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A quâ Hungarici regni corona procedit

cale de 1204 qu'au moment de leur couronnement, les rois de Hongrie étaient tenus de prêter un serment où ils promettaient à la fois l'obéissance au Saint-Siège et le maintien des libertés de l'Eglise. Dans l'esprit d'Innocent III, l'État hongrois est politiquement subordonné à l'Eglise romaine, et une institution comme le serment d'obédience à la papauté, semblait bien lui donner raison. On s'explique ainsi l'ingérence continue de ce pape dans les afiPaires de l'Eglise et de l'État.

Il est intervenu, en Hongrie, comme partout ailleurs, pour pacifier et corriger évèques et abbés, en un mot, pour faire la haute police ecclésiastique. Le clergé, très batailleur et de mœurs peu régulières, surtout dans les couches basses du sacerdoce, parait avoir eu grand besoin de surveillance. Les moines, employés au début comme instruments de la réforme ecclésiastique, avaient fini, eux aussi, par se corrompre. Les Cisterciens s'étaient faits marchands de vin et ne voulaient même pas payer à l'évèque la dîme de leurs vignes. Ailleurs, Innocent eut à s'occuper des monastères grecs, qui scandalisaient les fidèles. Puis, c'était le conflit toujours aigu des archevêques de Gran et de Kalocza, qui se disputaient avec violence l'honneur et l'argent ; les évêques qui guerroyaient et s'excommuniaient entre eux ; enfin l'archevêque dalmate de Spalato, qui prenait

d'assaut un monastère pour s'en approprier les revenus.

Tous ces désordres des clercs et des moines se produisaient, à vrai dire, dans d'autres pays. Les rapports d'Innocent III avec l'Eglise hongroise n'offrent rien qui mérite une attention particulière. A coup sûr, il voulait être le seul maître de ce clergé. Il n'entendait pas laisser aux mains des rois le pouvoir spécial et très étendu qu'avait eu le fondateur, saint Etienne, en matière ecclésiastique. Dans l'écrit légendaire qui est consacré à la vie de ce saint couronné, le chapitre où il était question de son autorité religieuse fut trouvé compromettant et gênant pour l'Eglise. Innocent fit savoir à l'archevêque de Kalocza qu'il l'autorisait, toutes les fois qu'on lirait au peuple la légende de saint Etienne, à supprimer ce passage. Et en effet, dans tous les textes que nous possédons de cette légende, on ne le trouve plus.

Autrement intéressantes pour Ihistorien sont les relations d'Innocent III avec le gouvernement laïque du pays. Pendant les deux règnes d'Emeri et d'André II, il ne s'est pas passé d'événements un peu importants, questions de politique intérieure et de politique étrangère, où la papauté n'ait dit son mot, parfois le dernier mot.

Emeri et André étaient frères. Leur père, le roi Bêla III, était mort en 1196, deux ans avant l'avènement d'Innocent III, laissant la royauté à l'aîné, Emeri, et léguant au plus jeune des terres, des villes et de l'argent. Pendant sa dernière

maladie, il avait fait vœu de partir pour la croisade. Comme ces sortes d'engagements , au moyen âge, étaient choses sacrées, et que, si on ne les tenait pas, on compromettait le salut de son àme, il avait fait jurer à ses fils, et notamment à André, qu'il accomplirait son vœu à sa place. Il les menaçait, en cas de désobéissance, de la malédiction paternelle. Aussitôt qu'Emeri fut en possession de la couronne, André trouva insuffisante sa part d'héritage. Sous prétexte de préparer la croisade, il recueillit de l'argent, groupa autour de lui des nobles, des évèques, même l'archevêque de Gran, forma une armée et, au lieu de partir en Terre Sainte, attaqua vigoureusement son frère aîné (1197).

Le pape Célestin III s'interposa, menaça André et ses partisans d'excommunication. Rien n'y fit; André, soutenu au dedans par un fort parti hongrois, au dehors par le duc Léopold YI d'Autriche, s'empara de la Hongrie méridionale, de la Dalmatie, de la Croatie, du pays de Rama et s'adjugea, pour les gouverner, le titre de duc. Innocent III trouvait donc, en arrivant au pouvoir, la Hongfrie en révolution, les deux frères aux prises, une guerre civile, et le royaume de Saint- Etienne brisé en deux morceaux. Or il était de son intérêt que la Hongrie restât forte, gardât son unité, et que le vœu de Bêla III reçût son exécution. Il commença donc résolument par prendre le parti d'Emeri, le roi légitime, et, le 29janvier 1198, adressa au duc André une lettre très ferme et

même menaçante, où il lui reprochait d'avoir désobéi à la volonté paternelle et tourné contre sou frère l'armée destinée à la croisade. « Nous voulons que la paix règne en Hongrie; nous voulons aussi le salut de ton âme, et c'est pourquoi nous te donnons jusqu'au 14 septembre prochain, pour effectuer ton départ en Terre Sainte. Si tu n'obéis pas à cette époque, dernière limite, tu seras par ce fait excommunié, et exclu de la succession au trône de Hongrie, dans le cas où ton frère mourrait sans héritier. La couronne sera alors dévolue à ton plus jeune frère, nonobstant tout appel à Rome. »

Comment marquer plus nettement la dépendance de la Hongrie, le droit, pour la papauté, de disposer de la couronne et de régler Tordre de succession? En même temps, Innocent III cite à son tribunal, pour y rendre compte de sa conduite, un abbé qui était à la tête du parti d'André. H ordonne aux deux archevêques hongrois d'excommunier le duc et d'interdire sa terre, s'il refusait de se soumettre. Il fait chasser de leurs sièo-es les prélats qu'André avait installés à Zara et à Spalato.

Malheureusement Emeri n'avait ni les ressources, ni l'énergie nécessaires pour seconder le pape et se défendre lui-même. Tous ses efforts, joints aux menaces d'Innocent III, n'aboutirent qu'à établir entre les deux frères un accord provisoire et précaire, basé sur le statu quo. André conservait la Dalmatie et la Croatie, avec le titre de duc, et tout ce qu il concéda à Emeri, ce fut de le reconnaître comme suzerain. La Hongrie n'en restait

pas moins divisée et en état de guerre latente. Les deux partis, celui du duc et celui du roi, étaient toujours prêts h en venir aux mains.

C'est alors qu'Innocent III adressa à André une seconde objurgation, de forme moins impérieuse, quoique aussi pressante (15 juin 1198). Il lui rappelle les liens qui unissent la Hongrie à Rome, le dévouement que Bêla III a constamment témoigné au Saint-Siège. « Ce sont de tels souvenirs, dit-il, qui nous font désirer ardemment qu'une paix sincère et durable soit rétablie entre ton frère, l'illustre roi de Hongrie, et toi. Nous vous aimons tous les deux beaucoup, en mémoire de votre père; mais ton frère, qui est le roi par droit d'aînesse, est l'oojet de notre sollicitude spéciale. Que l'amour fraternel règne donc et s'accroisse de jour en jour entre vous. Rends-lui les honneurs et le respect qui lui sont dus et, de son côté, il aura pour toi la déférence qu'il doit à un duc envoyé de Dieu, missus a Deo. Sois-lui fidèle et dévoué, et que ta conduite nouvelle à son égard, sûre et affectueuse, fasse oublier complètement les torts que tu as eus dans le passé. Rappelez-vous que le sang du même père coule dans vos veines, et que le sein d'une même mère vous a portés. »

L'éloquence d'Innocent III était fort appréciée de ses contemporains. André y fut pourtant si peu sensible, qu'en 1199 il se révolta de nouveau et fit une nouvelle tentative pour s'emparer cette fois de toute la Hongrie. Battu, il se réfugia chez un de ses amis, un magnat hongrois; mais Emeri fit

brûler la maison de son hôte. Xe se sentant plus en sûreté, le vaincu s'enfuit en Autriche. Emeri somma le duc d'Autriche de chasser son frère ou de le livrer, et, pour l'y contraindre, il ravagea la Stvrie. Guerre civile, guerre extérieure, et c'était le moment oîi la croisade de 1200, celle qui devait dévier si étrangement sur Constantinople, venait de se décider en France! Innocent III, réalisant son rêve, allait pouvoir jeter sur l'Asie une partie de la chevalerie d'Europe. Il fit donc un suprême effort pour ramener la paix en Hongrie. Le légat Grégoire Crescenzi et l'archevêque de Mayeace, Conrad de Wittelsbach, s'entremirent, par son ordre, entre les deux frères et leur firent signer un accord soi-disant définitif par lequel André restait possesseur du duché de Dalmatie' et de Croatie sous la suzeraineté du roi. L'un et l'autre s'engageaient d ailleurs à partir pour la Terre Sainte et à tenir enfin le serment de Bêla III.

Succès de surface, pour la papauté : la paiK n'était rétablie que sur le parchemin. Les deux frères restèrent, les années suivantes, dans la même attitude de défiance et d'hostilité, André et son parti toujours en armes, et la collision imminente. Quant à la croisade, ni lun ni l'autre, au fond, ne voulait la faire et ne se souciait de s'en aller. Il se joua alors entre la Hongrie et Rome, de 1200 à 1203, une amusante comédie. Emeri et André ne pouvaient pas déclarer catégoriquement au pape leur intention de s'abstenir : mais ils remettaient de jour en jour leur départ et trou-

valent d'excellentes raisons de ne pas bouger. En novembre 1202, le pape rappelle à Emeri ses engagements formels, la croix qu'il porte sur l'épaule. « Que faire? lui répond le souverain. Les évéques de mon royaume me dissuadent d'accomplir, pour le moment, mon vœu de croisé. L'État a besoin de ma présence. Le ban de Bosnie, Culin, a envahi nos frontières et nous menace de nouveaux ravacres. Est-ce le moment de s'éloioner ? w — Innocent insiste : « Si tu peux partir sans danger pour ton Etat, comme je le crois et l'espère, il faut réaliser ta promesse. Tu ne dois pas avoir l'air de préférer les délices d'un royaume terrestre aux douceurs du royaume des cieux. Garde-toi d'entacher ta gloire, et d'attirer sur toi la colère divine. »

En 1203, Emeri recommence à parler de son départ prochain, mais il faut que le pape lui donne certaines satisfactions, et lui-même doit prendre au préalable les mesures nécessaires à la sûreté de la dynastie et du royaume. L'archevêque de Gran, Job, désigné naturellement pour exercer la régence pendant l'absence du roi, demandait la dignité de légat permanent du Saint-Siège. Émeri s'y oppose vivement. « Cet archevêque, écrit-il au pape, est un de mes ennemis déclarés (Job était en effet le partisan d'André). Je ne m'en irais pas tranquille en Terre Sainte. Cet homme néfaste, si je le laissais derrière moi, détruirait la paix de mon royaume. » Il veut aussi qu'Innocent III enjoigne formellement aux deux archevêques de

Gran et de Kalocza de ne pas se quereller tant que durera son séjour en Orient. Tout l'inquiète, et même la puissance romaine. Dans le cas où les deux archevêques ne s'entendraient pas, il désire que le pape attende son retour pour intervenir entre les belligérants et juger leur procès. Sur ce dernier point, Innocent répond qu'il est obligé de garder sa liberté d'agir, a Certes, nous sommes tout disposé à t'accorder ce que tu demandes, mais, quant à la justice, il faut que nous la rendions à tous ceux qui la réclament, aux sages comme aux fous. Si, pendant ton absence, des démêlés surgissent entre les clercs de ton royaume, nous nous y prendrons de telle façon qu'aucun scandale ne se produira, par notre fait, dans ton Etat. »

Emeri se défiait et, alléguant la nécessité de faire couronner son unique enfant, Ladislas, et de lui assurer la paisible transmission du pouvoir, ne partit pas. André, de son côté, se plaignait de n'avoir pas d'argent pour équiper ses chevaliers. Et quand les croisés de France et d'Italie, pour payer la flotte que les Vénitiens leur procuraient, eurent mis, en 1202, la main sur Zara, il eut beau jeu à représenter au pape qu'attaqué et dépouillé par une armée chrétienne il ne pouvait quitter son duché avant d'avoir obtenu satisfaction de ce méfait.

L'attitude d'Innocent III, dans ces circonstances difficiles, est curieuse à observer. Comme il doit rester fidèle à son rôle de gardien des vœux de croisade, a l'idée qui l'obsède d'empêcher la dévia-

tion de la grande entreprise, il prend toutes ses mesures pour que le roi et le duc se mettent le plus tôt possible en route. Il renouvelle solennellement, en 1202, le traité de paix conclu entre les deux frères : il insiste auprès du clergé hongrois pour qu'il fasse couronner le jeune Ladislas et lui assure la fidélité des magnats. A Emeri il enjoint de donner à son frère les moyens d'accomplir le vœu paternel, l'argent nécessaire à sa croisade. A André, il annonce que, s'il part, ses biens et sa personne seront placés sous la protection spéciale du Saint-Siège; que, s'il lui survient un héritier mâle, Rome veillera à ce que cet enfant lui succède dans son duché, et le prendra sous sa garde jusqu'à ce qu'il atteigne l'âge légal. Et cependant, ce pape qui met tout en œuvre pour organiser la croisade hongroise, ne frappe pas les deux princes coupables de ne pas la faire, et admet qu'ils utilisent Içurs forces militaires pour d'autres besognes que la guerre sainte! Lui-même pousse Emeri h joindre ses troupes à celles du roi de Bohème pour aller en Allemagne combattre Philippe de Souabe : nécessité politique de première urgence, devant laquelle doivent s'incliner les principes et la tradition.

La crise qui troublait si profondément la Hongrie , par suite de l'ambition d'André et de la mésintelligence des deux frères, ne faisait que s'aggraver. André avait épousé une Allemande, Gertrude de Méran, qui favorisait de tout son pouvoir l'exten-

sion de rélément germanique dans la Hongrie, et excitait son mari contre Emeri, dans l'espoir de supplanter son beau-frère et de devenir reine. Le nombre des partisans du duc croissait de jour en jour, car l'orgueil national des Hongrois supportait avec peine que leur roi se fit le docile exécuteur des volontés du pape, si bien que, pour Emeri, autour duquel le vide se faisait peu à peu, la situation devenait très grave. En octobre 1203, elle se dénoua brusquement et d'une manière bien inattendue.

Les deux frères se trouvaient alors sur les bords de la Drave, près de Varacs, chacun dans son camp et entouré de ses chevaliers. Bien que les esprits fussent très surexcités de part et d'autre, la guerre n'était pourtant pas ouverte. Décidé à en finir, Emeri quitte tout à coup sa tente, sans armes et sans cuirasse, un simple bâton à la main, et après avoir défendu à ses soldats de le suivre, il se dirige vers le camp de son frère. Arrivé là, il crie à ceux qui veulent l'arrêter: «Je vois des Hongrois : vous voyez votre souverain; qui de vous oserait souiller ses mains du sang royal? » Stupéfaits, et saisis d'une crainte religieuse, disent les chroniques, ou plus vraisemblablement gagnés d'avance aux intérêts du souverain hongrois, ils ouvrent leurs rangs. Le roi parvient jusqu'à la tente d'André, le saisit au collet, et l'emmène prisonnier à travers les troupes ducales qui ne bougent pas; André est enfermé dans la forteresse de Kneginecz, puis transféré à Gran. Gertrude et ses frères sont recon-

duits à la frontière allemande. La Hono^rie était pacifiée.

On voudrait savoir ce qu'Innocent III pensa de cette solution que personne n'avait prévue. Nous n'avons aucune lettre de lui relative à cet événement. Ce n'est qu'un au plus tard, qu'écrivant à Emeri au sujet des affaires de Bulgarie, il fait, en deux mots, allusion à la manière dont le roi s'était débarrassé de son rival. Il lui reproche, entre autres choses, « la capture de son frère ^ », ce qui prouve qu'il trouvait l'acte déloyal et désapprouvait ce coup d'Etat. Mais quel autre moyen, pour Emeri, de mettre fin à une situation sans issue?

Les rapports d'Innocent III avec ce personnage ont été plutôt pacifiques. La Hongrie n'eut pas h subir, sous son règne, ces crises violentes, effet des excommunications et des interdits prolongés, qui marquèrent l'action du même pape dans d'autres pays. Cela peut s'expliquer soit par la docilité ou l'habileté d'Emeri, soit par la patience d'Innocent qui avait besoin de rester en bons termes avec la monarchie hongroise. Si le roi a été plusieurs fois menacé, il n'a jamais, à ce qu'il semble, été frappé, avantage dont ne pouvaient se flatter beaucoup de princes, ses contemporains.

La veille même de sa consécration (22 février

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