‹ Innocent IIIChapitre 10 sur 25 · Captio fraterna · texte numérisé non relu

Captio fraterna

1198) Innocent III accordait à Émeri la permission de transférer, dans une situation plus sûre, un monastère bâti par un de ses vassaux. Et, quelques mois après, il affirmait encore sa haute souveraineté en validant, par une bulle confirmative, un don qu'Emeri avait fait à l'une de ses parentes. On dirait qu'il considère le roi de Hongrie comme son agent, et le pouvoir royal comme destiné tout d'abord à servir l'Eglise et ses prélats. L'archevêque de Kalocza se plaignait que ses diocésains de race slave refusaient de lui payer la dime : c'est le roi qui est chargé, par mandat pontifical, de poursuivre les contribuables récalcitrants et de faire rentrer les impôts dans le trésor de l'archevêché. Les églises de Hongrie étaient autrefois des lieux d'asile inviolables, où voleurs et meurtriers trouvaient, même contre la police du roi, un refuo-e assuré. « Mais maintenant, écrit le pape, on ne respecte plus nos privilèges : on arrache des autels les personnes et les objets qui devraient être sacrés! » Il ordonne donc aux archevêques de prendre des mesures rigoureuses contre les violateurs des lieux saints et à Emeri de leur prêter main-forte et de faire exécuter toutes leurs décisions. C'est le triomphe de la théorie du « bras séculier )>.

En 1199, il s'est passé à Rome un fait scandaleux. Un particulier, à qui l'on avait permis de pénétrer dans les bureaux de la curie et de consulter le registre du pape Alexandre III, en a arraché deux feuillets. Le crime a eu des témoins, peut-être même

des complices. Et ces témoins sont des Hongrois qui sont rentrés dans leur pays. Le pape enjoint à Émeri d'user de tous les moyens pour aider la justice pontificale et veiller h ce que personne n'empêche les témoins de dire la vérité. Les bons procédés sont réciproques. Des nobles, dévoués à Émeri, obtiennent le droit de ne pas accomplir, pour le présent, leur vœu de croisade, et Innocent accorde même que les évêques et les abbés ne pourront pas excommunier certains conseillers du roi dont les services lui sont précieux.

Emeri se sentait nécessaire au pape et en abusait. Un soir, le 17 mars 1199, il se présente tout à coup dans l'église de Yacz, où l'évèque Boleslas chantait complies avec ses chanoines. Il lui ordonne de lui remettre les clefs du trésor et de sortir luimême de son église. Comme il faisait sombre, l'évèque redoutant un piège, craignant même pour sa vie, refuse d'obéir. Emeri fait fracturer la porte de la sacristie. L'évèque et les chanoines se mettent à chanter en pleurant : « Aspice, Domine, de cœlo sanctuin tuum et cogita de nobis ». Furieux de cette résistance, le roi se jette sur l'évèque et le fait tomber rudement de la dernière marche de l'autel sur le pavé, où les gens de la suite royale le saisissent tout meurtri et l'expulsent. Pénétrant alors dans le sanctuaire, Emeri ouvre les écrins et s'empare des objets les plus précieux.

L'église était profanée. L'évèque défend qu'on y célèbre les offices. Le roi, pour se venger, confisque une partie de son patrimoine, et interdit à

ses sujets de lui payer la dîme. Ordre est donné d'empêcher les gens de l'évêque de sortir de Hongrie et de porter plainte à Rome. Mais le pape est averti quand même et, le 2i juin 1199, Émeri reçoit du Latran l'inévitable lettre de blâme. Innocent lui rappelle l'afFection que Rome a toujours témoignée à la Hongrie et à ses rois. H est d'autant plus attristé de ce qui s'est passé à Vacz, de l'offense faite à Dieu et au Siège apostolique. « Que le roi répare sa faute et donne satisfaction à l'évêque : autrement il n'échappera pas aux peines canoniques. Qu'il se souvienne d'Héliodore, de Balthazar, de Pompée, tous sévèrement punis pour avoir violé les lieux saints. ))

Dans une autre circonstance, Innocent s'est plaint que le roi de Hongrie ne payât pas exactement la dîme due par le trésor royal à l'archevêché de Gran (1201). De temps à autre, le gouvernement hongrois cédait à la tentation de faire passer le respect des choses d'Eglise et de la puissance romaine après certains intérêts nationaux.

L'abbaye bénédictine d'Egyed ou de Saint-Gilles avait été fondée, en 1091, à Somogyvar, par le roi Ladislas I". Elle relevait directement de la célèbre abbaye française des bords du Rhône, et le fondateur s'était engagé à n'y laisser entrer, comme abbés et comme moines, que des Français. Mais l'opinion magyare commençait à trouver peu normal que des moines hongrois ne pussent prendre place dans un monastère de Hongrie. En 1204, l'abbé de Saint-Gilles étant mort, les moines français de l'ab-

baye le remplacèrent, selon l'usage, par l'un d'entre eux. Emeri refusa formellement d'accepter le résultat de cette élection. Il déclara qu'il était décidé à ne reconnaître qu'un abbé indigène, et qu'il conférait la fonction à l'archevêque dalmate de Spalato. Résistance des religieux qui portent plainte à Rome. L'archevêque, d'accord avec les serfs du monastère, accuse tous les moines d'avoir dilapidé le trésor de leur communauté. A l'envoyé royal qui vient vérifier les faits, les moines prouvent qu'ils ont non seulement conservé leur fortune intacte, mais qu'ils l'ont accrue. L'archevêque pénètre alors dans l'abbaye avec ses hommes d'armes, flagelle quelques religieux de sa propre main, incarcère les autres, les révoque tous, et leur substitue des moines hongrois.

(( Si ces faits sont réels, écrit Innocent III au roi magyar, nous n'en revenons pas d'étonnement. Sans doute cet archevêque est Latin d'origine et sort de l'ordre monastique. Mais enfin, puisqu'il est revêtu de la dignité épiscopale, il ne peut pas être en même temps abbé, surtout dans un autre diocèse que le sien, ni recevoir la crosse abbatiale de la main d'un laïque. Et puis, pourquoi ne pas vouloir que les moines de Saint-Gilles soient français? Trouve-t-on quelque nouveauté ou quelque absurdité à ce que, dans ton royaume, des moines de races diverses servent, sous l'habit religieux, un seul et même maître ? Il n'existe en Hongrie que cet unique monastère qui soit complètement réservé aux Latins, tandis qu'on y

trouve beaucoup de monastères grecs. » Le pape ajoute qu'il a ordonné une enquête. Au cas où les faits seraient reconnus exacts, l'archevêque doit être chassé du monastère qu'il a envahi et frappé des peines canoniques.

Bien d'autres incidents de détails révélaient le conflit engagé, en Hongrie comme par toute l'Europe, entre les deux forces contraires : le particularisme national et le catholicisme universel. Agissant au nom de principes différents, le pape et le roi ne se comprenaient pas.

La même opposition d'idées et d'intérêts se manifesta dans la politique extérieure du gouvernement d'Emeri. Mais encore faut-il dire que cette politique a été plutôt, dans l'ensemble, favorable aux vues de la papauté. Tantôt le roi de Hongrie trouvait un avantage réel à s'y conformer, et les deux puissances agissaient d'accord. Tantôt il finissait, après quelque résistance, par sacrifier ses visées particulières au succès de la diplomatie romaine et au bien général de l'Église.

Cette monarchie avait intérêt à s'élargir par des conquêtes en pays slave : au nord, vers la Galicie et la Pologne, au sud, vers la Bosnie et la Serbie, au sud-est vers la Bulgarie. Dans son action sur les Slaves du Danube, Émeri rencontra encore la papauté, qui s'occupait depuis longtemps de les annexer à la grande famille des catholiques d'Occident.

Bien que ces Slaves eussent été convertis, dès le ix^ siècle, par des chrétiens giecs, disciples de Cyrille et de Méthode, pourtant, quand le schisme de Constantinople éclata, ils ne prirent pas tous fait et cause pour le christianisme bvzantin. Ils se partagèrent entre les deux systèmes religieux. Bulgares, Serbes, montagnards de l'Herzégovine et du Monténégro inclinèrent plutôt vers l'hellénisme et Byzance; Croates, Bosniaques et Dalmates de l'Adriatique, plutôt vers l'Eglise latine et Rome. A vrai dire, le mouvement n'avait été complet ni définitif d'aucun côté. Beaucoup de tribus slaves, surtout dans l'Est, gardèrent, depuis le XI® siècle, une position indécise entre l'Orient et l'Occident. Penchant tantôt du côté de Constantinople, tantôt du côté de Rome, suivant que leurs intérêts l'exigeaient, leurs chefs prolongeaient même à dessein cette politique d'hésitation. Ils négociaient avec les papes comme avec les empereurs et trouvaient leur bénéfice dans cette attitude équivoque. Par politique et par tempérament, un pape, comme Innocent III, qui visait l'union des deux chrétientés, devait vouloir la latinisation complète des Slaves. Mais, pour que cette conception se réalisât, il fallait non seulement l'appui, mais le concours actif de la Hongrie et de son roi.

La Croatie, devenue toute latine, appartenait en entier à la monarchie magyare. Mais une partie de la Bosnie avait conservé plus ou moins d'indépendance sous la seigneurie de ses « bans ». Certains

prédécesseurs d'Emeri avaient presque incorporé le banat de Bosnie à leur Etat, en faisant une sorte d'apanage pour les princes royaux. Au milieu du xii^ siècle, la Bosnie avait repris son existence propre, et, à l'avènement d'Innocent III, le ban Kulin, qui la gouvernait, travaillait à la rendre forte et prospère. Il importait d'autant plus à Rome d'achever la conquête religieuse de ce pays qu'il était, avec la Dalmatie, le centre principal de l'hérésie des Bogomiles, source probable de celle desPatarins, ces xA-lbigeois de l'Italie, très redoutés d'Innocent III. L'archevêque dalmate, Bernard de Spalato, avait déjà sévi contre la secte et contraint à l'abjuration des hérésiarques notables de Zara. Agir en Bosnie était plus difficile, car, sur ce terrain, la religion grecque coexistait avec la latine, et la doctrine bogomile, troisième confession, y faisait de grands progrès. Le ban Kulin, primitivement catholique , avait même fini par accueillir avec faveur les prédicateurs du dualisme, qu'il était sur le point d'accepter, avec sa famille et beaucoup de nobles, comme la religion de son État. Affaire d'ordre politique et d'intérêt national. Pour se rendre indépendante de la Hongrie, la grande nation catholique et papale, la Bosnie essavait d'abord de se séparer d'elle au point de vue religieux. La cause de l'Eglise romaine et celle de la royauté hongroise se trouvaient par là étroitement liées.

Innocent III fit appel à Emeri. Par sa lettre du 11 octobre 1202, il l'engagea à se faire l'exécuteur

des décrets fulminés contre les hérétiques. « Le devoir d'un roi est de favoriser les bons catholiques et de réprimer l'hérésie. )),Et il lui rappelle les décisions prises contre les fauteurs d'hérésie, déclarés infâmes, expropriés de leurs biens, déchus de tous leurs droits civils. « Le ban Kulin, ajoute le pape, non seulement a recueilli chez lui les hérétiques chassés de Spalato et de Zara : mais il leur donne ouvertement son appui. Il ose dire qu'ils sont plus catholiques que les vrais catholiques et lui-même les appelle des Chrétiensl Prends-y garde! cette peste gagnera peu à peu les contrées voisines et pourrait infecter jusqu'à la Hongrie. Pour la rémission de tes péchés, il faut que tu venges royalement l'offense faite au Christ et à son Eglise. Si le ban refuse de chasser tous les hérétiques, après avoir confisqué leurs terres , expulse-le lui-même avec les coupables, non seulement de la Bosnie, mais de tout le territoire hongrois, et saisis leurs biens partout où tu le pourras. »

Le roi de Hongrie n'avait pas besoin d'être stimulé. Kulin et ses Bosniaques ravageaient de temps à autre la terre magyare : l'occasion lui parut bonne, tout en rendant service au pape, de rétablir sa souveraineté sur le banat. Il somme le ban de chasser et d'exproprier les hérétiques. Kulin essaye d'abord de résister, puis, en face de l'expédition sérieuse qui se prépare, avec la souplesse de sa race, il se soumet et envoie ses excuses. « Il n'avait pas cru, disait-il, que les

Bog-omiles fussent des hérétiques; il les prenait pour des catholiques, et il est prêt à expédier quelques-uns d'entre eux à Rome pour que le pape y juge leurs doctrines. )> En effet, ceux de ses sujets qui vinrent trouver Innocent III protestèrent de la pureté de leur intention, déclarant leur volonté de rester fidèles au catholicisme. Le ban alla même, pour éviter Forage, et demeurer paisible possesseur de son titre et de sa terre, jusqu'à demander au pape un légat chargé de faire une enquête et d'user du droit de correction.

« Nous ne voulons pas la mort du pécheur, mais sa conversion », dit Innocent; et il confia cette mission délicate à l'un de ses meilleurs diplomates, Jean, abbé de Casamari. L'archevêque de Spalato devait assister le légat, interroger avec lui le ban de Bosnie, sa femme, ses gens, et s'ils trouvaient quelque chose de suspect, les ramener dans la lionne voie. En cas d'opposition, on leur appliquerait la loi sur les hérétiques. Mais personne ne tenta de résister. Au début d'avril 1203, dans l'assemblée générale de Bielopulke, les chefs ou « prieurs » de TEglise bogomile, réunis devant Kulin et le légat, proclament solennellement leur soumission à l'Église romaine. Ils promettent d'accepter croix et autels dans les églises, de lire l'Ancien et le Nouveau Testament, de dire la messe selon le rit romain, de pratiquer la confession, de jeûner et de célébrer les fêtes religieuses du calendrier latin. Le ban de Bosnie approuve lui-même cet engagement, rédigé par écrit, et un mois après,

l'envoyé du pape, accompagné de deux Bogomiles de marque, l'apportait au roi de Hongrie.

Emeri se tenait, comme d'habitude, dans la grande île danubienne de Szepel, au-dessous de Buda-Pesth. Il avait à ses côtés l'archevêque de Kalocza, l'évêque de Pecs, beaucoup de seigneurs hongrois et le fils du ban de Bosnie, Etienne. Après avoir pris connaissance des articles du pacte, le roi le confirme, y attache le sceau royal, et le passe au fils de Kulin, en lui disant : « Tâchez désormais d'obéir au pape et de faire exécuter toutes ses décisions ». Le Bosniaque s'y engage. Il jure, entre les mains du roi et de l'archevêque de Kalocza, que, s'il lui arrive de protéger l'hérésie, il paiera une amende de mille marcs d'argent, à partager entre le pape et le trésor hongrois. Les deux Bogomiles jurent, à leur tour, au nom de tous leurs frères, qu'ils respecteront scrupuleusement les articles de leur confession de foi. Et ainsi finit cette scène curieuse où le roi de Hongrie avait joué le rôle d'un agent de la puissance romaine, chargé de défendre la foi et d'enreofistrer les conversions.

Dans l'œuvre de rattachement des tribus serbes à l'Eglise latine, les intérêts de la dynastie allaient s'identifier encore plus clairement avec ceux du pape qui la protégeait.

Au déclin du xii*^ siècle, les Serbes, longtemps divisés sous le commandement de leurs comtes

[Knez ou Joiipaiis), avaient fini par se grouper et par subir la domination d'un Monténégrin, Etienne Némanja. L'État dont il était le fondateur comprenait à peu près la Serbie actuelle, le pays de Raza (aujourd'hui Novibazar), le Monténégro une grande partie de l'Herzégovine et un coin du district ottoman de Prizrend. Le maître de ce royaume se contentait du titre de grand comte ou de grand joupan [Vellki zupan) et il siégeait de préférence au centre même de la Serbie, à Kruçevaç, dans la vallée de la Morawa. Nemanja avait réussi à se maintenir à peu près indépendant entre les deux puissances voisines, la Hongrie et l'Empire byzantin, mais il s'entendait mieux avec l'empereur grec, de même qu'au point de vue religieux, ses préférences allaient visiblement à l'Eglise de Constantinople. Souverain très pieux, protecteur des moines, grand bâtisseur de couvents, ce saint Louis serbe fut même béatifié après sa mort. Le plus jeune de ses trois fils, Sava, entra dans le clergé régulier, et fonda véritablement l'organisation ecclésiatique de la Serbie.

Quand Nemanja se retira, en 1195, dans un couvent du mont Athos, l'aîné, Etienne, prit le titre et le pouvoir du grand joupan, et Youk, son frère (le Vulco ou Vulcanus des textes latins) eut, comme apanage, la « Dioclôe ^>. c'est-à-dire la Dalmatie serbe, le Monténégro et l'Herzégovine. En l'absence d'une loi qui conférât rigoureusement tout le pouvoir et tout l'héritage à l'aîné

des princes royaux, on donnait au cadet une part du territoire sous la suzeraineté de l'autre, système aussi mauvais pour la Serbie que pour la Honofrie. Etienne et Vouk arrivèrent très vite à ne plus s'entendre, et c'est alors qu'entrèrent en scène le maître de Rome et celui de Buda-Pesth.

Pour mieux résister à son frère et gagner sa complète indépendance, Vouk résolut de s'appuyer politiquement sur le roi Emeri, dont il reconnaîtrait les prétentions à la souveraineté du pays serbe, et religieusement sur le pape, à qui il soumettrait son clergé. Il demanda donc à Innocent III (1198) d'envoyer un légat qui aurait mission de rattacher son apanage à l'Eglise latine, et de donner le pallium, c'est-à-dire le pouvoir archiépiscopal, à l'évèque d'Antivari, le port monténégrin sur l'Adriatique. Innocent III, très heureux d'introduire la relio^ion romaine en Serbie (les papes du xii^ siècle avaient inutilement essayé de détacher Nemanja de l'Eglise grecque), s'empressa de satisfaire au désir du prince qui lui faisait une pareille avance.

Le 8 janvier 1199, dans une lettre fort engageante, il félicite Vouk de vouloir reconnaître l'Eglise de Rome « comme sa mère », .d'être prêt à l'aimer au-dessus de tout, après Dieu, et à se confirmer en tout « aux volontés pontificales* ». Il lui annonce l'envoi de dçux de ses familiers, le chapelain Jean et le sous-diacre Simon, qui

Page 1