisement. Il faut continuer de marcher droit au crime, jusqu'à ce que le crime soit châtié, et que ceux pour qui on a mis la France en péril aient été jetés à l'abîme. Il faut pacifier le pays, non par de nouveaux mensonges de presse et de tribune, mais par l'implacable justice et l'implacable lumière.
Vous me demandez mes prévisions en politique. La politique ? Il ne peut y en avoir en France, tant que l'affaire Dreyfus est pendante*
A vous, L. Havbt.
Après ce magistral exposé, que devient l'idée chère aux mentalités passives, de réconcilier tous les Français dans la défaite de la justice et l'abandon de la vérité? Ceux à qui manque l'ardeur des généreuses batailles peuvent larmoyer leur amour de l'idéal académiquement. II n'en reste pas moins ce fait qu'aujourd'hui, comme aux premiers jours de l'aflFaire Dreyfus, nous sommes mis en demeure de choisir entre la justice et le crime, entre le mensonge et la vérité.
M. Havet n'admet pas qu'aucun des cinq juges qui ont déclaré Dreyfus coupable ait pu croire à sa culpabilité. Il n'admet pas davantage que la majorité qui a voté des circonstances atténuantes ait pu, de bonne foi, croire qu'il y en eût. D'où il conclut que le Conseil de guerre, « en essayant de corriger la fraude par la fraude, a déshonoré la France et la justice militaire».
Pour qu'un homme d'esprit aussi pondéré que M« Louis Havet en arrive à formuler, noir sur blanc, de telles pensées qui ne le cèdent en rien à la virulence du manifeste de Zola, il faut que l'honorable académicien juge la conjoncture grave. Elle Test certainement. Ecartée la lassitude de ceux qui n'ont pas combattu, écartée l'opinion de ceux qui sont ministres ou veulent le devenir, qu'y a-t-il de changé en France depuis le procès de Rennes? Un crime plus criant s'est ajouté à d'autres: voilà tout ce qu'on peut dire.
Loin donc que la crise se soit résolue, tous les hommes de bonne foi reconnaîtront qu'elle s'est aggravée. Elle s'est aggravée parce qu'en mettant l'innocent en liberté, après lui avoir enlevé l'honneur, les politiciens se sont crus quittes envers le devoir de justice par cet acte d'iniquité. Détournez-vous des intérêts de parti pour considérer le fond des choses. Quelqu'un qui ne serait pas ministre oserait-il jurer ue la politique actuelle difière sensiblement de celle e M. Méline ou de M. Dupuy? Méline disait: « Il n'y a pas d'affaire Dreyfus », et laissait l'Etat-Major prouver, par le moyen de faux, la culpabilité de l'innocent. Dans quelques jours, le ministère actuel va nous annoncer qu'il n'y a plus d'affaire Dreyfus, et nous l'avons vu laisser condamner l'innocence, avec le concours de ses propres agents, par le moyen de faux corroborés de faux témoignages impunis.
Dupuy poursuivait Mercier ou tout au moins feignait de le poursuivre. Sa fourberie même était encore un hommage à la loi. On parle maintenant dans les ministères d'amnistier ce criminel. En revanche, Galliffet annonce à Picquart sa détermination de le faire condamner à cinq ans de prison pour le crime d'avoir découvert un traître dont les complicités dans l'Etat- Major ne sont pas suffisamment connues. Et le même Galliffet, sur l'ordre d'un Deloye-Triponé, abandonne le commandant Hartmann aux haines des bandits. Et I^anessan, par peur d'un amiral antisémite et roya-
lîste, persécute le chrétien Freystœtter. Et Gérard, à Bruxelles, avec l'approbation de Delcassé, organise une chambre de commerce clérico-monarchiste en concurrence avec la chambre républicaine, que Millerand lui-même persiste à ignorer.
Je conviens qu'on va nous proposer des réformes. J'en ai trouvé une liste dans fa presse: toutes inspirées d'excellents sentiments, quelques-unes même raisonnables. Mais je sais ce que c'est que « les réfor-* mes )>, ayant été longtemps témoin de ce jeu. Les réformes, telles qu'on les conçoit aujourd'hui, ce sont des discours, pour ne rien faire, des textes châtrés par l'une ou l'autre Chambre, ballotés du Luxembourg au Palais-Bourbon et du Palais-Bourbon au Luxembourg, sans jamais aboutir.
Admettrai-je que par miracle toutes les réformes du ministère soient intégralement votées? Qu'en résultera-t-il ? Des lois inappliquées, comme toujours. Et
{pourquoi? C'est que les réformes ne sont rien, dans e Code, qu'une lettre morte dont toute la valeur est dans l'application. Or, l'application des lois de justice nous donne l'acquittement d'un traître, la condamnation d'un innocent, l'impunité d'une bande scélérate. A quoi sert votre loi la meilleure, si c'est pour de tels résultats? Où sont nos garanties que vos a réformes » n'auront pas des conséquences analogues?
Si vous n'avez pas le courage d'assurer l'exécution d'une loi, pourquoi ce courage vous viendrait-il pour une autre? La vraie réforme, ô ministres, c'est par vous-mêmes qu'il faudrait la commencer. Réformez votre effroi de tout, votre peur d'une ombre. Donnez à ce pays ce dont il a le plus grand besoin à cette heure : des actes nouveaux, même avec des textes anciens. Hélas! cela précisément, c'est ce' que vous ne voulez pas, ce que vous n'avez pas voulu faire. Vous préférez changer des mots, et, pour leçon de caractère, pour exemple d'énergie, nous donner jusqu'au bout le spectacle des pusillanimités dont la France se meurt.
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J'en suîâ fâché pour vous, et pour nous bien plus encore. Je sais que ceux qui viendront après vous ne seront pas plus braves. Aussi, n'ai-je point de candidats pour vous renplacer. Je n'espère, avec M. Havet, qu'en la propagande de parole et de plume qui fera « la résistance aux escamotages des politiciens et aux hypocrisies d'apaisement ». Avec M. Havet, derrière M. Havet, je crie qu' « il faut continuer de marcher droit au crime jusqiCà ce que le crime soit châtié ». C'est pour cette œuvre nécessaire à la vie même de notre peuple que Millerand et Waldeck-Rousseau furent portés au pouvoir. Leur mot d'ordre fut celui de M. Havet lui-même : « Pacifier le pays, non par de noui^eaux mensonges de presse et de tribune, mais par l'implacable justice et l'implacable lumière ». 0 républicains qui voyez le bien et n'avez pas voulu le faire, hâtez-vous de vous reprendre. Il est temps. Etre ministre, c'est vulgaire. On trouve toujours des gens pour les oripeaux de théâtre. Ce qui serait beau, ce serait de laisser la parade et de marcher au devoir.
9 Novembre 1899,
L'amnistie scélérate
Il parait qu'on nous prépare décidément l'amnistie. "Waldeck-Rousseau et Millerand ont reconnu en M. Jean Codet un précurseur. Il faut que la grande parole de M. Méline soit enfin réalisée, et qu'Esterhazy lui-même puisse dire : « Il n'y a pas d'affaire Dreyfus ».
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Pourquoi y avaît-il uue affaire Dreyfus ? Parce que des juges militaires avaient condamné un innocent par inadvertance. Pourquoi n'y aura-t-il plus d'affaire Dreyfus ? Parce que d'autres juges militaires auront condamné ce même innocent, après avoir acquis la conviction, comme le dit si bien M. Havet, qu'il n'était pas coupable. Il parait que c'est de la grande politique. Serait-ce tout simplement que M. Millerand et Waldeck-Rousseau vont recommencer la même faute que Méline et que Dupuy ? Oh ! ce n'est pas que je les confonde. Je sais très bien que Méline et Dupuy ont péché par scélératesse et que Waldeck-Rousseau et Millerand n'ont fait preuve jusqu'ici que de faible cœur. Cela fait une grande différence devant Dieu. Pour le résultat humain, c'est a kif'kif yij comme disait Sarcey.
Voyons. La pression de l'Eglise, du gouvernement, de la Chambre, du haut commandement, et de la magistrature (la seule Cour de cassation exceptée) n'a pas réussi à étouffer l'affaire. Ce que les ordres des jésuites, des généraux, des ministres, et des juges félons, aidés des faux de TEtat-Major n'ont pas pu faire, pourquoi cela serait-il accompli par la vertu de l'amnistie ? Dreyfus innocenta été condamné par la justice « française ». Il l'est encore, avec cette aggravation que les juges, cette fois, ont voulu l'iniquité.
L'impunité des pires criminels était le scandale de ce temps. L'impunité, qui n'était que de la tolérance, va être maintenant consacrée par une loi, c'est-à-dire empirée de la complicité du Parlement. En quoi la situation sera-t-elle meilleure ? Le crime au lieu d'être seulement du judiciaire et de l'exécutif, sera du législatif encore. Quand on aura mis l'injustice en forme législative, sera-t-elle plus respectable ?
Et le gouvernement croit-il qu'il pourra, par l'aggravation du irial, vaincre les consciences plus aisément que ses prédécesseurs ? Non, sans doute. Mais il espère isoler les « intellectuels » comme M. Havet, et faire que leurs protestations deviennent sans action
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sur la foule. « Nous avons éliminé l'élément de pitié de l'affaire Dreyfus », disait un ministre, il n'y a pas longtemps. Cela veut dire qu'a la faveur de la grâce on espère obtenir du condamné qu'il prenne son parti du déshonneur, et que la foule se désintéresse d'une iniquité qui ne se traduit plus que par des souffrances morales pour la victime.
Pour ignoble qu'il soit, le calcul paraîtra sans doute habile à nos politiciens. Méline aussi raisonnait assez bien ses tours de canaillerie. Nous voyons cependant qu'il a fait banqueroute tout de même. Cela pourrait donner à réfléchir. Il est vrai que souvent la foule ne comprend pas (l'affaire Dreyfus en témoigne assez clairement) comment dans le droit d'un seul le droit de tous se trouve fatalement atteint. Chacun de nous a quelque tendance à se désolidariser d'autrui dans le malheur. Suave mari magno. if. Ce n'est pas moi qui suis en danger. Que l'autre se tire les grègues ! » Pourtant il est à remarquer que la tendance de l'humanité civilisée est de développer entre les hommes une solidarité croissante. Je n'ai pas besoin de l'apprendre au socialiste révolutionnaire Millerand.
Le peuple français, après avoir proclamé lui-même ce dogme plus haut que tous les autres peuples ensemble, en doit-il arriver, par le soin des républicains et même des révolutionnaires, à prêcher le « chacun pour soi », contre lequel toute son histoire est une protestation généreuse. Je ne puis l'admettre. Et si le gouvernement de Waldeck-Rousseau et de Millerand fait effort dans ce sens après Méline, après Dupuy, je veux croire qu'il trouvera devant lui des résistances. M. Havet a commencé, d'autres suivront.
J'entends parler d'un ignoble marché, aux termes duquel le gouvernement, pour sauver Mercier, obtiendrait de Luxer le retrait de sa plainte contre Zola, sans parler d'une autre reculade qui serait plus extraordinaire encore. Qu'est-ce que cela pourra changer? Croit-on que l'exemple Zola et Havet sera
perdu ? Fait-on à notre pays l'înjure de penser qu'il ne se trouvera personne pour dire leurs vérités aux bandits triomphants ? Ceux-ci se tairont-ils comme BoisdeflFre qui.se laisse accuser de complicité avec Esterhazy par les journaux anglais sans oser les mettre en demeure de faire la preuve ? Se tairont-ils comme Jouaust qui courbe la tête et dévore en silence le suprême affront quand Havet lui dit : « Vous avez condamné Dreyfus sachant qu'il n'était pas coupable. Vous avez trouvé au crime prétendu des circonstances atténuantes, sachant qu'il n'y en avait pas ». Quelle plus sanglante injure peut-on faire à un juge? Havet parle, et Jouaust se tait, c'est l'aveu.
Enfin^ quand la voix de la conscience française sera devenue trop haute, fera-t-on des poursuites ? C'est le procès Zola qui recommence. Ou, les accusés continueront-ils de garder le silence des coupables ? Qu'estce qu'un pays où la loi est impuissante à venger la loi violée, où ceux qui s'arrogent une autorité organisent l'impunité du crime, où les criminels impunis ne peuvent même plus mentir en réponse à qui les accuse?
Où s'arrêtera-t-elle, l'amnistie scélérate ? Dreyfus en sera-t-il ? Si oui, la condamnation n'en a pas moins eu lieu, et la flétrissure, civilement anéantie, demeure ineffaçable sur l'innocent. Si non, comment peut-on proposer d'amnistier les criminels, auteurs de quinze faux, complices de trahison, faux témoins, fanfarons de forfaiture, quand on maintient le poids de la condamnation sur l'homme qui n'a pas failli ? Où s'arrêtera-t-elle, l'amnistie scélérate ? L'assassin de Labori sera-t-il amnistié avant qu'on le connaisse, et pourra-til parader au boulevard? Hartmann, Freystaetter serontils amnistiés des vilenies commises contre eux par Galliffet et Lanessan ? Logiquement, il faudrait que l'amnistie allât jusqu'à Esterhazy, et que l'agent de Schv^arzkoppen se vit rendre son grade et sa croix. On n'osera pas. Car Esterhazy gêne tous ses amis maintenant, surtout ceux qui lui font des rentes pour
se taire. Et cependant, Mercier, pour n'avoir pas trahi, est-il beaucoup moins misérable qu'Esterhazy ? Tel est l'apaisement qu'on nous prépare suivant les formules de Méline et de Dupuy auxquels j'ai le regret d'ajouter M. Lavisse et son « hypocrisie de conciliation », comme dit si bien M. Havet. « Apaiser», paraît-il, c'est défendre le mot de République par un procès à MM. BuflFet, Guérin, Déroulède, et livrer la justice, c'est-k-dire la réalité républicaine, aux prétoriens et aux congrégations qui, pour témoigner de leur puissance, veulent le juif innocent déshonoré. Je ne doute pas que la Chambre qui a voté le dessaisissement se vautre dans l'amnistie scélérate, espérant faire oublier ainsi sa propre honte. Il restera des Français, des républicains — M. Havet s'est déjà mis au premier rang — pour faire front contre l'effort suprême des politiciens de l'iniquité.
10 Novembre 1899.
Quand on conspire...
Après avoir lu l'acte d'accusation, nul ne peut nier de bonne foi le complot. Tous les ennemis de la République faisaient masse contre elle, et le parti royaliste avait déjà pris ses précautions pour absorber M. Dé' roulède qui ne descend pas de saint Louis. Les plébiscitaires tiraient gentiment les marrons du feu pour les descendants de Philippe-Egalité. Car pour les chances de Déroulède empereur, je demande la per«
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mission de m'en tenir les côtes. Si le malheureux a cru sincèrement que des généraux français allaient risquer leur pension de retraite, et même leur tête
(>our ce beau résultat, c'est qu'il ne connaissait guère es maréchaux de ses rêves.
Non. Toute la philosophie du complot est dans cette proclamation que M. Buffet, dans le silence du cabinet, s'adressait à lui-même :
A nous Déroulède ! à nous Guérin ! à nous Coppée ! à nous Lemaître ! à nous Monteil I Est~ce un rêve de M, le Préfet de police ? Non, ccst un pressentiment» Hypnotisé, il a deviné V avenir y nous le croyons. Rien ne les sépare de notre Prince; rien ne les séparera de notre Roi I
Le « Roi )>, pendant ce temps, au lieu de marcher a la conquête de son « royaume », s'enfuyait à Turin, à Palerme, je ne sais où, et expédiait, en un petit papier à son représentant, M. Buffet, un spécimen royal de la chose que la compagnie Lesage pompe mystérieusement des fosses souterraines. Les deux cent mille francs d'argent juif et suédois lui permettaient cette prodigalité faubourienne, inconnue jusqu'ici des plus grands rois de France. Quoi qu'il arrive, le prince aura la gloire d'avoir fait du nouveau dans sa race, même avant que de monter sur le trône. Il en restera sur la monarchie comme une inaltérable parfum.
Je ne sais pas ce que les accusés auront à dire pour leur défense. La parole leur sera donnée, et j'aime à croire qu'ils trouveront autre chose que le mot d'ordre de M. le duc d'Orléans, inscrit depuis si longtemps sur nos murailles sans qu'on eût encore compris le sens orléaniste de cette manifestation. Ce qui est dès maintenant établi, c'est que, grâce au cabinet Waldeck-Rousseau, la République a eu Tinconcevable audace de se défendre. M. Dupuy avait jugé qu'elle n'avait pas ce droit. Méline prêtait le secours du gouvernement aux ennemis du régime républicain. Dupuy
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se bornait a les laisser faire , cachant les preuves du complot au fond de ses tiroirs, ou poursuivant pour délit de presse (à la Gohier), Thomme pris dans l'action de fomenter le coup d'Etat.
Le nouveau cabinet, j'ai hâte de lui rendre cette justice, se mit d'abord en travers des conspirateurs. Il était dans le premier feu des commencements. Il voulait, il agissait. Belle ardeur trop vite envolée ! Tenons-lui compte, au moins, de ce début. Il y eut un gouvernement pendant quelques jours, et cela sufBt à tuer dans Tœuf la conspiration antirépublicaine. La police, hier amie des conspirateurs, leur mit la main au collet, et les voilà traduits devant la Haute Cour.
La Haute Cour est, de toute évidence, une juridiction politique. Ce n'est pas moi qui le nierai. Elle en a les inconvénients comme les avantages. L'avantage de la justice politique, c'est pour un gouvernement le prompt exercice du droit de défense. Ce droit-là, je crois que ni le duc d'Orléans ni l'empereur Déroulëde ne se le refuseraient, le cas échéant. Le Trestaillon de la légitimité me paraît de ((justice » beaucoup plus sommaire que le doux président du Sénat. Sous l'Empire, en 1858, j'ai vu mon père déporté en Algérie sans jugement. Il faut bien reconnaître que la Haute Cour offre, en comparaison de pareils procédés, un idéal de garanties telles qu'aucun régime n'en a fourni chez nous depuis cent ans. J'imagine que le duc d'Enghien s'en serait fort accommodé. De même les victimes des (( jugements par commission » sous la Restauration. Quant à Déroulède, qui tenta de nous faire tirer des coups de fusil par les soldats de Roget, uniquement parce que nous ne voulons pas de lui pour empereur, tout le monde sera d'accord pour trouver sa (( justice politique » plus sommaire que la nôtre. Oii seraient les républicains maintenant s'il était César ! N'est-ce pas son ami Cavaignac qui soumit, il n'y a pas longtemps, au Conseil des ministres, une liste de proscription où j'avais l'honneur de figurer ? \.
Ces simples considérations amèneront le public à t
n'e pas prendre au sérieux les lamentations tragiques des accusés, ainsi que leurs attitudes de théâtre. Ces gaillards-là veulent bien livrer leurs adversaires au peloton d'exécution, pour se faire donner de la Majçsté. Mais dès qu'on touche à leurs précieuses personnes, dès qu'on les met entre quatre murs, d^ailleurs capitonnés, en leur permettant de publier chaque jour leurs manifestes dans la presse, c'est un bourdonnement de hannetons aux vitres. On n'imagine pas à quel point ces conspirateurs aiment leur liberté. C'est dommage qu'ils attachent moins de prix à la liberté des autres.
L'inconvénient de la justice politique, c'est de livrer des hommes politiques à leurs adversaires, dont la passion peut troubler le jugement. Je le disais jadis, du haut de la tribune, à M. Joseph Reinach, en un temps où les pommes cuites de M. Drumont n'avaient pas encore suffisamment réchauffé son zèle pour la noble cause de la Révolution française.
Dans le cas présent, la garantie des accusés c'est le secours de leurs amis qui font partie du tribunal et l'aide des complicités entretenues jusqu'au cœur delà majorité républicaine. La garantie des accusés, c'est surtout qu'on ne leur appliquera que des lois préexistantes, dont aucune n'a été faite, comme la loi de dessaisissement contre Dreyfus, en vue de leur condamnation. D'avance ils connaissaient les risques de l'entreprise. Ils ont perdu la partie. A eux de payer maintenant, comme ils n'auraient pas manqué de nous faire payer à notre tour, s'ils avaient pu mettre la main sur l'enjeu de gouvernement. Je puis d'autant moins les plaindre que le payement réclamé d'eux n'est vraiment pas en proportion de celui qu'ils auraient exigé de nous. Un peu de prison, pas dure : la réclame de la Haute Cour vaut bien ce sacrifice, peutêtre. Vaincus, nous nous serions tirés de leurs griffes à moins bon compte.
La République n'est pas méchante. Par l'organe de son gouvernement, elle s'est même montrée, à l'égard
de ses ennemis^ d'une rare couardise, ayant laissé échapper du filet de justice moines et généraux, sans parler des étrangers de la juiverie anglo-autrichienne et du protestantisme suédois, soudoyeurs du complot clérico-monarchiste pour « la France aux Français ». Déranger va se donner des airs de grand justicier, cependant nous voyons tous qu'il est, avec sa justice, des accommodements, puisqu'il ignore de parti pris les plus coupables. Donc, ne nous apitoyons pas sur les rigueurs de la justice républicaine. On a mis à Thémis un bandeau sur les yeux, et s'il y a des faux poids dans la balance, c'est à l'avantage des accusés.
Et puis les protestations des conspirateurs sont d'autant plus étranges qu'il n'est pas un d'eux qui ne se soit donné la tâche de nous enseigner, à propos de l'affaire Dreyfus, que la justice n'est rien quand la raison d'Etat a parlé. Que diraient-ils, si on les condamnait sur des pièces qu'on ne leur aurait pas montrées ? Que diraient-ils si on les condamnait sur des faux, et qu'on proposât un monument aux faussaires, une récompense nationale aux <c casseurs de gueule», « aux promotions de matraques » chargées d' « étriper », de « décerveler » 1 adversaire? Ces propos des salons de la monarchie ne sont pas pour nous surprendre d'après ce que nous savons, par le duc d'Orléans, du langage des cours. Que diraient-ils si Fallières fermait la bouche de leurs avocats par le mot qu'ils ont trouvé sublime contre Dreyfus : « La question ne sera pas posée » ? Que diraient-ils si Fallières, a leurs gémissements répondait : « Innocents ou coupables, en route pour le bagne » ?
Le Sénat bienveillant leur épargnera ces douleurs. Il ne leur appliquera pas la sorte de « justice » qu'ils trouvent bonne pour les autres. On leur apprendra seulement par des peines appropriées, que la République a le droit et le pouvoir de se défendre. Car vraiment, c'est trop de niaiserie de supposer que les républicains attaqués ne se défendront pas. Il faut à ces guerriers des adversaires complaisants. C'était bon
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SOUS le précédent ministère. Malgré les représentants officiels de M. Dupuy dans le cabinet Waldeck-Rousseau, j'ai lieu de croire c[ue la défensive d'aujourd'hui sera prochainement suivie d'une offensive. Quels cris de paon dans la ménagerie !
11 Novembre 1899]
Courage à reculons
La Haute Cour a fait un mauvais début. Ce n'est pas tout que de se proclamer juge. Il faut être capable au moins d'assurer l'ordre nécessaire au jugement. Or, M. le président Falliëres et sa Cour ne paraissent pas même avoir la notion du problème.
L'organisation du désordre a été poussée par les autorités compétentes à un rare degré de perfection. On avait conçu la pensée de faire entrer et sortir cinq cents témoins par une porte unique. Quand l'arrêt de circulation se fut produit, il fallut qu'un accusé, M. Guérin, proposât à M. le président de faire écouler le flot par la porte opposée, et M. Fallières ne put trouver que cette réponse : « J'a<rais donné des ordres : j'ignore pourquoi ils n'ont pas été exécutés». Notez qu'ir avait tout juste à lever le doigt pour les faire exécuter, comme il s'est tardivement avisé de le faire sur l'invitation de M. Guérin. Quand on est de cette force, on ferait bien de rechercher un autre emploi de ses facultés.
Pour le caractère et l'autorité je n'en parle pas. Ce sont les deux principales qualités dont M. Fallières est
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le plus manifestement dépourvu. Aimable et bien intentionné, il est incapable de trouver la parole et le geste pour se faire obéir. Avec des témoins venus là pour organiser le chahut, avec des accusés dont la plupart considèrent le bruit comme une manifestation de pensée, avec des galeries où tout spectateur est laissé libre de dire son mot dans le débat, on est arrivé sans trop de peine au maximum de la cacophonie. Encore ne parlé-je pas des juges qui, lorsqu'on leur observe qu'ils n'ont pas la parole, répondent avec désinvolture, comme M. Provost de Launay : « Je la prends ». D'autres apostrophent le président, qui parait tomber de la lune. Des accusés plantent là les gendarmes, qui les laissent faire, pour aller causer avec des témoins. C'est la cour du roi Pétaud: haute ou basse, comme l'on voudra.
Naturellement, si vous ouvrez les journaux de la monarchie vous y verrez que la République est expirante parce qu'on a toléré de ses plus notoires ennemis, jusque dans l'enceinte du Sénat, des clameurs du Jardin des Plantes. C'est toute la philosophie de la manœuvre. On s'en prend à la République de la violence de ses adversaires. Et, en certains sens on a raison. Un régime qui ne sait pas se faire respecter n'est pas digne de vivre.
Là, nous touchons au vice organique de notre temps. Ce qui caractérise cette époque, c'est l'universelle déliquescence des énergies. Dans l'opposition comme dans le gouvernement pas un homme d'action résolu. D'une part, le cabotinage ; d'autre part, des bonnes intentions sans volonté. Entre ces deux états d'esprit la France est requise de trouver sa voie. On ne dira pas que le destin lui prodigue ses faveurs.
Après les trahisons de Méline, après les trahisons de Dupuy, nous avons constitué — au prix de quels sacrifices ! — un gouvernement réparateur. Il s'agissait d'obtenir qu'il y eût des lois en France : les mêmes lois pour tout le monde. Cela était devenu simplement un programme révolutionnaire, toutes les
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forces vives de l'Etat se trouvant engagées dans l'autre sens. Nous en étions venus là qu un innocent n'avait plus le droit d'être innocent, et que c'était un acte de courage de réclamer pour lui — vainement d'ailleurs — la protection des lois.
Enfin, les politiciens, las de trembler, conçurent euxmêmes la pensée de réagir, et l'on nous fit à cet effet la surprise d'un « ministère d'énergie ».
Le « ministère d'énergie » fit l'effort de poursuivre les conspirateurs, à la condition de sauver les moines et les militaires, mais s'empressa de racheter cet excès de zèle par une magistrale reculade devant la rébellion armée, au cœur même de Paris. Pendant un mois et plus, on nous donna rue de Chabrol l'ordinaire spectacle des républiques sud-américaines. Il s'en était fallu de peu que l'attentat de la place de la Nation ne nous donnât du premier coup l'illusion achevée. A défaut du pronunciamiento classique, nous fûmes gratifiés d'une petite monnaie de rébellion, avec le gracieux concours du « ministère d'énergie ».
Puis ce fut le procès de Rennes où les scandales de faux, de forfaiture et de faux témoignage ne furent pas moindres que sous Billot. Cela, bien entendu, pour aboutir à faire condamner « le juif », comme l'a si bien dît M. Havet, par des juges qui, le savaient innocent. Il sera permis de penser que cela ne fut pas héroïque d'un « ministère d'énergie *••>. Des officiers se mirent en révolte contre la discipline. Mercier fit tout au monde pour susciter au gouvernement français des difficultés avec l'Allemagne et j'oserais défier M. Delcassé de rapporter publiquement la conversation qu'il eut à ce propos avec M. de Munster, qui, lui, ne se gêne pas pour la colporter parmi ses collègues.
Le gouvernement ne sévit point. Loin de là. Il protégea les criminels, ce qui était logique après leur avoir donné pleine licence contre l'innocent. Il protégea les criminels et logiquement encore, à cette heure même il livre à leur vengeance les honnêtes
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gens, coinme Hartmann et Freystaetter, qui ont refusé de mentir. Enfin, poussant la logique jusqu'à l'extrême conséquence, il propose maintenant d'amnistier Mercier. Telles sont jusqu'à présent les principales manifestations de l'énergie qui nqius fut promise en retour de notre silence sur la nomination de Galliffet.
Je ne dis pas cela pour récriminer. Ce serait temps perdu. Je veux seulement montrer comment l'incroyable faiblesse de nos gouvernants est la source naturelle d'où découle la faiblesse correspondante de M. le président Fallières et de sa Haute Cour. Pourquoi ce « magistrat » montrerait-il de la résolution, et même du courage quand l'exemple contraire lui vient précisément de ceux qui devaient développer le plus abondamment ces rares qualités? Dans l'abandon général de toutes choses, Fallières fait comme les autres. 11 n'est pas obligé d'être plus gouvernemental que le gouvernement. Ce sera déjà très beau s'il ne prend pas l'avis des gendarmes sur les questions de droit, et s'il ne donne pas son fauteuil demain à Déroulède, comme il l'a cédé à Guérin.
Pendant ce temps, d'ailleurs, Méline opère. Méline n'a d'autre but que de renverser le gouvernement, dans la crainte que M. Waldeck-Rousseau n'arrive à se ressaisir. Il serait battu à la Chambre. Il rêve de triompher au Sénat. Faire échouer les poursuites contre les comploteurs de la monarchie, ce serait un assez joli coup. La République en aurait dans l'aile, et Jésuites et prétoriens pourraient reprendre au grand jour le cours de leurs exploits. C'est pour cela que Billot, le menteur, dans le but d'assurer l'entreprise des faussaires et des bandits, dont il s'est fait le protecteur, promène parmi les sénateurs, avec le bas ricanement de sa honte, le mot d'ordre reçu des vrais chefs du complot, qui, eux, ne sont pas poursuivis : <K Le Sénat n'est pas compétent. Il faut renvoyer tout ce monde aux tribunaux ordinaires. »
Voilà les sénateurs renseignés sur ce que le père Du Lac et son pénitent Boisdefire attendent de leur
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docilité. Le Sénat, il est vrai, se jugea compétent dans le cas du complot Boulanger. Mais en ce temps éloigné on proclamait que les juges devaient juger suivant les lois. Le courage à reculons nous a conduits bien loin de cette utopie.
12 Novembre 1899.
LU
Àmnistieurs et Amnistiés
On signale un assez bon projet de loi du gouvernement sur la réforme des Conseils de guerre. Tous les délits de droit commun commis par les militaires en temps de paix seront déférés aux tribunaux civils. Les Conseils de guerre continueront à connaître des crimes ou délits ayant un caractère exclusivement militaire. Les Conseils de revision sont supprimés, la Cour de cassation étant chargée de juger les pourvois contre les arrêts des Conseils de guerre. Contrairement au projet Bouniols-Freycinet, toutes les fois que des militaires et des civils seront compris dans une même poursuite, l'affaire sera portée — comme précédemment — devant la juridiction civile. Enfin sans aller jusqu'au système russe qui exige des juges certaines connaissances de droit, on se propose de soumettre à des examens professionnels messieurs les rapporteurs, dont la plupart jusqu'ici n'avaient fait leurs études juridiques, comme le grand Ravary, qu'autour du tapis vert à l'heure de l'absinthe.
Tout cela peut constituer un progrès. On continuera
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seulement de condamner a mort le petit pioupiou qui bouscule son caporal ou jette un bouton de sa tunique à la tête d'un lieutenant, tandis que des généraux pourront impunément, comme Mercier à Rennes, violer toute discipline , se répandre en faux témoignages, faire usage de faux, et même avouer le crime de forfaiture. La « réforme » n'a négligé que ce point. Et, de fait, il n'y avait pas lieu de s'en occuper puisque déjà la loi punit tous ces crimes, et qu'il suffirait simplement, pour faire acte de justice, de décréter que la loi sera appliquée.
Malheureusement, le gouvernement ne veut pas que la loi soit appliquée et dans la crainte que quelqu'un ne vienne après lui pour remettre le code en vigueur il a imaginé l'amnistie, l'amnistie scélérate du scélérat Mercier. C'est toujours le même point de vue. On fait des réformes de rhétorique à l'usage du Parlement, mais, dès qu'il s'agit de donner aux foules une leçon de choses, en poursuivant un criminel haut placé, il se trouve jusqu'à des socialistes révolutionnaires pour s'interposer entre le bandit fort et le juge faible. Serait-il plus facile de socialiser les instruments de travail — ce qui semble pourtant une entreprise d'importance — que d'appliquer les simples lois bourgeoise^ à tout le monde ?
Dans l'espèce, il s'agit de sauver Mercier, parce que, si on lui fait application de la loi, nulle autre issue ne se présente pour lui que le bagne. Un juif innocent au bagne, cela ne révolte point : nous le savons d'expérience. Mais un chrétien criminel, un ami des moines, y pensez-vous ? D'abord ce n'est plus un criminel, avec l'absolution du père du Lac. La loi civile n'a qu'à se taire lorsque « l'homme de Dieu » a parlé. Ensuite ce n'est pas Mercier seul qui est en cause. C'est Boisdeffre, et Gonse, et du Paty de Clam, et Lauth, et les auteurs — non recherchés — des quinze faux de l'Etat-Major, c'est Pellieux, c'est Roget, c'est Cuignet, toute la sacristie en botte, c'est Méune et Billot déjà convaincus d'usage de faux.
Toute cette bande innommable sauvée par ceux qui avaient promis de la combattre ! La loi rendue désormais impuissante par ceux-là mêmes qui nous avaient annoncé son règne. Bourgeois ou révolutionnaires, les ministres ne se mangent pas entre eux. Il parait que c'est nous toujours qui ferons les frais de leurs festins.
La grande concession qu'on nous fait, c'est de ne pas amnistier Dreyfus. Il aurait vraiment été trop cruel de lui fermer les voies de la réhabilitation. Mais comme d'autre part, la Jésuitière bottée n'aurait pas été remplie d'aise à la pensée de voir l'innocent rétabli de plein droit dans l'intégralité de sa situation civile et militaire, le sacrifice qu'on nous fait, devant plaire à tout le monde, n'exige pas de nos ministres un notable déploiement de courage.
Je vois encore qu'on veut amnistier Gohier, certains ministres n'ayant nulle envie, je suppose, d'avoir dans leurs états de service, des poursuites de presse pour protéger les criminels contre les défenseurs de la loi. Ce n'est donc pas Gohier — qui ne demande rien — qu'on se propose d'amnistier. C'est leur propre amnistie que nos gouvernants se votent d'abord.
Il y a aussi le colonel Picquart, que Galliffet voudrait sauver des cinq ans de prison qu'il lui a promis. Là encore, il s'agit moins de rendre service à Picquart qu'à Galliffet lui-même, qui recule de honte au bord de cette ignominie. Ici encore, c'est le ministre qui éprouve d'abord le besoin de s'absoudre. Picquart passera dans le coup. A la vérité^ je ne vois pas très bien par quels artifices on obtiendra ce résultat. Vat-on décréter sérieusement qu'un procès de pigeons voyageurs est connexe à l'anaire Dreyfus ? Ce n'est que trop vrai, puisqu il n y a la qu une vengeance de l'Etat-Major des faussaires. Galliffet va-t-il donc le reconnaître ? Quel aveu ! Et puis si l'on n'amnistie pas Dreyfus parce qu'il est innocent, pourquoi amnistier Picquart qui n'est pas coupable ? J'attends curieusement cette affaire.
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Quant au procès de Mme Henry contre Reinach, Tamnistie n'y peut rien, pas plus qu'au procès de Luxer contre Zola. On parle, il est vrai, du retrait de sa plainte. Le marché serait si grossier, le public y verrait un tel aveu de culpabilité pour le Conseil de guerre qui acquitta le traître, après une instruction qui désigne Pellieux pour suivre Mercier au bagne, que je ne puis croire encore qu'on achève le scandale jusqu'à ce point. Et cependant, si on ne le fait pas, l'amnistie n'est plus rien qu'une inutile bêtise.
Un homme dont le crime est en connexion manifeste avec Tafiaire Dreyfus, c'est l'assassin de Labori. Il parait qu'on veut l'excepter de l'amnistie. Une pudeur mal placée. Ce sicaire des jésuites parait beaucoup plus excusable que Mercier. L'équité voudrait qu'on ne séparât pas les scélérats les uns des autres. Si 1 un doit être aux honneurs, il faut que son camarade l'y suive. Ne va-t-on rien faire pour Esterhazy ? Lauth est décoré, que diable ! Et l'on prépare un marbre pour Henry.
Pendant ce temps, Picquart est réformé. Hartmann et Freycinet sont livrés par Galliffet et par Lanessan à la vengeance des bandits. Q'on n'oublie pas, dans la loi d'amnistie, le paragraphe qui obligera tous les Français à s'incliner devant le crime.
P.^S. — On a trouvé chez les Pères de l'Assomption 1,800,000 francs dont 1,200,000 en pièces de vingt francs. Le fait est intéressant à noter au moment où de tous les côtés en France les moines se font saisir par le fisc sous prétexte qu'ils sont trop pauvres pour payer l'impôt.
Une autre observation se présente. On a beau être millionnaire, on a très rarement 1,800,000 francs dans son porte-monnaie. Rothschild lui-même exige de ses millions un revenu. Mais pourquoi 1,200,000 francs en pièces de vingt francs ? Est-ce donc qu'on s'attendait à trouver, au premier jour, l'occasion d'en faire usage louis par louis rPour quelle entreprise ? Qui
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se proposait-on de soudoyer ? Avec 1,200,000 fraucs de pièces d'or, on pourrait, en certaines occurences se rattachant plus ou moins directement à quelque complot, produire, par des tourbes soudoyées de graves mouvements dans la rue. Tout le monde ne dispose pas de tels moyens d'action. Mme Porgès elle-même est dépassée. Aussi Déroulède avec ses misérables cinquante mille francs pour l'absinthe du coup d'Etat, le long des boulevards. Ceux qui peuvent ainsi jeter l'or à pleines mains dans une émeute ne me paraissent pas moins dangereux que lajuiverie du « Roy » ou l'homme du général Roget ! Ah ! si le gouvernement voulait voir clair, une bonne fois!
13 Novembre 1899.