‹ Innocent IIIChapitre 11 sur 25 · Mandatis nostris · texte numérisé non relu

Mandatis nostris

auront la tâche de ramener l'Ecrlise serbe à l'unité apostoliqne et de transmettre le pallium au prélat d'Antivari. Et comme il juge l'affaire très importante, il écrit en même temps à la femme de Youk, a tous les archevêques, evéques et abbés du ( royaume de Dalmatie et de Dioclée », et particulièrement a Tévèque d'Antivari. En lui recommandant ses leîrats. il ajoute : « Nous t'envoyons ci-inclus le texte du serment de fidélité que tu devras prêter entre leurs mains et qui t'engage vis-à-vis de nous et de nos successeurs ». Enfin, ignorant ou teignant dignorer que Vouk agissait en dehors de son frère Etienne, et, pour ne pas froisser les susceptibilités du véritable souverain de la Serbie, il adresse deux autres lettres de même teneur au grand joupan et à sa femme.

Les légats partirent, mais, quelques jours après, le pape faisait courir après eux pour leur recommaDderd'agir avec une grande prudence (26janvier). En consultant le registre des cens de l'Eglise romaine, il sVtait aperçu que l'Eglise d'Antivari y était inscrite parmi les évèchés suffragants de l'archevèché de Raguse et que, par suite, il ne pouvait donner à son évêque le pouvoir d'un métropolitain. « Comment se fait-il. écrit-il au chapelain Jean, toi qui as lu ce registre avant de partir et qui en as pris copie, que tu ne nous en aies pas averti? Comme nous ne voulons pas jeter le trouble dans la hiérarchie ecclésiastique, tu auras biep soin de rechercher si les précédents évêques d'Antivari ont été jamais qualifiés archevêques et décorés du

pallium. » Il envoie donc à ses légats un second exemplaire des lettres destinées aux autorités serbes, exemplaire où se trouvait supprimée la phrase relative au pallium de l'évêque d'Antivari. « Vous avez, leur dit-il, les deux rédactions entre les mains, servez-vous de la première ou de la seconde, selon le résultat de votre enquête. »

Arrivés dans les États de Vouk, les légats réunissent un concile à Antivari : on y prend des mesures propres à réformer les mœurs du clergé serbe et à latiniser le peuple slave. Dans une lettre à Innocent III, où il lui prodigue les termes d'aiFection et de respect, Vouk se déclare enchanté de l'œuvre des légats, de leur zèle pour les intérêts catholiques et dénonce au pape son voisin, le ban de Bosnie, coupable de protéger l'hérésie. Ce néophyte est déjà tout à fait dans la bonne voie. Mais l'autre souverain serbe, le Grand Joupan, Etienne, commence alors à s'inquiéter. Pourquoi rester isolé et laisser à Vouk l'avantage de l'alliance romaine? Il se met en tête, lui aussi, de soumettre son territoire au pape, lui envoie une ambassade et, comme son frère, réclame la venue en Serbie d'un légat chargé d'y effectuer la réforme religieuse. En même temps il sollicite d'Innocent III une couronne et le titre de roi.

Comment une telle demande n'aurait-elle pas été bien accueillie h Rome? Conversion assurée de tout le pays serbe, victoire décisive sur l'Eglise grecque, une royauté de plus dans le vasselage du Saint-Siège, et toute neuve, créée par le pape,

tenue de sa main! L'évèque crAîbano reçoit immédiatement l'ordre de partir pour la Serbie et de couronner Etienne. Mais alors se produit une opposition inattendue : celle du roi de Hongrie. Emeri lait représenter au pape que la reconnaissance d'Etienne comme roi lui serait « extrêmement désagréable ». Chose curieuse! Pour ne pas s'aliéner les Hongrois, Innocent se désiste de son entreprise, « fort à contre-cœur )>, écrit-il. La politique de l'Eglise universelle se subordonnait ici à celle d'une royauté nationale qui avait ses vues sur la Serbie.

Emeri voulait substituer Vouk à Etienne, un vassal docile à un voisin presque indépendant. Etienne n avait pas très bonne réputation. Marié à line princesse grecque. Eudoxie, fille d'Alexis III, il vivait en mauvaise intellio-ence avec sa femme qui l'accusait d'être un ivrogne, et lui. de son côté, la soupçonnant d'adultère, Tavait un jour jetée toute nue à la porte de son palais. Ce scandale favorisa la cause de Youk. En 1202, le roi de Hongrie n'eut pas de peine à battre Etienne, à le déposer et à le remplacer par son frère. Lui-même prit le titre de roi de Serbie, considérant Youk, son protégé, comme un simple gouverneur. Et il s'empressa d'annoncer à Innocent III qu'il venait (( de faire rentrer dans son domaine la terre du Grand Joupan ». — « Nous nous réjouissons de ta prospérité, lui répondit le pape, et ta victoire nous est aussi chère que si c'était la notre. » Puis il demande au vainqueur d'accomplir en Serbie

l'œuvre de réunion de cette terre à la chrétienté d'Occident. Emeri lui fit entendre qu'il vaudrait mieux que cette opération fût confiée, non pas à un légat chargé d'une mission spéciale, mais à l'archevêque hongrois de Kalocza. 11 ne s'opposait pas d'ailleurs à ce que Vouk, le nouveau Grand Joupan, prêtât serment d'obéissance à la papauté et même reçût la couronne royale, pourvu que la suprématie temporelle de la Hongrie n'en souffrît pas.

En effet, au début de l'année 1203, Innocent engage le prince serbe à laisser l'archevêque de Kalocza s'acquitter de sa tâche. Vouk prêtera entre ses mains le serment d'obédience spirituelle à Rome et fera « corporellement » hommage au Saint-Siège. L'archevêque exigera le même serment et le même hommage de tous les prélats et de tous les nobles de Serbie. Au nom du pape il déclarera absolument rompu le lien qui les rattachait au patriarche grec de Constantinople. « Comme ce patriarche, ajoute Innocent, nous refuse l'obéissance qu'il nous doit \ il n'y a pas de raison pour qu'on continue à lui témoigner un respect qu'il ne mérite pas. »

Emeri était-il sincère, en assurant Innocent III qu'il ne s'opposerait pas au couronnement de Vouk? Deux ans après cet échange de lettres, en 1204, l'archevêque de Kalocza n'avait encore rien fait en

1. Sur les rapports de ce patriarche avec Innocent III, voir notre quatrième volume, Innocent III, la Question d'Orient, p. 55 et suiv.

Serbie. Et d'ailleurs les choses tournèrent, par la suite, tout autrement que le pape et le roi ne l'avaient prévu. Le prince-moine, Sava, finit par réconcilier les deux frères. Etienne reprit sa souveraineté et son titre. Plus tard, quand il reçut la couronne royale du successeur d'Innocent III, la Serbie n'en était pas moins rentrée dans l'orbite religieuse de Constantinople et de son patriarche. Sava, qui allait devenir, après sa mort, le grand saint des Slaves du Danube, avait imaginé ce moyen ingénieux de ménager à la fois Rome et Byzance, mais ni le pape, ni le roi des Hongrois, ne trouvaient leur compte à ce compromis. Sur le terrain serbe, ils avaient pourtant agi d'accord. Dans l'affaire de la Bulgarie, ils cessèrent de s'entendre et ce fut presque le conflit.

Un événement considérable s'était produit, à la fin du xii^ siècle, sur les deux rives du bas Danube : la reconstitution d'un vaste royaume englobant la Bulgarie, la Roumanie, et une partie de la Roumélie. Les fils d'Asen, de nationalité valaque, après une série de combats heureux et de conquêtes opérées aux dépens des Byzantins^ avaient fondé une domination bulgaro-valaque, où l'élément roumain s'absorba peu à peu dans l'élément slave. Leur capitale, Tirnowo, est encore aujourd'hui la ville sainte, le Moscou de la Bulgarie. Au temps d'Innocent III, le représentant de cette jeune

dynastie, Johannitza ou Kalojan, c'est-à-dire Jean le Petit (1197-1207), soldat énergique et madré, s'intitulait lui-même, sur ses diplômes, a empereur des Bulgares et des Valaques )). Il menaçait aussi bien les Hongrois et les Byzantins, que les Serbes dont il essayait aussi d'entamer le territoire. Il savait très bien qu'au x^ siècle un premier empire bulgare avait embrassé presque toute la péninsule des Balkans et une partie de la Hongrie, et il avait l'ambition de faire revivre cette puissance d'autrefois.

Mais pour affranchir complètement son pays du joug de ces Grecs que les Bulgares détestaient, l'indépendance politique ne lui suffisait pas. Il fallait encore l'indépendance religieuse, la rupture avec l'Eglise de Constantinople et son patriarche. Pourquoi alors ne pas se tourner vers Rome et soumettre la Bulgarie à l'Eglise latine? Certains rois bulgares, dans les siècles précédents, l'avaient déjà essayé : la tradition existait, on n'avait qu'à la renouer. D'autre part Innocent III était intéressé à latiniser le clergé bulgare, comme les autres, et à voir la dynastie d'Asen prendre son mot d'ordre à Rome. La Bulgarie, comme la Hongrie, était sur le chemin de la Terre Sainte. Deux ans après son avènement, il entamait avec Johannitza une négociation dont le dossier nous est, en partie, parvenu. C'est le pape qui semble avoir dit, et fort adroitement, le premier mot.

Dans une lettre de 1199 ou 1200, adressée à celui qu'il appelle « le seigneur de Bulgarie et de Vala-

chie » (on verra pourquoi il ne lui donne pas encore le titre de roi), Innocent III félicite d'abord Johannitza de ses succès militaires et de ses conquêtes, puis il ajoute : « Tes ancêtres sont romains d'origine : de là le sang généreux qui coule dans tes veines, et l'affection que tu as vouée au siège apostolique ». On savait donc alors, à Rome, que les fils d'Asen étaient de race valaque, et que les Valaques étaient de souche et de langue latines. « Il y a longtemps, poursuit le pape, que j'aurais, voulu entrer en relations avec toi, par lettres et par ambassadeurs, mais la multiplicité des affaires de rÉglise m'en a jusqu'ici empêché. » Et il lui annonce que pour sonder ses dispositions et s'assurer de sa bienveillance il lui envoie un agent d'ordre inférieur, en attendant mieux, l'archiprêtre des Grecs de Brindisi, Dominique, chargé de lui faire connaître plus amplement ses intentions.

Ce n'était pas chose facile alors de pénétrer, à travers l'Epire et la Macédoine, jusqu'au maître de la Bulgarie. Dominique pourtant y parvint. Johannitza répondit à Innocent III, « son vénérable et très saint père, le souverain pontife », que la lettre reçue de lui avait plus de prix, à ses yeux, que tout l'or et tous les joyaux du monde, ce Merci de nous avoir visité dans votre bonté ineffable et de nous avoir rappelé que nous descendons, nous aussi, de la patrie romaine. H y a longtemps que mes frères avaient voulu correspondre avec Votre Sainteté, et moi-même, à trois reprises, je vous ai envoyé des messagers : mais aucun d'eux n'a jamais

pu arriver jusqu'à vous. Vous me demandez, Saint Père, dans votre lettre, ce que nous désirons obtenir de l'Église romaine. Tout notre désir est de rentrer dans le sein de l'unité catholique, mais surtout de recevoir de vous la couronne qu'ont portée autrefois les chefs de notre nation, ainsi que nos livres nous l'ont fait connaître. Si Votre Sainteté nous accorde cette faveur, notre puissance impériale se fera un devoir d'accomplir, en l'honneur de Dieu et de l'Eglise romaine, tout ce que vous voudrez bien nous commander. »

Le Bulgare va droit au but: il s'agit d'un échange de services. S'il consent à ce que la papauté fasse rentrer la Bulgarie dans la chrétienté latine, il lui importe avant tout de tenir de la main du pape une dignité royale et un diadème qui feront de lui l'égal des souverains voisins, et consacreront atout jamais l'œuvre politique de sa race. La question s'est posée, auprès des historiens modernes, de savoir si Johannitza était sincère dans sa conversion au catholicisme d'Occident. Mais comment arriver à se convaincre qu'elle n'était pas pour lui, simplement, un moyen de se faire couronner et de consolider sa dynastie ?

Cette lettre du souverain bulgaren'arriva qu'assez tard à Rome. L'archiprêtre de Brindisi, qui devait l'apporter, prolongea, par force, son séjour en Bulgarie. Johannitza, qui avait commencé par se défier de cet étranger, le garda longtemps en observation. (( Car — c'est lui-même qui l'écrit au pape — beaucoup de gens viennent dans notre empire

uniquement pour nous tromper : nous sommes obligés de prendre nos précautions. » Mais, sur le témoignage d'un de ses sujets, il finit cependant par accueillir l'envoyé du pape et lui confier sa réponse. Avec lui, il expédia à Rome révêque bulgare de Branitcewo, avec mission de poursuivre la négociation commencée. En même temps que la lettre de Johannitza, Dominique rapporta à Innocent III quelques mots d'un grand seigneur du pays, Bellota, qui demandait pour lui, sa femme et son fils, la bénédiction papale et, ce qui était plus important, une lettre de Basile, archevêque de Zagora ou de Tirnowo, le haut personnage qui allait devenir le chef de l'Eglise bulgare latinisée. L'hommage que ce dernier adresse au pape est curieux, par l'exagération même des formules de dévouement : « Moi, Basile, indigne archevêque de Votre Sainteté, salut^ joie et adoration. Ne pouvant vous adorer corporellement ^, je me contente de le faire en esprit. Merci d'avoir jeté les regards sur nous, humbles et indignes serviteurs, qui avons faim et soif de la faveur et de la bénédiction de la sainte Eglise catholique et apostolique. Quand l'empereur nous a appris la venue de votre messager, nous avons levé les bras au ciel, avec tout notre peuple, en disant : « Le Seigneur ne nous a pas oublié )>. Style d'Orient.

La réplique d'Innocent à Johannitza est du 27 novembre 1202. « Tu demandes à l'Eglise

Page 1