Regni nostri cujus principes ad dissentiendum proni sunt
de notre part : nous sommes désolés que la présentation de ton candidat n'ait pas eu lieu dans des conditions acceptables; mais il faut bien que nous agissions canoniquement, sans faire acception des personnes, et que nous n'ayons avec tous qu'un poids et qu'une mesure. Adresse-nous une demande qui soit conforme à l'ordre divin et nous sommes tout prêts à l'exaucer. » En réalité, il tenait à évoquer ce grand procès à Rome pour le diriger et le résoudre à sa guise. En octobre 1205, il transféra sur le siège de Gran, Jean, l'archevêque de Kalocza. La volonté royale avait dû reculer ici devant celle du pape. Le nouveau primat allait être en Hongrie l'instrument dévoué et docile de celui à qui il devait tout.
L'intervention d'Innocent dans les affaires de la dynastie et du royaume se manifeste sous toutes les formes. Il apprend, en 1206, que la reine Gertrude est sur le point de donner un héritier au trône. Aussitôt il adresse une circulaire au clergé et à la noblesse pour leur indiquer l'attitude qu'ils doivent prendre en cette circonstance. Après leur avoir fait, dans les termes voulus par le protocole, l'éloge du roi et leur avoir rappelé qu'ils ont tous reçu des preuves abondantes de sa munificence, il ajoute que l'enfant qui va naître ne pourra qu'imiter les vertus paternelles, et il leur enjoint de ne faire aucune difficulté pour lui prêter serment, quand le roi leur en fera la demande. André II n'était donc pas sûr de ses évèques ni de ses nobles? Innocent III, sans doute à son instigation, pesait
de toute son autorité pour les maintenir dans le loyalisme. Il confirme les donations d'André aux églises, mais n'hésite pas à morigéner son vassal et allié de Hongrie toutes les fois qu'il se passe chez lui quelque chose de contraire à l'ordre, et surtout de défavorable à l'Eglise. En 1205, un clerc italien, revenant de Jérusalem, avait été dépouillé de ses baofao-es par des malfaiteurs honofrois. Innocent III insère dans sa bulle la liste complète des objets volés, et dit assez durement au roi que son premier devoir est d'assurer la sécurité des personnes qui traversent sou royaume. S'il laisse ses sujets se livrer au brigandage, on dira que la Hongrie n'est pas gouvernée.
Et de fait, s'il fallait en croire les Hongrois euxmêmes, elle l'était fort mal. D'année en année leur mécontentement grandissait. Des conspirations s'ourdirent pour renverser André et lui substituer un autre membre de la famille royale. Troubles envenimés surtout par une lutte de races : l'animosité des Magyars contre les Allemands. Envahie par l'élément germanique, inquiète et jalouse de ses progrès, la noblesse hongroise essayait de s'en débarrasser. C'était un de ces mouvements nationalistes comme il s'en produisait alors un peu partout, sous l'unité extérieure de la domination latine. Le chef de l'Église d'Occident ne put ni le prévenir, ni l'empêcher, et son action politique sur la Hongrie s'en trouva fort affaiblie. Par malheur, la famille d'André II était mêlée directement h ce conflit de races, au point d'en
être en grande partie responsable. Devenue reine, Gertrude de Méran se fit la protectrice passionnée et intempérante des Allemands. Comme elle pouvait tout sur son mari, elle n'eut de cesse que des gens de sa nation et de sa famille ne fussent placés autour d'elle, dans le palais même comme dans les plus hautes situations ecclésiastiques et laïques du royaume; de même qu'elle favorisa constamment l'infiltration ininterrompue, en terre hongroise, des clercs et des colons d'Allemagne.
Un acte scandaleux porta au paroxysme la colère du parti national : l'élévation du propre frère de Gertrude, Bertold, prévôt de Bamberg, à l'archevêché de Kalocza, et l'accumulation sur sa tête des plus hautes charges administratives. Archevêque en 1207, ban d'Esclavonie, c'est-àdire gouverneur de toute la Hongrie méridionale en 1209; woivode de Transylvanie et en même temps comte de Bodrog et de Bacs, en 1212, ce jeune homme ignorant et vicieux devenait, uniquement parce qu'il était le frère de la reine, le second personnage du royaume. André II l'a avoué dans une lettre à Innocent III. « C'est à cause de la trop grande affection qu'il avait eue pour ce beau-frère, élevé par lui au-dessus des autres, qu'il a encouru la haine de presque tous ses sujets, grands et petits. »
Mais comment Innocent III avait-il pu donner une des grandes dignités de l'Eglise à cet adolescent peu recommandable? En 1206 le roi lui annonce que Bertold a été élu à l'archevêché de Kalocza,
ce qui lui permettra, dit-il, de rendre d'utiles services à la dynastie et au royaume, et il demande pour lui la confirmation de l'élection et le pallium. Innocent lui répond (7 juin 1206) qui c'est aller un peu vite en besogne; qu'il ne sait pas encore si l'élu se trouve dans les conditions légales d'âge et de capacité nécessaires pour être investi d'une pareille fonction; qu'il a délégué l'archevêque et le prévôt de Salzbourg pour s'en asssurer et faire une enquête sur la personne. « On ne demande pas, ajoute le pape, qu'il soit un lettré de premier ordre : il suffira qu'il ait les connaissances voulues; et quant à l'âge, s'il n'a pas tout à fait celui qu'exigent les canons, on lui accordera une dispense. D'ailleurs, en attendant, il pourra administrer l'archevêché à titre provisoire, au spirituel et au temporel, sans que ce fait entraîne la nomination définitive. )>
L'enquête a lieu et l'archevêque de Salzbourg en rapporte au pape les résultats. L'examen de capacité a prouvé que Bertold pouvait lire couramment un texte latin, le traduire suffisamment dans sa langue maternelle, et qu'il n'était pas sans connaître la construction grammaticale. Quant à l'âge, le précepteur du prince a affirmé sous serment qu'il avait ses vingt-cinq ans accomplis. Mais le pape et les cardinaux à qui la question a été soumise constatent qu'en réalité l'élu de Kalocza ne sait pas un mot de droit canonique, ni d'Ecriture sainte, connaissances indispensables à un archevêque, et que d'autre part il est loin
d'avoir l'âge légal, trente ans révolus. Comment Bertold, dans ces conditions, pourrait-il exercer une fonction dont le titulaire doit être le père des pères et le maître des maîtres? »
La lettre adressée de Rome à André II pour lui faire connaître cette fin de non-recevoir n'était pas facile à rédiger. Le pape s'en tire en rhéteur émérite qu'il était : a Tu sais que nous avons pour toi une afifection telle que nous ne voulons rien te refuser de ce que nous pouvons accorder à un souverain. Nous désirons, plus que toute autre chose au monde, ton honneur et ton intérêt. Pour te plaire, et par faveur spéciale, nous voulons bien ne pas punir (malgré le décret formel du concile de Latran) les chanoines de Kalocza qui ont commis la faute d'élire une personne à qui manquaient les capacités légales. Pour le reste, nous sommes désolés de ne pouvoir satisfaire à ton désir : on dirait que nous avons deux poids et deux mesures* et que la règle, bonne pour les petits, n'est pas applicable aux grands. Jésus-Christ luimême n'a commencé à prêcher qu'à partir de sa trentième année. Que Ta Sérénité ne se trouble donc pas de mon refus, mais qu'elle fasse donner au prévôt de Bamberg des leçons de théologie et de droit canon : il en a besoin. Quand il sera suffisamment instruit, nous ferons tout le possible pour lui être utile et agréable. Ni lui ni toi, vous n'auriez rien à gagner à ce qu'il assumât le fardeau pastoral au mépris de la loi de Dieu. Au lieu d'en retirer avantage, le scandale retomberait
sur toi. Tu aurais lieu toi-même de nous mépriser, si tu nous voyais sacrifier à un roi de la terre le respect dû au roi du ciel, à celui qui peut, corps et âme, nous envoyer en enfer. ))
Ces sages paroles étaient écrites le 5 avril 1207. Le 24 décembre de la même année, Innocent III annonçait à Bertold qu'il le confirmait définitivement comme archevêque de Kalocza. Pourquoi cette volte-face? Le pape donne comme motif qu'il a dû céder aux instances répétées de l'Eglise de Kalocza, qu'il y avait là pour elle a nécessité et utilité évidente )), qu'il avait d'ailleurs confiance dans « la moralité et la science » de celui qu'elle avait élu ^ De l'insuffisance de l'âge, il n'est plus question. Or, la véritable raison du revirement d'Innocent III n'a rien à voir avec le droit canonique. Le pape accordait à André et à Gertrude ce qu'il agirait dû leur refuser, parce qu'au même moment le roi de Hongrie faisait, en partie pour le compte de l'Église, la conquête de la Galicie.
Acte de faiblesse qui devait avoir les plus fâcheuses conséquences! Le jeune archevêque de Kalocza allait être, pour la cour de Rome, une source d'ennuis. Aussitôt installé, il se mit en tête d'abandonner son siège pour s'en aller en Italie, à Vicence, sous prétexte de se donner l'instruction qui lui manquait. Il y mena la vie désordonnée des étudiants. Colère du pape, qui écrit, en 1209, à André II : « Nous avons à nous plaindre de ta