Corporaliter adorare
romaine la couronne de roi, comme l'ont reçue, affirmes-tu, certains de tes prédécesseurs. Pour nous renseigner sur ce fait, nous avons consulté un registre, d'où il ressort de toute évidence que plusieurs des rois qui t'ont précédé avaient été effectivement couronnés par les papes. Nous y avons vu en outre qu'au temps du pape Nicolas P"", le roi des Bulgares, qui le consultait souvent, se fit, sur sa demande, baptiser avec tous ses sujets. Et lorsqu'un autre roi de Bulgarie, Michel, après avoir offert des présents à notre prédécesseur Adrien, lui eut demandé un cardinal romain pour en faire un archevêque bulgare, Adrien lui envoya deux évêques et un sous-diacre de l'Église romaine. Mais les Bulgares ensuite ont mal agi. Circonvenus par les Grecs, séduits par leurs cadeaux et leurs promesses, ils ont chassé les prêtres romains et les ont remplacés par des prêtres grecs. Tu comprends que cet exemple de légèreté nous oblige à certaines précautions. »
« Pour le moment, nous ne pouvons t'envoyer aucun de nos cardinaux. Seulement nous avons donné l'ordre à notre chapelain et légat, Jean, un de nos familiers, de se rendre auprès de toi, et de faire tout ce qu'il faudra pour organiser la religion dans ton royaume. Il est chargé de remettre à l'archevêque Basile le pallium, c'est-à-dire la plénitude du pouvoir ecclésiastique. Il consacrera prêtres et évêques avec le concours des évêques voisins. Quant au couronnement que tu sollicites, notre légat consultera les livres anciens et les
autres documents pour savoir comment tes prédécesseurs ont été couronnés par TEglise romaine, et quand il reviendra, accompagné de tes propres messagers, nous rendre compte de sa mission, on verra alors à faire le nécessaire. Reçois-le donc avec honneur comme notre représentant, et fais exécuter, par toute l'Eglise de Bulgarie et de Valachie, les décisions qu'il aura prises. Ta gloire terrestre et ton salut éternel l'exigent. Tu es de race romaine; sois Romain aussi par nos institutions et nos rites, et ton peuple; qui se dit d'origine latine, doit adopter fidèlement, h ton exemple, les usages religieux de son ancienne patrie. »
Ainsi, Innocent III subordonnait la question du couronnement de Johannitza à celle de la transfordnation de l'Eglise bulgare. Il fallait d'abord que son envoyé procédât à l'organisation religieuse du pays. On verrait ensuite, après enquête et après le retour du légat à Rome, ce qu'il y aurait à faire pour le couronnement. Cette réplique à Johannitza était accompagnée d'un mot aimable pour le boiar Bellota, et d'une lettre à l'archevêque Basile, où le pape lui recommandait aussi Jean, son légat. Il le félicitait de reconnaître la suprématie de Rome, mais il ne parlait encore que de la rentrée de la Bulofarie dans l'unité du monde latin.
C'était encore l'abbé Jean, de Casamari, qui était charofé de reformer et de réororaniser TEolise bulgare. En 1203, il se trouvait auprès du roi Émeri, et de Hongrie écrivit au pape pour lui apprendre qu'il avait rencontré à la cour du Magyar
des envoyés de Johannitza. Il espérait descendre le Danube avec eux pour parvenir jusqu'à leur souverain. Emeri leur fit jurer qu'ils mèneraient le légat saint et sauf jusqu'à destination. « Beaucoup de gens, et le roi Emeri lui-même, ajoute le légat, m'ont affirmé que Johannitza était très dévoué à l'Église romaine; et les Bulgares, ses messagers, m'ont donné la même assurance. » L'abbé de Casamari obtint enfin que le roi de Hongrie accorderait le libre passage par ses Etats à tous les ambassadeurs que le chef de la Bulgarie voudrait envoyer à Rome. Ces précautions prises, il se mit en route.
Il n'était pas encore arrivé à Tirnowo que Johannitza avait, pour la seconde fois et avec plus d'insistance que jamais, entrepris Innocent III sur la question du couronnement. Il trouvait sans doute que le pape ne se pressait pas assez de le satisfaire et, pour stimuler l'Eglise latine, il la menaça de la concurrence de l'Eglise grecque. « Quand les Grecs, écrit-il au pape, ont su que nous avions fait échange de messagers, ils m'ont envoyé le patriarche de Constantinople, avec une lettre où l'Empereur m'écrivait ceci : « Viens me trouver : « nous te couronnerons empereur, et nous créerons « un patriarche de Bulgarie, car il n'y a pas d'Etat « indépendant qui n'ait son patriarche particu- « lier. » ^lais moi, ajoute Johannitza, je n'ai pas voulu, et j'ai recouru à Votre Sainteté, parce que j'aime mieux être le serviteur de saint Pierre et le vôtre. ))
Est-il très sûr que le Byzantin, pour maintenir
la Bulgarie et son Eglise dans la sphère de Constantinople, ait offert à Johannitza de lui donner une couronne impériale? La diplomatie du Slave pouvait bien avoir inventé cette proposition pour décider le pape et l'amener plus vite à ses fins. Quoi qu'il en soit, le Bulgare multipliait, dans cette nouvelle lettre, les formules aimables, annonçait à Innocent III qu'il lui envoyait de l'argent, des étoffes de soie, de la cire, des chevaux et des mulets, et que le tout lui serait présenté par l'archevêque même de la Bulgarie, Basile, muni de pleins pouvoirs pour négocier.
Pour le coup, le pape se crut obligé de mener l'affaire un peu plus vite. Le 10 septembre 1203, il écrit à l'archevêque que, s'il doit venir à Rome, comme chef d'ambassade, il vaut mieux qu'il y arrive le plus tôt possible et, par conséquent, qu'il ne parte pas avec son train de maison et toute son escorte. Le plus sûr pour lui est de gagner ritalie par mer. Au lieu d'attendre le retour du légat à Rome et le résultat de son enquête, on traitera de suite, avec lui, pour donner prompte satisfaction au désir de Johannitza. Et, par le même courrier, le pape assure le souverain bulgare qu'aussitôt son ambassadeur arrivé, on disposera toutes choses pour lui accorder ce qu'il a demandé, car on tient à le confirmer, lui et son peuple, dans la foi catholique et à honorer en sa personne un fils particulièrement chéri de l'Eglise romaine. Dans un post-scriptum de trois lignes, Innocent invite Johannitza a faire sa paix avec Vouk, le
grand joupan de Serbie, pour que la terre serbe et la terre bulgare ne souffrent pas des démêlés de leurs chefs : premier essai d'intervention dans les affaires politiques de la Bulgarie.
Par malheur, l'archevêque Basile ne put pas remplir sa mission. L'époque était dure pour les ambassadeurs. Quand ils partaient, ils n'étaient jamais sûrs d'arriver, ou ils arrivaient très tard, et la conversation diplomatique se faisait à bâtons rompus. Basile s'avança jusqu'au Durazzo, sur l'Adriatique, mais, au moment où il allait s'embarquer là, les Grecs de la ville l'arrêtèrent, sur Tordre du duc byzantin, et le tinrent prisonnier pen dant huit jours. L'empereur de Constantinople considérait son passage en Italie comme un acte d'hostilité de la nation bulgare. Les prêtres latins de Durazzo lui donnèrent le conseil de ne pas poursuivre son voyage : on était décidé à le jeter à la mer s'il persistait. Basile se contenta d'envoyer au pape des fonctionnaires bulgares qui l'accompagnaient, et revint sur ses pas. Johannitza, du reste, le rappelait d'urgence au même moment : le légat du pape venait enfin de se présenter à Drenova près de Tirnowo (septembre 1203).
L'envoyé de Rome confère solennellement le pallium à l'archevêque Basile, avec le titre de primat de toute la terre bulgaro-valaque. On lui subordonne les deux archevêques de Belesbud (aujourd'hui Kostendil) et de Pristlave (ville détruite, près de Schoumla). Ceux-ci ont, à leur tour, pour subordonnés et suffragants, les évèques
d'Uskul, de Prischtina, de Nisch, de Widdin et de Branitcewo. Et tout est disposé pour rattacher étroitement à Rome cette hiérarchie religieuse. Le primat, comme les deux archevêques, recevront le palliuni du successeur de saint Pierre. Au primat appartient le droit de sacrer, de bénir et de couronner les souverains. Mais tout primat ne peut entrer en possession de sa pleine autorité qu'après avoir demandé le pallium à celui qui règne au Latran. En le recevant, il prêtera serment d'obédience à l'Eglise romaine. De même toutes les fois qu'il couronnera un roi de Bulgarie, ce roi sera tenu de jurer fidélité au pape entre ses mains. Les formules de ces deux serments, rédigées et envoyées par Innocent lui-même, mettaient la plus haute autorité politique et la suprême dignité religieuse de l'empire bulgare dans une dépendance étroite de la papauté.
Le roi des Bulgares reconnaît : l*' que ses ancêtres ont tenu leur couronne de l'Église romaine; 2° que le pape pourra déléguer à qui il voudra le droit de constituer et de sacrer le haut clergé de la Bulgarie et qu'à cet égard son représentant sera investi d'une autorité complète ; 3° que du haut en bas de la hiérarchie, le clergé bulgare sera soumis à l'Eglise romaine et restera fidèle à ses usages ; 4° que jamais l'État bulgare ne se séparera de Rome, et ceci Johannitza doit le jurer, pour lui et ses successeurs, sous la garantie du sceau royal; 5° que toutes les terres, chrétiennes ou païennes, qui pourraient être annexées h l'empire, seront
également placées sous l'autorité et dans l'obédience du Siège apostolique.
Quant au serment de fidélité du primat, il rappelle, presque mot pour mot, celui que le chef de l'Eglise d'Occident exigeait de tous les archevêques, engagement à demi ecclésiastique, à demi féodal. « Je jure d'être fidèle et obéissant à saint Pierre, au Saint-Siège romain et apostolique, à mon seigneur le pape Innocent III et à tous ses successeurs. Ni de mon fait, ni par mon conseil ou mon consentement, ils ne seront lésés dans leur vie, dans leurs membres, emprisonnés ou dépouillés. Je garderai leur secret et empêcherai qu'on ne leur fasse tort. Je défendrai de toutes mes forces, contre tout homme vivant, la papauté romaine, ses bénéfices, ses dignités et ses revenus. Je viendrai aux conciles où je serai convoqué, sauf empêchement canonique. Tous les quatre ans au moins, je visiterai Rome par moi-même ou mon représentant. Je ferai bon accueil aux légats du pape et leur rendrai les services dont ils auront besoin. Toutes les fois que je consacrerai un de mes suffragants, je lui ferai jurer perpétuelle obéissance au pape et à l'Eglise romaine. Toutes les fois que je couronnerai un roi de Bulgarie et de Valaquie, j'exigerai de lui le serment qu'il sera dévoué et obéissant au pape, et qu'il maintiendra, dans cette même obéissance, tous les territoires de son empire. )>
La papauté, on le voit, a pris toutes ses précautions. Et il ne s'agit pas seulement ici d'un lien
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religienx, d'une dépendance spirituelle. Ancun doDte, sur ce point, ne peut subsister, quand on a lu la lettre du 25 février 1204 par laquelle Innocent III annonce solennellement à Johannitza qu'il a enfin exaucé ses désirs. Elle est adressée, non plus, comme les précédentes, au seigneur, domino, mais au roi, régi, des Bulgares et des Valaques. C est que le pape vient de créer, et pouvait seul créer, cette domination royale. Après on long préambule où il développe son thème favori sur la prééminence de l'apôtre Pierre et les pouToirs conférés à ses successeurs, il dit en propres termes : « Nous te constituons roi sur les peuples de Bulgarie et de Valaquie. Nous t'accordons le droit de frapper monnaie en ton nom. Nous t'enverrons par notre légat, le cardinal de Sainte- Croix, Léon, le sceptre royal et le diadème ; il sera mis sur ta tète comme par mes propres mains. » Impossible d'exprimer plus nettement et de revendiquer avec plus de force le droit que la papauté s'attribuait de disposer des empires, de conférer les prérogatives de la souveraineté et de donner comme d'ôter les couronnes. Rome est la source du pouvoir royal et des droits régaliens.
Avant que cette lettre d'Innocent III fut parvenue à Johannitza, celui-ci avait écrit de nouveau à Rome pour rendre compte de la mission accomplie par le légat et adresser au Saint-Siège de nouvelles requêtes. Toutes les mesures destinées à fixer la hiérarchie de l'Église bulgare et à l'assujettir à Rome, il les accepte, sauf sur un point. Le pape
avait décidé qu'à la mort d'un primat son successeur ne pourrait jouir de l'autorité primatiale qu'après avoir demandé et reçu le pallium. « Mais, objecte le roi, Tirnowo est bien loin de Rome et la route est dangereuse à cause des guerres. Si l'on est obligé de recourir au pape pour créer le primat, l'Église bulgare est exposée à rester longtemps sans direction. Les malheurs qui pourraient en advenir retomberaient sur votre conscience. Ne suffirait-il pas que l'Église de Tirnowo ait le droit d'instituer et de consacrer elle-même son chef? » Johannitza demande aussi à Innocent III l'envoi d'un cardinal, porteur du sceptre et de la couronne qui doivent servira son intronisation. Ce cardinal lui remettra en même temps le diplôme papal scellé d'une bulle d'or, pour qu'on le conserve à perpétuité. Enfin le roi sollicite l'arbitrage du pape pour régler ses démêlés de frontière avec son voisin de Hongrie. C'est au pape qu'il appartient de juger ce différend, qui a déjà causé la mort de tant de chrétiens. La lettre se termine par l'annonce du cadeau obligatoire : des étoffes précieuses, une coupe d'or, des écuelles d'argent que l'ambassadeur bulgare, l'évêque de Branitcewo, a reçu mission de porter h Rome.
Il est improbable qu'Innocent III ait cédé à son nouveau vassal sur la question de la création du primat. Le subordination à Rome de la primatie bulgare était le fondement même de l'édifice. Bien difficile, d'autre part, le rôle de l'arbitre chargé de prononcer entre les prétentions contraires du roi
de Hongrie et de son voisin ! La papauté ne voulait se brouiller ni avec l'un ni avec l'autre. Quant à l'envoi d'un cardinal en Bulgarie porteur des insignes de la royauté. Innocent III y était bien résolu. Au commencement de l'année 1204, il annonçait h Johannitza l'arrivée prochaine du cardinal Léon. Il lui envoyait, avec la couronne, une bannière bénie sur laquelle étaient représentées une croix et la double clef de saint Pierre. Elle devait soutenir son courage dans les combats et lui rappeler constamment la suprématie de l'Apôtre. « Grâce à cet insigne, lui écrit le pape, non seulement tes ennemis ne prévaudront pas contre toi, mais ils n'oseront plus te regarder en face. » Pour faciliter la mission de ce cardinal, qui allait jouer en Bulgarie le rôle d'un ambassadeur extraordinaire, Innocent III adressa aux clergés des pays qu'il devait traverser une circulaire pour les avertir de sa venue et leur recommander de lui faire bon accueil. Le dernier acte de cette négociation semblait donc devoir s'accomplir sans difficulté. Tout à coup, arriva à Rome la nouvelle imprévue que le roi de Hongrie s'y opposait et qu'il avait même fait arrêter l'ambassadeur d'Innocent III.
Très bien reçu d'abord par Emeri, qui lui avait donné le baiser de paix en le comblant de cadeaux, le cardinal Léon était parti avec une escorte hongroise et un évêque bulgare. Mais arrivé à la forteresse de Keve, h l'endroit où il devait franchir le Danube et trouver, sur l'autre rive, les gens que Johannitza envoyait à sa rencontre.
il apprit qu'on lui défendait de traverser le fleuve. Emeri avait fait courir après lui, et lui ordonnait de rétrograder, et de revenir dans l'intérieur de la Hongrie à trois journées de marche du fleuve. Il voulait qu'avant d'aller plus loin le légat convoquât le roi de Bulgarie dans une île de la frontière; qu'il l'obligeât par sentence judiciaire à faire la paix avec les Hongrois, et notamment à leur restituer un territoire qui avait appartenu jadis au roi Bêla ni. Autrement il ne lui permettrait pas de poursuivre sa marche. Le cardinal protesta et refusa de subir cette exigence. « Pouvait-il d'abord intervenir comme juge dans le différend des deux Etats sans être suspect de partialité pour la Hongrie, où il venait de recevoir l'accueil le plus affectueux, l'hospitalité la plus généreuse? En second lieu, comment contraindre le Bulgare à exécuter l'arrêt de la justice pontificale, avant d'avoir effectué définitivement l'union de la Bulgarie à l'Eglise romaine, et fait de son chef le fidèle sujet du pape?» Irrité de cette résistance, Emeri donna au commandant de la forteresse des ordres rigoureux : interdiction absolue de vendre quoi que ce soit au légat du pape et à sa suite ; lui-même gardé à vue dans sa chambre ; on lui laissait juste de quoi ne pas mourir de faim.
Il était facile de prévoir que le roi de Hongrie verrait de très mauvais œil l'érection de la Bulgarie en une royauté bénie par le pape. Johannitza était pour lui un concurrent, un ennemi, qui avait profité de toutes les circonstances, et récemment encore
de la campagne faite par Émeri en Allemagne^ pour entamer le territoire hongrois et mettre la Serbie à feu et à sang. Quand le Magyar, revenu de son expédition contre Philippe de Souabe, s'était préparé à prendre sa revanche et h envahir la Bulgarie, le cardinal Léon l'avait arrêté. Un roi chrétien, un allié du pape ne pouvait pas faire la guerre à un peuple que la papauté était entrain de convertir et d'enlever à l'Église grecque ! Emeri dut renoncer bien malgré lui à une entreprise dont les préparatifs avaient nécessité de grosses dépenses. On ne lui demandait rien moins que de sacrifier à la politique du chef de l'Eglise les intérêts particuliers de sa dynastie et de sa nation. S'il ne s'opposa pas tout d'abord à la mission du cardinal Léon en Bulgarie, c'est qu'il ne pensait pas qu'elle eût un autre objet que l'organisation religieuse du pays et la conversion de Johannitza. En etFet, dans les lettres par lesquelles Innocent III recommandait son légat aux clergés hongrois et serbe, il n'était question que de l'œuvre apostolique consistant à ramener au bercail les brebis égarées, ou (suivant une autre métaphore chère aux scribes pontificaux) à rappeler l'enfant prodigue au foyer paternel. Mais, très prudemment et très habilement, le pape ne disait pas un mot du couronnement de Johannitza. Le cardinal, de son côté, s'était bien gardé de parler de cet objet essentiel de sa mission, et ce n'est sans doute qu'après son départ que le roi de Hongrie découvrit le mystère. De là son brusque revirement.
Un légat arrêté, emprisonné, au moment où la cour de Rome allait toucher le but et recueillir le .fruit de sa diplomatie ! On conçoit la colère d'Innocent III : mais il avait tant d'intérêt à ne pas pousser à bout son allié de Hongrie, qu'en lui écrivant, le 15 septembre 1204, au sujet de l'incident de Keve, il lait des efforts très sensibles pour se maîtriser et o-arder les formes. « Hélas! hélas! mon très cher fils, qu'as-tu fait de la clémence royale, de la religion chrétienne, de l'affection spéciale que tu dis professer pour l'Eglise romaine? Voilà l'or qui est changé en scorie! Que Dieu pardonne à ceux qui t'ont donné un mauvais conseil, et qui cherchent à semer la discorde entre le Sacerdoce et l'Empire. Nous avons l'espoir, et même la certitude, que tu as déjà réparé ta faute ou qu'aussitôt après avoir reçu cet avertissement, tu t'empresseras de revenir sur ta décision. »
La fin de la lettre contient une menace, mais exprimée dans les termes les plus modérés et les plus vagues. Il est vrai qu'Innocent III y ajoutait, sous forme de note détachée de la bulle, ces quelques lignes d'un caractère confidentiel : « Nous t'écrivons avec une douceur et une modération que le sujet ne comporte guère. Nous ne voulons pas que si cette lettre tombe par hasard sous les yeux d'un tiers, on puisse croire que tu as perdu la faveur du Saint-Siège. Cela ne serait ni à ton honneur ni dans ton intérêt; car enfin il s'est passé et il se passe, dans ton royaume, bien des choses qui, si on les examinait avec une juste sévérité, exige-
raient une correction plus énergique : ton vœu de croisade inexécuté, l'emprisonnement de ton frère, ton ingérence dans les élections d'évêques. Nous avons même beaucoup d'autres griefs, que nous préférons taire présentement, pour ne pas te troubler plus qu'il ne faut : prends donc garde à ne pas te créer des difficultés qui deviendraient, pour toi, inextricables. »
Ce billet de six lignes est le seul document où l'on voie Innocent III désapprouver certains actes de la politique d'EmerL sur lesquels il avait d'abord gardé le silence. Il est clair qu'il ménageait beaucoup le roi de Hongrie : car il écrivait sur un autre ton à des princes qui n'avaient même pas commis un acte aussi grave que l'incarcération d'un légat. Emeri répondit par une lettre où il récriminait à son tour, et exposait un à un ses griefs. Nous ne les connaissons que par la réfutation que le pape en a faite et les citations qu'il en a données. Mais, tel quel, ce dialogue entre le chef de la nation hongroise et le chef de l'Eglise universelle ne manque pas d'intérêt.
a Rappelez-vous, dit Emeri tout d'abord, les services que la Hongrie a rendus au Saint-Siège et le dévouement dont elle a fait preuve à son égard. — D'accord, répond Innocent; mais le Saint-Siège vous en a rendu aussi, notamment sous le règne du roi Bêla III, ton père. Quand l'archevêque de Gran refusait de le couronner, l'archevêque de Kalocza a reçu l'ordre de procéder à la cérémonie. Et, sous ton propre règne,
le Saint-Siège s'est entremis pour amener ton frère à signer la paix avec toi et terminer la guerre civile.
(( Que n'avons-nous pas fait pour vous plaire? reprend Emeri. Nous avons donné libre passage sur nos terres aux personnes que vous envoyiez en Bulgarie et à celles que la Bulgarie envoyait à Rome. Nous avons même, sur la demande de votre légat, licencié l'armée qu'à grands frais nous avions recrutée pour attaquer Johannitza. — Oui, dit le pape, et nous t'en sommes très reconnaissant. — Pourtant, ajoute Emeri, ce Johannitza détient un territoire qui est à nous, et il nous a attaqué au moment même où, sur votre prière, nous étions allés porter secours en Allemagne à Otton de Brunswick. — C'est encore vrai, dit le pape, mais crois bien que tout ce qu'on a fait contre toi nous est désagréable et que nous ferons tout notre possible pour que la Bulgarie te donne satisfaction.
— D'ailleurs, continue le roi, Johannitza n'est qu'un usurpateur, et je ne comprends pas que, sans me consulter, et si hâtivement, vous ayez voulu couronner un homme qui est mon ennemi déclaré. — Permets-moi de te dire, répond Innocent IIÏ, que tu ne connais pas pleinement les faits. Beaucoup de rois bulgares ont été anciennement couronnés par le Siège apostolique. Pierre et Johannitza, les fils d'Asen, étaient issus de cette race royale, et ils n'ont guère fait que reconquérir le territoire que les Grecs avaient enlevé à leur famille. Peut-être ont-ils occupé violemment une partie de leur
empire; mais c'est en vertu du droit héréditaire qu'ils détiennent presque toute la Bulgarie. Si nous couronnons Johannitza, ce sera pour la terre dont il est le légitime possesseur. S'il détient injustement quelque chose qui t'appartient, il te le restituera, puisqu'il a déclaré vouloir accepter notre arbitrage. Du reste, comme vous faisiez, lui et toi, échange d'ambassadeurs, nous ne pouvions pas supposer que vous étiez ennemis. Tu ne peux pas dire non plus que notre résolution de le couronner a été prise subitement, puisque nous lui avons envoyé à plusieurs reprises des légats chargés de négocier l'affaire. Enfin rappelle-toi qu'en Serbie, tu as consenti toi-même à ce que le Saint-Siège couronnât Vouk, le grand joupan.
« Sans doute, poursuit Innocent III, tu as traité avec honneur notre légat, le cardinal Léon, et tu l'as fait conduire jusqu'au Danube, mais il aurait mieux valu ne pas le laisser partir, que de l'arrêter une fois parti. Tu nous demandes, ou de renoncer au couronnement de Johannitza, ou de le différer jusqu'au moment où nous aurons jugé et terminé le démêlé qui vous sépare. Mais pour n'être pas un juge suspect, notre légat doit avoir reçu en Bulgarie le même accueil qui lui a été fait en Hongrie. Et puis, comment contraindre le Bulo-are à exécuter l'arrêt de notre justice, si au préalable nous n'avons pas effectué l'union de la Bulo-arie à l'Église romaine, et fait de son chef notre sujet?
v( Quelle est la mission de notre légat en Bulgarie ?
propager la foi chrétienne, étendre le domaine du Saint- Siège. Y mettre obstacle, c'est encourir l'indignation de Dieu et la nôtre. Et du reste nous arriverions toujours à notre but par d'autres voies. Tu veux nous empêcher de couronner notre fils spirituel, cet enfant prodigue qui revient dans la maison de son père, et pour lequel il faut tuer le veau gras ? Mais que dirais-tu si nous voulions t'empècher de couronner roi de Hongrie ton fils selon la chair? Que crains-tu? QueJohannitza, une fois ceint de la couronne, ne devienne tout à coup insupportable et dangereux? Tu sais aussi bien que nous qu'il perdrait beaucoup plus qu'il ne gagnerait à parjurer sa foi et à violer son serment.
— Comment croire, répond Emeri, que le Siège apostolique pourra nous faire rendre justice, quand on voit que, depuis deux ans que les croisés de France et de Venise ont détruit Zara, notre ville, vous avez été impuissant h nous faire obtenir satisfaction? Si je laisse couronner Johannitza, avant que votre justice ait prononcé entre nous, jamais l'Eglise romaine ne me fera rendre ce qui m'appartient. — Nous avons excommunié les croisés qui avaient pris Zara, réplique Innocent III : les Français se sont soumis et se sont engagés à subir nos conditions. Les Vénitiens qui ont résisté n'ont pas encore été absous, et nous les avons punis en enlevant à leur patriarche de Grado la consécration des archevêques de Zara. Eh bien ! nous punirons de même Johannitza, s'il refuse d'accepter la sentence qui, après son couronnement, sera rendue
par notre légat. Nous aimons ce prince, mais nous avons pour toi une affection qui est incomparablement supérieure, et les instructions que nous adressons au cardinal Léon en sont une preuve très suffisante. Ne t'oppose donc pas à la propagation de la foi chrétienne et aux progrès de l'autorité apostolique : suis notre conseil, tu t'en trouveras bien. » Avant même d'avoir reçu cette longue lettre Émeri s'était désisté de son opposition et avait libéré le légat. Le 15 octobre 1204, le cardinal Léon arrivait enfin à Tirnowo. Le 7 novembre, il consacrait l'archevêque Basile comme primat. Le lendemain il bénissait Johannitza, lui mettait sur la tête la couronne royale, et en mains le sceptre et la bannière. Bientôt, Innocent Ht recevait du nouveau roi une lettre enthousiaste, et deux enfants, Basile et Bethléem. « Je vous les donne, écrivait Johannitza, pour qu'ils apprennent le latin, parce que je n'ai pas ici de grammairien qui soit capable de me traduire vos lettres. Quand ils le sauront, renvoyez-les-moi. Je vous adresse aussi quelques petits souvenirs : deux manteaux de soie, un rouge et un blanc, et uu chameau. Quand j'enverrai des ambassadeurs à Votre Sainteté, elle peut être assurée que je ne l'oublierai pas. »
Le Hongrois dut se résignera sa défaite et rester quand même en bons termes avec le pape, qui
venait de gagner la partie. Innocent n'ignorait pas que le plus grand désir d'Enieri malade, pressentant peut-être sa mort prochaine, toujours inquiet des revendications possibles du duc André qu'il tenait prisonnier, était d'assurer, par un couronnement anticipé, la transmission de la monarchie à son fils Ladislas III. Mais la fortune semblait tourner contre lui. L'archevêque de Gran, primat de Hongrie, mourut au moment où le pape venait de lui donner l'ordre de couronner le petit prince et de lui faire jurer fidélité par les magnats. Et comme les membres du haut clergé ne s'entendirent pas pour lui donner un successeur, il fallait bien qu'Émeri recourût au pape, seul qualifié pour autoriser le second archevêque hongrois, celui de Kalocza, à remplir l'office du primat. Le couronnement eut lieu, en effet, le 26 août 1204. Un mois après, Emeri mourait au château d'Erlau, non sans avoir pris une résolution assez grave. Il avait tiré de prison son frère André et lui avait confié la tutelle de son neveu mineur, convaincu qu'il était de bonne politique de paraître se fier à sa loyauté, et craignant que ce frère, si impatient de régner, ne prît de force le pouvoir qu'on ne lui aurait pas donné.
Le premier acte d'André, devenu (en attendant mieux) gouverneur du royaume de Hongrie au nom de Ladislas III, fut naturellement de rappeler d'exil sa femme Gertrude de Méran, cette Allemande ambitieuse qui l'avait toujours poussé à la révolte. De là une situation singulièrement inquiétante et
précaire. D'un côté, la veuve d'Émeri. Constance d'Aragon, isolée, avec son fils Ladislas, le petit roi de trois ans; de l'autre, André, maître du pouvoir effectif, d'autant plus à craindre que le droit magyar n'excluait pas les frères de la succession au trône, chef d'un parti puissant, connu pour sa prodigalité incorrigible, et complètement dominé par sa femme, qui aspirait à être reine et à supplanter sa belle-sœur. Dans ces circonstances, quel était le devoir du pape, sinon de rester réellement fidèle à son rôle de protecteur des veuves et des orphelins, de gardien de la légalité dans les monarchies chrétiennes? Après la mort d'Émeri, André lui avait écrit pour lui annoncer son avènement à la régence et l'assurer qu'il ne ferait que continuer la politique de son frère, respectant ce qu'il avait bien fait et achevant ce qu'il avait heureusement commencé. Innocent le félicite de ses bonnes dispositions, mais on voit de suite qu'il n'y croit guère, car il lance, le 25 août 1205, une série de lettres qui avaient toutes pour but de rallier les Hongrois à la cause de Ladislas et de sa mère, et de lier les
mams au régent.
Il recommande à André, avec une insistance significative^ de prendre les intérêts de son neveu, de son pupille. Il lui enjoint de donner à Ladislas et à la reine douairière l'argent et les revenus que leur avaient assignés les dernières volontés d'Emeri. Il défend au nouveau gouverneur du rovaume d'aliéner les biens de la couronne, tant que durera la minorité du prince. Il écrit au clergé et au
peuple de Hongrie, pour empêcher que personne, dans ces deux classes de la société, ne participe à aucune entreprise menaçant la couronne de l'héritier légitime : tous, au contraire, doivent se serrer autour de lui. L'archevêque de Kalocza, Jean, un fidèle d'Emeri, est chargé de prendre les mesures nécessaires à la protection du fils et de la veuve : et tous les évêques de sa province doivent, à cet effet, lui prêter main-forte. Cet archevêque et l'évêque de Varad ont mission formelle d'excommunier ceux qui molesteraient les serviteurs et les clercs du petit roi. Nouveau témoignage du pouvoir que la papauté s'attribuait d'intervenir dans les affaires politiques de la Hongrie ; expression très claire en même temps des méfiances et des craintes qu'André inspirait à Rome!
Et pourtant Innocent III ne savait pas, au moment où il prenait toutes ces précautions, à quel point il avait raison de les prendre. Il ignorait ce qu'on apprit bientôt : la vie rendue impossible pour la mère du roi; la lutte déclarée entre les deux belles-sœurs ; Constance d'Aragon obligée peu à peu de reconnaître que le séjour en Hongrie n'était plus sûr ni pour elle, ni pour son fils; enfin tout à coup la rupture devenue un fait accompli. Accompagnée d'un petit nombre de nobles et de clercs, la reine mère s'enfuit h Vienne, auprès du duc d'Autriche, Léopold, emportant, avec le petit roi, un des trésors du royaume et les insignes de la royauté. André réclame le tout, la mère, le fils et les joyaux, en termes menaçants, et se prépare à
envahir l'Autriche tandis qu'une armée autrichienne se masse à la frontière. Puis la nouvelle se répand que Ladislas III est mort (7 mai 1205), ce qui dénoue la situation en supprimant la cause du conflit. Un évèque rapporte en Hongrie le corps de l'enfant ; André est reconnu par tous et par le pape, comme l'héritier légitime du trône. Quant à la malheureuse Constance, elle n'a d'autres ressources que de s'en retourner auprès de son frère, le roi Pierre II d'Aragon. Innocent III, pour la dédommager, fera d'elle, plus tard, la femme du jeune roi de Sicile, le futur empereur Frédéric II. Le 29 mai, l'archevêque de Kalocza et l'évêque de Yeszprem revêtaient André et Gertrude des insignes royaux. Le nouveau souverain de la Hongrie se trouvait, pour ses rapports avec la papauté, dans la même situation que son prédécesseur. Il reste le vassal de Rome. Sa politique extérieure apparaît toujours subordonnée, ou du moins étroitement liée à celle du chef de tous les chrétiens. En Allemagne, il soutient les alliés ou les créatures d'Innocent III, Ottokar de Bohême, son beau-frère, et plus tard le jeune Frédéric II ; et il est l'ennemi obstiné d'Otton de Brunswick, l'empereur excommunié. En Bulgarie, il ne s'oppose plus aux progrès de l'Eglise romaine : on ne le voit même plus agir de ce côté. Il arrivait au pouvoir au moment où se fondait l'empire latin de Gonstantinople. La Hongrie, nation latine, ne pouvait que gagner, en somme, à la déchéance des Grecs : cependant elle y perdit Zara, qui resta au pouvoir des Vénitiens, ainsi qu'une
notable partie de la côte dalmate. Ni par lui-même, ni par l'intermédiaire du pape, André II ne put jamais reprendre Zara, ni s'opposer à l'immense accroissement de la domination vénitienne. Innocent III l'encouragea alors à s'agrandir sur le versant nord des Karpathes. Et là encore la victoire momentanée des Hongrois fut aussi celle du pape romain.
La Galicie et la Lodomérie, avec leurs deux capitales, Halitsch et Wladimir, étaient alors gouvernées par une dynastie indépendante, qui avait de terribles voisins, toujours prêts pour les invasions et le pillage, les Polonais et les Russes. Et ceux-ci venaient de tailler en pièces et de tuer le prince galicien, Romain, dans la sanglante bataille de Zawichoft (19 juin 1205). Sa veuve, tutrice d'un enfant en bas âge, Daniel, appela à son secours le roi de Hongrie. André entra à Wladimir sans que les Russes et les Polonais se fussent d'ailleurs opposés à son entreprise et plaça Daniel, comme prince de Galicie, sous la haute souveraineté de la royauté magyare. En réalité, il devenait le véritable souverain de ce pays, car, à partir de 1206, sur son sceau comme sur ses chartes, il s'intitule a roi de Galicie et de Lodomérie ». Mais il ne travaillait pas seulement pour lui-même, et l'Eglise voulait sa part. Il était entendu avec le pape qu'il obligerait les Galiciens à abandonner le christianisme grec et à se soumettre, pour le spirituel et le temporel, à la suprématie de Saint-Pierre.
En 1207, Innocent III lui envoie un légat, le car-
dinal de Saint-Vital, chargé de réaliser et d'organiser cette importante conquête religieuse. La lettre pontificale, écrite, le 7 octobre, pour recommander au clergé et au peuple galiciens de bien accueillir le représentant du Saint-Siège, est pressante et fortement argumentée. « Le pape est le pasteur qui veut réunir toutes ses brebis en un même troupeau. L'unité de l'Eglise est une nécessité absolue, imposée par le texte même des Ecritures. Comment la Galicie pratiquerait-elle encore les rites byzantins, alors que Tempire grec lui-même est rentré dans la grande unité latine et que l'Europe entière, ou peu s'en faut, reçoit maintenant avec humilité les ordres du souverain pontife? Qui sait si les malheurs de la Galicie, les attaques et les ravages de ses voisins de Russie et de Pologne, n'ont pas été le châtiment de sa rébellion, de sa désobéissance prolongée à l'Eglise romaine? »
Ces raisonnements ne paraissent pas avoir touché beaucoup les Galiciens, attachés en majorité à leurs coutumes religieuses. Daniel, qui s'était fait le client des Hongrois et le sujet de Rome, devint bientôt pour eux une sorte de traître. Le mécontentement qu'il excitait prit une forme si violente qu'il crut bon, en 1207, de s'enfuir en Hongrie. André II lui substitua les princes Romain et Wladimir : mais la rancune populaire ne fit que s'accroître. Une nuit de l'année 1212, le peuple d'Halitsch se souleva, et massacra les deux princes avec leurs femmes et leurs enfants. C'est alors que le roi de Hongrie conclut avec les Galiciens un
arrangement qui leur donnait comme roi son second fils, Coloman (l'aîné, Bêla, étant réservé pour la couronne hongroise).
La Galicie serait unie à l'Eglise latine et placée dans l'obédience du Saint-Siège; mais ses habitants obtiendraient la permission de conserver, comme forme extérieure du culte, les rites de rÉglise grecque dont ils ne voulaient pas se déshabituer. Compromis bizarre, et curieuse inconséquence! mais l'intérêt supérieur de l'Eglise voulait qu'un prince de Hongrie fût établi sur l'autre versant des Karpathes. On n'attendit même pas l'arrivée en Galicie d'un légat du pape pour couronner le jeune Coloman. Sur la demande pressante d'André, l'archevêque de Cran reçut, en 1214, le pouvoir d'effectuer ce couronnement, et de faire prêter au nouveau roi de Galicie et de Lodomérie le serment d'obéissance à Rome. Un nouvel Etat, vassal de saint Pierre, était donc constitué dans l'Europe slave; victoire du catholicisme, mais l'effet en fut peu durable. Quelques années après la mort d'Innocent lïl, le chef russe Metislav envahira la Galicie, prendra Halisch, et emmènera prisonnier le fils d'André II.
Il était plus facile d'agrandir la Hongrie que d'y faire régner l'ordre et la paix. Pays terrible, où la tache gouvernementale dépassait les forces d'un homme comme André, faible, indécis, dominé par son entourage. L'autorité royale n'avait pas seulement à lutter contre l'aristocratie des évêques et
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des magDats. Celle-ci, comme l'avouait le souverain dans une lettre de 1214 à Innocent III \ se divisait en partis irréconciliables, acharnés à se détruire. La guerre était partout, entre les divers éléments sociaux du royaume, entre les deux archevêques, éternellement rivaux, de Gran et de Kalocza, entre les Magyars indigènes et les étrangers, surtout les Allemands.
Dans ce chaos, Rome soutient comme elle peut la royauté et la dynastie légitimes. Avant tout, il fallait résoudre la grave question du remplacement de l'archevêque de Gran, Job, décédé en 1205. La vacance de ce siège primatial, un des organes essentiels de la monarchie, ne pouvait se prolonger, sans mettre en péril l'ordre public. Le droit d'élire le primat appartenait à la fois au chapitre de la cathédrale de Gran et aux évêques suffragants de l'archevêché : mais les électeurs ne s'entendaient pas. Une partie d'entre eux, et André II lui-même, demandèrent au pape d'agréer l'un de ces suffragants, Tévèque de Pecs ou de Cinq Eglises, Calan. A la vérité, ce candidat n'avait pour lui qu'une minime partie du corps électoral : sa moralité (à tort ou à raison) avait été l'objet d'attaques très vives. Innocent III refusa de confirmer son élection.
Il s'en excusa auprès du roi et essaya par des phrases aimables et des protestations affectueuses de lui faire oublier tout ce que ce refus avait de désagréable. « Ne crois pas à une mauvaise volonté