‹ Innocent IIIChapitre 15 sur 25 · Celle qui deviendra sainte Elisabeth de Hongrie · texte numérisé non relu

Celle qui deviendra sainte Elisabeth de Hongrie

vie, je le comblerai de présents plus riches. » On savait d'autre part que Gertrude thésaurisait pour ses enfants et qu'elle avait en dépôt, chez un particulier, des sommes considérables, en monnaie et en objets précieux.

Les complots contre André et sa femme se multipliaient. Des magnats entrèrent secrètement en relations avec un oncle du roi, le duc Geiza, qui vivait en Grèce, et lui demandèrent un de ses fils pour le couronner. Mais les agents des conjurés furent arrêtés au moment où ils s'embarquaient à Spalato et envoyés au roi pieds et poings liés. La noblesse hongroise songea alors à exiger l'abdication du souverain et à le remplacer par son fils aîné, Bêla. La surexcitation des esprits permettait de tout craindre, mais personne, en Hongrie, ne prévit ce qui arriva.

Le 28 septembre 1213, André partait pour une campagne contre les Ruthènes, en Galicie. La reine et ses enfants l'accompagnaient jusqu'à une certaine distance de la frontière. « Arrivés au cloître de Lelecz, au nord du pays, quelques-uns des nobles de l'entourage royal formèrent, dit la chronique de Cologne, le projet de tuer le roi, au milieu de la nuit. La reine put avertir à temps son mari, qui s'enfuit. Mais elle-même resta avec ses enfants, ne croyant pas qu'on pût s'attaquer à une femme. Les conjurés font irruption dans la maison royale. Furieux de voir que le roi leur avait échappé, ils se jettent sur la reine avec une rage de bêtes fauves, s'acharnent sur son corps et le coupent en

morceaux. « Une chronique russe contemporaine ajoute que nombre d'Allemands furent massacrés.

D'après une autre version*, Gertrude de Méran aurait été assassinée et dépecée par les Magyars dans le château royal de la forêt de Pilis, près de Buda-Pestlî, pendant qu'André était en Galicie. Quoi qu'il en soit, l'acte sauvage commis par le parti national paraît bien avoir été le signal d'une réaction très vive contre l'étranger. L'archevêque Bertold, fort malmené par les conjurés, dut prendre la fuite et se retirer en Allemagne; mais il n'avait pas perdu la tête : en partant, il avait fait main basse sur le trésor que sa sœur avait mis en garde chez un de ses fidèles. Ses partisans et ses amis, même les clercs et les moines de son entourage, furent traqués, maltraités, dépouillés.

L'événement fit une telle impression en Europe que l'imagination populaire le dénatura presque immédiatement. On prétendit que la reine Gertrude était tombée victime, non pas d'un mécontentement politique, mais d'une vengeance privée. Elle aurait prêté la main à un acte de violence révoltante commis dans sa chambre même par un de ses frères, Bertold ou Egbert, sur la femme d'un haut fonctionnaire du palais. Mais ce fait n'est attesté que par une source très postérieure. On a affirmé aussi que le roi André, à son retour précipité en Hongrie, n'aurait pas osé, de peur d'une nouvelle révolte, punir les meurtriers de sa

1, C'est celle qu'ont adoptée de préférence les historiens Marczali et Pauler.

femme. Il est constaté, au contraire, qu'un des complices fut empalé; qu'un autre avait été massacré la nuit même du meurtre, et que de hauts personnages subirent la peine de la confiscation.

Il importerait de savoir quel fut l'effet de cette tragédie sur Innocent III. Dans une lettre très brève du 7 janvier 1214, il'ordonne à l'archevêque de Gran d'excommunier tous ceux qui auraient porté la main sur Bertold et maltraité les clercs de sa maison. La cour de Rome semble ne voir qu'une chose : l'atteinte portée à l'inviolabilité des gens d'Eglise. Innocent s'exprime d'ailleurs en termes vagues sur les « énormités, enormia, commises dans un accès de fureur par certains Hongrois ». Un document plus intéressant est la lettre, également datée de 1214, par laquelle André II demande à son père et suzerain « le très saint pontife Innocent », non seulement d'excommunier la noblesse rebelle, qui a voulu le déposséder au profit de son fils, mais de faire restituer par Bertold le trésor de la valeur de 7 000 marcs amassé par la reine et qu'il s'était approprié. Il parait que le pape força en effet le jeune archevêque à rendre l'argent.

Epilogue du drame : le roi André se remaria en 1215 avec Yolande de Courtenay ; et Bertold, cause de tant de malheurs, finit par quitter la Hongrie et Kalocza. Il obtint du pape, comme dernière prébende, le patriarcat d'Aquilée.

Page 1